‹ La Philosophie de l'histoire aux différents ages de l'humaniteChapitre 11 sur 51 · VICO · texte numérisé non relu

VICO

Le siècle de la philosophie s'ouvre en Italie par la Science nouvelle du Napolitain Vico (1).

L'Italie au dix-septième siècle avait chèrement expié son coupable attachement aux vieilles erreurs de Rome et son rejet de TEvangile. Elle ne faisait plus que végéter sans gloire et sans patriotisme, sans inspirations poétiques^ sans pensées. Le commerce Pavait désertée depuis la découverte des deux Indes; Pagriculture et l'industrie languissaient ; les princes dans leurs cours fastueuses n^avaient pas une pensée pour le bien de leurs sujets, et ne protégeaient même plus les beaux-arts. La poésie s'était réfugiée dans les villes où elle parlait le dialecte du pays. L'mfluence espagnole avait produit Marini, type de Patfectation et du mauvais goût. L'influence française, dans la dernière moitié du siècle, tuait la poésie populaire et ne devait inspirer que des Maffei et

\\) Né 1688, mort 1744. — Ferrari, F'ico et l'Italie, 1839. — La Science nouvelle, traduite par railleur de l'Essai sur la formation du dogme catholique, <845. — La Science nouvelle ayaUj^siM sous sa première forme en 1723, sous sa forme déûnitive en 1731. Mais elle était i.éjà contenue comme en germe dans le Droit naturel qui avait paru de no à 1722.

des Métastase. Le bûcher de Bruno, la longue prison de Campanella. avaient donné à l'Italie une sainte terreur de la philosophie. Condamnée à ne douter de rien, même des dogmes les plus erronés, sa foi avait fait place à un vain formalisme, à une indifférence profonde, à une secrète incrédulité. Les esprits qui ne pouvaient se résigner à une telle mort intellectuelle, cultivaient les mathématiques et les sciences naturelles, ou déployaient une remarquable sagacité dans d'innocentes questions d'archéologie. On relisait et réimprimait, avec les classiques grecs et latins, Machiavel, Amirato, Paruta. C'est à peine si Ton osait s'aventurer à écrire quelques pages dhistoire. Isolée du monde sur lequel elle avait régné deux fois^, la Péninsule ne prenait aucune part active aux grands mouvements des peuples occidentaux. Non-seulement elle ne s'associait point à leurs entreprises lointaines de commerce, de conquêtes et de colonisation; mais elle n'accordait qu'un trèsfaible intérêt aux travaux politiques des Hotman et des Bodin, des Grotius, des Hobbes, des Locke et à la réforme philosophique opérée par Descartes. Le nom de Leibniz avait à peine franchi les Alpes. Dans ce silence de mort et au milieu de cette nuit profonde, retentissaient deux seules voix : celle des papes bénissant, au temps des dragonnades, Louis XIV de l'ardeur de son zèle, et celle de Salvator Rosa maudissant sa patrie.

Yico naquit dans la capitale de cette Italie méridionale qui avait été la patrie de Bruno et de Campanella. Il fut comme eux un génie puissant, mais incomplet; une imagination hardie, mais imprudente et fantastique ; un esprit ingénieux, mais mal équilibré. Il créa une science nouvelle, et Naples ne s'en douta pas. Avant lui, Platon, Aristote, Polybe et Cicéron dans Tantiquité, Machiavel et Campanella en Italie, Bodin en France avaient déjà recherché l'ordre idéal selon lequel se succédaient les constitutions politiques et religieuses dans la vie d'un peuple. Mais nul n'avait fait de cette étude Tobjet unique de ses méditations. Et ce grand homme qui passa sa vie entière dans l'indigence, ne trouva pas un protecteur qui lui facilitât ses recherches, pas un ami avec qui s'entretenir de ses idées nouvelles, pas un disciple qui gardât au moins le souvenir de son œuvre ! Aussi, dans sa solitude, s'abandonna-t-il sans frein à ses imaginations et à ses rêveries désordonnées. Son livre est un amas de nuées informes et ténébreuses que sillonnent de fugitifs éclairs, et d'où tombent sur nos têtes quelques gouttes d'une pluie salutaire.

Vico dans le cours de sa longue vie aborda pour ainsi dire toutes les sciences : la jurisprudence fut toutefois son étude favorite. C'est rhistoire du droit romain qui lui a donné la formule de son système. Il lisait d'ailleurs de préférence Platon, Tacite, saint Augustin, et parmi les modernes, Grotius, Descartes et Bacon. Ces derniers Pont contraint à se rendre un compte exact de sa méthode, que nous résumerons en ces termes :

« On ne connaît que ce qu'on a fait. Dieu qui a fait le monde, le connaît seul d'une science parfaite, et l'homme ne connaîtrait ni Dieu ni le monde si Dieu n'avait déposé la vérité dans sa conscience. Cette vérité instinctive n'arrive à se connaître et chez l'homme et dans l'humanité que lentement et progressivement, par un travail de développement qui traverse plusieurs âges. En consultant la raison, on ne doit donc négliger ni le sens commun ou les idées innées, ni la tradition, qui réside essentiellement dans les langues et les mythes. La méthode déductive et géométrique de Descartes est fausse, et elle ne conduira à aucune découverte.

En matière de religion, Vico croyait ce qu'enseigne l'Eglise. Rien ne nous autorise à suspecter sa sincérité; nous le voyons même vivement saisi par le sentiment de l'infmitude du Dieu vivant (1). Qu'il se soit égaré vers le panthéisme dans ses confuses spéculations sur l'identité de la substance intinie et finie, nous ne lui en ferons pas un sévère reproche. Leibniz avec ses fulgurations prenait lui-même la même route.

Celui des dogmes révélés qui a fait sur lui, à l'entrée de sa carrière, la plus vive impression, c'est la doctrine de saint Augustin sur la grâce divine et la liberté humaine (2). Il apprit ainsi à concevoir sous un jour tout nouveau le gouYernement divin du monde. Les nations et l'humanité lui apparurent à la fois sous la dépendance d'une loi nécessaire et en possession de leur libre arbitre. L'âme en effet n'est-elle pas soumise à la loi physique de la croissance du corps et de son déclin? et néanmoins à chaque âge, n'est-elle pas maîtresse de ses actes, responsable de ses décisions? Or il en est des nations comme des individus : elles aussi naissent, grandissent^ déclinent et meurent sans que leur dignité morale en soit atteinte. La providence divine soumet donc leur

(<j « Plus on médite Dieu, plus on se persuade ne pas être, et celui qni se sera penin lui- * même, aura le mieux profité de la science. » D'après Ferrari, p. \M (2) Science, nouvelle^ introd., p. vin.

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