‹ La Philosophie de l'histoire aux différents ages de l'humaniteChapitre 15 sur 51 · XI · texte numérisé non relu

XI

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Babeuf tenta de réaliser par la force la théorie socialiste. Mais pour avoir quelque chance de succès, il dut remonter de Brissot à Morelly, et se borna même à proposer des lois agraires. C'était laisser subsister la propriété individuelle et l'égaliser par le dépouillement des riches. Babeuf est communiste plutôt que socialiste. Ses disciples s'appelaient les égaux. Pour mettre à exécution leurs projets, ils se déclaraient prêts à massacrer tous les récalcitrants. Le mensonge, conscient de sa faiblesse^ a toujours recours au meurtre.

Au milieu de cette frénésie de radicale subversion, d'égalité, de licence, de débauche, qui possédait les écrivains athées ou déistes de la France catholique, les seuls réformateurs qui prenaient la voie du progrès, furent les créateurs de l'économie sociale. Mais avant d'exposer en peu de mots leurs principes, nous devons étudier trois historiosophes issus de huguenots ou protestants de naissance : l'abbé de Condillac; son frère, l'abbé de Mably, et le Genevois Jean- Jacques Rousseau.

§ 7 . — Le philosophe sensualiste Çoadillac.

Condillac et Mably étaient d'une ancienne famille protestante du Dauphiné, convertie par les dragonnades. De telles conversions font des hypocrites; l'hypocrisie engendre le scepticisme; le scepticisme à son tour ronge et détruit la société persécutrice. L'intolérance est punie par ses propres victimes. C'est ainsi que ces deux frères, malgré la noblesse de leur caractère et la pureté de leurs mœurs, ne furent ni catholiques ni protestants, et que, par leur manque de toute foi vivante, ils contribuèrent plus ou moins directement à la ruine de l'Etat et de l'Eglise qui avaient avili leur ancêtre.

Condillac (1715-1780) est, avec Saint-Martin, le seul philosophe français du dix-huitième siècle. Lui du moins avait fait pendant de longues années une étude sérieuse de l'esprit humain, sans parti pris, sans malsaine poursuite de la popularité, et réduit en un système le résultat de ses recherches. Son système est le dernier mot de celui de Locke. « L'intelligence est une table rase au sens absolu du mot ; non-seulement toutes les idées, mais toutes les facultés de l'âme ne sont que des sensations transformées. L'âme est d'ailleurs un principe spirituel qui ne périt point avec

le corps. La inorale a sa règle dans la volonté de Dieu, sa sanction dans la crainte et la reconnaissance que le sentiment de Dieu inspire à Thomme.» Aussi a-t-on pu dire de Condillac (c qu'il n'y a pas dans ses vingt-trois volumes une seule ligne qui otïense les dogmes religieux, soit naturels, soit révélés (l).» Il reconnaît en effet que la révélation ajoute des lumières nouvelles à celles de la raison (2), et, dans son Histoire universelle [3), on le voit^ non sans étonnement, admettre les traditions bibliques sur le monde antédiluvien, reproduire les annales des Hébreux sans en faire disparaître les miracles, insister sur raccomplissement en Jésus- Christ de toutes les prophéties.

Toutefois Condillac avait réduit Pâme humaine à un tel état de passivité qu'elle n'avait plus aucune valeur propre. Il devenait assez indifférent que la table rase fût le cerveau même, ou un esprit qui devait au cerveau tout ce qu'il possède, tout ce qu'il est. Du spirituahsme de ce philosophe au matérialisme de l'époque, il n'y avait qu'une nuance. Condillac, en ne l'effaçant pas, se montrait fidèle bien moins aux principes mêmes de sa philosophie qu'aux nobles instincts de sa conscience.

Condillac n'a traité qu'une seule question d'historiosophie : celle des progrès de l'intelligence humaine (4). «Ces progrès dépendent entièrement de l'adresse avec laquelle nous nous servons du langage. Ce principe... personne, que je sache, ne l'a connu avant moi.» Il était très-fier de sa découverte, qu'il appuyait sur la fiction de la sauvagerie. «D'abord des gestes et des cris; c'est encore aujourd'hui l'état des petits enfants et de quelques peuplades sauvages. Après un long temps, la parole chantée, aux inflexions violentes et variées. Cette prosodie de la parole a produit la musique et la poésie, tandis que la gesticulation donnait naissance à la danse, ainsi que le prouve la langue grecque, qui comprend tous ces arts dans le nom unique de [j.zjz'.'A-q. La poésie est antérieure à la prose et à l'éloquence qui marquent un nouveau progrès. Le caractère d'une langue une fois fixé par un homme de génie, tous les gens à talent s'empressent d'user de cet instrument ainsi perfectionné; le goût du beau devient dominant dans la nation, et les autres arts profitent de cet élan. Ainsi s'explique pourquoi apparaissent à la môme époque les hommes excellant dans tous les genres. »

(f) DauDou, Cours d'études fiistoriques, t. XX, p. 357. - (2) T. XVII, p. 93. — (3) Ea treize volumes, 1773. — (4) Essai sur l'origine des connaissances humaines.

Dans son Histoire universelle, qui comprend celle de la philosophie, des sciences, de la civilisation, Condillac n'a point tenté d'appliquer sa notion de progrès à l'humanité. Son point de vue est encore celui de Voltaire et de d'Alembert: a l'histoire a Futilité de Tilote ivre dans les soupers de Sparte; Fâge de la saine raison ne date que de Galilée. » Nous le rangerons avec Polybe dans l'école pragmatique. Si les événements le mènent à l'aventure^ au moins s'arrête -t-il pour en analyser les causes et en suivre les conséquences. Il apporte à ses jugements une indépendance qui donne à son ouvrage un certain attrait. Enfant de son siècle, il attribue d'ailleurs à la réflexion ce qui est le fruit de l'instinct et de la force des choses. Il veut, comme Mably, des réformes sans révolution, l'abolition des privilèges, un gouvernement assurant à tous les citoyens l'égalité devant la loi et la liberté. Le luxe est pour lui, comme pour son frère et Rousseau, la cause principale de la décadence des nations. Il est le premier historien qui ait mis à profit les lumières que l'économie sociale jette sur les conditions de la prospérité des nations.

§8. — Mabhj, le réjw.blicoin païen,

De tous les grands écrivains français du dix-huitième siècle, Mably (1) est, avec son frère, celui qui nous inspire le plus de respect par la double et harmonieuse austérité de ses principes et de ses mœurs. Il est difficile de ne pas reconnaître en lui le descendant de ces huguenots qu'on honore de l'épithète moqueuse de puritains. On le voit refuser les faveurs et les distinctions pour sauver son entière indépendance. Solitaire dans un monde où la secte dominante, celle des athées, ne louait que ses adeptes, il se montra indiflérent à la gloire. Pendant les quarante ans qu'il s'adressa par ses écrits à ses contemporains, son désir fut non de briller, mais d'être utile. Son style, s'il manque de coloris et de grâce, a la vigueur, la simplicité, la rudesse qui sied à l'homme de bien qu'affligent et indignent les vices de son peuple, il vécut et mourut pauvre.

fi) Ne non ; mort M?,^. — Parallèle des Romains et des Français, <740, retravaillé en denx ouvrages distiDcts -.Observations sur les Bomains, i'6i, et Observations sur r histoire de France, 4703. — LeÉ excellents Entretiens de Phocion sur le rapport delà morale avec la politique, 1763. De la législation on principes dos lois, <776.

Sa vie et sa doctrine se résument en un mot : a la vertu,» condition unique du bonheur pour 1 homme, de la prospérité pour les nations. Sans les mœurs (Platon Ta enseigné à Mahly), la liberté dégénère en licence et la licence produit nécessairement la tyrannie. « Si l'histoire abonde en exemples des triomphes des criminels, c'est que Dieu se sert des vices d'un peuple pour en détruire un plus vicieux, mais il ne manque jamais de briser l'instrument de sa vengeance après s'en être servi (1). » Mably retrouve ici, à son insu, les enseignements des prophètes et des sages d'Israël (t. I, p. it>i).

«Sans Dieu, poursuit-il, il n'y a pas de morale, et Dieu est pour l'homme comme n'étant pas dès que nous ne le regardons pas comme notre juge. Il est faux de dire avec Plutarque et Diderot que l'athéisme est moins funeste que la superstition, de soutenir avec Bayle la possibilité d'une société d'honnêtes athées (5). )) On se plait pareillement à entendre Mably reprocher à Montesquieu de ne réclamer la vertu que pour la république, combattre la théorie des cUmats, avec laquelle on justifie la tyrannie et le vice, et repousser avec indignation l'odieuse politique de Machiavel. Nul dans l'Europe moderne n'a insisté avec plus de force sur l'intime alliance de la morale et de la politique.

Mais, comme la foi au Dieu de l'Evangile lui fait complètement défaut, l'Eglise existe aussi peu que nos saints livres pour ce disciple de Platon et de Cicéron. 11 n'a d'admiration que pour les vertus des illustres citoyens de l'antiquité et pour les institutions politiques de Rome et de la Grèce. Vrai représentant de la Renaissance en plein dix-huitième siècle, il déclarait la république la meilleure forme de gouvernement. C'est là tout ce que la France monarchique a retenu de ses nombreux écrits.

Puis, comme il croit l'homme bon de nature, il ne cherche de remède à la corruption de la société française que dans les lois de l'Etat, dont « les plus essentielles regardent le détail des mœurs. » Séduit par les théories de Morelly, par les déclamations de Rousseau, il soutient dans son livre de la Législation, que les inégalités sociales sont la grande plaie de la civilisation moderne, que la première cause de ce mal est la propriété privée, et que l'égalité, étant le point de départ de l'humanité, est aussi l'ordre de choses auxquel il faut revenir. Ce qui l'enthousiasme dans Sparte, c'est bien moins sa constitution républicaine que sa dis-

H) Entret. de Phocion. - [2) Voirlironiquc histoire duue telle société, t. li, y. 321 sqq.

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ii'ibution du sol par portions égales entre tous les citoyens. Mais il ne peut se dissimuler qu'il est aujourdhui impossible de revenir à l'égalité. Il se contenterait donc de lois qui favoriseraient la petite propriété, rendraient impossibles la mendicité et Textrême opulence, et réprimeraient le luxe.

Mably était bien d'un siècle où dans chaque pays les princes (1) opéraient de nombreuses et importantes réformes, quand il s'adressait à eux comme aux bienfaiteurs naturels des nations. Les états généraux (quïl appelle à son aide en 1758) ne venaient qu'en seconde ii^ne. L'esprit révolutionnaire lui était même tellement étranger qu'il excluait de toute participation aux affaires politiques la classe des artisans, à laquelle correspondait dans l'antiquité celle des esclaves (2).

Ses vues sur l'histoire ancienne et moderne témoignent d'une connaissance exacte des faits et d'une étude approfondie de leur enchaînement. Ses Observations sur les Grecs font en quelque manière le pendant de l'écrit de Montesquieu sur les Romains. Le plus connu de ses écrits, ce sont ses Observations sur lliistoire de France, qu'a rééditées M. Guizot. La vue de l'auteur est troublée par ses préoccupations démocratiques et par son aversion secrète pour les institutions germaniques. De V Etude de Ihistoire, nous citerons cette pensée, que Hume lui inspire : « Dans l'Europe monarchique les seules révolutions qui ont abouti à l'indépen^ dance nationale ou à la liberté politique, sont celles qui ont été soutenues par le fanatisme religieux; car la foi seule triomphe des vices qui rendent le despotisme tolérable, et produit les vertus sans lesquelles tout n'est que de vaines émeutes. » Un siècle plus tard M. Quinet développera cette même idée dans son courageux écrit de la Bévolution.

Sa foi en la justice divine donnait à Mably la clef de l'avenir comme du passé. On cite de lui plusieurs prévisions remarquables. C'est ainsi que déjà, à la paix de 176-2 et au moment où i'emipire britannique était à son plus haut période de puissance, il prédisait la défection des colonies anglaises. Il fallait une moindre perspicacité pour prévoir sinon les horreurs de 1793, au moins les violentes perturbations de 1789. Ses amis l'appelaient en plaisantant « prophète du malheur (3). »

(1) Charles IVàNaples, Léopold à Florence, Ferdinand ù Parme, Josephll, Frédéric II.

(2) Phocion, troisième Enti:

(3i Sou épitapbe porte : ... Eventtiuoi prteteritQ)-um causas detexit, futttros prienuntiavit.

Mably est^ en historiosophie, le champion de la justice ; dans l'histoire du dix-septième siècle, l'avocat de la république païenne. Ce siècle était à ce point un siècle de désordre que le plus consciencieux défenseur de l'ordre a puissamment concouru à le troubler. Il a frayé la voie aux principes révolutionnaires de Rousseau et les a entourés de tout le prestige que l'antiquité exerçait depuis la Renaissance sur les Français. Ils avaient imité les poètes et les orateurs de Rome et de la Grèce : pourquoi ne pas s'inspirer de leurs vertus et copier leurs institutions ? La grande querelle des anciens et des modernes, qui sous Louis XIV avait été toute littéraire, devenait morale et politique. ÏMably la tranchait en faveur des anciens. L'esprit des races latines prévalait sur lesprit germain, le monde païen sur le christianisme. L'idéal de la France et, par elle, de l'Occident, qui était pour les ultramontains le siècle d'Innocent ïll, et pour les protestants celui des apôtres, devint le siècle d'Auguste ou de Périclès,

§ 9. — J,-J, Rousseau, le républicain théorique (1).

J.-J. Rousseau, comme Diderot, comme Voltaire, avait au dedans de lui un ange et un démon qui se disputaient son âme. Avec ce cœur bouillant et cette vive imagination qui font les orateurs et les poètes, avec cette vigueur de raisonnement qui entraine la conviction, avec ce langage plein de chaleur et de force qui charme et persuade, Rousseau aurait pu devenir le Bossuet laïque du protestantisme français. Debout au milieu d'un peuple qui adorait toutes les idoles d'une raison corrompue et rampait dans la fange de la débauche, il aurait des foudres de sa sainte éloquence, fait trembler le vice et terrassé le mensonge. C'est là sans doute ce que Dieu voulait de lui; mais il ne l'a pas voulu. Il a mieux aimé être l'écrivain le plus pernicieux de son siècle et le plus inconséquent du monde.

Les contradictions dans lesquelles tombe Rousseau, sont si nombreuses qu'on ne sait au premier abord quel est le vrai mo-

(1) Né 1712; mort \"%. — Discours sur la question : Le progrès des sciences et des arts a-t-il contribué à corrompre ou à épurer les mœjirs ? 1750. — Discours sur l'Orif/ine de l'inégalité parmiles hommes. n53. Edit. d'Amsterdam, 1785.) — En «762, quatre ans après VEssai de Voltaire et Y Esprit d'Helvétius, Emile et \Q Contrat social. - Considérations sur le gouvernement de Pologne. 4772.

bile de toutes ses actions. Est-ce, comme chez Mably, un zèle ardent pour la vertu? Mais un Mahly n"aurait pas écrit la Nouvelle Hélo'ise et les Confessions. Est-ce, comme chez Diderot, l'irrésistible attrait des plaisirs des sens? Non, un épicurien n'aurait pas été ce que Buffon disait de Rousseau : « un des plus fiers censeurs de notre humanité, d Est-ce, comme chez tous les encyclopédistes, une haine furieuse pour tous les genres de tyrannie? Non, car il a légitimé Tesclavage et nié la liberté de conscience. Est-il, avec Montesquieu, un défenseur de la société et de Tordre? Non, il les bouleverse bien au contraire avec son Contrat social. Nous ne chercherons pas davantage une profonde compassion pour les souffrances des pauvres chez un père qui jetait tous ses nouveaux-nés auxenfants trouvés. Youlait-il peut-être, lui aussi, écraser TEglise et mettre en pièces les saintes Ecritures ? Non, la Bible excitait son admiration et il voyait dans la mort de Jésus celle d'un Dieu. Hélas ! il ne visait en toutes choses qu'à sa propre gloire (I). C'est là le premier et le dernier mot de Rousseau. Sa vanité a fait de lui l'avocat de toutes les causes, le plus subtil des sophistes, le plus malheureux des hommes. 11 est mort à demi fou d'orgueil.

Rousseau a pour excuse d'avoir vécu dans un siècle où, Dieu n'étant plus là, chacun devenait son propre Dieu ; Voltaire était une idole vivant dans un épais -nuage d'encens; Diderot était en admiration devant ses monologues et ses écrits; tous les écrivains posaient sous les regards de leurs contemporains et de la postérité. Possédés par le désir de se faire un nom, ils étaient tous à la chasse des paradoxes, ou, comme Erostrate, ils mettaient le feu au temple de Dieu et au palais de leurs rois. Mais Rousseau fut le seul qui s'habillait en Arménien pour attirer sur lui les regards des enfants et des sots (2) ; le seul qui vit dans la négligence que mettaient les indifférents à lui rendre les honneurs divins et dans les attaques de ses adversaires, l'indice d'une malveillance odieuse, la preuve d'une universelle persécution; le seul, enfin, qui ne se faisait pas le moindre scrupule de soutenir les thèses les plus contradictoires ou les plus fausses, s'il prévoyait à les défendre quelque chance de gloire. Chaque cause nouvelle qu'il embrassait, il la défendait avec l'ardeur d'un prosélyte ; mais son éloquence de

H) Hume a dit à Burkc quil tenait de Rousseau même le secret de ses compositions : « Pour frapper et intéresser le public, il tant de l'extraordinaire. « t2) » Votre Rousseau, disait lialler, me parait un lanaticiue affectant la singulaiité. "

mauvais aloi donne à ses lecteurs la fièvre et non la conviction. Au reste, la confiance illimitée qu'il a en son génie lui joue parfois des tours perfides. Comme dans les questions mêmes les plus ardues il ne contrôle jamais sérieusement les idées qui lui viennent à l'esprit ou qu'il glane de toutes parts, il se trouve à Timproviste devant l'absurde qui lui barre le chemin. Que fait-il? Il le pousse de côté par une phrase creuse et sonore, et poursuit majestueusement sa route.

Cependant, en dépit de tant d'orgueil et au milieu de telles contradictions, la meilleure nature de Rousseau apparaît, de loin en loin, brillante et vraiment grande, dans sa vie et dans ses écrits. Il est la gloire de Genève et de la Réforme lorsque, rompant avec la secte qu'il avait trop longtemps fréquentée, il arbore le drapeau du spiritualisme, autour duquel se pressèrent une foule de personnes qui ne pouvaient plus être catholiques et s'etfrayaient de devenir athées. Il est grand encore quand il trouve le critère de la vérité dans la conscience, dans la certitude morale. Nous saluons alors en lui avec joie le protestant qui a compris la valeur de la conviction personnelle, et le précurseur de Kant. Ajoutons que Rousseau a réveillé chez les Français le sens des beautés de la nature dont la théologie scolastique et la Renaissance avaient de concert trop longtemps détourné les regards et les cœurs. Il y a dans la contemplation des magnificences de la terre et des cieux (les psalmistes nous l'attesteraient au besoin) quelque chose qui restaure l'âme, qui l'apaise, qui l'agrandit et qui l'élève vers Dieu. Sans doute, les Rêveries de Rousseau couché dans son bateau près de l'ile de Saint-Pierre, étaient pleines d'une morbide langueur qui disposait l'âme au panthéisme de l'Inde plutôt qu'à l'adortition de Jéhovah. Elles ouvraient du moins à l'esprit humain un plus vaste horizon que ces naïves Idylles du Zurichois Gesner dont se passionnait une société blasée et dissolue. La saine admiration de la nature a trouvé son heureux interprète dans l'auteur de Paul et Virginie.

Mais que le bien qui est la seule vraie gloire de Rousseau, est peu de chose auprès de tout le mal qu'il a fait à la société moderne !

En religion, il a formulé le premier sur le continent le déisme d'Herbert de Cherbury et de ses nombreux disciples anglais. Ses arguments contre les miracles sont aujourd'hui encore dans la bouche de tous les libres penseurs, qui n'osent plus répéter les plaisanteries de Voltaire contre la Bible. La profession de foi du

Vicaire savoyard, où le sentiment prend la place du dogme, est devenue l'évangile de la société française. Elle sentit que ce Dieu à demi mort l'incommoderait peu, en même temps que Rousseau lui donnait l'assurance qu'elle pouvait sans hypocrisie garder les apparences de la foi catholique tout en en reniant les réalités. Le déisme est bien moins une digue contre les athées, qu'une molle balançoire où les esprits s'endorment entre le ciel et l'enfer.

En morale, Rousseau a exposé le premier ou l'un des premiers, contre Hobbes, avec Mabiy et avant Morelly, cette fameuse doctrine de la bonté naturelle de l'homme qui est la négation de toutes les religions positives. V Emile l'a popularisée et fait entrer dans la pratique de la vie. Si l'on en croyait l'auteur de ce livre, l'homme serait un champ de blé sans ivraie, un arbre fruitier sans branches gourmandes ; la vertu croîtrait et se développerait par un généreux élan sous la seule discipline de la nécessité d'abord et plus tard de l'utilité. Mais cette bonne nature, qu'est-elle, de l'aveu même de ce misérable sophiste qui a osé dire : a Le devoir m'est insupportable? (1) » Elle est tout amour de soi; l'égoïsme «est la seule passion qui naît avec l'homme. » Il nie en effet formellement tout instinct du bien et du mal dans le cœur de l'enfant, et nous verrons bientôt quel était pour lui le souverain bien.

En histoire, Rousseau n'est qu'ignorance et préjugés. Né dans la cité républicaine de Genève à une époque où la foi s'éteignait, sa Bible avait été dans son enfance les Vies des hommes illustres, de Plutarque. Dans son âge mûr, il ne comprend, il n'admire que Rome, Athènes, et surtout Sparte, «cette république de demidieux plutôt que d'hommes (-2).» Ces cités démocratiques sont comme «un autre univers» où tout est vertu, sagesse, lumière(3). La servitude même, cette plaie hideuse de la civilisation païenne, éveille moins encore de répulsion chez cet homme fanatique d'indépendance qu'elle ne l'avait fait chez Montesquieu. Elle est un e avantage» pour les citoyens libres et souverains, ei\epeut-êt7^e{A) par lequel il l'excuse, étouffa pendant un siècle aux Etats-Unis, de la Virginie à la Louisiane, les secrètes protestations de la

|l) Diderot, Essai sîtr Sénéqite, t. I, p. 102 de rédition de Londres.

(2i Progrès des sciences, première partie. — (3) Considérations sur la Pologne, ch. 2.

t4) « Quoi : la liberté ne se maintient qu'à lappui de la servitude! Peut-être. Les deux excès se a touchent. Tout ce qui nest point dans la nature, a ses inconvénients, et la société civile plus 9 que tont le reste. » Contrat $ocial, 3, «S.

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conscience chez les propriétaires de nègres. Que si les peuples modernes se vantaient auprès de lui de n'avoir pas d'esclaves, il leur crierait avec sa burlesque assurance : « Tous vous êtes vousmêmes des esclaves, car se donner un roi, c'est se rendre esclave d'un maître. » Le peuple anglais lui-même ne fait point exception : «il n'est libre que durant l'élection des membres du Parlement, sitôt qu'ils sont élus, il est esclave, il n'est rien.» En ne les assujettissant pas à un mandat, il a poussé «l'incurie» jusqu'à la « stupidité. » L'idée des constitutions représentatives « vient du gouvernement féodal, de cet inique et absurde gouvernem.ent dans lequel l'espèce humaine est dégradée et où le nom d'homme est en déshonneur. » Dans le monde moderne tout n'est que «préjugés, passions du petit intérêt, institutions ineptes;» ce n'est que « faiseurs de lois et pas un législateur (1). » C'est avec ses phrases à effet que Rousseau l'a emporté sur Montesquieu chez les peuples de race latine et de religion catholique ; c'est avec ces gros mots vides de sens que, de concert avec Mably^ il leur a inspiré un profond dégoût de leur histoire nationale, les a passionnés de la république gréco-romaine et les a fait rétrograder de deux mille ans vers un faux idéal qu'ils ont réalisé pour leur tourment.

Le christianisme, par cela seul qu'il n'est ni grec ni romain, participe de tous les vices de la civilisation moderne. Rousseau lui reproche entre autres : son culte qui n'a rien de national ; la séparation de l'Eglise et de l'Etat, qui rend toute saine politique impossible; une doctrine qui détourne les cœurs des citoyens de toutes les choses de la terre, qui ne prêche que servitude et dépendance et qui est trop favorable à la tyrannie pour qu'elle n'en profite pas. Les vrais chrétiens sont faits pour être esclaves (2).»

Rousseau, dans son admiration du passé, ne s'arrêtait point à Rome et à la Grèce. D'autant plus révolutionnaire qu'il était plus rétrograde, il découvrit, par delà les temps historiques, aux premières origines de l'humanité, un état de nature qui était celui de l'idéale perfection.

Il laisse entrevoir confusément cet idéal dans son premier dis-

(1) Contrat social, i, 4 ; 3, 15. — Pologne, ch. 2 et 7.

(2) Contrat social, 3, 15. — Pologne, cb. 2, — Ce qui ne Tempèche pas de dire, Emile, 1. IV « Nos gouvernements modernes doivent incontestablement au cbristianisme leur plus solide autorité et leurs révolutions moins fréquentes. Il lésa rendus eux-méiues moins sanguinaires cela se prouve par le fait en les comparant aux gouvernements anciens. »

cours sur le progrès des sciences et des arts. Rousseau y trace en un style emphatique le sombre, le satirique tableau d'un âge de décadence, auquel il oppose l'ignorance et la simplicité de mœurs des âges antérieurs. Sa pensée avait un fond de vérité. Mais la vérité semblait insipide à ce vaniteux sophiste. Il soutint contre Tévidence «que Téternelle sagesse ne nous avait point destinés aux vaines recherches de la science, que les sciences et les arts doivent leur naissance à nos vices, qu'ils sont incompatibles avec la vertu, et que leur progrès est la cause de la corruption morale des nations, ainsi que de leur servitude. » On prit ces absurdités pour de grandes découvertes. L'Académie de Dijon, en couronnant le mémoire, fit la réputation de l'auteur.

Le discours suivant sur Vinégalité complète le premier. Que Rousseau admette sans le moindre examen la primitive sauvagerie du genre humain : nous n'en serons point surpris, tout son siècle tenant cette vaine hypothèse pour un fait incontestable. Qu'il expose sans l'histoire et contre elle les évolutions des sociétés humaines, c'est là une témérité qui ne tourne qu'à sa propre confusion. Mais que le point de départ du genre humain devienne son but et son idéal, que la vie sauvage soit l'état de perfection d'où l'on n'aurait dû jamais sortir et où l'on devrait se hâter de rentrer, que cet état parfait consiste à vivre nu, muet, dans un isolement complet qu'on décore des noms de liberté et d'égalité, sans autres besoins que ceux de la chair, dans une honteuse promiscuité, sans affections domestiques, sans conscience morale et sans vertu ni vice, sans aucune idée d'avenir et sans le nioindre pressentiment de la Divinité : c'est un vrai crime de lèse-humanité, et ce crime devient une insigne trahison quand il est commis par un homme qui se posait en avocat de Dieu et de la vertu. Il propageait sous le drapeau du spiritualisme les théories matérialistes les plus révoltantes.

Comment l'homme si heureux dans sa forêt a-t-il pu la déserter? Grand est l'embarras de Rousseau. La force de la vérité l'a contraint d'avouer en passant que aie caractère spécifique qui distingue l'homme de l'animal, c'est la faculté de se perfectionner. » Mais que fait cette faculté chez un être qui est parfait de naissance, et comment cette force « presque illimitée» de perfectibilité est-elle «la source de tous les malheurs de l'homme? (1)» Comment sortir d'une telle impasse? En ne faisant plus la moindre

(«) p. 3S sqq.

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mention de cette faculté-là, quoiqu'elle constitue notre essence même, et en recourant à une tout autre explication. «L'homme sauvage a cessé de l'être par quelque funeste hasard qui pour l'utilité commune eût dû ne jamais arriver (1).» C'est au hasard donc qu'il faut s'en prendre si (d'homme en devenant sociable est devenu méchant, misérable, presque méconnaissable (2),» si «tous les progrès ont été en apparence autant de pas vers la perfection de l'individu et en effet vers la décrépitude de l'espèce. » Voilà Rousseau donnant droit contre son siècle aux vieux mythes d'Hésiode et des Indiens sur la dégénérescence du genre humain ! Mais pour expliquer cette marche contre nature du mieux au pire, la haute antiquité avait au moins la chute de l'homme^ que n'admettait point le chef du déisme français.

Quel a été le premier pas de lidéale sauvagerie vers la lamentable civilisation? «La famille avec l'agriculture et la propriété. La deuxième fut la société avec le droit civil et pénal, qui a détrôné le droit naturel, et qui n'est qu'une odieuse et hypocrite invention des riches pour opprimer les pauvres. Puis se sont développés successivement tous les vices, et, enfin, ont apparu les sciences et les lettres qui dorent les chaînes des peuples policés et les façonnent à la servitude. »

Le remède aux misères et aux vices de notre civilisation ne pouvait être que la défense de cultiver les arts et les sciences, l'abolition de nos codes, la suppression de la propriété, de la famille et des inégalités sociales. Ces réformes-là, Morelly les réclamera hardiment : le citoyen de Genève garde sur ce point un prudent silence. S'il eût dit le fond de sa pensée, ses lecteurs auraient jeté ses livres, saisis d'épouvante. Ils ne se laissaient flageller de ces rudes censures qu'à la condition de ne renoncer à aucune de leurs jouissances. On les voyait même applaudir à la verve, à la bonne grâce qu'il mettait à les fustiger. Rousseau se borna donc adroitement à fomenter une sourde et confuse aversion pour la société moderne. Il semait la moisson que Babeuf a voulu récolter avant le temps (3), et dont l'Internationale attend la pleine maturité.

Avec le Contrat micujI la scène change. Hier la vie sauvage était un paradis et Hobbes avait tort : aujourd'hui, il a raison, elle est

M) p. «16. Comp. p. 92. - (2 IbuL, et p. liv.

(3) Babeuf se plaisait à reproilnire dans ses écrits eu lettres uiaju^cules cette phrase de Rousseau (p. 95) : « Vous êtes perdus si vous oubliez que les iruits sont a tous et la terre à personne. »

un enfer. Hier, l'homme aurait dû pour son bonheur n'en jamais sortir; aujourcrhui « il aurait péri s'il n'avait pas changé sa manière d'être (1). )) En devenant sociable, il tombait hier dans un abîme de maux; aujourd'hui il monte de la brute à l'homme... écoutez! «La justice se substitue à l'instinct, le droit à l'appétit, la raison aux penchants; les actions acquièrent une moralité qui leur manquait auparavant; les facultés de l'homme s'exercent et se développent, ses idées s'étendent, ses sentiments s'ennoblissent, son âme tout entière s'élève; d'animal stupide et borné il est devenu un être intelligent et un homme. » Hier le contrat social (qui nous poursuit depuis Thomas d'Aquin), avait fondé la tyrannie des uns, l'oppression des autres : aujourd'hui il est la base de la liberté et de l'égalité. A soutenir ainsi le oui et le non, Rousseau n'éprouvet-il point quelque honte? Pas la moindre. N'a-t-il pas fait preuve dans les deux cas de la même originalité d'idées, de la même vigueur de raisonnement, de la même énergie de style, de la même fermeté de conviction ?

Par le contrat social, si l'on en croit Rousseau, les hommes, qui étaient tous libres, sont devenus tous souverains. La liberté étant inaliénable, ils ne peuvent la remettre qu'à la communauté. Ils n'ont pas le droit de se faire les esclaves d'un roi, comme le disait Grotius. Leur souverain, c'est eux-mêmes, c'est le peuple entier. Ils exercent leur pouvoir'dans des assemblées où tous ont voix délibérative, comme jadis à Athènes, comme de nos jours dans les cantons primitifs de la Suisse. Point de démocratie représentative.

Les hommes de Rousseau auraient dû mettre en commun avec leurs droits leurs biens, pour sauvegarder leur égalité comme leur liberté. Par prudence on se borne à parler de lois somptuaires, d'impôts progressifs qui ruineront les riches (-2). Mais on établit d'une manière générale que « la communauté a le droit de disposer des biens de tous : » ce qui lui donne celui de supprimer à chaque instant la propriété individuelle.

Cependant les citoyens tous souverains ne seront pas toujours du même avis. La minorité devra donc se soumettre à la majorité. Rousseau fait-il une réserve en faveur de la foi individuelle? A quoi bon? Avec le Vicaire savoyard on fera profession de croire ce qu'on renie ou de renier ce qu'on croit.

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