‹ La Philosophie de l'histoire aux différents ages de l'humaniteChapitre 12 sur 51 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

développement à une loi constante tout en laissant un libre jeu à leurs volontés inconstantes. Bossuet avait dit : L'homme s'agite. Dieu le mène. Yico ajoutait : Dieu le mène par le chemin des âges (i).

Dans les dernières pages de son livre, Vico glorifie la providence divine, dontEpicure, Machiavel et Hobbes nient Texistence, à laquelle Zenon et Spinoza substituent le destin, et qu'oublient Grotius et Pufendorf, mais qu'admettent avec lui Platon, Cicéron et les jurisconsultes romains. Elle s'offre à lui « souvent différente, quelquefois opposée et toujours supérieure dans ses conceptions aux intentions particulières et étroites des hommes. Au lieu d'opérer avec le secours de lois nécessaires et tyranniques, | elle emploie simplement les moeurs humaines, et fait servir, d'âge en âge, les coupables et indignes pensées des partis et de leurs chefs pour parvenir à un but élevé et bienfaisant, à la conservation du genre humain (^} . » Vico dirait donc avec la Bible que Dieu fait sortir le bien du mal et que tous ses décrets sont miséricordieux.

La foi au Dieu vivant garantit une intime conviction de la noble nature de l'homme et de sa haute vocation.

ce Le but suprême de l'homme, sa mission, c'est de se connaître soi-même, et la connaissance de soi-même ou la science se réduit à admirer la sagesse infinie de Dieu et à désirer s'unir à lui, » ou «à le servir et à embrasser dans un même amour tous les hommes par piété pour lui. Sans être pieux on ne peut être sage (3). » Telles sont les excellentes paroles qu'a écrites notre auteur en posant la plume pour ne plus la reprendre.

L'homme arrive à son but au terme d'un long développement qui a pour point de départ cette unité que nous appelons germinale. « La science poétique est le tronc dont ses nombreuses disciplines sont les branches. » « Tous les droits passés, présents et futurs ne sont que des modifications variées de la puissance du premier homme, prince du genre humain (4). »

Ce n'est pas toutefois sous la forme d'une unité primordiale et d'un épanouissement postérieur que l'histoire individuelle, nationale, universelle de l'esprit humain s'est offerte à Vico. Il a dis-

H\ C'est certainement faire tort à Vico que de déOnir son système avec M. Laurent {la J'hilO' Sophie de Vhistoire, p. 75), par le fatalisme antique. i2) Science nouvelle, p. 396. - {SiScieiice nouvelle, p. 398. - Ferrari, p. 158-161. (4) Science nouvelle, \>- 96, 309.

— iir; —

tingué (nous Tavons dit) Tâge de Tinstinct et celui de la raison. C'est là sa grande et immortelle découverte.

Jusqu'à lui on croyait que toute coutume provenait d'une loi, et que toute loi était Fœuyre d'un Justinien ou d'un Numa, d'un Solon ou d'un Lycurgue, d'un Moïse ou d'un Zoroastre. La suite des siècles modifiait fort peu^, semblait-il, l'état moral et intellectuel de l'homme. Un César Borgia eût été possible au temps d'Achille et un Homère à la cour d'Alexandre M. Machiavel expliquait Komulus et Numa par ses contemporains. On rendait compte des religions, de leurs dieux, de leurs cérémonies par les inventions de prêtres imposteurs, des formules étranges de l'antique droit romain par l'égoïsme, l'ambition et la ruse des patriciens. « L'orgueil des érudits, disait Vico, voulait que tout ce qui compose leur science, fût aussi ancien que le monde lui-même (1). » On peuplait ainsi les premiers temps de l'histoire d'écoles de philosophes barbares. C'est même à des philosophes que Sanchez ou Sanctius (mort 1601) et l'Allemand Scioppius ou Schopp 'mort 1649) [attribuaient la formation du langage. Yico a le premier établi et démontré, l'histoire en main, que dans l'humanité comme chez l'individu, la vie des sens a précédé celle de l'esprit, l'imagination la réflexion, la poésie la prose, et la sagesse naïve la philosophie (2).

Il faut lire dans Yico lui-même, au livre de la. sagesse poétique, les chapitres de la métaphysique, de la logique, de la morale, de l'économie, de la politique, de l'histoire, de la physique, de la cosmographie, de l'astronomie, de la chronologie et de la géographie poétiques. L'auteur abuse sans doute de sa découverte, et à chaque instant il divague à faire sourire son lecteur. Mais que d'aperçus heureux dont notre siècle a reconnu la vérité !

Cet âge de l'instinct et de la poésie, dont personne n'avait jusqu'alors pressenti, ou du moins constaté l'existence, était évidemment celui où les langues et les mythes avaient pris naissance.

Yico est avec Leibniz le fondateur de la philosophie du langage. Si ses étymologies sont fausses et souvent puériles, au moins a-t-il, le premier, émis la pensée que les motsprimitifs étaient tous des monosyllabes (3), que dans son sens propre tout mot fait image, que la langue a, elle aussi, commencé par la poésie et la métaphore, et qu'elle tient de très-près au mythe. C'est lui qui, le premier depuis l'auteur du Cratyle, a cherché une sagesse profonde et inconsciente dans les significations étymologiques des

(1) Science nouvelle, p. 39. - |2) Ibid., p. 53 sqq - (3) Ibid., p. 51»

mots principaux duii idiome. Il a entiii tenté de reconstruire avec les langues et les mythes l'histoire et la civilisation originelles de rhumanité (i).

Son explication des mythes est moins heureuse. Il a été induit en de radicales erreurs par le matérialiste Lucrèce et par une prédilection irréfléchie pour l'histoire romaine.

« Après le déluge, tous les descendants de Sem, Cam et Japhet, les Hébreux exceptés, sont tombés dans un tel état d'abrutissement qu'ils ont désappris religion, vertu, prudence, vie domestique et langage. Ces brutes muettes, en se traînant dans leurs ordures et dans les sels nitriques, se sont fortifiés au point de devenir tous des géants (^). Ils vivaient épars, solitaires, en brigands, quand, au bout de cent ans en Asie, de deux cents ans en Europe, un premier orage inspira à quelques-uns d'entre eux la pensée de la crainte des dieux. Cette piété-là rendit plusieurs d'entre eux monogames, les autres continuèrent à vivre dans la promiscuité et le brigandage. (J'abrège.) Les premiers furent les ancêtres des patriciens, les seconds des plébéiens. » Que fait une telle fiction vraiment digne de Hobbes, dans la Science nouvelle, fondée par un disciple de saint Augustin? Elle n'y est point un accident. Elle sert bien au contraire de base à l'historiosophie de Vico, qui se résume dans les luttes des riches et des pauvres, des grands et des petits, des maîtres et des esclaves.

Le jurisconsulte napolitain avait, de parti pris, exclu de ses études le peuple hébreu, qu'il croyait contre toute raison soustrait par son élection à l'empire des lois générales. La Rome dePolybe, de Cicéron, de Machiavel, de cent érudits italiens, devint pour lui le peuple typique, l'objet constant de ses méditations. Ebloui par les incessantes querelles des plébéiens et des patriciens, il les retrouva partout. Le chaos d'Hésiode, par exemple, était la confusion non des éléments, mais des hommes sans lois et sans foi (3). Les dieux personnifiaient les diverses phases des luttes politiques des nations. Les récits mêmes d'Homère n'étaient sous des voiles épais que l'histoire de quelque Rome inconnue. Evhémère avait dit : « Les hommes ont fait de leurs rois leurs dieux ; » Yico disait : « Les dieux sont les reflets des événements humains. » La mythologie n'était plus qu'une histoire symbolique.

Yico faisait en outre rentrer dans l'âge de l'instinct une large zone du domaine de la réflexion et transformait ainsi nombre de

Ml Scievre novvpJle, p. h^, principe xvii. — (2i Science nourelle, p. 98. — f3l Ferrari, p. 224.

personnages historiques en des êtres typiques et imaginaires. Comnrie la période de la poésie ne pouvait produire des philosophes, Zoroastre n'avait jamais existé; Pythagore n'était que la personnification des aristocrates de la Grande Grèce. Solon et Dracon, n'ayant pas leurs correspondants à Rome, étaient de purs symboles: l'un, des plébéiens d'Athènes considérés sous l'aspect de révoltés; l'autre, de l'empire des lois qui pétrifie les criminels comme les df^agons ou serpents des Gorgones (1). Par un raisonnement analogue les poëmes qu'on attribue à un personnage tictif du nom d'Homère, attestaient par leurs anachronismes leur date récente; car les dieux y ont déjà des mœurs plébéiennes, Ulysse y fait de trop lointains voyages, et une entreprise commune, comme l'expédition des Achéens contre Troie, était impossible dans les temps héroïques.

En réduisant à l'état des mythes plusieurs des grands hommes de l'antiquité, Yico s'était laissé comme enivrer par le spectacle mystérieux des puissances impersonnelles qui opèrent avec une régularité singulière le développement de l'esprit humain chez les nations les plus distantes. Il a ainsi frayé la voie d'une part aux fatalistes modernes, pour qui le siècle est tout, l'homme rien, et qui nient avec la liberté humaine la providence divine ; d'autre part aux sophistes qui font de leurs opinions personnelles le critère de la vérité historique, et qui, pleins de mépris pour les témoignages les plus authentiques, déclarent fabuleux les événements ou les personnages qui leur déplaisent.

Cependant, les deux âges de l'instinct et de la réflexion occupent dans la vie des nations de trop vastes périodes pour qu'on n'éprouve pas le besoin de marquer plus exactement, en les subdivisant, la marche de l'esprit humain.

Vico étudia les phases du développement des peuples dans leur vie politique plutôt que dans leur vie religieuse^ littéraire, scientifique. Rome étant sa cité de prédilection, il crut découvrir la cause de tout progrès dans ces luttes des patriciens et des plébéiens où Bossuet avait cherché la principale cause de la ruine de cette république. Ces luttes avaient amené quatre révolutions dans la forme de la constitution romaine. De ces révolutions il déduisit la loi universelle que voici : « Les gouvernements commencent par Tunité dans la monarchie de la famille; ils passent à un petit nombre dans les aristocraties héroïques ; l'universalité s'en em-

«) Science nouveUe,^ 123-125

pare dans les démocraties populaires, et ils reviennent enfin à Tunité dans les monarchies civiles. » Si de la politique on passe au droit, privé et de Thistoire de la liberté à celle de l'égalité, on découvre sans peine « qu'à Torigine les plébéiens étaient des esclaves sans familles; qu'ils contraignirent le patriciat à partager avec eux tous ses droits, et qu'enfin Antonin le Pieux voulait faire comme une seule Rome de tout le monde romain. La monarchie civile accomplit l'œuvre de la démocratie. Elle est la meilleure forme de gouvernement, et elle offre le repos aux peuples fatigués des soupçons de l'aristocratie et des agitations des républiques populaires (1). »

Il y aurait donc réel prog)ès des antiques privilèges des patriciens à l'égalité finale de tous les citoyens devant la loi; il y aurait progrès du patriarcat à l'empire des Césars.

Yico avait été, d'ailleurs, vivement frappé des traditions de l"Egypte sur les règnes des dieux, deshéros et des hommes (t. I, p . 69) et sur ses trois écritures successives. Ces deux débris de l'antique civilisation du Nil lui parurent aussi merveilleux que les immenses pyramides. Les trois règnes lui rappelèrent les trois âges, obscur, fabuleux et historique, de Yarron (t. I. p. 292). Cette formule en. trois temps le séduisit, et il y fit entrer de force les quatre gouvernements de Rome (2).

Voici en un tableau synoptique le résumé des travaux de Yico et la formule détaillée de sa Toi :

Age

des dieux,

des héros.

des hommes.

Langage

divin par céré-

des mots

monies sacrées ;

articulés.

Ecriture

hiéroglyphique;

héroïque ;

alphabétique.

Mœurs

religieuses;

violentes ;

douces.

Société :

pères

patriciens et

égalité.

et esclaves;

plébéiens en lutte;

Gouvernement

patriarcal ;

aristocratique ;

démocratique '

et théocratique;

et monarchique.

Juges :

les dieux qu'on prie :

le sénat:

les tribunaux.

Jurisprudence :

cérémonies

formules

droit naturel.

sacrées ;

solennelles ;

La religion

règne,

décline.

lait place à la philosophie.

Les mythes

naissent,

s'altèrent,

s'oublient.

Poètes

théologiens ;

poètes laïques :

jurisconsultes.

H) Science'^nouvelle, p. 333, 340, 356, 362 sqq. — (2) Ibid., j). 7.

Sans faire ici la critique approfondie de ces formules, nous dirons que rien ne correspond en Occident ni en Orient à Tâge des héros, rien dans les monarchies absolues de l'Asie à celui de la démocratie, rien en Israël à celui de la philosophie ; que Yico n'a tenu aucun compte des progrès des arts manuels; qu'il a confondu à tort le patriarcat et la théocratie ; qu'il n'était pas permis après Platon d'attribuer au même âge la démocratie et le césarisme, et de faire du césarisme la constitution parfaite et définitive.

C'est une chose fort étrange que le silence absolu que Vico garde sur la loi de Platon.

La religion dans ce tableau règne, décline et perd tout son empire. Dans les dernières pages de la Science nouvelle, Vico revient sur ce sujet. Là, inspiré peut-être par Campanella, il jette sur l'histoire de l'esprit humain une vue d'ensemble plus complète et plus riche. Il franchit les limites de la biologie des peuples et touche aux problèmes de l'histoire humanitaire.

« La religion, toute-puissante pendant l'âge des dieux, décline pendant celui des héros et des aristocraties et n'a plus assez de force pour produire les actions vertueuses. Alors la Providence suscite dans les démocraties la philosophie qui produit l'éloquence, et l'éloquence recommande avec passion le respect de la justice, réveille chez les peuples l'idée de la vertu et leur dicte de bonnes lois. Mais les républiques populaires elles-mêmes sont sujettes à la corruption : la philosophie tombe dans le scepticisme, et l'éloquence soutient indifféremment les causes opposées. Cependant la Providence n'abandonne pas le monde et apporte à ses maux plusieurs remèdes : elle fait naître un Auguste qui, substituant sa volonté à des lois que l'anarchie a rendues vaines, et s'aidant de la force des armes, satisfait aux nouveaux besoins de i^eligion et de liberté; ou bien elle fait du peuple esclave de ses vices l'esclave d'un peuple conquérant, plus capable et meilleur, ou même, elle l'abandonne à ses passions déchaînées et l'amène, par les guerres civiles, à ce degré de barbarie, d'abattement et de misère où il reprend sa piété et son honnêteté originelles (l^. ?)

Religion, philosophie, scepticisme ou positivisme (t.I, p. 19; : telle est la formule qui fera la force et la gloire des Turgot, des Bûchez, des Auguste Comte, des Louis Blanc. Formule d'une incontestable vérité, mais qui marque le progrès de la mort pour les uns, de la

J) Science novvellc, p. 393 sqq.

vie pour les autres. Notons d'ailleurs que Vico, par conviction ou par prudence, entendait soustraire à cette loi la religion révélée.

Vico avait tiré des faits de Thistoire ancienne ses lois universelles : il devait éprouver le besoin de contrôler sa découverte par rétude du monde moderne. Mais ici son esprit n'était plus libre : la crainte des persécutions le troublait et renchaînait. Son compatriote Giannone (1), Fauteur très-croyant de l'Histoire civile de JSaples, venait d'être excommunié et contraint à s'exiler pour avoir dit la vérité sur l'ambition des papes et la conduite du clergé. Aussi Vico ne porta-t-il point ses regards et ses méditations sur la papauté, et il se borna à rechercher les analogies que les seigneurs féodaux, les serfs et les monarchies modernes offraient avec l'empire, les plébéiens et les patriciens de Rome. Les ressemblances qu'il découvre entre deux mondes en apparence si différents, témoignent de sa sagacité. Il commet au reste deux graves erreurs : l'analogie ne lui suffit pas, il veut l'identité ; puis il ne dit pas un mot des états généraux qui sont pour lui lettre close, et de la Réforme, terrain brûlant où il ne se hasarde pas.

Le monde moderne est pour Vico la répétition du monde ancien. L'un et l'autre sont soumis à la même loi, font la même route, se meuvent dans le même cercle. Vico, comme Machiavel, soumet donc l'humanité à la loi païenne des cycles ou des ritomi (t. I, p. 18). Il n'a pas évidemment la conscience de l'incomparable progrès opéré dans notre race psychique par la vie spirituelle du Christ {ib., p. 340). Mais nous lui tiendrons compte de ses protestations contre le Destin de Zenon, le Hasard d'Epicure, et nous nous associerons à « la satisfaction divine que lui donne la contemplation de ce monde des nations dans toute sa variété et son étendue de lieux et de temps, selon les idées de Dieu (2). »

La Science nouvelle fut le dernier ouvrage de Vico sur la philosophie de l'histoire. 11 vécut treize ans encore et les passa dans la pauvreté et l'obscurité. Son livre ne produisait aucune sensation. «Je l'ai publié, disait-il, dans un désert. » u Je suis né dans un temps qui m'est contraire : Locke et Descartes conspirent contre le partisan de Platon et le disciple du Christ. » Mais il avait la conscience d'avoir ouvert à l'esprit humain une voie nouvelle. Depuis la publication de son livre, il avait « revêtu un nouvel

\) Né 1676. publie son livre <723, est excommunié la même année, vit dans l'exil treize ans. rst attiré par trahison de Genève en Savoie et meurt après doiue années de prison, eu 1748, a Turin.

'2) Science nouvelle, p. 8T.

homme. » « Il me semble même (et je voudrais ne pas me tromper), il me semble que cet ouvrage m'a rempli d'un certain esprit héroïque, qui ne permet pas à la pensée de la mort de troubler mon àme, et qui me rend toute rivalité indifférente. Enfin je me sens établi sur un rocher de diamant, rocher très-élevé, sur le jugement de Dieu, qui rend tôt ou tard justice aux œuvres du génie en leur procurant Testime des sages. »

Il finit ses jours, le visage rongé par une maladie affreuse, et il mourut en chantant, d'une voix de plus en plus affaiblie, les psaumes de David.

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