L'ALLEMAGNE DE SPEXER ET DE LEIBNIZ
A tous les hommes illustres de Louis XIV, l'Allemagne ne peut opposer que deux noms. Mais ils en contre-pèsent à eux seuls plusieurs et des plus célèbres. Ce sont ceux de deux luthériens : Spener, la plus grande, et, si ce n'est la plus vive, au moins la plus pure gloire du protestantisme allemand depuis Luther, et Leibniz, le plus grand génie des temps modernes.
§1. — Conring, Pufeiid(jrfj Thomasius.
La guerre de Trente ans avait mis à feu et à sang Fempire sans que la nation, sous le coup d'une telle épreuve, eût secoué son sommeil spiiiluel. Tandis que les jésuites ne songeaient qu'à restreindre et détruire les garanties que le traité de Westphalie avait
stipulées en faveur des protestants, les luthériens et les calvinistes poursuivaient leurs querelles, première cause de tous leurs malheurs. Les universités, fort nombreuses, contenaient une foule de théologiens tous liés par serment aux livres symboliques du pays, tous possédés de Tesprit de dispute et d'anathème. Ils n'étudiaient plus les textes sacrés, ni les Pères, ni l'histoire ecclésiastique. Le païen Aristote (qui l'aurait supposé?) était leur maître de morale. La scolastique tuait la foi, la piété, la science, la poésie. Aussi les laïques désertaient-ils les temples où Ton ne portait en chaire qu'une aride et violente polémique, et les conversions au catholicisme devenaient-elles de plus en plus fréquentes.
Cependant apparaissaient de loin en loin des signes d'un meilleur avenir. Nous ne citerons pas Opitz et son école silésienne; car si la poésie allemande avait repris vie avec lui pendant la guerre de Trente ans, elle s'était égarée bientôt après dans la ridicule emphase de la seconde école silésienne, à laquelle avait succédé la servile imitation de la littérature française.
Le réveil du génie allemand s'était opéré dans le champ de la philosophie et de la jurisprudence. Hermann Conring (mort 1681), de rOst-Frise, nourri des écrivains classiques, s'était élevé par ses propres forces au-dessus de son siècle. Il répandit pendant sa longue carrière une foule d'idées nouvelles. On l'a dit le plus érudit des érudits du dix-septième siècle. Il ramena l'histoire à l'étude des sources, le droit, la politique, la polémique contre Rome à l'étude de l'histoire. Il reprit en particulier l'œuvre de la critique que l'Allemagne avait abandonnée depuis Hermann de Nuenar. Ennemi de la scolastique, il fut peu en faveur auprès des théologiens. C'est lui qui a professé pour la première fois en Allemagne, en 1661, à l'université de Heidelberg, le droit naturel; créé le droit public allemand (en 1667) et constitué en une science régulière la statistique, dont Botero avait recueilli déjà quelques matériaux.
Conring avait ouvert la voie où marcha, non sans gloire, au milieu de rudes combats Pufendorf (mort 1694). Disciple de Grotius, adversaire de Hobbes, il n'apporte à la science politique aucune idée nouvelle. Il ne tient plus compte des opinions des anciens que son maître aimait encore à citer, ne consulte que sa raison, laisse dans l'ombre la justice divine, confond le droit et la morale, incline à la monarchie illimitée et fait de la religion le faîte, non la base de l'édifice social.
L'étude du droit public conduisit Pufendorf à celle des Etats et
des peuples, de leur situation géographique, de leurs ressources, de leurs mœurs, de leurs relations, de leur histoire. Il publia en 168-2 pour (c les jeunes gens qui veulent connaître les divers EtciU de l'Europe » une Introduction à leur histoire qui a joui pendant longtemps d une très-grande réputation.
Pufendorf avait conquis pour son peuple au prix de bien des souffrances la liberté de pensée. Thomasius jouit du fruit de cette victoire, non toutefois sans avoir encore plus d'une lutte à soutenir. 11 persitla la métaphysique d'Aristote et les subtilités de la scolastique contemporaine, professa dans sa langue maternelle à la grande surprise de son siècle, attaqua avec courage l'usage de la torture et les procès de sorcellerie, prit la défense du pieux disciple de Spener, Francke, et distingua, avec Grotius et mieux que lui, contre Pufendorf. de la morale qui ne relève que de la conscience, le droit dont l'Etat punit les transgressions.
Les quatre raonarchies. Cellarius. Seckendorf.
L'histoire, malgré Conring, restait de beaucoup en arrière du droit. Je ne parle pas des jésuites qui altéraient les faits et les actes dans rintérét de leur cause. Chez les protestants eux-mêmes les rares historiens écrivaient e'ncore tous en latin. Ils n'étaient ni philosophes, ni politiques, ni artistes. L'écrit de Sleidan, dont Schurzfleisch publia en 1678 la soixantième édition, était toujours le modèle des histoires universelles. Celle de Christian Matthias (1) avait eu un tel succès qu'on la traduisit en français : de Nemrod (par Irène et Charlemagne)àRodolphelI,sont classés et numérotés les actes, les vertus, les vices de chaque roi, avec les sages leçons et les bons exemples à en déduire. Cependant en 1610 l'esprit nouveau avait déjà donné un premier signe de vie : un professeur de Dantzig, Keckermann, que l'on dit avoir été un pédant, attaqua la division de l'histoire par les quatre monarchies de Daniel. Puis parut en 1685 l'Histoire universelle de Cellarius (5) qui eut un grand succès et qui le méritait. Ce vénérable professeur de Halle, qu'on avait vu une seule et unique fois faire une promenade, était un aussi humble croyant qu'un consciencieux érudit. Mais il ne se crut point lié par sa foi à la division de Sleidan. Il en proposa une
(11 Theat}'"m hi^toricum theorcticù-practicum de quatuor Mo7iarcIiiis, <(HS.
(2) Historia antiqna, medii œvi, nova, 1685-J696, 3 vol. - Historia universalis. 4709.
nouvelle en trois périodes : les temps anciens, le moyen âge et les temps modernes. Il faisait commencer le moyen âge à Constantin et non, avec Machiavel, à l'invasion des Barbares, et finir à la conquête de Constantinople. Ce plan, qui n'imposait aux savants aucune entrave et aux lecteurs aucune tension de l'esprit, devait remporter sur l'autre, plus compliqué, plus profond et quelque peu énigmatique. Toutefois les quatre monarchies trouvèrent encore en ili^ un puissant et habile avocat dans Jean Wilh. Jan (mort 172")), professeur à Wittemberg. Il était aussi versé dans rétude de la prophétie biblique que dans celle de l'histoire profane. Son écrit eut les honneurs dune deuxième édition (I). A Jan répondit en 1728 Hase, professeur de mathématiques à Wittemberg. Puis l'école philologique et théologique d'Ernesti (mort 1781), fit tomber cette division dans un complet oubli, d'où la retire de nos jours l'historiosophie chrétienne.
Cellarius avait en outre rendu de très-grands services à la géographie ancienne, ébauchée par Peutinger et Werner et cultivée un siècle après eux avec beaucoup de soin parCluverius,de Dantzig (mort 1623). Cependant Morhof, professeur à Kiel. donnait en 1688 la première histoire des lettres grecques et latines. Spanheim faisait en 1664 de la numismatique et le pieux Spener en 1668 de l'héraldique une vraie science.
Mais que sont les Spanheim, les ^lorhof, les Cellarius, même les Pufendorf auprès du baron de Seckendorf, le digne contemporain de Spener, la gloire de la Saxe, sa patrie 1 D'une éminente piété et d'une grande liberté d'esprit, il fut le premier qui, depuis les beaux temps de la Réforme, prit pour objet de ses études l'histoire de l'Eglise. Son principal écrit est une défense du luthéranisme (1686-92) contre Maimbourg. Cet ou\Tage^ dont on vante le style classique, a été déclaré par Leibniz « incomparable. »
§ 3. — Spener.
Au sein des ténèbres spirituelles du dix-septième siècle brillent avec Seckendorf le théologien JeanGerhardt (mortl637), le mystique Yalentin Andre^e (mort 165-i). Calixte (mort 1656), qui travaillait à réconcilier son Eglise luthérienne avec les calvinistes, le
(i) De quatuor monarchiis, ni2 et 1728. —En 1706. 1708 et 1715 Caspar Abel avait publié et réédité son Epitome monarchiarum, quarum non qziatuor sed inultœ pltires fuisse evincitur.
poëte et pasteur Paul Gerhardt (mort 1675), les écrivains pieux Henri Muller (mort 1(375) et Scriver (mort 1693). La foi personnelle, dont ils avaient en secret entretenu le feu enseveli sous une montagne de cendres, se réveilla dun bout de l'Allemagne à Tautre à la voix de Spener. Sans avoir la moindre prétention à réloquence de Bossuet, sans posséder la grâce de Fénelon ni la vigueur de pensée de Pascal, Spener a exercé sur sa patrie une action plus puissante qu'eux tous ensemble sur la leur. C'est par lui que Dieu a libéré l'Eglise luthérienne du despotisme de l'orthodoxie scolastique^ et ajouté à la vérité de Luther, qu^avaient embrassée les nations, la piété qui sauve les individus. Les armes de Spener étaient toutes spirituelles. Elles se nommaient la foi, la charité, la patience, la sagesse. Il ne cherchait sa force que dans la parole de l'Evangile, portait dans son cœur l'Eglise du Christ, qu'il aimait comme personne peut-être ne l'avait fait depuis les premiers siècles de l'Eglise, mettait à son œuvre de régénération une prudence qui ne dégénérait point en faiblesse, et savait se réjouirdes moindres succès duns l'espérance que Dieu ferait au temps voulu triompher avec éclat la vérité. Il gémissait en particulier de l'asservissement de l'Eglise à l'Etat et dés'rait une constitution presbytérienne, tandis que Carpsow (mort 1666) trahissait la cause de l'Eglise en formulant son système de l'épiscopat des princes, que Pufendorf établissait le droit de l'Etat de surveiller toutes les sociétés particulières, l'Eglise y comprise, et que Thomasius, révolté par l'intolérance du clergé, inventait le système territorial où le droit de réformer l'Eglise est une partie intégrante de la souveraineté temporelle.
Cependant les horreurs de la guerre de Trente ans, le triomphe et les persécutions du catholicisme avaient ravivé en Allemagne dans le cœur des chrétiens évangéliques l'attente d'un avenir meilleur, en même temps que retentissait en France la voix passionnée des prophètes des Cévennes. Le mystique Petersen écrivit du vivant de Spener l'histoire anticipée du jnillenium, et Spener, dans ses Espéimnces des temps meilleurs (4693), rappela avec beaucoup de sagesse l'attention des fidèles sur les prophéties non encore accomplies, que la Confession d'Augsbourg ne pouvait avoir rejetées. L'historiosophie chrétienne rentrait ainsi en possession de sa péripétie finale.
§4. -- Leib7iiz{\).
« L'Allemagne possède en Leibniz seul, disait Diderot, son Platon, son Aristote et son Archimède. « D'après Fontenelle, «pareil en quelque sorte aux anciens qui avaient l'adresse de mener jusqu'à huit chevaux attelés de front, il mena de front toutes les sciences. » Quelque éclatante qu'elle fût déjà de son vivant, sa gloire s'est encore accrue de nos jours, tandis que nous voyons baisser celle de Bacon et même celle de Descartes. Ce n'est que depuis peu d'années que l'on connaît vraiment Leibniz, en particulier sa philosophie de l'histoire (2), l'intimité de sa foi chrétienne, l'ardeur de son zèle pour le salut de l'Eglise et de l'Allemagne, et sa multiple méthode.
io Sa méthode (3^. L'anglican Bacon avait réformé par l'induction les sciences physiques; le catholique français Descartes, par la déduction les sciences métaphysiques : le luthérien de Leipzig Leibniz a fondé par l'assimilation ou l'usage simultané de toutes les méthodes légitimes la science de l'unité.
Ces méthodes sont :
La spéculation de Descartes, sans cette souveraineté absolue de la raison qui ne tient aucun compte des autres méthodes (4), mais avec la marche rigoureuse de la déduction dans l'exposition de la vérité ;
L'observation de Bacon, servant de preuve à la déduction, dégagée du sensualisme, et portant entre autres sur les faits de conscience (5) ;
En matière de religion, la foi par la raison en opposition à celle d'autorité ; la foi qui n'admet -i que ce qui est prouvé, » qui seule est à l'abri d'hypocrisie ou de fanatique entêtement; la foi qui produit, comme chez Luther, repentance, angoisses spirituelles, joie du salut, sanctification, et qui est toujours prête à « reconnaître que Dieu peut faire au delà de ce que nous pouvons entendre (6); » en un mot, la foi de Spener, de Pascal,
\\] Jai suivi dans la rédaction définitive de cet article l'écrit de M. le docteur A. Pichler : Die Théologie des Leibniz aus scemmtlichen gedrtickten und vielennoch vngedrucktenQuellen.2,\ol., 1869. Je nai pu mettre à proUt : Pfleiderer, Leibniz als Putriot, Staatsmann und Bildungstrœger. 1870.
(2) Par M. Pertz qui a publié en «843-1845 ses Annales imperii Occidentis.
(3) Voir surtout Nouveaux lissais sur l'entendement humain, 1. I\.
(4i « Je tiens, disait Leibniz, qu'il faut se défier de la raison toute seule; car l'expérience est à l'égard de la raison ce que les preuves sont à l'égard des opérations arithmétiques. » Préceptes pour avancer les lettres. Pichler, t. I, p. 77; comp. p. 53.
(5| Jacques, OEuvres de Leibniz, première série, p. ixix.
(6) JVouv. Essais, IV, ch. 17. S H. Pichler ,t. I, p. 58, 371 ; t. II, p. 220, 274.
de Roger Bacon, des mystiques, des seuls chrétiens dignes de ce nom ;
En histoire, le témoignage, qui est d'une importance toute spéciale pour Tapologie du christianisme (1);
Enfin, dans tous les domaines de l'activité intellectuelle, Tétude impartiale et critique du passé qui a droit à notre respect en vertu du grand principe de la continuité historique (2).
2^ Sa foi. La méthode d'assimilation suppose la foi chrétienne.
L'incrédulité peut à son gré y voir un acte d'hypocrisie, s'en moquer ou le taire. Le fait est là, incontestable : le plus grand génie de l'Occident, par un acte de souveraine liberté, s'est prosterné devant Jésus-Christ, le Acerbe incarné, le Sauveur crucifié, et, comme le plus humble fidèle, a cru aux divins enseignements des saintes Ecritures.
L'anglican Bacon avait légué à la postérité une orthodoxie morte, aïeule du déisme; le catholique français Descartes, une philosophie spiritualiste qui ne tenait aucun compte de la rédemption; le juif Spinoza, un panthéisme qui détruisait le Dieu vivant et la liberté humaine ; le calviniste français Bayle propageait de la Hollande le doute qui est le précurseur de la négation (3). Saxon comme Luther, Leibniz a pendant sa yie entière soutenu la conformité de la foi avec la raison.
Du vivant de Leibniz, Bossuet défendait, lui aussi, avec une éloquence unique la révélation; mais il mêlait aux vérités bibliques les erreurs de Rome, et il croyait d'une foi d'autorité, sans avoir cherché. Or, Vinet l'a dit : « La vérité, sans la recherche de la vérité, n'est que la moitié de la vérité. » Leibniz en possédait bien réellement les deux moitiés.
Aussi sa philosophie respire -t-elle la paix et la sérénité qui caractérise la théologie de Luther. Elle est le produit d'une âme humble et grande qui se sait en possession de la vérité essentielle et qui cherche avec droiture les vérités secondaires. Leibniz était reconnaissant des objections qu'on lui faisait, interprétait dans le sens le plus favorable les opinions d'autrui, et dans un temps de querelles violentes, ne parlait jamais en mal de personne [A). Les voies nouvelles le tentaient; l'extraordinaire, le merveilleux lui souriait; «le paradoxe ne Teffrayait pas sans que l'attrait de la nou-
(1) Picbler, t. I, p. 77.Datens, t. V, p. 459. — (2) Ihid., t. II, p.218 6qq. (3 Ad. Hclfferich, Spinoza tnid Leibniz. 1844, p. 51. (4) ISécrologue de Leibniz, parNVolf.
veauté le séduisît ,» et il avait fait d'assez grandes découvertes pour qu'un peu d'orgueil lui fût permis. Néanmoins « je n'ai point, disait-il, cette opinion de moi que je puisse faire des choses où d'autres ne puissent point arriver. :>) Aussi repoussait-il positivement l'honneur de fonder une philosophie nouvelle (1).
Sa foi personnelle et vivante le préservait de toutes les radicales erreurs de son temps. Elles se dissipaient d'elles-mêmes à la lumière divine qui brillait sur sa tète et dans son cœur. Quelle prise pouvait avoir sur lui le scepticisme de Bayle? Comment aurait-il échangé son Dieu contre lïdentité absolue de Spinoza? Le mécanisme de Descartes, l'atomisme d'Epicure et de Gassendi étaientils conciliables avec un Dieu qui est esprit et vie? Locke avec son sensualisme n'oublie-t-il pas que l'homme, fait à l'image de Dieu, ne peut naître avec une intelligence vide de toute vérité ?
Le temps que Descartes perdait à trouver Dieu et le monde en partant du doute, et Spinoza à créer Dieu et le monde en mettant bout à bout des abstractions, le philosophe chrétien de Leipsig l'emploie à méditer sur le monde et Dieu, à comprendre, à agir. Il se tient en présence de la nature, de l'homme, de Dieu le plus réel des êtres; il s'efforce d'en pénétrer les mystères en usant de toutes les ressources de la raison, et les lumières qu'il doit à sa méthode d'assimilation, deviennent son flambeau dans sa vie de croyant et de patriote.
Il sentait si vivement l'infmitude de Dieu, l'unité de toutes choses en leur créateur et les limites de l'esprit humain, qu'il n'éprouvait pas le besoin, je ne dis pas de reconstruire a priori Dieu et le monde, mais même de réduire ses vues en un système bien ordonné. Son ambition se bornait à acquérir une intelligence de moins en moins incomplète de la réalité. Lorsque de la cime de nos Alpes nous voyons à nos pieds s'étendre sur la plaine un Yoile épais de nuages, nous sommes heureux des moindres déchirures à travers lesquelles s'offrent à nos regards un lac, une forêt, une cité. Ainsi Leibniz se réjouit d'une vérité découverte, d'une énigme résolue. Ces modestes désirs, auxquels les autres philosophes ne nous ont point accoutumés, ne nous font que mieux sentir la supériorité de son génie ; car il n'y a que des esprits de moyenne portée qui croientà leur propre infinitude. Au reste, pour se convaincre du génie transcendant de Leibniz, il suffit de le voir
{\) Pichler.t. l.p. 65 sqq.; 73, 131, 229.
tour à tour embrasser dun regard d'aigle le plus vaste horizon et saisir avec une délicatesse unique le moindre détail.
Le principal objet de ses méditations, c'était la révélation. Pendant sa vie entière, il en a étudié tous les dogmes avec une infatigable ardeur, sans en rejeter aucun, pas même celui des peines éternelles. 11 nourrissait dans son cœur le projet d'écrire une apologie complète du christianisme (!' ; mais il est mort avant d'avoir mis la main à l'œuvre. Toutefois, nous ayons de lui une Théodicée où il défend le Dieu de la Bible contre la redoutable objection du péché et de la souffrance en établissant que de tous les mondes possibles Dieu a créé le meilleur. « Il tache, comme il nous le dit lui-même, de tout rapporter à l'édification et de réfuter le matérialisme par des preuves métaphysiques présentées sous une forme populaire (2). )^
3° Sa philosophie. Par sa philosophie. Leibniz est TAristote chrétien. Son système est celui du Stagirite complété et transformé par la révélation. Ses monades sont les entéléchies fvlgu- -rées par le Dieu de la Bible. Le grand principe de l'individualité, qui s'était bientôt noyé dans le panthéisme de Straton, s'appuie, chez Leibniz, sur la base inébranlable de la personnalité di\ine. Le dynamisme d'Aristote, qui planait dans le vide, se trouve solidement assis sur la force et la vie infinies du Créateur. Leibniz enfin est un vrai péripatéticien quand il donne une formule nouvelle à l'idée de la série continue des êtres, et qu'il vulgarise dans notre monde moderne celle de virtualité ou de latence ainsi que celle de l'évolution ou du développement organique.
(c La monade est le principe immatériel de tout être. Elle est vie, effort ou appétit, sentiment, intelligence, volonté. Chez les êtres inférieurs les perceptions sont confuses, mais il n'y en a pas moins de l'organisme partout, et la moindre parcelle de matière^ un grain de sable, un brin d'herbe, une goutte de sang est comme un jardin plein de plantes ou comme un étang plein de poissons ,3). La matière se définit, non comme le veut Descartes^ par retendue, mais par la force active. La monade, l'àme de l'animal se distingue de celle du minéral par ses aperceptions claires. L'esprit de l'homme est une âme capable de réflexion et de la connaissance des vérités éternelles et de Dieu (4). »
m PicWer, t. I, p. 93, 134. — (2) Théodicée-, préface, vers la fin. — Réplique aupremier écrit de Clarke, § i.
(31 Monadologie, % 67. Comp. Théodicée, préf. et Eclaircissement du nouveau système, 4696.
(4) Lettre a ^rnautd, 1690.
« Toute monade, atome immatériel sans fenêtre, est un monde à part, indépendant de toute autre chose hors de Dieu, une petite divinité dans son département. Elle contient dans sa nature la loi de la série continue de ses opérations (1) lOU de son évolution;. Toutes sont impérissables, celle de Tanimal non moins que celle de Thomme. Dans les corps organiques la monade centrale et dominante sassocie et s'assujettit d'autres monades d'un rang inférieur; Tâme se fait son corps. Entre le corps et Tàme il y a o concomitance, harmonie préétablie. » Le développement de l'un et celui de l'autre ont été réglés par l'infinie sagesse de Dieu avec une telle précision qu'ils se font toujours en un parfait accord. A sa mort (comme a dit Goethe), la monade maîtresse congédie ses servantes, sauf à les rappeler lors de la résurrection. »
L'indépendance des monades garantit leur indestructible individualité sans les isoler les unes des autres. Elles ont bien au contraire leurs fonctions dans le grand ensemble de l'univers. Si elles n'ont pas de fenêtres, elles sont au moins chacune tout à la fois « des « miroirs vivants du monde entier (2j et des coordonnées d'une courbe de laquelle l'unité ne permet pas d'en intercaler d'autres. Elles forment une chaîne dont les anneaux sont si bien liés qu'on ne sait où l'un commence ou cesse. Aussi tout va par degré dans la nature; elle ne fait jamais de sauts. « Cette grande maxime, Leibniz l'appelle la loi de continuité (3).
Par une association, jusqu'alors inouïe, de l'esprit géométrique et de l'imagination poétique, l'inYenteur du calcul différentiel voyait l'éternelle monade se refléter dans chacun des êtres finis, découvrait, sous l'épaisse écorce de la matière, des âmes spirituelles à l'image de leur auteur^ et retrouvait partout les traces des perfections divines dans les sublimes harmonies du meilleur des mondes. Bayle, Malebranche, Descartes, Spinoza, n'avaient rien imaginé de pareil.
Avec ses monades inférieures, aux aperceptions confuses, Leibniz préparait de loin la philosophie de rinconscient qui vient de faire son apparition avec M. Hartmann.
Cette même notion de l'inconscient lui fournissait une réponse péremptoire au sensualisme de Locke. Le philosophe anglais qui prétendait « qu'il n'y a en nous rien de virtuel (4), » faisait de
(W Lettre à Arnaud. Monad., §§ 7, 83. Théod., III, § 147.
(2) Lettre deuxième a M. Bourguet, dans Erdmann, Leibnitii opéra philos., 1840.
(3) Nouveaux essais, avant-propos. — M Ibid.
Tl.
notre intelligence une table rase où les sens viennent écrire toutes nos idées. « Il n'y a rien, répondit Leibniz, dans Tintelligence qui n'ait été dans les sens, sauf l'intelligence elle-même, et en elle existent à Tétat de virtualité les vérités générales que le monde extérieur éveille. » Telle était aussi l'opinion d'Aristote. Elle se concilie si bien avec celle de Platon que Leibniz parlait de notre connaissance comme d'un ressouvenir.
Leibniz, en tenant ce langage, distinguait fort bien dans la vie de l'homme l'âge de l'instinct de celui de la raison. Appliquée à la vie des peuples, cette distinction allait faire la réputation de Yico. Mais le philosophe allemand ne paraît pas avoir jamais dirigé ses réflexions sur le développement organique des nations.
11 avait apporté d'autant plus d'attention à l'enchaînement des événements. Il les voyait se produire les uns les autres en vertu d'une loi qu'il appelait la loi de la continuité historique. « Le présent est chargé du passé et gros de l'avenir (1). »
Cette loi peut aisément devenir celle du fatalisme. Ce qui est, étant la conséquence nécessaire de ce qui fut, on sera tenté de conclure que ce qui est nécessaire est bon en soi; que le fait accompli est un fait justifié. Telle n'était point la pensée de Leibniz. Tout en disant : « Chaque créature est grosse de son état futur (2) et suit naturellement un certain train, » il ajoutait : « si rien ne l'empêche. » 11 plaçait ce train de la créature sous la surveillance et la protection d'un Dieu pour qui la conservation du monde en est la création continuelle. Ainsi le bien naîtra du bien si le mal ne l'empêche pas, le mal naîtra du mal si le bien ne s'y oppose, et Dieu est là pour tirer le bien du mal. L'historien philosophe doit donc constamment examiner la valeur morale des hommes et des choses. Nul aussi ne l'a fait avec plus de sérieux, de pénétration et d'équité que Leibniz. Nul ne s'est moins abandonné à cette paresse d'esprit et à cette connivence du cœur qui sont le critère et font la triste gloire de nos écoles fatalistes contemporaines.
De cet enchaînement du passé, du présent et de l'avenir, il résulte que pour comprendre le présent, il faut avoir étudié le passé, et que celui qui a compris le passé et le présent, peut prévoir l'avenir.
(1) Monadologie, § 22. - Théodicée, III, § 360. - Nouveaux essais, avant-propos. - « Le présent est gros de Faveuir, » ont répété Mably et Condorcet et cette expression est devenue comme proverbiale en France.
(2) Lettre troisicme à Bourguet.
Par son respect pour la tradition, et plus encore par son exemple (1), Leibniz a rendu à l'historiosophie un inappréciable service. Il lui apprend à rechercher et découvrir, au travers de Taccident, Télément de vertu et de vérité sans lequel nulle société humaine ne pourrait subsister. C'est ainsi qu'il reprochait à la Renaissance son mépris de la scolastique où, comme le disait a rincomparable Grotius, il y a quelquefois de For caché sous les ordures du latin barbare des moines (2) ; » à la Réforme, son absolue condamnation de la papauté et du culte des images; à Descartes, sa méthode qui niait la tradition, et sa prétention de ne devoir rien à personne. Il entend au contraire allier dans sa philosophie « Platon avec Démocrite, Aristote avec Descartes, les scolastiques avec les modernes. Il prendra le meilleur de tous les côtés, et puis après il ira plus loin qu'on est allé encore (3). » Car, si en toutes choses, en religion comme en philosophie, il ne veut asseoir son opinion qu'après avoir consulté celle de ses prédécesseurs, il n'en est pas moins l'homme de l'avenir et du progrès.
Gomme la loi de la continuité historique non-seulement suppose la constante transformation des idées humaines, mais prévoit rintervention d'éléments mauvais dans la série des événements, Leibniz refusait à la tradition toute autorité quelconque. Faire des liyres symboliques une règle immuable de foi était pour lui un signe infaillible d'erreur. Il condamnait Wittemberg non moins sévèrement que Rome.
Toutefois, nous trouvons chez Leibniz l'esprit et non la notion du progrès. En effet elle ne résulte point de la continuité historique qui peut se porter indifféremment en arrière comme en avant, et l'évolution organique aboutit par le déclin à la mort. Ge philosophe admettait bien sans doute que l'âme, « si elle sait aimer la source de tout bien, arrivera à la vision de Dieu. Or Dieu étant infini ne saurait jamais être connu entièrement. Notre bonheur consistera donc dans un progrès perpétuel à de nouveaux plaisirs et à de nouvelles perfections (4). » Mais en sera-t-il de même de l'humanité et de l'univers? Leibniz ne le sait. Il doute « si le monde ne se maintient pas plutôt dans la même perfection à l'égard du tout, quoiqu'il semble que les parties font un échange entre elles, et que tantôt les unes, tantôt les autres, sont plus ou
H) Pichler, 1. 1, p. 56 sqq. - (2) Théodicée, Discours de la conformité de la foi, S «.
(3) Nouveaux essais, I, ch. i
(4) Principes de la nature et de la grâce; S 18.
moins parfaites. » Cependant on lit ailleurs : « Il se peut que le genre humain parvienne, avec le temps, à une plus grande perfection que celle que nous pouvons nous imaginer présentement (1). »
4° Unité. Leibniz travaillait activement à cette perfection future du genre humain par sa philosophie et par les actes de sa vie publique. Le but qu'il se proposait, était lunité de toutes les choses humaines. Cette unité, il voulait la produire, non point à la manière des races latines et catholiques, par la contrainte et l'oppression; mais par la conviction, la liberté, la foi personnelle, selon Tesprit des races germaniques et protestantes, à l'exemple de l'hérétique Fénelon et de Dante le gibelin, en vrai disciple des apôtres et des prophètes hébreux.
Pour travailler à Tunité finale, il faut avant tout être soi-même un, et l'on ne peut le devenir que par l'Evangile. Leibniz, comme Spener et Francke, ne reconnaissait pour vraie que la foi qui pénètre et sanctifie Thomme complet. « La nature mène à la grâce, et la grâce perfectionne la nature en s'en servant. » Mieux éclairé que Port -Royal, il voyait dans la poésie un auxiliaire de la religion. Avec Luther, il protestait contre Tascétisme monacal au nom de la famille germanique, telle que l'avait déjà décrite Tacite. « La vraie morale ou piété, disait-il encore, doit nous pousser à cultiver les arts et les métiers (-2).
Puis, la science, comme les travaux manuels et surtout comme la poésie, a son but en Dieu et trouve en lui son unité. Si elle n'est point la servante de la théologie, elle n'est pas davantage chose profane, a Tout nouveau chef-d'œuvre de la nature dont elle fait la découverte, est un hymne véritable à la gloire de Dieu, pour qui s'accroît ainsi notre admiration. » Ce philosophe pieux redoutait si peu la science qu'il l'appelait à son aide contre l'athéisme. Il aurait aimé à fonder bien d'autres académies que celle de Berlin. Si l'on eût suivi son conseil, les couvents seraient devenus des foyers d'études de tout genre. Il sollicitait ses amis de fonder des collections, de dresser des registres, d'écrire l'histoire des temps mythiques, de la philosophie, du droit canon, de la médecine (3).
« Pour que l'unité soit possible entre la science et la religion,
(1) Pichler, t. I, p. 249, 283. - Théod., III, § 341. - Comp. Protogee, § 41.
(2) Principes de la nature et de la grâce, § 45. — Nouveaux essais, IV, ch. 12, S )2. - Pichler, t. I,p. 94 sqq,,35".
(3) Pifhler, t. I, p 81 sqq., 94.
il faut que la théologie subisse une réforme. Elle doit se souvenir qu'ici-bas Thomme ne connaît qu'à demi, tendre au bien moral des âmes, et non à les fanatiser, se garder de l'esprit dogmatisant et préciser les enseignements du Seigneur plutôt que de multiplier les articles de foi, revenir à l'étude savante et libre des textes sacrés ; enfin, accepter le secours des laïques qui, par la foi personnelle, sont aussi aptes que les docteurs (Grotius et Pascal l'ont prouvé) à sonder les mystères révélés, et moins sujets à biaiser que les ecclésiastiques (1) . »
Le philosophe de l'universelle harmonie ne pouvait en outre songer ni à isoler l'Etat de l'Eglise, ni à les confondre. Il connaissait trop bien l'intimité de la foi chrétienne pour ne pas distinguer le temporel et le spirituel, pour ne pas proscrire l'intolérance sous toutes ses formes et pour voir dans l'épiscopat des princes protestants autre chose qu'une institution transitoire (2). Cependant l'Etat et l'Eglise s'unissaient à ses yeux par leurs fondements dans les profondeurs de la nature humaine. Ils reposaient sur une base commune. Bien plus, le prince étant appelé comme tous les hommes à croire au Sauveur, lïdéal du souverain ne peut être qu'un prince chrétien qui fait de son Etat un Etat chrétien (3). Il doit non-seulement ne pas abuser de son pouvoir pour tyranniser ses sujets, mais (comme le disait déjà Languet) protéger l'Eglise. S'il ne lui est pas permis de s'immiscer dans les questions dogmatiques, il est appelé à réprimer l'intolérance du clergé, même, au besoin, à en réformer les mœurs. Aussi Leibniz admirait-il fort Constantin, Charlemagne etOtton le Grand.
Enfin, l'avenir vers lequel Leibniz voyait s'avancer l'humanité, était une ère d'unité, de vérité et de paix. Cette ère était à tout prendre celle qu'ont annoncée pour la fin des temps les prophètes sacrés. Mais Leibniz ne paraît pas avoir étudié avec soin leurs écrits; au moins ne lescite-t-il point, et par une fausse interprétation de l'Apocalypse il a repoussé le millénarisme que Spener venait de remettre en honneur (A). Il accueillait au contraire avec faveur les rêves de l'abbé de Saint-Pierre sur la paix universelle.
50 Histoire. Cependant, le génie qui travaillait au triomphe futur
{{) Pichler, 1. 1, p. t3i, <59, <63; t. II, p. 56, 273. - (2) Ibid., t. II, p. <85 sqq.
(3) Leibniz préférait vivre sous le plus mauvais prince que dans une démocratie. Il voulait une royauté forte, tempérée par des états généraux moins puissants que ceux de l'Angleterre et des peuples Scandinaves. Le devoir de l'obéissance passive cesse dans les cas fort rares où le tyran menace l'Etat d'une ruine complète. Alors il est permis, mais à la seule communauté, de le mettre dans l'impossibilité de nuire, et, an besoin, de le faire mourir. Ibid., t. II, p. <99 sqq.
(4) Ibid., t. Il, p. 43«.
de la vérité, avait embrassé dans ses études les origines des choses. Passons donc rapidement en revue ses idées sur le passé, le présent et l'avenir de l'histoire.
a) Le passé. La géologie venait à peine d'être fondée par le Danois Sténon, et déjà Leibniz (1), dans un ouvrage inachevé et posthume {la Protogée) (2), reconstruisait l'histoire de la terre à l'aide non-seulement des roches^ mais aussi des fossiles, qui passaient jusqu'à lui pour des jeux de la nature. «Notre planète a été une grande macule, jetée hors du soleil, une masse ignée (3), qui s^est refroidie graduellement; les roches les plus anciennes ont été des scories ; la mer, oleum per deliquium, a recouvert tout le globe; la fracture de cavernes intérieures a produit les bas-pays; des inondations successives ont donné naissance à des couches sédimentaires superposées ; les montagnes sont le résultat d'érosions des terres par les eaux ou d'intumescences, mais Leibniz hésite en face des Alpes qui n'auraient pu être soulevées à de telles hauteurs que par des éruptions d'une prodigieuse violence. Quand il veut mettre d'accord son système avec la Genèse, il n'y parvient pas parce qu'il prend les six jours du Créateur pour des jours humains de vingt-quatre heures.
Leibniz est le vrai fondateur de la linguistique comparée. Nonseulement il attaque le premier l'universelle croyance que l'hébreu avait été l'idiome primitif de l'humanité; mais il déduit des indices des langue.^ les origines des notions (4), et constate parles etymologies (1717) leurs affinités. Tout en faisant une étude particulière des langues celtiques, il découvre l'existence des deux grandes familles japhéthique ou indoceltique, et araméenneou sémitique. Il attribue à celle-ci le phénicien et l'abyssin; il en exclut le copte. La première famille embrasse, des Iles-Britanniques à la mer du Japon, nos langues aryas et tartares. Parmi ces dernières, Leibniz distingue déjà fort bien les idiomes finnois avec le hongrois et le samoyède, et les idiomes turcs, mongols, mandchoux. Le basque ou l'ibère l'étonné par son isolement; peut-être est-il d'origine africaine. L'albanais est l'ancien illyrien.
Il était disposé à admettre, d'après Bochart, que les Phéniciens
(1) Leibniz expose dans sa Théodicée (I, § 18), l'historiosopWe fort curieuse d'un origéniste de ses amis et disciples qui explique les désordres du présent monde par la chute des anges causant la ruine de la terre primitive, leur patrie.
(2) Publié en (749. Dutens, t. II. - Comp. t. VI, première partie, lettre à Bourguet, p, 214. ^3) Descartes avait soutenu que la terre et les autres planètes étaient des soleils encroûtés.
(4) De originibus gentium ductis potissimuin ex Uidkio linguarum. Dutens, t. IV, deuxième partie, p. t86 sqq. - T. V,p. 494 sqq.
avaient laissé au loin par leur commerce des vestiges de leur langue (1).
De tous les peuples historiques de la haute antiquité, les Chinois seuls ont fixé Tattention de Leibniz. Ils étaient à ses yeux, par leur civilisation, une Europe orientale, et « la Providence a sans doute placé aux deux extrémités du monde, ces deux Europes pour qu'elles se tendent les bras et amènent les peuples intermédiaires à un meilleur genre de vie (^). » On a de Leibniz de précieuses dissertations sur la religion des Chinois.
Il ne nous a laissé aucune étude sur les Grecs et les Romains. Mais sa loi de la continuité historique et son optimisme ne lui permettaient pas de répéter après saint Augustin que les vertus des païens étaient de « brillants péchés. » L'esprit du christianisme rincitait au contraire à chercher des étincelles de lumière même dans les formes les plus basses du culte divin (3).
Notons en passant que d'après Leibniz, comme d'après saint Paul, l'incarnation du Verbe ne dépendrait point de la chute d'Adam (4).
C'est de l'invasion des Germains que commencent les études historiques de Leibniz. Il se flattait, dans la Préface des Monuments historiques de Brunswick, d'avoir « le premier dissipé de nombreuses erreurs et apporté quelque lumière dans l'histoire du moyen âge (3) . »
ce Dieu a partagé ses dons entre les nations (6). A chacune d'elles revient sa louange. Les Germains, dans le portrait que fait d'eux Tacite, ont un caractère opposé à celui des races latines. Placés au milieu de l'Europe, les Allemands ont le pas sur tous les peuples chrétiens à cause du saint empire romain dont ils ont attiré à eux les droits et la dignité. C'est à leur empereur qu'appartient de protéger la vraie foi, de veiller sur l'Eglise universelle et d'avancer le bien de toute la chrétienté. Supérieurs à tous en honneur, ils le sont aussi en intelligence et en courage. Ils se distinguent par leur esprit critique et philosophique ainsi que par leur loyauté et leur véracité. Surtout leur patrie est le foyer de la vie chrétienne. C'est chez eux qu'il faut chercher l'origine et la source du monde européen. Leur grandeur, leur puissance est la condition de l'universelle prospérité (7).
(1) Dutens, t. VI, deuxième partie, p. 226. — (2) Dutens, t. IV, première partie, p. 78.
(3) Théod., m, S 259, 283. Picbler, t. I, p. 330. - (4) Picliler, t.I, p. 347. - (5) Picliler, p. 24, 100.
(6) Dutens, t. IV, deuxième partie, p. 78.
(7) Dutens, Considérations sur la culture de la langue allemande, t. M, première partie. — Annales, ad ann. 796, S 39. - Picliler, t. I, p. 9, 44 sqq.; t. II, p. 257.
« L^empire des Césars a passé aux Allemands par Charlemagne. Ce prince avait fondé sur ses bases naturelles, sans aucune intervention de FEglise, TEtat idéal, TEtat chrétien. Si Charlemagne eût épousé Irène, si son empire ne se fût pas démembré, si TEtat avait maintenu son indépendance contre les empiétements de TEglise. la chrétienté aurait été invincible, paisible et prospère. Mais il fallait que les nations se heurtassent pour s'aiguiser les unes les autres, et que Tesprit humain fût arraché à sa torpeur au prix de beaucoup de sang (1).
« L'épiscopat romain aurait dû concourir avec l'empire au bonheur des nations chrétiennes. Mais avant Tirruption des Germains, la barbarie était déjà à demi formée dans l'Occident (2). Elle s'y accrut plus tard avec l'aide ou la connivence de Rome, à un tel point que le culte divin perdit sa pureté, que le christianisme devint odieux ou ridicule aux autres nations, et que s'introduisit dans le monde une théologie absurde. La plus grande partie de l'idolâtrie reprit vie chez les chrétiens. Dans ces temps de barbarie, Rome, au lieu d'être un foyer de piété, de lumière et de civilisation, en fut un de corruption, d'ambition, d'intrigues, de troubles et de despotisme. Les papes profitèrent habilement des circonstances pour fonder un empire qui peut être une des formes de l'antichristianisme (3). La papauté, par ses décrétales et par ses autres actes de faux, a corrompu le sens moral dans l'Eglise; elle a dénaturé l'Etat en se déclarant la source de l'autorité temporelle; elle a, dans sa lutte contre l'empire, non point soutenu la cause légitime de l'Eglise, mais achevé d'en détruire les libertés démocratiques; elle a, dans les intérêts de son ambition rempli de cadavres l'Italie et l'Allemagne, causé la ruine de ce dernier pays par les dissensions qu'elle y fomentait, provoqué par son despotisme le schisme de Photius et celui de Luther, produit l'Inquisition et la société de Jésus qui sont les deux fléaux de la vérité (4). »
L'historiosophe ne peut méconnaître de quel poids est un jugement aussi sévère porté sur la papauté par un Leibniz qui se serait soumis à elle si elle avait renoncé à ses prétentions impies, et qui
(I) Annales, ad ann. 840, § 6. - (2) Foucher de Careil, OEuvres de Leibniz, t. II, § 32. - Fichier, t. II, p. H8.
(3) Annales, ad ann. 995, %k\. — Comp. Fichier, t. II, p. 397 sqq. : « Ita antichristiaaismus pro Christo obtinuit, cujus institutio, clara intellectu et facillima servatn, in dogmata absurda, sermonesnon intelligendos, niysteria inesplicabilia, praxes ridicalas degeneravit. »
(4) Annales, ad ann. S'o, § 18; 1002, S 16. Fichier, t. II, p. 237, 469.
interprétait avec tant d'équité ses doctrines qu'on a pu le croire catholique romain.
Leibniz voyait dans la Réforme « le changement des choses le plus grand et le plus rapide qui ait eu lieu depuis Constantin dans la chrétienté (1). » Tl a le premier compris le caractère ethnographique de la Réforme (2). Elle était le contre-coup nécessaire de tous les maux que la papauté avait causés àTAUemagne. On doit d'ailleurs à un homme de la Saxe d'avoir mis hors de page non-seulement l'Allemagne, mais tout le genre humain (3). «
b] Le présent. Cependant la Réforme n'avait pas tenu ses promesses, et la haute idée que Leibniz avait de la mission providentielle de l'Allemagne, le faisait d'autant plus souffrir de l'état d'abaissement et de ruine où sa patrie était tombée. Elle était envahie à gauche par les Français, menacée à droite par les Turcs ; déchirée intérieurement par les querelles des luthériens et des calvinistes, sans lesquelles la guerre de Trente ans n'aurait jamais eu lieu ; gouvernée par des princes égoïstes et criminels qui cherchaient à s'affranchir de l'empire à l'aide de la France; habitée par des peuples en qui l'excès de la misère avait tué tout patriotisme ; trahie enfin par les jésuites qui sacrifiaient tout à la destruction du protestantisme. Les jésuites n'ont pas eu depuis Pascal d'ennemi plus déclaré que Leibniz, qui d'ailleurs savait dans l'occasion leur rendre justice. Mais la France excitait plus qu'eux encore ses craintes et son indignation. La perte de Strasbourg « l'affecta au delà de toute expression. « L'ambition et l'hypocrisie de Louis XIV provoquèrent de sa part en 1 688 des Réflexions où son patriotisme se produit avec une telle énergie qu'elles n'ont peut-être leur pareil en aucune langue. Leibniz savait au reste fort bien que le grand roi se flattait de l'espoir d'extirper la Réforme des deux côtés du Rhin, et qu'il s'apprêtait à u faire aux protestants (d'Allemagne) plus de maux que la maison d'Autriche n'avait jamais pu faire (4) . » Toutefois, ce qu'il déplorait plus que tout le reste, c'était la gallomanie de ses compatriotes. « Ils se font les singes de leurs voisins; ils deviendront leurs sujets; ils payeront par de longues souffrances un court amusement. Ils seront empoisonnés par l'athéisme qui marche la tête haute en France, et qui pénètre dans toutes les
m Pichler, t. II, p. v,\.
(2) '< 11 se flt une scission par laquelle la plus grande partie des peuples dont la langue est originairement teutonique, fut détachée des peuples dont la langue est originaireroeot latine. » Dutens, t. V, p. 58.
(3) Pichler, t. I, p. 100. - (4) Ibid., t. I, p. \2 sqq., 99 sqq.; t. II, p. 303.
contrées où elle met le pied . Se soumettre à la domination française, c'est ouvrir la porte à la dissolution et au libertinage (1 ) . » Dans Tindignation que lui causait Tinsolence gauloise, il excitait ses compatriotes à répondre par le mépris au mépris et leur reprochait leur humilité déplacée. « L'Allemagne n'a qu'à vouloir pour dépasser d'un coup tous ses voisins... Jadis formidable, elle est devenue le champ où l'on se bat pour la domination de l'Europe. Il en sera ainsi jusqu'à ce qu'elle se réveille, se recueille, s'unisse et ôte à tous ses amants l'espoir de la posséder (2). »
Leibniz travailla sans relâche à éclairer, réveiller , sauver sa patrie, surtout à réparer les maux qu'avait causés à l'EgUse, après celui de Photius, le schisme de Luther. Il y a dépensé toutes les ressources de son esprit et toute l'énergie de sa volonté. L'œuvre qu'il avait entreprise, dépassait ses forces; il le savait et de continuelles défaites ne l'en convainquaient que trop, mais sa foi n'a pas faibli. Sans s'appuyer sur la prophétie, il tentait ce que doit accomplir au temps voulu Celui qui se nomme la Paix. Précurseur inconscient de Christ, il s'élevait à une telle hauteur au-dessus de son siècle qu'il découvrait de là les chemins de l'avenir.
« L'union des Eglises aurait dû s'opérer par le concours de l'empire reprenant ses droits de suzeraineté sur la chrétienté, et de la papauté renonçant à sa divine institution et à son infaillibilité (3;. »
Mais Leibniz n'attendait rien de l'Eglise, comme Dante, rien de celle de Luther, rien de celle de Rome. Ses espérances reposaient sur les ministres d'Etat protestantsou catholiques qui partageaient ses vues et encourageaient ses efforts, sur quelques princes allemands, tout spécialement sur les Hohenzollern qui, en passant au calvinisme, avaient proclamé le grand principe de la tolérance, et qui prenaient sous leur protection les arts et les sciences. En 1701 il salua « comme un des plus grands événements du siècle l'érection du nouveau royaume de Prusse, auquel il prédit force, gloire, bonheur permanent, dont il attend la conservation de la pure doctrine et pour lequel tous devraient prier Dieu avec ardeur (4). »
Ce qu'il demandait aux puissants de ce monde, même à Pierre le Grand, c'était la convocation d'un concile œcuménique où calvinistes et luthériens, protestants et romanistes, occidentaux et
(«) Poésie allem., dans Guhrauer, Leibniz' deutscke Sckriften, 1. 1, p. 430. Foucher, ibid., 1. 111, p. 4<5.
(2) Fichier, 1. 1, p. 7, 89. - (3) Ibid., t. U, p. 92. - ('.) Ibid.. t. 1, p. 87, 109; t. U, p. 505.
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orientaux constateraient leurs croyances communes et fonderaient une fédération d'Eglises sœurs.
Pour préparer cette paix religieuse, il cherchait à déterminer les concessions mutuelles que devraient se faire les Eglises. Déjà il vivait en dehors et au-dessus d'elles toutes, comme membre de TEglise vraiment catholique de Tavenir. « La Réforme pouvait, avec Mélanchthon, reconnaître la suprématie d'une papauté d'institution humaine, accepter une république universelle sous la présidence d'un évêque de Rome animé de l'esprit de l'Evangile. Rome devrait entre autres retrancher des canons du concile de Trente les quatre cent trente et un anathèmes, modifier un trèspetit nombre de ces décrets, tels entre autres que celui des apocryphes, et laisser aux protestants la liberté d'interpréter les autres dans un sens évangélique (1). »
Ces tentatives d'union ont mis Leibniz en rapport avec Rossuet. Les deux plus grands génies de la Réforme et du catholicisme, de la race latine et de la race germanique, ont mesuré leurs forces dans une lutte solennelle. L'un, selon le commandement de leur commun Seigneur, vient, doux et humble, vers son frère pour se réconcilier avec lui; l'autre le reçoit avec hauteur. L'un confesse ses torts sans fausse honte et sans réticence ; l'autre accepte ces aveux, mais se déclare impeccable. L'un expose sans se lasser toutes ses raisons; l'autre les réfute à demi et, quand il est à bout d'arguments, s'enveloppe dans la majesté du silence. De l'aveu de ses ennemis, l'un, et c'est le laïque protestant, l'emporte en « érudition et en sagacité pénétrante (2); » l'autre, qui avait un vrai « mépris » pour les Eglises réformées, et qui croyait à leur prochaine destruction, n'est plus devant ce pieux et savant hérétique qu'un pauvre avocat de Rome et des dragonnades (3).
S'il ne vit aucun fruit de ses efforts, Leibniz savait « qu'il travaillait pour la postérité » et pour une postérité reculée. « Notre siècle n'aura pas la joie de voir la paix se faire entre les Eglises; j'ignore si le siècle suivant sera plus heureux. » Mais « celui qui ne voudra rien commencer que lorsqu'il aura tout prêt pour finir, courra risque le plus souvent de ne rien faire. Je fais tout ce que je puis, et quand je ne réussis pas, je ne laisse pas d'être très-content. Dieu fera sa sainte volonté, et moi, j'aurai fait mon devoir (4). »
(M Ibid., t. II, p. 405, 432 sqq. - (2) Foucher, t. II, p. xc. - (3) Pichler, t. II, p. 459.
(4) Ibid.y t. II, p. 459, 478 sqq., 492. - Comp. un passage fort remarquable et non remarqué de
c( Ne surgira-t-il point, disait-il, de TAUemagne appelée à éclairer les nations, un grand empereur qui, après Charlemagne et Otton, rendra de nouveau Rome (évangéliquement) catholique et apostolique ? Si deux ou trois rois puissants agissent d'accord avec lui, la chose, je le crois, est faite. Les ténèbres du monde sont dissipées par la lumière des sciences et de Thistoire, et dans TEglise catholique la plupart des hommes éminents par leur science et leur expérience gardent le silence sur la nécessité de cette réforme bien plus qu'ils ne l'ignorent. Mais le temps viendra, il viendra où la vérité salutaire pourra se manifester en tous lieux (1). »
c) Lavenir. Ces paroles prophétiques étaient une inspiration de la foi. C'est l'historien qui a, par la puissance de sa raison, mis par écrit les prévisions suivantes :
« La France devient de jour en jour plus puissante sur le Rhin... Je crains qu'elle ne réduise sous sa domination tout le Rhin, ne retranche d'un seul coup la moitié du collège des électeurs, et, les fondements de l'empire étant détruits, le corps lui-même ne tombe en ruine (2) . »
Et en 1713 : « Bientôt le temps viendra, comme le chantent les prophètes sacrés, où l'Europe (il s'en faudra de peu) subira le joug de la France (3) . »
Il ne manque à ces prophéties que le nom de Napoléon Jei-. La France était tout spécialement pour Leibniz la grande ennemie du protestantisme. En 1705, il exprime le vœu que l'Allemagne et l'Angleterre brisent l'orgueil de la France et ramènent pour les protestants un âge d'or (4).
Mais ce que l'avenir lui offrait de plus certain, c'était une révolution européenne, politique et sociale, qui sera la conséquence de l'incrédulité et de l'athéisme.
En 1671 : a Un siècle philosophique commence où une recherche plus sérieuse de la vérité se répandra hors des écoles, même chez les hommes qui se vouent aux affaires publiques. Si l'on ne parvenait pas à les satisfaire, il y aurait à désespérer de la propagation de la vraie religion (5). »
En 1698 : « Chaque fois que je considère les dangers de l'état présent, notre torpeur et nos mesures déraisonnables, j'ai honte de nous devant la postérité. Il est aussi évident que possible qu'on
la Lettre à Jmauld, sur le devoir de « rendre l'avenir, autant qu'il dépend de nous, conforme â la volonté de Dieu présomptive. »
(I) Annule!i,\. III, p. <25. — (2) Dutens, Epist. ad Ludolffum, t. VI, p. n3-n6.
(3) Poème latin, Dutens, t. V, p. 615. - (4) Pichler, t. Il, p. 465. - (3) Ihid., t. I, p. U7.
est à la veille d'un bouleversement complet en Europe. Et cependant on vit comme si tout était en bon train et que Dieu se fût fait garant de notre tranquillité. En attendant, nous nous disputons pour des bagatelles sans nous préoccuper de nos grands intérêts. Aussi éprouve-t-on presque du dégoût à pensera l'histoire du temps présent (1). :»
En \10ï : « (Les athées), se croyant déchargés de Timportune crainte d'une Providence surveillante et d'un avenir menaçant, lâchent la bride à leurs passions brutales et tournent leur esprit à séduire et corrompre les autres, et s'ils sont ambitieux et d'un caractère un peu dur, ils seront capables, pour leur plaisir ou avancement, de mettre le feu aux quatre coins de la terre ^ comme j'en ai connu de cette trempe que la mort a enlevés. Je trouve même que des opinions approchantes, s'insinuant peu à peu dans l'esprit des hommes du grand monde, qui règlent les autres et dont dépendent les affaires, et se glissant dans les livres à la mode, disposent toutes choses à la révolution générale dont l'Europe est menacée .. . Les public spirits, comme les Anglais les appellent, diminuent extrêmement... Si pjour la grandeur ou par caprice quelqu'un versait un déluge de sang, s'il renversait tout sens dessus dessous, on compterait cela pour rien, et unErostrate... ou un don Juan... passerait pour un héros. On se moque hautement de l'amour de la patrie, on tourne en ridicule ceux qui ont soin du pubUc^ et quand quelque homme bien intentionné parle de ce que deviendra la postérité, on répond : Alors comme alors. Mais il pourra arriver à ces personnes d'éprouver eux-mêmes les maux qu'ils croient 7^ései%^és à d'autres. Si cette maladie d'esprit... va croissant, la Providence corrigera les hommes par la révolution même qui en doit naître; car quoiqu'il pourra arriver, tout tournera toujours pour le mieux en général au bout du compte, quoique cela ne doive et ne puisse pas arriver sans le châtiment de ceux qui ont contribué même au bien par leurs actions mauvaises (2) . »
A vingt-deux ans déjà Leibniz disait : « L'esprit athée et terrestre se propage tellement qu'on a des raisons de croire que le monde est entré déjà dans sa vieillesse. » Pendant toute sa vie, il s'inquiète de l'athéisme qui s'accroît bien moins parla philosophie que par la persécution et l'hypocrisie, a La dernière secte, dit-il, dans la chrétienté et en général dans le monde sera l'athéisme (3). »
{\) Pichler, t. I, p. 24. - (2) Nouveaux essais, t. IV, ch. \6.
(3) Dutens, t. IV, p. ^,^i, s 13. Schlegeï, Philos, der Geschichte, t. I, p. 59.
- no -
L'historiosophie doit à Leibniz la confirmation de la vérité chrétienne; ridée de Tinconscience ou des faits dïnstinct; l'application de la notion du développement organique à la série des événements humains ; la loi de la continuité historique, avec le respect du passé ; l'unité fondamentale de l'Etat et de l'Eglise; la première histoire géologique et paléontologiquede la terre; les premières recherches sur les familles et l'unité des langues; une profonde intelHgence du moyen âge et des vues pleines de justesse sur l'organisation définitive de l'humanité. »
Leibniz est mort sans laisser un seul disciple. L'école qui s'est réclamée de lui, ne l'a pas compris. Il était chrétien : elle fut déiste. La plus originale des philosophies en devint entre les mains de Wolf la plus vulgaire. Jamais plus grand et riche génie n'a eu aussi pauvre et chétif successeur.
Il faut toutefois le reconnaître : Leibniz est dans de certaines limites responsable du déisme wolfien. Il avait négligé de s'expliquer sur ses méthodes, et on ne lui a emprunté que sa rigoureuse méthode d'exposition sans tenir le moindre compte de celle de découverte. L'identité substantielle des monades et leur développement organique l'avaient mis dans l'impossibilité d'établir clairement la liberté des esprits, et Wolf est tombé dans le déterminisme. En professant une philosophie toute dynamique, Leibniz empruntait constamment ses expressions à la mécanique, et les wolfiens se sont mépris sur sa vraie pensée. Surtout, réagissant contre une orthodoxie morte, il a, comme Spener, élevé la vie et les mœurs au-dessus de la vérité et de la loi, et il a frayé la voie au déisme, comme Spener au rationalisme.
Les wolfiens, qui avaient poussé jusqu'à l'absurde la manie de tout démontrer et de tout définir, ont entraîné avec eux Leibniz dans l'oubli. Après eux, Kant, Fichte, Schelling, Hegel, Krause, Herbart, Schoppenhauer ont tous ouvertement répudié la vérité chrétienne. Mais la philosophie allemande reviendra un jour, sur les pas de Fr. de Baader, à son point de départ. Son dernier représentant sera un nouveau Leibniz qui s'assimilera mieux que le premier les faits de la révélation, qui les conciliera dans une puissante synthèse avec les découvertes des sciences parvenues à leur perfection, et qui mettra la main au grand œuvre de l'union des Eglises et des nations.