‹ La Philosophie de l'histoire aux différents ages de l'humaniteChapitre 13 sur 51 · LA FRANGE. — LA SUISSE ROMANDE · texte numérisé non relu

LA FRANGE. — LA SUISSE ROMANDE

§ 1. — Considérations générales.

La France au dix-huitième siècle nous offre le spectacle d une société qui s'affranchit du joug de la religion, se passionne pour toute espèce d'erreurs, pousse la licence des mœurs jusqu'au scandale et se précipite vers sa ruine.

La foi se meurt avec Fénelon et RoUin.Le jansénisme, compromis par les prétendus miracles de feu l'abbé Paris, végète en France dans l'obscurité ou se réfugie en Hollande. Voltaire dans ses attaques contre la révélation ne rencontre d'adversaire digne de lui que l'abbé Guénée, qui puisait sa science chez les théologiens protestants d'Angleterre et d'Allemagne. A la fin du siècle . la foi en Dieu n'a plus de représentant dans le monde savant que Bernardin de Saint-Pierre, et la foi en Jésus-Christ que le philosophe inconnu, saint Martin.

Veut-on mesurer les progrès de l'incrédulité? RoUin est le dernier historien de l'école providentielle et chrétienne. Montesquieu n'est catholique que de nom, mais il est respectueux envers la religion. Voltaire et Rousseau renient ouvertement Jésus-Christ, mais croient encore en Dieu. Les encyclopédistes renient Dieu et sont des athées matérialistes. Enfin la religion chrétienne est officiellement proscrite par la Révolution d'un bout du pays à l'autre ; Hébert au nom de la raison profane les temples par de

hideuses orgies; Robespierre, plongé jusqu'à mi-corps dans une mer de sang^ inaugure en habit bleu de ciel le culte du dieu des bonnes gens.

En reniant le Christ, les écrivains français les plus influents avaient perdu Dieu. Car. « qui n"a pas le Fils, a dit saint Jean, n"a pas le Père. y> Le Père ne se fait connaître qu'à la vraie foi ; sans elle, on le croit indifférent aux choses humaines, on doute de son existence, on le nie. Puis Thomme qui a perdu son Dieu, perd la conscience de sa valeur morale, la volupté devient son souverain bien et son âme meurt avec le corps. Fermant les yeux à la lumière divine et rejetant la main de son guide céleste, il erre seul dans les ténèbres, à la clarté de sa raison qui se croit souveraine. Il imagine exister par lui-même et pour lui seul, n'avoir de compte à rendre à personne et s"être fait par ses propres efforts ce qu'il est. Sauvage à son origine, il s'est créé sa langue, le hasard lui a donné sa religion, il a inventé ses lois morales et civiles, l'Etat est le fruit d'un contrat, la civilisation, le résultat du travail des siècles. Mais ce travail a produit de nombreuses et puissantes religions positives qui convainquent d'erreur son incrédulité. Il ne peut donc qu'avoir fort peu de respect pour la tradition, et il se sent parfaitement libre de renverser à chaque instant tout ce qu'il lui avait plu jadis d'édifier. Il devient ainsi dans son intime nature révolutionnaire. Tel est bien le signalement intellectuel de la France au dix-huitième siècle.

Dans le monde pohtique, les abus s'aggravaient par le fait même qu'on ne les réformait pas. Les souffrances des paysans devenaient intolérables. Chacun pressentait l'approche d'une révolution, qu'on supposait bruyante, mais salutaire. On critiquait à la cour même avec une extrême franchise les institutions actuelles. Les utopies abondaient. Les premières et les meilleures, celles de l'abbé de Saint-Pierre, étaient à son insu millénaires ; puis, celles de Mably furent païennes et républicaines, celles de Rousseau, sauvages et despotiques, celles de Morelly, socialistes et brutales. Elles aboutirent à cette effroyable révolution où la nation qui avait versé à flots le sang des martyrs de l'Evangile, versa à torrents et but le sien propre.

Et ce siècle s'appelle celui des lumières !

Mais le langage du monde n'est pas celui de la foi chrétienne.

Ce n'est pas à dire toutefois que cet âge d'incrédulité et de démoralisation n'ait été éclairé par aucune vérité nouvelle et n'ait fait faire aucun progrès à la pensée humaine.

Il a secoué de nouveau cette autorité qui, catholique ou protestante, doit passer par le crible du doute, et qui^ si elle s'y refuse, engendre Fhypocrisie et le fanatisme.

Il a ouvertement rompu avec cette Eglise de Rome et cette société de Jésus qui rendaient le christianisme ridicule par leurs superstitions, odieux par leurs persécutions.

Tout en confondant dans une même haine la révélation chrétienne et le romanisme, il a fait triompher dans le monde par Voltaire le principe éminemment évangélique de la tolérance, qu'avaient déjà défendu Erasme et Luther, Fénelon, Bayle et Leibniz.

Enfin, chrétien malgré lui par Tirrésistible puissance de TE van gile sur le monde, il a réveillé dans les cœurs ce besoin de liberté qu'étouffait le romanisme. Surtout, en mettant fin à d'innombrables abus et à de révoltantes injustices, il a rendu tous les citoyens égaux devant la loi, comme depuis dix-huit cents ans tous les hommes étaient d^^jà égaux devant Dieu par leur foi.

Si nous recherchons ce que la science de Thistoire est devenue en France au dix-huitième siècle, que voyons-nous? Ne croyant plus en Jésus-Christ, on devait justifier lincrédulité en faisant de la Bible un livre humain, et Ton perdait Tintelligence de Thistoire de l'Eglise, surtout de celle du moyen-âge. Dieu n'existant plus, ou n'étant que le plus inutile des êtres, le hasard prenait sa place; les événements se succédaient sans ordre, sans but, et toute étude du plan de l'histoire humanitaire aurait été un contre-sens. La France incrédule était réduite à reprendre la question du progrès des arts et des lumières et à la résoudre dans l'esprit de Lucrèce, comme l'a fait, après Turgot, Condorcet. Ces historiosophes supposèrent d'ailleurs avec l'abbé de Saint-Pierre l'humanité perfectible à l'infini et sur la terre. Toute cette doctrine du progrès devint immédiatement une arme contre la révélation : Moïse fut en progrès sur le paganisme comme Jésus-Christ sur Moïse, comme Descartes, Voltaire et Diderot sur Jésus-Christ, comme les siècles futurs le seront sur le siècle actuel. Le siècle le plus incrédule à l'égard des faits de la révélation les mieux constatés, était le plus crédule dans tous les autres domaines. Il croyait dune foi inébranlable au mutisme et à la promiscuité de l'honnne primitif, au contrat social de Rousseau, à l'Atlantide de Bailly, comme à la statue de Condillac et à l'homme-machine de Lamettrie, comme aux cures miraculeuses de Mesmer et aux impostures de Cagliostro.

§ 2. — Les premieis utopistes.

Entre Fénelon et Montesquieu, tandis que Huet déplorait « la décadence presque entière des lettres et ne connaissait plus personne qu'on puisse appeler véritablement savant (!),>) les malheurs de la France et les vices des institutions politiques inspiraient les ,

projets de réforme les plus divers. I]

L'abbé de Saint-Pierre (mort 1643), à qui Ton doit Tidée de la perfectibilité indéfinie de Thumanité, sondait avec un courage inébranlable toutes les plaies de sa patrie. Pour chaque mal il avait un remède. « Rêves d'un honnête homme, » disait le cardinal Dubois, du a plus maladroit des gens de bien, » a dit plus tard Lemontey. Nul ne les prit au sérieux, et la monarchie s'endurcit dans son impénitence fmale. On pouvait la réformer, la Révolution Pa fait périr. Elle a exécuté, mais à sa manière, plusieurs des plans du bon abbé.

De tous ses rêves, le seul dont on se souvienne aujourd'hui, c'est celui de la paix universelle, tel que l'avaient conçu Sully et Henri IV (2) : une fédération d'Etats souverains avec un conseil amphictyonique, à l'instar de la Suisse et des Provinces-Unies des i

Pays-Bas. L'exécution de ce projet aurait été des plus utiles, |

d'après Leibniz (3), qui rappelle que les papes avaient déjà tenté de pacifier le monde par l'autorité de la religion et de l'Eglise, et qui d'ailleurs demande qu'on respecte l'antique droit de Fempereur d'Allemagne à la direction de la société chrétienne.

Le comte de Boulainvilliers (4) est un seigneur frank de Fécole du germain Hotman. Il s'appuie, lui aussi, sur l'histoire et voit dans le despotisme oriental de Louis XIV. qui remonte à Charlemagne et Pépin, une violation flagrante des anciens droits de la nation. Mais la nation, à l'en croire, c'est la noble race des Franks, qui a fait avec ses rois la conquête des Gaules, désormais asser-

(1) Huetiana, § t.

'2^ Projet de traité pour rendre ta paixpprpétuelle entre les souverains chrétiens, pour main' tenir toujours le commerce libre entre les nations, pour affermir beaucoup davantage les maisons sovcrraines sur le trône. Proposé autrefois par Henri le Crand, roi de France, agréé par la reine Elisabeth, par Jacques I", roi d'Angleterre, son successeur, et par lu plupart des autres potentats d'Europe, éclairai par M. Tabbé de Saint-Pierre, de rAcadémie française. Utrecbt, ni7.

'3 Dutens, t. V, première partie, p. 36 sqq.

(41 Mort nuO. — Ses ouvrages posthumes s'^rst "Histoire d-p r ancien '^owern^ment de laFran'-^ 1727. — Etat de la France, \'21.

vies. La vraie forme du gouvernement de la France est donc une aristocratie féodale de seigneurs souverains. Ce roman fut pris au sérieux par labbé Dubos (1), qui fit une étude approfondie de toutes les sources, et qui abusa des textes plus encore que son adversaire. Il prétendit que les Gaules n'avaient point été conquises, que leur soumission avait été volontaire, et que le roi avait exercé un pouvoir égal sur les deux races. Montesquieu devait bientôt après faire justice de ces erreurs contradictoires et découvrir la vérité entre les extrêmes.

Le marquis d'Argenson (mort 1757), qui, du moins en politique, était de la lignée spirituelle de Fénelon, voulait pour la France, non la royauté constitutionnelle de l'Angleterre, mais une monarchie absolue, décentralisée, où les parlements seraient dépouillés de leurs pouvoirs politiques et la noblesse de ses privilèges, les pays d "états maintenus, l'administration locale remise aux communes, tous les citoyens soumis à la même loi (2;. Un roi, une loi, une foi. D'Argenson admirait Montesquieu, tout en ne retrouvant pas en lui lardent patriotisme qui seul fiait les hommes vraiment grands.

D'après ses Mémoù^es, qui n'ont été publiés qu'en 1825, il aurait prévu la république anglo-américaine et la révolution française. Il sentait souffler d'Angleterre sur la France et tout le continent un vent de républicanisme et de révolte : le trône serait renversé, la souveraineté populaire passerait aux tribuns, aux comices, aux communes (3).

Nous plaçons ici un gentilhomme bernois, de Murait, qui avait été banni pour délit de foi mystique par l'inqualifiable intolérance de son gouvernement, et s'était réfugié en France. Avant sa conversion, vers 1695, il avait écrit des Lettres où il juge les Anglais et les Français (4) avec l'impartialité d'un cœur honnête, avec l'inconsciente finesse du bon sens. Cet écrit, qui ne fut publié qu'en 1725, un an après les Lettres persanes, fait suite, à deux siècles de distance, aux Portraits de la France et de l'Allemagne, par Machiavel, et marque l'approche de la science ethnographique. Plus tard,

(1) Mort 1742. — Histoire critique de l'établissement de la monarchie française dans les Gaules,

(2) Considérations sur le gouvernement ancien et présent de la France, ilM. (3 Je cite ici de seconde main et d'après une source allemande.

(■*) « Les Français, disait déjà de MurHlt. sont peu sensibles à la liberti^. » V. i&5

de Murait décrivit, dans une ingénieuse et saisissante fiction, les soutiVances morales des athées que la mort a transportés dans le monde des éternelles réalités. C'est à lui, surtout, que revient la gloire (et elle n'est pas petite), d'avoir introduit dans la philosophie Fidée du sentiment ou instinct religieux, qui ne reparaîtra qu'un siècle plus tard, en Allemagne par Jacobi etSchleiermacher, en France, par Maine de Biran et Benjamin Constant.

§ 3. — Montesquieu et Maupertuis, les hommes de transition.

Montesquieu (1689-1755) fait la transition entre Bossuet et Voltaire, entre Fénelon et Rousseau. Il a derrière lui l'apologie hautaine de l'Eglise de Rome par le dernier de ses Pères, et devant lui la conjuration des ennemis acharnés de cette même Eglise; derrière lui la foi évangélique de Fénelon, et devant lui l'hypocrisie du Vicaire savoyard; derrière lui la royauté orientale de Bossuet et la monarchie démocratique de l'auteur de Télémaque, devant lui les républiques grecques et latines de Mably ; derrière lui l'intolérance aveugle de Bossuet et la tolérance chrétienne d'un Fénelon, devant lui la tolérance philosophique de Voltaire et l'intolérance démocratique de Rousseau. Entre les opinions qui s'en vont, et celles qui arrivent, au milieu de leur conflit qui déjà s'engage autour de lui, il cherche à tenir la voie moyenne. Son adage ^il en est fier), c'est le conseil de Phébus à Phaéton :

Medio tutissinncs ihis {\).

Ses ancêtres sont les politiques du seizième siècle, mais ils avaient l'esprit plus ferme et plus conséquent. Sa postérité comprend au dix-neuvième siècle la foule innombrable des hommes du tiers- parti, qui sont plus affermis que lui dans leurs convictions politiques, et qui à son exemple respectent la religion sans y croire.

Montesquieu était à peine âgé de trente ans lorsqu'il publia ses Lettres persanes en IT'^l, six ans après la mort de Louis XIV. C'était bien moins une étude scientifique des mœurs des Français qu'une satire mordante de Paris et de la cour. Le ton est léger, frivole ; la pensée hardie. Déjà la critique s'attaque aux divers abus de l'Eglise romaine, et au pape, « vieille idole, qu'on encense par habitude (-2). » Déjà même elle effleure l'eucharistie et la Trinité,

(I) Esprit des lois, XXX, \0. - (2) L. 29.

les saints livres, le Dieu bon et mauvais de la Bible (1). Le fin sourire de Fauteur prélude à Téclat strident des plus grossières moqueries. Ces Lettres sont le premier éclair de Tefiroyable orage que va déchaîner le génie de Voltaire.

On y trouve une prédiction étrange, qui, venant d'un catholique, d'un magistrat français, aurait semblé à Bossuet le comble de la folie. 11 s'agit des ordres monastiques et de l'interdiction du divorce qui dépeuplent les pays chrétiens. « J'ose le dire : dans l'état présent de l'Europe, il n'est pas possible que la religion catholique y subsiste cinq cents ans. — Ayant l'abaissement de la puissance d'Espagne, les catholiques étaient beaucoup plus forts que les protestants. Ces derniers sont peu à peu parvenus à un équilibre. Les protestants deviendront plus riches et plus puissants, et les catholiques plus faibles (2). »

Ailleurs Montesquieu donne une tout autre raison de la supériorité des protestaiits sur les catholiques. « Au temps de Luther, dit-il, les peuples du Midi ont gardé la rehgion catholique parce que l'esprit d'indépendance et de liberté leur fait défaut, et les peuples du Nord embrassé la protestante par une cause contraire (3). »

Cet esprit de liberté est pour lui bien moins le produit du climat qu'un des fruits du christianisme et le trait distinctif de la race germanique. Montesquieu est en effet, d'une part, le premier écrivain catholique qui, s'élevant au-dessus des préjugés de son peuple, ait retrouvé, après Hotman et Leibniz, dans les forêts de la Germanie le berceau de cette constitution mixte, inconnue d'Aristote, forme la plus parfaite du gouvernement (4). Les Goths ont été « la source de la liberté de l'empire, c'est-à-dire, de presque toute celle qui est aujourd'hui parmi les hommes (5). » D'autre part, Montesquieu nous dit que la religion chrétienne, en adoucissant les mœurs, s'oppose au despotisme et favorise ainsi

(0 L. 24, .'.6, 83. Yoy. encore 18, 35, 39.

(2) L. CXVU. — Dans la 1. CXII : « J'ai trouvé, dit-il, qu'il y a à peine sur la terre la dixième partie des hommes qui y étaient dans les anciens temps. Ce qu'il y a détonnant, c'est quelle se dépeuple tous les jours; et, si cela continue, dans <iix siècles elle ne sera qu'un désert.» — On lira avec intérêt la 1. CXXXVl sur l'empire d'Allemagne, la seule puissance que la division n'ait pas affaiblie, cl qui se fortifie à mesure de ses pertes; sur les Anglais, dont le i)rince est toujours cbancelant sur son trône inébranlable; nation impatiente, sage dans sa fureur même, et qui, maîtresse de la mer (chose inouïe jusqu'alors , mêle le commerce avec l'empire.

|3) Esprit des lois, XXIV, 5.

(4) Ibid., XI, 8 : « La liberté civile du peuple, les prérogatives de la noblesse et du clergé, la « puissance des rois se trouvèrenuchez les Germains qui avaient conquis l'empire romain), dans a un tel concert que je ne crois pas qu'il y ait eu sur la terre de gouvernement si bien tempéré « que le fut celui de chaque partie de l'Kurope dans le temps qu'il v subsista. »

(5) Ibid., 1. XVil, eh. 5; 1. XI, ch. 6.

indirectement la liberté. Il admire que cette religion « qui no semble avoir d'objet que la félicité de l'autre vie, fait encore notre bonheur dans celle-ci (1 ) . » De ces doubles prémisses résultait nécessairement qu'il y a une harmonie préétablie entre la religion et la liberté, qu'elle s'est réalisée dans le Nord et non dans le Sud, et que l'avenir appartient aux peuples du Nord, Germains et protestants, libres de nature, libres par leur foi.

Le chef-d'œuvre de Montesquieu, ce sont les Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains (1734). Nous ne dirons cependant pas avec Ferrand que « cet ouvrage est le plus parfait qui soit sorti de la main des hommes. » Mettant à protit Polybe, Machiavel, Saint-Evremond, Saint-Réal, l'auteur a. dans une vingtaine de chapitres, résumé, jugé, expliqué avec une singulière vigueur de pensée et de style, les vingt siècles de la Rome païenne du Tibre et de la Rome chrétienne du Bosphore. Mais il n'a point compris l'importance des luttes des patriciens et des plébéiens, et son but secret est d'opposer la politique si habile, si ferme, si conséquente du sénat romain à l'insouciance du gouvernement français.

S'il rend, d'ailleurs, avec Bossuet justice aux vertus des Romains, il sait mieux que lui signaler leurs vices et, sans y songer, il donne ainsi raison à la vision de Daniel. Il leur refuse même cette a justice des brigands qui portent une certaine probité dans l'exercice de leurs crimes (^j. »

Vico, faisant des sept rois de Rome des êtres symboliques^, paraît lui avoir été entièrement inconnu. Il ne soupçonnait même pas que quatre ans plus tard, de Beaufoi't préluderait par sa Dissertation sur l'incertitude des premiers siècles de Rome à la grande et radicale critique de Niebuhr.

V Esprit des lois, qui parut en 17-48, était le fruit de vingt années d'études, de voyages dans les diverses contrées de l'Europe et d'un séjour de deux ans en Angleterre, où l'auteur avait vu de près fonctionner la monarchie parlementaire. Il s'y montre plus homme d'esprit que de génie, penseur plus ingénieux que profond, avocat des causes les plus mauvaises comme des meilleures plutôt que hardi novateur. N'y cherchons ni les portraits des grands peuples historiques^ ni les lois du développement des nations, ni de vastes vues sur le plan de l'histoire, ni la moindre prévision sur l'avenir de la France et de l'Europe. L'histoire du

H) !hid., S\IV, .3. - (21 Ch. 6.

commerce et celle de la féodalité exceptées, ce livre, a de pure politique et de pure jurisprudence (1), » ne contient qu'une foule d'observations de détail qui, plus ou moins heureusement classées, ne forment point, comme la Politique d'Aristote, un corps de doctrines. Ce qui en fait peut-être le principal charme, c'est l'immense richesse de matériaux dont l'auteur dispose. La Grèce et Rome y figurent avec la Chine et le Japon, notre Occident avec l'Amérique.

Comme Aristote, écartant toutes les utopies, Montesquieu explique ce qui est, sans dire ce qui devrait être, et justitie les faits par leurs causes ou par leurs résultats. C'est ainsi qu'il accepte pour certains gouvernements la légitimité de l'esclavage domestique et politique, de la polygamie et de la réclusion des femmes dans le harem ; ainsi qu'il couvre de l'autorité de son nom le détestable adage : « Le salut du peuple est la loi suprême; y> ainsi qu'il blâme les excès de l'intolérance sans la condamner en principe (2). N'ayant point la foi pour soutien et pour boussole, il marche en chancelant et s'égare, tour à tour réclamé et renié par les deux écoles contraires, qui lui reprochent, l'une, les idées innées auxquelles il a encore la faiblesse de croire; l'autre, les concessions qu'il fait au fatalisme.

Cet esprit inconsistant et subtil qui trouverait aisément à tout mal une excuse, ne sait se passionner d'aucun bien. La constitution anglaise est à ses yeux supérieure à toutes les autres formes de la monarchie ; seule elle distingue convenablement les trois pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire ; seule elle fait de la liberté politique l'objet direct de toutes ses lois. La proposera-t-il en exemple aux autres nations ? Il s'en gardera bien ! Car « dans les autres monarchies qui tendent non à la liberté, mais à la gloire, il n'y en a pas moins un esprit de liberté qui peut faire d'aussi grandes choses et peut-être contribuer autant au bonheur que la liberté elle-même (^3). » Ce sont les encyclopédistes qui lui ont mis aux mains le drapeau de la royauté parlementaire et l'ont transformé en un prophète politique.

Avait-il au moins bien compris la constitution anglaise ? Non ; des divers rouages il n'avait étudié que les supérieurs, et le ressort lui avait échappé. Il n'avait pas vu que le principe moteur de cette machine si délicate et si compliquée, c'est l'esprit germanique de selfgovernment, qui réside tout spécialement dans les

(i) Défense de l'Esprit des lois, l, i.

(2) L. XV, cb. 6; Xll, ch. 4. 5; XXV, ch. ô sqq.; \\\l, cb. 22. - (3) L. XI, ch. b, b, 7.

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