II
libertés démocratiques de la paroisse ou de la commune. Ces libertés-là n'existent pour Montesquieu ni en Angleterre ni en France. Qu'on lise et relise V Esprit des lois, on ne les y trouvera nulle part. L'auteur ne dit pas même un mot de ce Languedoc dont Fénelon et d'Argenson auraient aimé à étendre les institutions à toute leur patrie. Or, quel a été le résultat de cet étrange oubli de Montesquieu? Que ses partisans ont cru fonder le plus solide édifice politique avec la distinction anglaise des trois pouvoirs et la centralisation latine du despotisme. Cette erreur a perdu la France.
Constamment on se heurte dans cet ouvrage à des études incomplètes, à des faits inexacts, à des définitions vagues, à des divisions arbitraires. Quoi de plus arbitraire que la réduction de toutes les formes de gouvernement à la royauté, à la démocratie et au despotisme ! Le despotisme est-il donc une constitution légitime? Est-il possible de passer sous silence les aristocraties an^ ciennes et modernes? On comprend aisément les conséquences d'une telle erreur. L'auteur doit indiquer quel est le principe ou le fondement des Etats. Nous savons qu'il n'y en a pour tous pas d'autre que la justice : tous les peuples de l'antiquité nous l'ont déclaré d'une voix commune. Mais comment fonder sur la justice le despotisme? Impossible. Que faire? Assigner à chaque gouvernement une base distincte, qui sera pour la royauté l'honneur, pour la république la vertu, pour le despotisme la crainte. Mais si la vertu est le caractère de la république, la république est donc le gouvernement idéal, et voilà Montesquieu frayant la voie aux Mably et aux Rousseau qui sont les adversaires les plus dangereux du parlementarisme anglais. Puis, si l'honneur est le piincipe delà monarchie des Valois et des Bourbons, la fidélité est celui des monarchies germaniques, qui se trouvent ainsi rayées du nombre des vraies royautés. L'honneur est-il au moins pour la constitution française un fondement solide? Hélas! non. Comme il suppose tous les privilèges nobiliaires, il est la faiblesse autant que la force de la France. « C'est, nous dit Montesquieu lui-même, un honneur faux, mais qui n'en est pas moins utile au public (1). » La fausseté de ce principe va si loin que dans ces monarchies-là, « si tout le monde est a peu près bon citoyen, on trouve rarement quelqu'un qui soit homme de bien (^j; qu'on y juge les actions non comme bonnes et justes, mais comme belles et grandes (3), »
(Il L. ill, cb.3; 1. X\l\, cil. 6. - [2 L. llf, cb. o et 6. - (3) L. IV, ch. 2.
et que le prince n'y peut que rarement jeter les yeux sur les hommes de talent (1). Pouvait-on faire de sa patrie une satire plus sanglante, comme au reste les révolutionnaires ont fort bien su le dire? Ce n'"est point tout. Le devoir de chaque gouvernement est de fortifier son fondement par les lois et surtout par l'éducation. La royauté est donc autorisée à vendre les places et le despotisme à recourir à la torture. Montesquieu tient ici le langage odieux d'un Machiavel.
Enfin, Montesquieu s'est vu dans Timpossibilité de traiter, après Platon et Aristote, la question si importante des révolutions. Gomment le faire si l'on refuse à l'aristocratie sa place dans la succession des gouvernements? Comment concilier la vertu de la république avec la licence etïrénée delà démagogie? Comment distinguer du despotisme soi-disant légitime le césarisme militaire des temps de décadence ?
Par d'autres raisons Montesquieu a laissé dans Tobscurité les relations du temporel et du spirituel. Il avait cependant reconnu « la source empoisonnée de tous les malheurs » du Bas-Empire dans la confusion de la puissance ecclésiastique et de la séculière (2). Cette lacune n'a été plus tard comblée par personne. La révolution s'est ainsi trouvée sur ce terrain sans autre guide que la barbare intolérance de Rousseau.
Ce que V Esprit des lois contient de plus plausible, c'est la théorie de l'influence des chmats. L'attention de Montesquieu avait été dirigée sur ce point par le voyageur Chardin, qu'avaient vivement impressionné les pages de Bodin. Il distingue avec ce dernier les climats chauds, froids et tempérés; mais il en indique autrement l'action sur l'homme. La chaleur du climat abat le corps et exalte l'imagination, ùte à l'esprit toute énergie et donne aux sens un empire excessif, porte à la paresse, à la contemplation, au monachisme ; prédispose à la ruse, à la vengeance, à la cruauté ; rend les peuples stationnaires et les voue à l'esclavage. Le froid, au contraire, fait aimer l'activité, lu chasse, les voyages et la guerre^, apaise les passions, inspire le courage, la sincérité et la franchise, et donne, avec beaucoup de vertus, peu de vices, dont le plus fréquent est l'ivrognerie. Entre ces climats extrêmes, les hommes sont de plus en plus sensibles aux plaisirs et aux peines, et sont inconstants dans leurs manières et dans leurs penchants. Les vues de Montesquieu sur l'influence des climats devinrent d'em-
(1) L. Xll, cil. 2T. ~ 2j Considérations, vers la lia.
blée populaires (1), malgré les plaisanteries de Voltaire, les attaques d'Helvétius, les raisonnements de Volney. On les retrouve déjà chez Raynal, Gibbon, Robertson ; elles sont devenues le fondement d'une science nouvelle par Turgot.
Tout en déclarant que la religion chrétienne a sa racine dans le ciel et que les autres ont la leur sur la terre (2), tout en insistant sur le devoir de lutter par la loi contre le climat (3), Montesquieu inclinait avec tout son siècle vers le naturalisme qui explique et justifie par des causes physiques le caractère de chaque nation et les institutions les plus immorales. Par une erreur contraire qui était aussi celle de son temps^ il exagérait l'action de la raison aux origines des nations : tout Etat était Tœuvre consciente de Fhomme, toute loi le résultat d'un calcul.
Peintre satirique des mœurs françaises, historien incomplet de Rome, Montesquieu est le chef de Técole parlementaire de son pays, et il a fait faire un pas à la géographie historique.
Contemporain de Montesquieu, le géomètre Maupertuis (1698- 1759) tenta, avec plus de confiance en lui-même que de supériorité d'esprit, de se poser en médiateur entre la philosophie et la religion. Il déclarait que « l'existence de Dieu est de toutes les vérités la plus sûre. » Mais il ne voulait pas qu'on en cherchât la preuve dans les détails de la nature, et s'élevait avec Descartes contre la poursuite des causes finales. Sa preuve, à lui, était tirée du principe sur lequel toutes les lois du mouvement sont fondées: ce lorsqu'il arrive quelque changement dans la nature, la quantité d'action employée pour ce changement est toujours la plus petite qu'il soit possible (t. I, p. 12:2). L'action est créée pour ainsi dire à chaque instant et toujours créée avec la plus grande économie.» Maupertuis trouvait que c'était faire la part de Dieu trop petite que de dire que la nature agit toujours par la voie la plus simple. Par une raison semblable, il doutait de la loi de la continuité de Leibniz. Enoncée en 11 M, la loi de Maupertuis fut confirmée en plein par Euler. Mais on en accusa l'auteur de substituer aux preuves ordinaires de l'existence de Dieu, accessibles à toute intelligence, une preuve unique qui n'est à la portée que d'un petit nombre (4).
« Maupertuis, » écrivait le grand Haller à Bonnet, « ne put ja-
(J) Elles ont été développées et amplifiées, mais non enrichies, par l'auteur anonyme (l'abbc l'ithon) de la Physique de l'histoire ou considérations tjénérules sur les principes élémentaires du tempérament et du caractère naturel des peuples. Aiusterdaui. <76â.
i2j L. XXIV, cb. 4. — 13; L. XVl, ch. 12. — (4) OEuvres, 1756. T. I, Es$ai de cosmologie.
mais recueillir assez de gloire pour remplir le vide de son cœur. Une mélancolie inquiète Ta accompagné au tombeau, dans lequel il est descendu avec ses idées philosophiques, malgré l'appareil des cierges bénits. »
§ 4. — Voltaire, l'ennemi de l'Eglise,
Montesquieu, noble et magistrat, était plein de respect pour les institutions politiques de la France, et ne critiquait que les mœurs de son pays et les abus de TEglise. Né d'une famille bourgeoise et malgré les grossières insultes d'un Rohan, Voltaire (169i-1778) a, comme Montesquieu, respecté la noblesse, la cour, l'Etat; mais il a ce écrasé l'infâme. » C'est lui qui le premier a dressé contre l'Eglise toutes les batteries des arguments sérieux, des grossières injures, des fines plaisanteries, des calomnies odieuses. La bataille qu'il a engagée, s'est perpétuée d'une génération à l'autre sans fin ni relâche.
Cette guerre-là lui promettait de faciles triomphes. Il courait bien le risque du bannissement ou de la prison; mais on ne vit surgir nul héros qui fût de force à se mesurer avec lui. Les jansénistes étaient bannis, les huguenots prêchaient au désert, les évêques se turent. Que pouvaient contre lui le journaliste Fréron, l'abbé Nonotte, même l'abbé Guénée? La religion n'avait plus de racines dans les cœurs. Elle n'était plus, disait Montesquieu, (( qu'un sujet de disputes et non de sanctification ; personne n'en pratiquait plus les devoirs, on la rejetait sans examen, on y revenait sans conviction (1). »
Et cependant Voltaire aurait pu devenir un vrai croyant comme son frère, qui fut janséniste. Car il y avait en lui un ange à côté d'un démon. Dans un siècle de foi l'ange l'eût emporté peut-être, et l'auteur d'Alzi?'e et de Tancrède aurait été, avec l'auteur à'Athalie et ceXmàePolyevctey un de ces vrais génies dont s'honorent à la fois l'humanité et l'Eglise. Mais abreuvé dès sa première enfance de la liqueur enivrante de l'incrédulité, il ne rencontra dans sa vie aucun de ces hommes de foi qui sont le sel de la terre; la religion ne s'off'rit même à ses yeux qu'escortée de la superstition et de l'intolérance. Aussi le démon prévalut-il sur l'ange. Celui qui aurait pu être au sein de l'Eglise corrompue de Rome le vengeur du
(«) Lettres persmiei, 75 et 46.
bon sens et de l'universelle raison, devint le fléau de TEglise entière du Christ.
Le sens commun a fait la force de Voltaire. Sa force était doublée par le talent exquis avec lequel il maniait la plaisanterie qui blesse et dont on ne guérit pas, la satire qui mord et emporte la pièce. Pendant son séjour dans TAngleterre protestante où il ne connut que les déistes Collins, Tyndall, Toland, Bolingbroke, il apprit à mettre à profit contre l'Eglise et les saintes Ecritures, le raisonnement philosophique, l'histoire et l'érudition. C'est à Londres quïl se rendit compte de l'œuvre de sa vie. C'est là qu'il forma le projet de révolutionner TEglise, en même temps qu'il réhabiliterait dans l'opinion du monde les hommes de lettres qu'on traitait alors à la cour de France avec un insolent mépris. Malheureusement il ne recula pas devant l'erreur volontaire pour assurer son triomphe sur la révélation. Il s'est même à jamais déshonoré par son apologie du mensonge (1), que M. Renan a répétée de nos jours.
S'il n'a pas tué la foi qui était déjà morte avant lui, Voltaire a transformé l'incrédulité d'instinct et de cœur qui, muette encore, avait honte d'elle-même, en une impiété armée de toutes pièces, insolente, agressive, haineuse. Il conduisit ainsi à l'assaut de l'Eglise une immense armée, et déploya dans ces attaques le seul enthousiasme dont il ait jamais fait preuve. Sa victoire fut complète... pour un temps. Mais sur le champ de bataille tout couvert de ruines, il ne sut rien édifier. Déiste dans ses bons moments, il était athée par entraînement. Sans être matérialiste, il n'admettait pas l'immortalité de l'àme. Son siècle était plongé dans les mêmes incertitudes. Tout n'était que chaos, lorsque survint la révolution. Aussi que fit la France? L'esprit humain ne pouvant vivre dans le doute, elle reprit avec ses antiques croyances toutes ses vieilles superstitions.
Nous ne devons d'ailleurs pas oublier que ce qui excitait tout spécialement la haine de Voltaire contre l'Eglise, c'était son intolérance. Il fallait «écraser » Rome pour rendre à l'homme sa liberté. En prenant la défense des Calas, il visait sans doute moins à sauver des innocents qu'à humilier un clergé qui n'avait de chrétien que le nom. Mais encore défendait- il dans ses plaidoyers le grand
(0 « Le mensonge n'est un vice que quand il fait du mal; c'est une très-grande vertu quand il fait du bien. Soyons donc plus vertueux que jamais. Il faut mentir comme un diable, non pas timidetueut, mais hardiment et toujours... Les grands politiques doivent toujours tromper le public. V (Corresp. générale.)
principe évangélique de la liberté de croyance, de même que, dans d'autres circonstances, il soutenait contre ses amis athées, avec infiniment d'esprit et de vigueur, Texistence de Dieu, les causes finales et Tart admirable que le Créateur a déployé dans la nature entière. Déjà, en 1749, il avait vu avec inquiétude le transformisme faire son apparition dans le Telliamed.
Hors du domaine religieux. Voltaire, suivant sa double nature, propagea tour à tour le bien et le mal. Il fait connaître à la France et le sensualisme de Locke et les découvertes du pieux Newton. Poëte, il parle dans Alzire le pur langage de la foi, et il couvre de boue Jeanne d'Arc. Historien, il défend contre les paradoxes de Rousseau la cause de la civilisation et réédite avec lui le roman épicurien de la sauvagerie primitive. Ecrivain sérieux et véridique dans son histoire épique de Charles XII et dans son tableau trop brillant du siècle de Louis XIV, il nous laisse une Philosophie de l'histoire qui n'est qu'un plat et insipide pamphlet.
Ce pamphlet, de 1765, est le premier écrit de l'Europe entière qui porte ce beau titre de philosophie de l'histoire. Heureusement que la science elle-même est plus ancienne que son nom ; car, s'il en était autrement, elle serait née en un mauvais lieu.
Voltaire s'est déconsidéré lui-même à plaisir en faisant de cet écrit le discours préliminaire de son Essai sur les mœurs et VespiHt des nations et sur les principaux faits de l'histoire depuis Charlemagne jusqn^i Louis XIII (1). V Essai, qui était depuis vingt ans sur le chantier, a paru en 1758, dix ans après V Esprit des lois. Voltaire était alors âgé de soixante-quatre ans.
Tantôt il y admet, tantôt il y nie la providence divine et la liberté humaine. Il entrevoit l'existence « d'une destinée qui fait l'accroissement et la ruine des Etats. » Mais, d'instinct et d'habitude, sa conviction est que « les hommes sont le jouet des caprices de la fortune qui est l'enchaînement nécessaire de tous les événements de l'univers. « Aussi « la terre qui lui est abandonnée, n'est-elle qu'une vaste scène de brigandage (2), » et l'histoire (c qu'un amas de crimes, de folies et de malheurs parmi lesquels on voit quelques vertus, quelques temps heureux, comme on découvre des habitations répandues çà et là dans des déserts sauvages (3). » Voilà le pessimisme de l'auteur de Candide. Ce pes^
(1) T. XVI à XIX on I à IV de rédition de Lauspnne-Londres.
(2) T. III, p. H9; IV, p. 293, 37», 383. Voy. Lauréat, Philos, de Phistoire, p. 8S sqq,
(.3) T. IV, p. 350, 339.
simisme, avec la foi en la rédemption, est plus vrai que Toptimisme de Pope et de Leibniz.
Voltaire se réjouit d'ailleurs de la révolution récente qui s'opère enfin dans Tétat intellectuel et moral de la société par l'action de plus en plus puissante de la philosophie. Toutefois le progrès n'a lieu que dans la partie éclairée de la nation, a Le gros du genre humain a été et sera toujours insensé et imbécile (1), » grossier, ignorant, superstitieux. Voltaire a un singulier mépris pour « la canaille » et peu de sympathie pour ses souffrances. Rien de moins tribun que lui.
Si le progrès est si restreint et si tardif, la faute en est à la religion, qui excite les mauvaises passions et qui renverse la morale. « La société humaine, dit Voltaire, a pour liens éternels la raison et les passions. Les passions y jettent le trouble : la raison les contre-balance. Elle inspire à tous le sentiment de la justice, et la morale partout la même fait naître partout la concorde. Les différences que le fond commun présente d'une nation à l'autre, sont le triple résultat du climat, de la religion et des institutions politiques. » « La religion est la cause principale de toutes les souffrances de l'humanité. Partout inutile, elle n'a paiiout servi qu'à pousser au mal, qu'à plonger les hommes dans l'abrutissement et la calamité. » Elle a fait de l'histoire un « vaste tableau des démences humaines (^2). »
Cependant Voltaire a la bonne' foi de convenir que la religion est un fait humanitaire. Il avoue même que « l'homme a toujours senti qu'il avait besoin de clémence et que de tant de religions différentes, il n'en est aucune qui n'ait pour but principal les expiations ; que la chute de l'homme dégénéré est le fondement de la théologie de presque toutes les anciennes nations; que presque toutes s'accordaient aussi à reconnaître un Dieu suprême et à côté du Dieu bon un principe mauvais, un Ahriman. Le monothéisme ou du moins le dualisme a été le dogme des antiques religions sacerdotales (3). »
Mais comment est né ce fléau de la religion?
Pour résoudre ce problème, l'auteur de la Philosophie de l'histoire ne se met pas en grands frais d'imagination. Comme Vico, il copie Lucrèce. Voici de nouveau les brutes à face humaine qui n'avaient pour tout langage que des cris et des gestes; le nombre prodigieux de siècles qui est nécessaire pour que les familles se
10 T. I, p. 22. - (2) T. II, p. 205 ; t. III. p. 289, 323; t. IV, p. 355 sqq. (3) T. I, p. 84, 30»; t. III, p. 292.
soient constituées en corps de nation et que les hommes aient appris à parler; les rêves qui ont fait croire à l'immortalité des âmes et à Texistence des dieux, et le fétichisme, première forme de la religion. Aux insectes, aux serpents, aux arbres, aux astres qu'on adorait, ont été ajoutés plus tard les bienfaiteurs de l'humanité, dont on a fait autant de dieux. Puis, presque toutes les nations ont été gouvernées par une espèce de théocratie. « Les prêtres ont fait parler les dieux. Le premier fripon qui rencontra un imbécile, inventa Fart de prédire Tavenir; le nombre des charlatans sacrés s'accrut prodigieusement; de vieilles filles, les sibylles, prophétisèrent pour leur compte ; on établit les sacrifices humains, et la tyrannie fut poussée aux plus honteux excès où la démence humaine puisse parvenir. » Telle est la philosophie de l'histoire qu'à la honte de la raison humaine d'innombrables multitudes d'esprits forts ont acceptée comme un article de foi !
Conformément à ses principes. Voltaire exalte la Chine qui seule n'a ni livres sacrés, ni oracles, ni traditions miraculeuses, ni prophètes, ni collèges de prêtres, ni guerres de religion. Les Hébreux au contraire sont une nation faible, barbare, atroce. La religion de Zoroastre est la souche du judaïsme et du christianisme. Puis ce grand champion du bon sens, de la raison et de la vraie science fait de l'Egypte une des dernières terres habitées, croit à l'authenticité de l'Ezourvédam, acte de faux des jésuites, tout en niant celle du Pentateuque, rejette les récits d'Hérodote comme ceux de l'Ancien Testament et traite avec la même insolente frivolité Platon que Moïse, Eschyle qu'Ezéchiel.
Voltaire n'est vraiment philosophe que lorsqu'il renonce à l'être. Son Essai esiVodu.\re d'un historien sérieux dont nous n'acceptons sans doute point tous les jugements, mais qui nous instruit et nous fait réfléchir. Il commence son récit au point où Bossuet avait abandonné son Discours. Nous le voyons étudier les sources et en user avec une exactitude à laquelle Robertson a rendu pleine justice. Nous le Yoyons réformer en nombre de cas les jugements de ses devanciers avec un bon sens qui parfois s'élève à la hauteur du génie. L'histoire, qui était pour Montesquieu une école de politique et pour Bossuet une école de piété, est pour Voltaire une école de mœurs. Les hommes et les peuples y sont cités au tribunal du sens moral, pour y être d'ordinaire battus de verges.
Voltaire dans son Essai s'est le premier proposé de décrire moins « les combats et les malheurs des peuples que l'état de la société, la vie dans l'intérieur des familles, la culture des arts, les
mœurs, les opinions, » en un mot^, tout ce que les Français comprennent aujourdhui sous le nom de civilisation et les Allemands sous celui de culture. Lui-même nomme VHistoire dont il est le père, celle de l'esprit humain , « de son extinction au moyen-âge, de sa naissance et de ses progrès (i). y^
Le moyen âge, dont il entreprend l'histoire, lui est antipathique ; car c'est Tâge du monde où la religion a exercé sur les cœurs l'action la plus puissante. Au siècle de Clovis « Tentendement humain s'abrutit dans les superstitions les plus insensées qui mêlent partout le ridicule à la barl)arie des Germains, et l'Europe croupit dans cet avilissement jusqu'au seizième siècle (2). » Cependant il est après Leibniz, de tous les historiens modernes, celui qui a le mieux compris ces longs siècles qui n'étaient pour lui que ténèbres. Sa passion antireligieuse l'a mieux servi que la foi aveugle des uns et Tinditlerence glaciale des autres. Dans son Essai l'Etat et l'Eglise sont l'un et Tautre au premier plan, égaux de grandeur et de force, rivaux de prétentions. 11 le dit en termes propres : a La guerre de l'empire et du sacerdoce est le fil qui conduit dans le labyrinthe de Thistoire moderne (3). »
Quelque impitoyable qu'il soit dans ses jugements sur TEglise romaine^ Voltaire sait néanmoins admirer le bien chez ses adversaires. On le dirait s'inspirant de Leibniz, lorsqu'il reconnaît que « les papes, s'ils eussent toujours usé avec sagesse de leur autorité, seraient devenus les législateurs de l'Europe et auraient toujours été regardés comme des images de Dieu sur la terre. L'intérêt du genre humain demande un frein qui retienne les tyrans et qui mette à couvert la vie des peuples. Ce frein de la religion aurait pu être par un consentement universel dans la main des papes. Le devoir des papes eiit été de ne se mêler des querelles politiques que pour les apaiser, d'avertir les rois et les peuples de leurs devoirs, de reprendre les crimes, de réserver les excommunications pour les grands attentats (4\ » D'Alexandre III, il dit que a si les peuples sont rentrés dans leurs droits, c'est à lui qu'ils en sont redevables, et qu'il est peut-être l'homme du moyen âge qui a le plus mérité du genre humain. » De saint Bernard que, a simple abbé de Clairvaux, il était l'oracle de la France et de
H) T. IV, p. 3T0; II, p. 3&'( ; 11!, p. 370 sqq. - (2i T. l; IV, 3'»5. - (3) T. IV, p. 370. - c Le fondement de riiistoire du moyen âge est toujours que les papes se croient seigneurs suzerains de tous les Etats, en vertu de ce qu'ils prétendent avoir succédé seuls à Jésus-Christ, et les empereuis allemands, de leur côté, feignaient de penser que les rovaumes de IKurope n'éaient que des démembrements de leur empire, parce qu'ils prétendaient avoir succédé aux Césars. » (T. H, p. i2<5.> - («) T. II. p. 72, 2«».
l'Europe, » que « jamais religieux n'avait mieux concilié le tumulte des affaires avec l'austérité de son état; qu'aucun n'était arrivé comme lui à cette considération purement personnelle qui est au-dessus de l'autorité même. » De saint Louis, « que sa piété qui était celle d'un anachorète, ne lui ôtait aucune vertu des rois, et qu'il n'est pas donné à l'homme de porter plus loin la vertu (1). »
« Les ténèbres du moyen âge commencent à s'éclairer quelque peu en Italie au treizième siècle. Toutefois la vraie philosophie ne date que de Galilée, et ce n'est même que depuis cinquante ans, depuis Locke, que la raison s'introduit parmi nous, qu'elle attaque le germe pestilentiel de la superstition et du fanatisme^ qu'on abandonne le dogme pour la morale. Les disputes de religion soulevées par la Réforme ont retardé les progrès de la raison humaine au lieu de les hâter; elles n'ont été qu'une maladie de plus de l'esprit humain (2). » Et à ce propos, V^oltaire, répondant à Rousseau, fait un brillant éloge des arts, qui adoucissent jusqu'aux mœurs des tyrans (3).
Rien n'est plus étrange dans V Essai que le jugement de l'auteur sur la Réforme. Il n'entend pas qu'il y ait la moindre communauté d'esprit et d'œuvre entre lui et Luther ou Calvin. Toutes ses sympathies sont pour la cour voluptueuse de Léon X qui poliçait l'Europe et rendait (par le vice î) les hommes plus sociables. « La plupart des chrétiens vivaient dans une heureuse ignorance. La vie molle des prêtres, loin de troubler l'Eglise, en affermissait la paix. La majorité de l'Europe sans doute faisait en secret des vœux pour la destruction des abus de la puissance ecclésiastique. Mais cette réforme aurait dû se faire par les princes^ il n'eût fallu que le vouloir. Les théologiens mêlèrent à leurs réclamations leurs opinions théologiques, qui occupèrent bientôt tous les esprits. Luther, Zwingle, Calvin et leurs disciples avaient des mœurs farouches, interdisaient les jeux et les spectacles, changeaient en couvent la société humaine. Ce n'est pas la Réforme, c'est la philosophie qui a émoussé le glaive des persécutions. L'Europe ne serait qu'un vaste cimetière si la philosophie n'avait pas étouffé le fanatisme et l'enthousiasme (4) . » Les anabaptistes et les quakers trouvent seuls grâce devant Voltaire parce qu'ils inclinent au déisme. C'est par la même raison qu'il exalte les ma-
in T. U, p. 126; IV. p. 350. - (2) T. III, 4>. 303, 36T; t. IV, p. 3T9, 402. (3) T. III, p. 104. - |4) T. III, p. 146 sqq., 186 sqq.
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hométans, la simplicité de leur doctrine et leur tolérance (1). Toutefois Mahomet est moins grand que Confucius, qui est un pur moraliste (2).
Bossuet voyait Dieu partout, Montesquieu ne l'aperçoit plus que de loin en loin. Voltaire, quand il croit en lui, lui permet de régner, mais non de gouverner.
La religion est pour Voltaire le mortel poison des hommes. Elle était pour Bossuet leur salut et pour Montesquieu un des phénomènes du monde moral.
Bossuet défendait à outrance l'Ecriture sainte et TEglise romaine; Montesquieu respectait l'Ecriture et attaquait en souriant les abus de lEglise; Voltaire frappe à coups redoublés et sur l'une et sur l'autre.
Montesquieu est grand par son intelligence de la liberté politique, Bossuet par sa noble soumission à la parole de Dieu, Voltaire par l'indépendance de son esprit et par les légitimes réformes qu'il tenta d'opérer.
Voltaire, que Catherine nommait l'avocat du genre humain, juge les institutions vicieuses du monde moderne avec plus d'impartialité, de sévérité et de justesse que Montesquieu et Bossuet.
Bossuet a apporté en tribut à Thistoriosophie un plan divin, Montesquieu une multitude de faits. Voltaire un sombre tableau des misères humaines.
Ennemi mortel du christianisme. Voltaire le confirme par le témoignage qu'il rend à l'infinie corruption de l'humanité et aux vérités fondamentales des religions païennes.
§ 5. — Le?, encyclopédistes, athées et révolutionnaires.
Voltaire détruisait la religion chrétienne, mais il respectait la foi en la Divinité^ le sens moral et l'Etat. Plus jeunes que lui de quinze à trente ans (3) , les encyclopédistes furent des matérialistes et des révolutionnaires.
Le plus célèbre d'entre eux fut Diderot. Esprit bouillant et universel, il eût été un homme de génie s'il eût mis à la recherche du vrai l'ardeur avec laquelle il propageait le mensonge. Mais la meilleure partie de lui-même était aux prises avec la pire. On le
{\) T. 1, p. 335 sqq. - i2) T. IV, p. 386.
(3) De Lamettrie, 1709-1751. - Diderot, 4712-1784. - Helvétius, <7l5-n7K - D'Alembert, 1717 1783. - D'Holbach, 1723-1789.
voit tour à tour, vrai disciple de Leibniz, exposer toute une philosophie dynamique de la nature et, avec Técole d'Epicure, faire naître du hasard la vertu comme le vice; écrire avec la même plume des romans si obscènes qu'il faut pour les lire, ne pas se respecter soi-même, et des comédies larmoyantes où il exalte les vertus domestiques; distinguer (en 175-4) par un éclair de génie ou de bon sens, la triple activité de Thomme qu'il met en « rapports avec son Créateur, avec ses semblables et avec les divers êtres répandus sur notre globe (1), » et entrer en fureur au seul nom de Dieu; déclarer l'idée d'un Dieu « le premier des fléaux de la terre; » s'écrier enfin dans une pièce fameuse:
Et des boyaux du dernier prêtre Serrons le cou du dernier roi (2).
L'œuvre de sa vie fut V Encyclopédie méthodique, dont d'Alembert écrivit Y Introduction. C'était un résumé des connaissances humaines composé dans un esprit hostile à toute religion. La publication de cet ouvrage fut un des grands événements du siècle. Aujourd'hui on ne le consulte même pas.
L'athéisme des encyclopédistes était de la pire espèce. Celui dont Bayle s'était fait l'avocat, laissait subsister chez l'homme l'esprit et le sens moral. Le leur était matérialiste. Il se produisit prématurément et sans masque de 174-5 à 1748, dans les écrits d'un médecin, de Lamettrie, qui passait auprès de ses amis eux-mêmes pour avoir le cerveau dérangé. Dix ans plus tard, le généreux et charitable Helvétius se donnait à lui-même un triste démenti par son livre de l'Esprit, où il réduisait la morale à l'intérêt bien entendu : « abominable ouvrage, » disait Haller, « écrit avec un enthousiasme d'athée, » où l'on appliquait le sensualisme psychologique de Condillac à la morale, et expliquait sans rire la supériorité de l'homme sur l'animal par l'opposition du pouce aux autres doigts de la main. Enfin, vers 1770, un Allemand, le baron d'Holbach, donnait à la secte son code dans le Système de la nature, son évangile dans le Bon Sens du curé Meslicr. Le scandale produit par dHolbach fut si grand que Voltaire désavoua ses anciens amis. Il eut, dans ses vieux jours, la surprise d'être traité de « cagot » par Diderot, de « cause-finalier » par Helvétius.
En politique, les encyclopédistes, s'abritant derrière Montes-
(I I Principes de philosophie, ch. 3.
(21 La Harpe, tours de littératvi e,Diàùt, <846. T. 111. p. 3Sl
quieu, opposèrent d'abord à la monarchie absolue de la France le gouvernement anglais, qui devint « Fobjet de tous les éloges et de tous les vœux (I). » Mais Rousseau ne tarda pas à prévaloir sur Montesquieu, la république sur la royauté, l'aveugle passion sur la sage raison. Ces athées devinrent des énergumènes qui poussaient des cris de rage contre tous les tyrans de la terre, vivantes images du grand tyran des cieux. Ils se croyaient sérieusement les réformateurs du monde, et ils étaient, comme les épicuriens du monde ancien, les taches noires de l'infecte gangrène sur le corps social en dissolution.
Possédée de la rage de la négation et de la destruction, cette secte ne pouvait cultiver les sciences historiques. L'humanité, qui a pour caractère distinctif Tinstinct religieux, n'aurait dû être pour ces athées matérialistes qu'une race de fous, et la terre, qu'un immense Bedlam. Or (nous l'avons dit) Bedlam a ses médecins et point d'historiens (t. I, p. 23). Aussi personne n'aura l'idée de rehre les articles historiques de Y Encyclopédie. On y trouverait le scepticisme de Bayle, un profond mépris du passé, une exaltation aveugle de la Renaissance.
« Notre siècle, » disait d'Alembert, « se croit appelé à renouveler les lois en tout genre et à faire justice. » Mais cette œuvre de justice et de rénovation devait se faire par l'incrédulité, et tous ces hommes de l'avenir ne se doutaient pas que le monstre de l'athéisme, qu'ils nourrissaient dans leurs joyeux soupers de leurs plaisanteries crues, devait, après avoir mis en pièces les princes et les prêtres, se retourner contre eux. Ils vivaient dans la plus douce sécurité. « Les temps de barbarie sont passés, » disait Diderot [i] en 1757; « le siècle s'est éclairé, la raison s'est épurée, ses préceptes remplissent les ouvrages de la nation... Un peuple qui vient s'attendrir tous les jours (au théâtre) sur la vertu, ne peut être ni méchant ni farouche. » Helvétius en 1771 était moins optimiste et tout aussi peu perspicace : « Ma patrie a reçu enfin le joug du despotisme (après la dissolution des corps de magistrature)... Cette nation avilie est aujourd'hui le mépris de lEurope. Nulle crise salutaire ne lui rendra la liberté; c'est par la consomption qu'elle périra : la conquête est le seul remède à ses malheurs (3).» A cette même date, Raynal s'écriait: «Quand viendra donc cet ange exterminateur qui abattra tout ce qui s'é-
(1) La Harpe, Cours de littérature^ Didot, <846. T. III, p. 265.
(2) Le Fils naturel, acte IV, se, 2. - (3) Préface du livre de l'Homme.
lève, el mettra tout au niveau? » L'ange est venu, mais le philosophe ne comptait pas être au nombre de ceux qu'il jetterait à terre. Voltaire était un peu plus perspicace : « Tout ce que je vois, » disait-il en 1764, « jette les semences d'une révolution qui arrivera immanquablement, et dont je n'aurai pas le plaisir d'èlie témoin. La lumière s'est tellement répandue de proche en proche qu'on éclatera à la première occasion, et alors ce sera un beau tapage. »
S 6. — Les socialistes.
Les encyclopédistes, en détruisant l'homme religieux, riiomme moral et la monarchie française, respectaient au moins la société humaine. Morelly en conjura la ruine. Il fallait que ce siècle d'incrédulité réduisît en système tous les mensonges possibles.
En 1775 parut le Code de la nature, que pendant près de cinquante ans on attribua à Diderot, et qui était de Morelly (1). Ce livre, avant la révolution, n'avait pas fait plus de bruit que ceux de Laraettrie. Il doit sa célébrité à Babeuf qui y puisa ses doctrines.
Morelly inaugura chez les peuples catholiques et latins une ère nouvelle, celle du socialisme pratique, révolutionnaire, qui a pour principe premier la bonté naturelle de l'homme, pour but la satisfaction des passions, pour moyen la destruction complète de toutes les lois divines et humaines.
Le peuple français était à bout de patience. Ses souffrances, qui étaient le résultat des institutions politiques, ne trouvaient auprès de l'Eglise aucun soulagement. Sachant Ihomme déchu, l'Eglise ne s'étonnait point de sa misère et lui prêchait la patience, sans obtenir de l'Etat la moindre réforme, sans inspirer aux riches la moindre commisération, sans montrer aux malheureux dans l'avenir le règne terrestre du Messie. Il était ainsi évident que ni l'Eglise ni l'Etat ne pouvaient mettre un terme aux maux du peuple. Ses amis cherchèrent ailleurs la délivrance. Comme ils vivaient plongés dans les plus épaisses ténèbres de l'incrédulité, ils crurent la trouver dans un ordre de choses complètement nouveau où tout, tout sans exception, serait sacrifié à la volupté.
{\) J'avoue ne pas- comprendre comment Morelly a pn dans les premières pages diieaulaut de bien de son premier ouvrage, la Basiliade-.
Saint Paul avait dit : « L'homme est charnel, vendu au péché. La loi est sainte, juste et bonne (i). »
Ces grands patriotes soutinrent la thèse diamétralement contraire : « L'homme est bon. La loi est mauvaise. »
L'Eglise n'avait jamais afffrmé que l'homme fût devenu par sa chute radicalement mauvais. Elle reconnaissait d'après les saints Livres (2) que l'image divine subsiste encore en nous, et qu'il nous reste avec le remords le désir de bien faire. Jésus -Christ n'avait -il pas proposé les petits enfants en exemple à ses disciples ? Par une légitime réaction contre le pessimisme de la Rochefoucauld et des jansénistes, Vauvenargues avait donc eu raison de soutenir, avec Cicéron, qu'il y a dans tout cœur d'homme « des semences de bonté et de justice. » Mais de ces semences, la plus précieuse est sans contredit la vertu cardinale de la tempérance, ou cet empire de la raison sur les passions, sans lequel l'homme devient, comme la brute, l'esclave de ses instincts.
Or c'était précisément là ce que niait Morelly : « La morale de l'antagonisme des passions et du devoir est absurde. Les passions sont non-seulement légitimes, mais souveraines. Les lois et les institutions qui prétendent les renfermer dans de certaines limites, en les exaspérant les rendent mauvaises. Laissez-leur un jeu libre et elles ne causeront aucun mal. »
Quel but se proposait donc jVlorelly? « Trouver une situation dans laquelle il soit presque impossible que l'homme soit dépravé ou méchant. » Pour atteindre ce but, il fallait avant tout déterminer quelle est dans la société actuelle la cause principale de notre méchanceté et de nos souffrances. « La racine de tous les maux, » avait dit saint Paul, « c'est Tamour des richesses (3). » Morelly, qui n'a pas lu le Nouveau Testament, dit de même : « Le seul vice que je connaisse dans l'univers, c'est l'avarice. » Pour l'extirper, que faut-il faire ? Supprimer la propriété individuelle et proclamer par un code civil et pénal l'unité indivisible du fonds de patrimoine et l'usage commun de ses productions. » Ainsi périront du même coup le luxe, l'oisiveté, la vanité, l'orgueil, l'ambition, la tyrannie des riches; les souffrances physiques et morales, l'abjection, l'envie, le vol, le brigandage des pauvres. Il Chaque citoyen sera homme public, sustenté, entretenu et occupe aux dépens du public, » tout en « contribuant pour sa part à l'utilité publique selon ses forces, ses talents et son âge (-4). »
(M Rom. MI, 7 sqq. - (2| Jacques, III, 9. - (3) < Tim. VI, <0.
(4) Collectio/i complète des œuvres de Diderot. Londres, 1763. T. il, p. 138, 334, 338, 48i.
Mais il est une autre passion que Tavarice, qui pourrait semer de grands troubles dans la société nouvelle. Morelly, dans sa sagesse, a prévenu toute débauche par certaines « lois conjugales. » Chacun sera marié sitôt l'âge nubile accompli, et au bout de dix ans le divorce est permis, les enfants restant tous au père.
«Point de culte public ni privé. On admet comme possibles ^existence de Dieu et l'immortalité de Pâme.»
Enfin, « qui tentera d'abolir les lois sacrées pour introduire la détestable propriété, sera enfermé pour toute sa vie dans une caverne bâtie » au cimetière (1).
Le Code de la nature de Morelly (on la dit avant nous) est un code de brutes. Dans leurs plus grandes aberrations, Protagoras, Platon, Morus, Campanella reconnaissaient à Thomme une âme. Morelly le réduit à la chair, et à leurs vaines utopies il substitue un système de lois, qu'il invite le peuple à mettre en pratique. Le socialisme sort du domaine des rêveries, prend un corps et veut se faire sa place dans la réalité.
Si le premier et le dernier mot de Morelly, c'est la volupté, et qu'il faille lui sacrifier famille, Etat, liberté, vertu, tout, jusqu'à la foi personnelle qui dans cette société d'épicuriens est un crime digne de mort, il est bien évident que l'humanité aurait vécu dès ses origines dans le faux, l'absurde, le mensonge. L'histoire, qui était déjà pour les simples athées un problème insoluble, ne peut donc être pour les athées socialistes qu'un monstrueux chaos. Aussi les historiosophies des socialistes du dix-neuvième siècle ne nous occuperont-elles pas longtemps.
Morelly respectait encore quelque peu le mariage. Ce dernier reste de moralité et de droit sens ne se retrouve plus trente ans plus tard, en 1780, chez Brissot.
« L'homme est une brute et l'animal est son semblable. Il n'y a rien en lui au-dessus de ses besoins physiques. Les satisfaire est son tout. Pour ce but la possession temporaire suffit. La propriété est le vol (voilà Proudhon). Il faut donc détruire la civilisation^ retourner à la barbarie^ piller et faire mourir tous les riches, honorer les filles-mères, proscrire toute religion.»
Hâtons-nous de dire que Brissot ne persista point dans ce hideux matérialisme. Il devint même un chef des Girondins et fut envoyé à la guillotine par Robespierre.
(I) p. «3sqq. , 461 sqq.