LES SOURCES DE LA GNOSÉ0L0GIE V1CHIENNE
tisme et de l'idéalisme absolu (1) ; au théologien catholique Baader, qui eu reconnut le développement ultérieur dans la philosophie schellingienne de l'identité (2) ; au docte et pénétrant thomiste espagnol Jaime Balmes, qui en parla comme d'une idée singulière et le combattit du point de vue scolastique (3) ; au non moins docte et catholique Bertini, qui accepta et développa l'observation de Jacobi (4) ; à l'illustre historien de la philosophie Wilhelm Windelband qui, ne connaissant pas la doctrine de Vico et rencontrant par hasard, dans le Quod nihil scitur de Sanchez, l'indication d'une pensée qui a des affinités avec celle de Vico, en restait frappé et en soulignait l'importance en disant qu'il était réservé à une époque plus mure et à un philosophe plus grand, Emmanuel Kant, d'en tirer tout le fruit scientifique (5); à l'historien spécialiste delà scolastique, Karl Werner, à qui l'on doit aussi une monographie de Vico faite avec beaucoup de soin (6) et qui ne s'aperçoit nullement du prétendu caractère scolastique de la gnoséologie vichienne. Quelle chose ardue et mystérieuse est donc la doctrine scolastique, pour qu'elle soit demeurée inaccessible à tant d'esprits studieux qui avaient cependant la capacité et le devoir de la connaître !
Mais ne nous amusons pas à réfléchir sur le seuil et entrons, sans plus de façons, dans le sujet. Dans quelle partie de la scolastique se trouve le critère vichien de la conversion de la connaissance avec le fait ?
(i)Vonden gôttlichen Dingen und ihrer Off'enbarung (1811), dans les Werke, III, pp. 351-354.
(2) Vorlesungen ûber religiôse Philosophie, dans les Werke, I, 195, et Vorles. ûber spekul. Dogmatik, ibid, IX, 106 (passages cités dans K. Werner, G. B. Vico, p. 324).
(3; La fdosofia fondamentale, traduction italienne (Naples, 1851) livre I. chap. 30-31.
(4) Storia critica délie prove metafisiche di una realitù sovra-scnsibile (dans les Atti délia R. Accademia di Torino, vol. I, 1886), pp. 640-641.
(5) (ieschichle der neueren Philosophie (1878) : voir la 5e édition, 1,23. (6; G. B. Vico 4k Philosoph und gelehrter Forscher (Vienne, 1881).
On sait que Werner a publié des études sur saint Thomas, sur Duns Scot, sur les derniers scolastiques, sur Suarez, sur l'aiigustinianisme, le nominalisine, etc.
On a cité (1) la formule thomiste : « Eus elverum convertuntur » ; mais des citations de ce genre sont, peut-être, plus aptes à confondre par des mois qu'à persuader par des arguments réels. Autant vaudrait affirmer que Vico luimême a déclaré que son principe est scolastique, puisque le premier chapitre de son De antiquissima commence précisément par cette phrase : « Latinis vurum et factum reciprocantur, seu, ut scholarum vulgus loquitur, convertuntur r>, alors qu'il est parfaitement clair, pour peu qu 'on réfléchisse, que le latiniste Vico entendait seulement substituer au terme barbare de « converti » l'expression cicéronienne « reciprocari ».
Saint Thomas explique assez clairement la signification de sa formule, et cela surtout dans l'article 3 de la question XVI de la première partie de la Summa theologica, où il se demande : « Utrnm verum et ens convertantur » et répond en disant : « quod sicut bonum habetrationem appetibilis, ita verum habet ordinem cognitiotiis. Et pr opter hoc dicitur in 3 de Anima, text. 37, quod 'anima est quodammodo omnia secundum sensum et intellectum. Et ideo sicut bonum convertitur ciïm ente, ita et verum. Sed tamen sicut bonum addit rationem appetibilis supra ens, ita et verum comparationem ad intellectum ». Donc, on ne peut connaître que ce qui est, et ne peut être que ce qui est bien : l'être, le vrai et le bien se convertissent entre eux. C'est pourquoi aussi les choses sont dites vraies en tant qu'elles répondent à l'idée qui est dans l'esprit de celui qui les fait : « Unumquodque in tantum habet de veritatesux naturœ, in quantum imitatar Dei scientiam sicut artificiatum in quantum concordat arti » (I, XÏV, 12). « Scientia Dei est mensura rerum » (I, XVI, 12). Mais vrai et bien, objets le premier de l'intellect, le second de la volonté, s'ils « convertentur secundum rem », d'autre part, « diversificantur secundum rationem » (I, LIX, 2). Qu'y a-t-il de commun entre ces pensées et la pensée de Vico que, pour connaître une vérité, il faut la faire? Ce qui est énoncé ici, c'est tout au plus que la condition pour faire une chose, c'est de la connaître, ou, comme
(1) Th. Neal (A. Cecconi), Vico c Vimmanenza, dans la Cultura contemporanea de Rome, 36 année (1911), fasc. 7-8, pp. 1-24.