DUBITAMUS. QUIS ENIM MELIUS COGNOSCIT, QUAM QUI CREAVIT
Le raisonnement de l'évêque de Freising peut paraître ici un peu sophistique ; mais il n'en reste pas moins qu'il se réclame de la sentence que celui-là connaît les choses, qui les fait.
Mais l'incitation à établir son critère, Vico la reçut probablement moins de certaines tendances du scotisme et de sentences répétées çà et là que des philosophes de la Renaissance, c'est-à-dire d'une époque qu'il estimait avoir
(1) Ottonis Episcopi Frisigensis Opéra, ex recens. R. Wilmans, I, Chronicon (Hannoverise, 1867), pp. 118-119.
LES SOURCES DE LA GNOSÉOLOGIE VICHIENNE 323
excellé dans les études de métaphysique et dans laquelle brillèrent, disait-il, « les Marsile Ficin, les Pic de la Mirandole, les Augustino Nifo et Augustino Steuco, les Jacopo Mazzoni, Alessandro Piccolomini, Matteo Acquaviva et Francesco Patrizio » (1). Chez Ficin, dont il mettait le nom à côté de ceux de Platon et de Plotin (2), et, pour préciser, dans sa Theologia platonica, Vico put lire, magnifiquement formulé, le caractère productif du savoir divin et la comparaison entre ce savoir et celui du géomètre. Différemment de l'art humain (disait Ficin), la nature, qui est œuvre divine, produit ses choses du dedans et par des raisons vivantes ; et « non ita materise super/îciem per matins aliave instrumenta exteriora tangit, ut geometrse anima pulverem, qnando figuras describit in terra, sed perinde ut geometrica
MENS MATERIAM INTRINSECUS PHANTASTICAM FABR1CAT. Skllt enim
geometrse mens, dum figurarnm rationes secum ipsa vohitat, format imaginibus figurarum intrinsecus phantasiam, perque hanc spiritum quoque phantasticum absque labore aliquo vel consilio, ita in naturali arte divina qumdam sapientia per rationes intellectualesvim ipsamvivificam etmotricem ipsi conjunctam, naturalibus seminibus imbnit » (3). Vico dut se rappeler ce passage de Ficin lorsque, dans sa leçon d'ouverture de 1699, il compara Dieu, « naturm artife.x », à l'esprit humain que « artium fas sitdicere Deus », de même qu'il dut s'en souvenir dans le De antiqiiissima, lorsqu'il compara Dieu au géomètre (4).
Mais ce n'est pas seulement avec Ficin, c'est encore avec d'autres philosophes de la Renaissance que Vico a pu se rencontrer en des pensées de ce genre. Citons, entre autres, Jérôme Cardan qui, opposant (mais avec une conclusion différente) le savoir divin et le savoir humain, et restrei-
(1) Autob., éd. cit., p. 21.
(2) Ibid. p. 25.
(1) Theologia platonica (Bâle, 1561), 1, 123. Ce passade de Ficin a été cité et commenté par mon ami Genlile dans une très importante monographie sur La prima fase délia filosofia di G. B. Vico (les « Leçons d'ouverture »), en cours d'impression dans le recueil de mélanges en l'honneur de Francesco Torraca, et dont la courtoisie de l'auteur m'a permis rie lire le manuscrit.
(b) Voir la monographie de Gentile, citée ci-dessus.
gnant celui-ci aux choses finies (« nam comprehensio proportione qaadam fit, infiniti aut'eni ad finitum nulla est proportio ») et niant que l'homme puisse connaître Dieu, car (comme Vico devaitle dire plus tard et presque de la même façon) « si scirem, Deus essem », réclamait « scientiœ aliœ, aliique modi intelligendi, ab hoc nostro omnino différentes, atque, velut corpus timbra, veriores, solidiores, firmiores, aliaque rursus principia, quœ nos nulla ratione possumus percipere », Et non seulement il les réclamait, mais, parmi les sciences humaines, il en voyait une qui, différant en cela des sciences naturelles, atteint non pas la surface des choses mais presque les choses elles-mêmes, à savoir les mathématiques : « Anima humana in corpore posita substantias rernm attingere non potest, sed in illarum superficie vagatur, sensuum auxilio, scrutando meiisuras, actiones, similitudines ac doctrinas. Scientia vero mentis, quœ res facit, est quasi ipsa res, veluti etiam in humanis scientia trigoni, quod habeat très angulos duobus rectis œquales, eadem ferme est ipsi veritati: unde patet naturalem scienliam alterius generis esse a vera scientia in nobis» (1). Ici, dans la définition du savoir divin et de la façon humaine de procéder dans les mathématiques, différente de celle qui existe dans les sciences physiques, est impliqué le principe que la véritable connaissance consiste dans l'identité de la pensée avec son objet.
L'idée del'opposition entre mathématiques et physique, de la certitude des premières et de l'incertitude de l'autre, sinon précisément la raison de cette certitude et de celte incertitude, subsistait chez les philosophes et les savants napolitains du temps de la jeunesse de Vico ; et Tommaso Cornelio, dans son « progymnasma » De ratione phitosophandi (1661), après avoir passé en revue les erreurs qui, en physique, naissent des illusions des sens, disait : « Ejusmodi erroribus subjectœ nequaquam siint mathematicx
(1) Ces passages du Tractatus de arcanis œternitatis, chap. vi, et du De subtilitate, livres XI et XXI, sont cités et commentés par Fiorenlino dans son ouvrage sur Bemardino Telesio ossia studi storici su l'idea délia natura nel risorgimento italiano (Florence, Le Monnier, 1872), I, pp. 212-213. Le rapport avec le critère vichien'n'a pas échappé à Fiorentino.