‹ La Philosophie de l'histoire aux différents ages de l'humaniteChapitre 9 sur 51 · II · texte numérisé non relu

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leur apporter de mieux, et quel besoin ils avaient d'un Sauveur.

« Dieu^ » nous dit enfin Bossuet, « se sert des empires pour châtier, ou pour exercer^ ou pour étendre, ou pour protéger son peuple. » (c Tous les grands empires ont concouru » malgré eux, par divers moyens, au bien de la religion et à la gloire de Dieu. » La fm du conseil éternel est Textension du règne de Jésus- Christ par tout l'univers. La réunion de toutes les nations sous la puissance romaine a été en particulier « un des plus puissants moyens dont la Providence s'est servie pour donner cours à TEvangile (1). » Bossuet établit même un certain ordre parmi ces empires qui tombent les uns sur les autres. Avec Ctésias ou Justin, avec Daniel il distingue fort bien des petits et paisibles Etats primitifs les quatre grandes monarchies conquérantes (2). Seulement il paraît entendre ainsi que Porphyre et Calmet, le monstre aux dix cornes des Séleucides et non des Romains (3). La Rome des Césars est pour lui la Babylone de V Apocalypse (4). Tout en avouant avec saint Augustin que l'Eglise considérée « dans sa partie la plus haute, c'est-à-dire dans les saints, dans les élus, » est exposée o à une continuelle persécution (5), » il n'hésite pas à reconnaître pour la vraie Eglise du Christ la Rome des papes qui a versé à flots le sang des martyrs.

A dater de la ruine de Rome par les Goths et les Vandales, qui aurait dû, d'après son interprétation de saint Jean^ être immédiatement suivie du glorieux avènement de Jésus-Christ, et qui l'avait été, en réalité, de Clovis, de ses fils, de Frédégonde et des rois fainéants, Bossuet n'est plus qu'un voyageur égaré par une nuit profonde dans une contrée inconnue. Aussi prend-il le parti de se taire et laisse-t-il son Discours inachevé.

On aimerait à pénétrer les secrètes pensées de ce grand adversaire de Jurieu et à reconstruire l'image qu'il se faisait de l'histoire moderne de Charlemagne à Louis XIV. On y réussirait certainement par une étude attentive de ses nombreux écrits, et surtout à l'aide des notes qu'on a conservées de la dernière partie de son Discours. Voici au moins quelques traits épars de ce vaste tableau :

« L'Eglise est infaillible, non le pape. C'est ainsi qu'elle n'a ja-

(I) III, chap. 4 et 8. - (:) III, chap. 4. - (3) Ibid. et II, chap. 9.

(4) Nous passons sous silence rexplkation que Bossuet a publiée de ce livre. Elle est indigne de lui ; on ne peut rien imaginer de plus arbitraire. L'égyptologue qui donnerait des textes des Pharaons une ioterprétatiou semblable à celle que Bossuet propose des biéroglyphes de la vision, serait bonni de tout le monde savant.

(5) Apocalypse, préf. 503.

mais mis les excès d'un Innocent III parmi les dogmes. Le saintsiége n'est qu'indéfectible : il ne s'obstinera jamais dans une erreur et les autres Eglises le ramèneront bientôt à la foi. Il n'en est pas des chefs de l'Eglise comme des chefs de tant de sectes qui s'en sont écartés : les erreurs et les dérèglements de ceux-ci ont infesté tous leurs disciples. Mais ni l'exemple pervers, ni la mauvaise doctrine de quelques pasteurs n'a influé sur la croyance de la véritable Eglise, puisqu'il est un premier Pasteur qui, du haut des cieux, veille sur elle. »

Gallican, Bossuet mettait a des bornes salutaires à la puissance de Rome, qui autrement inonderait tout l'univers et le ravagerait. » Saint Léon et saint Grégoire étaient pour lui de plus grands papes que Grégoire VII et Innocent III, parce qu'ils n'avaient point songé à étendre leur domination sur les rois.

« Vers l'an mille tout alla manifestement en diminuant. » (Tel n'était pas l'avis de Glaber, t. ï, p. A^'i.) Parmi les signes du « refroidissement de la charité, » il faut compter « les guerres entre les papes et les empereurs, les jalousies des deux puissances et les enti'eprises des uns sur les autres, les schismes fréquents de l'Eglise romaine, enfin le grand schisme arrivé après Grégoire XI, qui acheva de ruiner la discipline et d'introduire la licence et la corruption dans le clergé (1). »

ce Saint Bernard avait déjà gémi toute sa vie sur la corruption des peuples, du clergé et même des papes. Les désordres s'étaient augmentés depuis. Aussi fallait-il réformer l'Eglise dans le chef et dans ses membres (îl).

« Le cardinal Julien avait prédit la réforme de Luther. » « La prodigieuse révolte du luthéranisme a été une punition visible du relâchement du clergé. » Car « d'indignes pasteurs déshonoraient alors la sainteté de l'Eglise. » Cette révolte durera sans doute (( jusqu'à ce que Tépiscopat ait banni du milieu de lui tout levain pharisaïque. » Ailleurs, Bossuet espérait a la ruine entière de l'hérésie si les papes rétablissaient la communion sous les deux espèces (3). »

C'est avec une profonde indignation qu'il condamne la mémoire de Catherine de Médicis et la Saint-Barthélémy. Il voit même le doigt de la justice divine dans la mort de Charles IX « nageant

()) Jpoc, XIX. - (2) Variations, L. 1, sommaire.

(3) Ibid., L. » et L.5 au comm. — Medit.sur les Etang. — Bausset, f^ie de Bossuet, t.i, p. 16« •

dans son propre sang parce qu'il avait cruellement répandu celui de ses sujets. »

Si Bossuet eût achevé son Discours, l'Eglise catholique aurait hésité peut-être à voir en lui le Dernier de ses Pères. Mais nous posséderions un historiosophe gallican qui, par Tautorité de son génie et de sa sagesse, aurait décrédité à la fois les exagérations des Jurieu et celles des Bellarmin.

§ 7. — Fénelon.

Fénelon est dans l'Eglise romaine, les jansénistes exceptés, le plus pur représentant de la foi vivante et évangélique pendant le siècle de Louis XIV. On ne peut nier qu'entraîné par l'esprit de son siècle, il ne se soit prêté à persécuter les calvinistes (1). Mais ce que nul ne lui contestera, c'est une vie de prière et de recueillement; une infatigable sollicitude pour le bien des âmes dont il était Tévêque; une soumission complète à la volonté de Dieu qu'il adorait jusque dans les injures et les torts les plus immérités; une docile obéissance aux décrets de Rome condamnant ses erreurs; une action puissante et salutaire sur les cœurs les plus rebelles à la discipline de la foi ; un singulier courage à lutter contre les abus du pouvoir, et, au milieu de tant de grandeurs morales, la simplicité d'âme d'un enfant.

Le chrétien le plus éminent de l'Eglise catholique au dix-septième siècle est aussi l'écrivain de France qui a le mieux compris le présent état des choses, les dangers de l'avenir, les devoirs de la royauté, le caractère distinctif de la monarchie germanique et la nature opposée de l'Etat et de l'Eglise.

Louis XIV était encore au faîte de sa puissance que Fénelon, éclairé par sa charité et sa piété, voyait déjà le trône chanceler et s'écrouler sous le poids de l'égoïsme, de l'orgueil, du luxe, de la corruption des mœurs, et sous les coups d'un peuple que la misère pousserait au désespoir. Le Télémaque est un livre prophétique, car on y trouve exposées les vérités éternelles qui condamnent les vices du temps présent, et qui doivent hnir par régner sur les débris de l'erreur. Fénelon, qui du reste, paraît-il, s'inspirait de Grotius et de Pufendorf, y montre à son royal élève, « par des expériences sensibles, les vraies et les fausses maximes par

(I) 0. Doiien, V Intolérance de Fénelon, <872.

lesquelles on peut régner. » Les fausses sont celles du despotisme qui ne veut l'autorité et la puissance que pour soi, o qui cherche la gloire dans des conquêtes injustes et dans les maux affreux de la guerre, et à qui les flatteurs répètent sans cesse que le peuple a be:>oin qu'on le tienne bas pour son propre repos (1). » Les saines doctrines se résument dans ces deux préceptes : «sentir toujours qu'on ne peut rien sans la divine sagesse et se proposer en toutes choses le bien du peuple. C'est le seul moyen de se faire aimer de tous; or Tamour est un lien cent fois plus fort que celui de la crainte. Dieu vous a fait roi pour que vous soyez l'homme du peuple (2). »

Fénelon, dans ses tableaux de Tâge d'or futur, s'inspire de ces prophéties messianiques qui étaient alors tombées en un universel oubli. « Les peuples dispersés sur toute la terre sont, dit-il, une même famille, et la Divinité veut être le lien éternel de leur parfaite concorde. Ils pourraient même sans conquêtes former un seul Etat ; car la réputation d'un gouvernement doux et modéré suffit pour attirer une foule de peuples qui viennent s'incorporer au sien (3). »

Il est d'ailleurs digne de remarque que non- seulement Fénelon peint en poète la vie des laboureurs, mais que pour lui. comme plus tard pour Rousseau, l'équité, la sagesse, la vertu habitent chez les peuples à demi sauvages, et que tous les vices naissent et se développent avec la civilisation (A).

Composé vers 1693, le Télémaque avait été publié par une trahison du copiste. Il eut en France, dans l'Europe entière, un succès prodigieux. Des leçons de sage et pieuse politique données dans le secret de l'intimité à un jeune prince, devenaient par leur publication une sanglante satire des erreurs du souverain qui occupait le trône. Louis XIV fut profondément irrité contre cet « esprit ingrat et dangereux, chimérique, romanesque en politique comme en religion. » Mais la nation que ruinaient des guerres continuelles et le luxe de la cour, espéra des jours meilleurs de l'élève d'un tel précepteur. Fénelon fut. comme le dit Yauvenargues, « le défenseur de la cause abandonnée du peuple. » Le premier, il élevait une voix sévère contre les fausses maximes du gouvernement établi; le premier, il comprenait, il sentait les misères des habitants des campagnes, et toutes les

(< I L. 13 et 2-4. - (2) L. 2, 5. 24. - (3) L. i.h 13, 17. (4) Bétique, L. 4 ; les Mandvriens, L. 9.

âmes nobles applaudissaient ce sage qui, pour remédier aux abus du pouvoir, faisait appel non plus aux principes républicains et révolutionnaires des écrivains réformés, mais à la conscience du monarque, à son cœur, à sa sagesse, à ses propres intérêts. Il dépassait de beaucoup Grotius en réprouvant toute guerre autre que celle de défense, en résumant le droit des gens dans les deux mots de justice et d'humanité, en offrant aux nations l'idéal d'un règne de paix et de charité. L'enthousiasme que cet ouvrage excita, fut universel. Plus tard encore Montesquieu l'appelait le livre divin du siècle, Herder en nommait 1 auteur un génie céleste et Ballanche le proclamait le véritable fondateur de l'ère actuelle, le prophète de l'avenir.

Plus tard commencèrent les revers de la France. La seule guerre légitime qu'eût faite Louis XIV, poussait le royaume à deux doigts de sa perte. Alors Fénelon rédigea des mémoires politiques où il propose des réformes immédiates. Si elles eussent été possibles avec les déplorables traditions de la cour de France, elles auraient prévenu 4793. Ces mémoires préludent aux cahiers de

Bossuet était un Israélite de la cour de Salomon qui aurait vécu à celle de Justinien avant de venir à Versailles. Fénelon est un homme libre de l'Alliance de grâce et un descendant des vieux Germains. Son modèle dans le-passé, c'est Charlemagne avec les assemblées générales qui ne donnent que de simples conseils, et avec les missi dominici; dans le présent, c'est le Languedoc, avec ses états de diocèse et de province.

Seul de tous les grands hommes de l'Eglise romaine, il pose la complète séparation de l'Eglise et de l'Etat et leur libre alliance. La spiritualité de sa foi lui a révélé celle du royaume de Dieu. Il réclame pour l'Eglise gallicane une autonomie égale h. celle des huguenots en France, des premiers chrétiens sous les Césars, des catholiques en Hollande ou en Turquie. « Les deux puissances spirituelle et temporelle se prêteront bien un mutuel secours ; mais leur union ne sera pas confusion. L'Eglise n'a aucun droit d'établir et de déposer les rois; mais les rois n'en ont aucun de nommer les évêques. Dans la pratique, le roi est plus chef de l'Eglise en France que le pape. Les libertés gallicanes à l'égard du pape sont des servitudes envers le roi. » On n'a jamais mieux défini l'Etat et l'Eglise, leur nature, leurs droits, leurs limites, leur opposition et leur concert. Jamais surtout catholique romain n'a condamné avec une pareille décision l'intolérance et la persécu-

tion. « La force ne peut pas persuader les hommes; elle ne fait que des hypocrites. Quand les rois se mêlent de la religion, au lieu de la proté^^er, ils la mettent en servitude. » Aussi la destruction de Port-Hoyal fut-elle pour Fénelon « un coup d'autorité qui ne peut qu'exciter l'indignation contre les persécuteurs. »

Fénelon apporta cette même lucidité d'idées et ce même esprit de liberté dans les questions de l'économie politique qui était encore à naître. Il ne peut assez insister sur Timportance de Tagrîculture et sur Tinépuisable richesse de la terre. A la cour des rois de France qui avaient la manie de tout réglementer, il a le courage de faire dire à Télémaque : « Surtout n'entreprenez jamais de gouverner le commerce pour le tourner selon vos vues. Il faut que le prince ne s'en mêle point, de peur de le gêner (1). »

On conçoit aisément que Fénelon, en jugeant d'après ses principes le gouvernement de son pays, en ait annoncé la chute. « Le despote qui ne met aucun frein à ses passions, sape les fondements de sa propre puissance. Il appauTrit, il épuise ses peuples et s'anéantit lui-même peu à peu par leur anéantissement.

« Il n'y a qu'une révolution soudaine et violente qui puisse ramener dans son cours naturel cette puissance débordée; souvent même, le coup qui pourro.it la modérer, l'abat sans ressource.

« La ruine du despote est subite. Son pouvoir absolu fait autant d'esclaves qu'il a de sujets. On le flatte, on fait semblant de l'adorer, on tremble au moindre de ses regards : mais attendez la moindre réA'olution; cette puissance monstrueuse, poussée jusqu'à un excès trop violent, ne saurait durer; elle n'a aucune ressource dans le cœur des peuples ; elle a lassé et irrité tous les corps de l'Ftat; elle contraint tous les membres de ces corps à soupirer après un changement. Au premier coup qu'on lui porte, l'idole se renverse, se brise et est foulée aux pieds (2). »

Ses préyisions sur l'avenir de l'Eglise n'étaient pas moins sombres. Dans son dernier mandement, où il s'abandonne à tous ses sentiments de vénération et d'obéissance pour l'Eglise romaine, se lisent ces mots : « Serions-nous arrivés à ces derniers temps où le Fils de l'homme trouvera à peine de la foi sur la terre? Tremblons... que le règne de Dieu, dont nous abusons, ne nous soit enlevé, et ne passe à d'autres nations qui en porteront les fruits. Tremblons, humilions-nous, de peur que Jésus-Christ ne

(1) Télémaque, 1. 3.

(21 Ibid., 1. 22.

transporte ailleurs le flambeau de la pure foi, et qu'il ne nous laisse dans les ténèbres dues à notre orgueil. »

De 1712 à 1714, moururent, avec le jeune duc de Bourgogne dont la France n'était pas digne, Fénelon et les derniers représentants de la foi vivante dans TEglise gallicane. La piété se réfugia chez les jansénistes persécutés, et la cour se vautra dans la fange.

Nous avons vu la foi dans TOccident baisser depuis le treizième siècle, descendre vers les bas-fonds de la Renaissance et de Tincrédulité, se réveiller dans la France catholique après la génération de Rabelais et de Montaigne, et suivre une marche ascendante pendant le siècle de Louis XIV. Elle atteignit ainsi de hautes cimes d'où Bossuet lui montra la carte de Fhistoire universelle, Fénelon les voies célestes de la vie spirituelle. Mais deux pas plus loin le sol se dérobait sous ses pas : la France se trouvait au bord d'un de ces précipices où Ton tombe et ne descend pas. Le fond de Fabîme se nommait la Régence, plus loin V Encyclopédie.

Alors déjà la France était la terre des éblouissantes apparences et des déceptions lamentables.

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