L'ALLEMAGNE. — LA SUISSE ALLEMANDE
Le dix-huitième siècle est celui de la philosophie pour TAllemagne comme pour l'Angleterre et la France. Mais la foi chrétienne s'y est maintenue puissante jusque Yers l'an 1750, d'où date le règne du rationalisme, et à cette même date s'est réveillé dans les contrées protestantes le génie littéraire et philosophique de la nation, qui dormait et rêvait depuis les temps des Wolfram d'Eschenbach et des Eckardt.
§1. — Z>e 1700 rt 1750.
Pendant la première moitié du siècle, Francke (1663-1727), le disciple et l'ami de Spener, fut Je grand promoteur de la vie religieuse en Allemagne. Il imprima depuis Halle à sa patrie entière une sainte et pieuse impulsion qui se maintint longtemps après sa mort.
En philosophie, Wolf (1679-1754) avait remplacé Mélanchthon, le vieux «précepteur de la Germanie, » et était devenu le « maître à penser » de sa nation. Infidèle à Leibniz, il avait détourné les esprits de l'étude immédiate de la réalité, en définissant la philosophie la science du possible en tant que possible, et en suivant en toutes choses la méthode géométrique. Avec son rare talent d'organisation, il rédigea à lui seul toute une encyclopédie des connaissances immaines et réduisit le premier les diverses disciplines philosophiques en un système. Coordonner n'est pas inventer, et il ne brille point par l'originalité de ses opinions. Cependant on lui reconnaît le mérite d'avoir posé comme premier principe de la morale le progrès spirituel de l'individu et reconnu dans ce perfectionnement personnel la loi de tout le mouvement social. Il acceptait, démontrait rnathématiquemeut, expliquait par les mystères de la nature tous les dogmes révélés, a Wolf, » disait
même Beausobre. «est plus orthodoxe que moi. » Mais son déterminisme et son optimisme ne se conciliaient pas avec la liberté humaine ni avec Tintensité du mal. Aussi fut-il à son insu l'auteur d'une religion naturelle qui fraya la voie au rationalisme, tandis que par sa méthode il replaçait comme Mélanchthon et pour la troisième fois sous la férule de la scolastique l'Allemagne qui Tacclamait comme un génie de premier ordre.
En littérature, Gottsched (1700-66), à Leipsig, faisant de la poésie un métier que gâte Timagination, ne savait qu'exalter, traduire et copier les grands écrivains français du siècle de Louis XIV. Contre lui s'éleva, à Zurich, en 1737, Bodmer (1698- J793j, le précurseur de Klopstock, qui prenait la défense du merveillevx , reliait le passé au présent en retirant de leur oubli les minnesinger, et opposait Milton aux classiques français.
L'histoire et sa philosophie ont été fort peu cultivées pendant le règne de Francke et de Wolf (1).
Ami de Spener et défenseur courageux des mystiques, Arnold (1666-1714) renouvela Fhistoire ecclésiastique par un ouvrage (2) que Thomasius proclama le premier livre après la Bible. Cet auteur indépendant et original y cherchait la vraie piété et la Traie foi chez les martyrs de Tintolérance catholique et luthérienne. Son disciple, le célèbre Mosheim (1694-1755), qu'on a appelé le Féne- Ion de l'Allemagne, a rédigé avec un grand art et une non moins grande science une Histoire ecclésiasfique{[l^Q), qui est restée jusqu'à nos temps un livre pour ainsi dire classique dans toutes les Eglises de la Réfoime.
Jean-Albert Bengel (1687-1752), le grand théologien du Wurtemberg, a été le rénovateur de la science biblique au temps de Francke et de Zinzendorf. Il a en particulier fait entrer l'historiosophie chrétienne dans une ère nouvelle, à l'époque où Sleidan tombait en un complet oubli. Dans son Explication de la Révélation de saint Jean, il a rétabli à sa vraie place dans les espérances du chrétien et dans la théologie l'attente d'un règne millénaire du Christ sur la terre. Toutefois l'étude des grandes époques de l'histoire l"a moins préoccupé que celle des dates (3). Fixant par analogie la durée de notre histoire à7,777 ans, il en comptait 3,9-40
M) Baumgarten et après lui Semler publièrent en allemand à dater de \'\\ l'Histoire universelle anglaise.
(2) Vnparthenische -Kirchen vnd Ketzer-Historie. 1699.
(3| Ordo tcmporiim aprincipio per périodes œconoimœ divirue historicas et propheticas ad finem usque ita deductus ut tota séries... ex. V. etN. Testamento proponatur. iT'ii.
d'Adam à la naissance de Jésus-Christ, dans l'avenir 4,000 pour le règne des croyants sur la terre et 1.000 autres pour celui des martyrs dans le ciel. La fin de l'économie actuelle devait donc avoir lieu en 1837 (1). Ces calculs étaient faux; mais ils reposaient sur le principe tout nouveau et très- vrai d'un système unique embrassant à la fois les dates historiques et les chiftres prophétiques de la Bible.
Bengel ofïre d'ailleurs un frappant exemple de ImteUigence que l'étude de la prophétie nous donne de notre siècle : « On verra s'accroître, dit-il, la corruption des mœurs, la libre pensée, l'esprit de moquerie, la passion des romans frivoles; la religion fera place à la pure morale et à l'honnêteté naturelle. Les philosophes causeront un mal inouï quand ils commenceront à user de la doctrine de la parole intérieure : ils voudront avoir le noyau sans la coquille, le Christ sans la Bible, et ils passeront ainsi du trèssubtil au très-grossier. Le critère intérieur de la vérité venant à manquer, les âmes tomberont dans les mains de la papauté, et le papisme et le socinianisme, qui semblent aujourd'hui très-distants, s'uniront un jour. Alors le vase sera brisé par son fond. » Puis « lempire d'Occident durera encore 60 ans à dater de 1740. Qu'on prenne garde que le roi de France ne devienne empereur. Les évêchés allemands seront sécularisés. La carte du globe sera complètement changée '2). »
Il eut pour contemporain en Suède le fameux Swedenborg (1688-1772,. C'est un libre penseur que l'on range sans raison parmi les mystiques. Vers la fm de sa vie il se maintint par une certaine diète dans un état habituel de surexcitation, prit ou donna ses imaginatio)is pour des visions, et fonda une secte qui n'a pas rendu le moindre service à la vraie religion et à la science (3).
Œtinger (1702-1782), disciple de Bengel, est le seul mystique que l'Allemagne du dix-huitième siècle puisse opposer à Saint- Martin. Génie incomplet, mais profond et puissant, il comprit la tâche immense qu'imposaient à la foi la philosophie de Wolf et le rationalisme de Semler. 11 chercha ses armes, non dans la dogma-
(0 Fréd. Roos [Amlegtmg der jreissagiingen Daniel's, etc., 1775), disait ;
DAdam à lEsode 2,^45 ans.
De lExode à la captivité de Babvlone 89t >
De là au retour de J.-C 2,44» »
Le règne de J.-C 2,000 »
7,777 ans.
sa troisième période est notre temps des Gentils (t. I, p. 4CH.
(2) Herzog, Real Encyclopœdie, art. Bengel.
(3) Chrétien évangélique, jaav. <864.
tique traditionnelle, mais dans une philosophie sacrée qu'il découvrait sous le sens littéral du texte biblique. Une de ses idées favorites qui est devenue comme proverbiale en Allemagne, c'est que « la corporéité est la fin des voies de Dieu. » Sa théosophie, qui se relie à Bœhme et qui est aujourd'hui en grande faveur dans Técole de Baader, se résume en un mot : la vie; la vie et la volonté, non l'intelligence; la vie en Christ qui est notre vie. Malheureusement, sa doctrine est gâtée par les éléments étrangers qu'il a pris à Talchimie, à la cabale et à Swendenborg.
Le comte de Zinzendorf (1700-1760) est moins, comme Spener, Fauteur d'un réveil religieux au sein des Eglises allemandes qu'un saint François d'Assise luthérien fondant un ordre de la vie commune. Tl devançait son siècle en admettant à titre égal dans son association le type luthérien, le type morave et le type calviniste, C'était bien là déjà Y Alliance de tous les chrétiens évangéliques. Les Frères de l' Unité ont été depuis 17:25 et pendant le règne du rationalisme le principal foyer de la vie religieuse. Ce foyer répandait plus de chaleur que de lumière.
Le piétisme, qui avait vers 1720 lassé l'opposition haineuse de l'orthodoxie scolastique, maintint à dater de 1730 ses conquêtes spirituelles sans les étendre. Par son exagération de la piété pratique, il avait affaibli la foi et la vérité. Se réfugiant au foyer domestique et dans ses conventicules, il ne luttait point contre le monde, négligeait la théologie, ne cultivait point les sciences profanes ni les beaux-arts, et laissait ainsi le champ libre à l'incrédulité (1;. Aussi, vers 1750 se trouva-t-il en face du rationalisme qui surgissait en silence de toutes parts, et ne lui opposa-t-il qu'une molle résistance. Vaincu sans combat, on le voit depuis 1760 dépérir et se perdre dans l'irréligion générale comme le Rhin dans les marais de la Hollande.
Les rationalistes de l'Allemagne protestante sont les contemporains et les analogues des encyclopédistes de la France catholique, auxquels ils sont très-inférieurs en talents, très-supérieurs par leur caractère moral. La puissance secrète de l'Evangile se manifeste au delà du Rhin chez ceux mêmes qui le renient. Ils attaquent la Bible, mais avec les armes loyales de la science. Ils étouffent dans les cœurs les sentiments religieux, mais non ceux du devoir. Avec le protestant Rousseau ils descendent vers le déisme, et ne
(1) Es&ai iur le ]pi<itismc. iSi2,
tombent pas dans le matérialisme. On ne les entend point maudire les prêtres et les rois. La pensée même ne leur vient pas d'ébranler la propriété et la famille.
Rien n'annonçait, vers 4750, le prochain éveil du génie allemand, quand tout à coup, apparurent en même temps, Klopstock, Kant, Lessing, Hamann, Wieland; bientôt après, Jacobi, Herder et Gœthe, que suivent de près Schiller^ Fichte, Baader.
Le mouvement qui emportait l'Allemagne entière vers un avenir tout nouveau de poésie, de philosophie et de science, et qui devait faire d'elle la première nation de l'Europe, ne fut ni ressenti ni même compris par Frédéric II (1712 1786). C'était pourtant un grand génie qui aurait dû plus que personne s'en réjouir ; car il était de la dynastie de ces Hohenzoilern qui , seule d'entre les familles régnantes, avait à cœur l'unité, la grandeur, la prospérité de l'Allemagne. Mais l'incrédulité lui avait faussé l'esprit. Il ne rougissait pas d'écrire l'éloge d'un de Lamettrie, faisait d'un d'Argens son ami, flattait Voltaire... et se moquait, sans même prendre la peine de les lire, des Nibelungen qu'on venait de retrouver.
Sa vie intérieure était le reflet de son siècle. Elevé dans la foi évangélique, il ne la reçut pas dans son cœur, dériva en 1736 vers le déisme, fut entraîné en 1740 par Lucrèce vers l'épicurisme, et finit par ne plus même croire à l'immortalité de l'âme. Le naufrage de sa foi ne fut cependant pas celui de sa conscience. Depuis sa première jeunesse et sa réfutation de Machiavel 1735), jusqu'à sa mort, « son amour du devoir (1) » n'a jamais varié. Le devoir était pour lui d'être « le premier domestique de son peuple, » et sa tâche lui était facilitée par l'ambition qu'il avait de rendre la Prusse forte et puissante, riche et prospère. Aussi le voit-on déployer un admirable courage dans les circonstances les plus désespérées. Une telle fermeté d'âme a été couronnée d'un plein succès. Ce prince a consommé, dans ses revers non moins que par ses victoires, l'indissoluble union que ses prédécesseurs avaient con-
(1) Il dit dans une de ses odes :
Le bien du genre humain, la vertu nous anime ; L'amour seul du devoir nous fait fuir le crime. Oui, finissons sans troubli' et mourons sans regrets, En laissant lunivers comblé de nos bienfaits.
il aimait à répéter ce vers de Corneille :
Mou devoir me suiiil ; tout le reste ncst rien.
due entre la nation et leur dynastie, réalisé la pensée du Grand Electeur de faire de la Prusse le boulevard du protestantisme sur le continent, et marqué à son royaume sa place future à la tête de tous les Etats allemands.
Comme écrivain, il se proposait d'introduire en Allemagne un nouveau genre d'histoire. 11 y a réussi. Son Histoire de la Maison de Brandebourg, et les Histoires posthumes de son temps sont, en effet, les premiers écrits pragmatiques de l'Allemagne. On les a même comparés aux Commentaires de César. Mais ils sont déparés par de vives et moqueuses sorties contre la religion. D'ailleurs les vues du roi sur le gouvernement des choses humaines étaient celles d'un vrai disciple de Voltaire. Il parle de « Noti-e-Seigneur le Destin » ou de « Sa Majesté le Hasard qui fait les trois quarts de la besogne de ce misérable univers. » La plus haute leçon qu'il tire de l'histoire, c'est le néant de toute grandeur^ de toute gloire. Au reste, il ne trahit jamais la cause de la liberté morale, ni celle de la tolérance. Il se réjouit même de rencontrer « des âmes vertueuses et divines qui semblent demander grâce pour la perversité de l'espèce (1). »
Rien n'est triste comme la vieillesse de Frédéric II. Il a survécu à tous ses amis, il est seul dans son palais, souftVant, sans paix intérieure, sans espérance. Il ne renie aucune des négations de son âge mijr, il ne revient à aucune des croyances de son enfance. S'il a donné à son palais le nom de Sans-Souci, c'est qu'il y a fait préparer son tombeau. Déjà même il observe, impuissant à y remédier, dans l'état moral de son peuple, les funestes conséquences des doctrines qu'il a propagées toute sa vie et qui, dans les plaines de léna, causeront la ruine, la ruine temporaire, de sa monarchie. Il ne peut que recommander aux philosophes la circonspection, que condamner leur fanatisme. On devine toutefois ses craintes et ses regrets en le voyant défendre contre le matérialisme la morale chrétienne, soutenir la nécessité politique d'une religion vraie ou fausse, même réfuter d'Holbach au nom d'un Dieu auquel il ne pouvait plus croire.
Sous Frédéric II, et malgré lui, l'Académie de Berlin resta fidèle aux grands principes spiiitualistes et chrétiens sur lesquels l'avait fondée Leibnitz. Elle fut, avec l'Ecosse et Genève, un des centres philosophiques d'où la vérité, par l'organe des réformés, réagissait contre le mensonge qui, de Paris, rayonnait sur tout
(I) llist. de Brandebourg, épi'iTC dédie.
J "Occident. Ses membres les plus célèbres étaient des Français réfugiés et des Suisses Allemands. Ils soutinrent, par leur grande et forte piété, la religion partout ébranlée ou renversée. Nous rappellerons ici les noms d'Euler, de Bernouilli, de Mérian, tous les trois Bàlois; de Sulzer, Zurichois; de Lambert, de Mulhouse, nouveau Leibnitz par son universalité et sa piété, le premier génie de TAllemagne au dire de Kant ; des deux Beausobre^ de Louis- Frédéric Ancillon, de Sussmilch et de \\'éguelin.
§ 2. — La seconde fleur de la littérature allemande.
La littérature allemande est poumons la synthèse de la Renaissance et de Fesprit moderne. La salutaire influence que la Renaissance avait exercée avant Luther sur FAUemagne, s'était comme évanouie au bruit des querelles de la scolastique et des guerres de religion. On aurait pu croire que l'antiquité n'exercerait désormais son action sur FAUemagne que par l'intermédiaire des grands écrivains français du siècle de Louis XIV, quand ces Teutons qu'on disait si lourds, si grossiers, s'éprirent d'admiration pour les Hellènes, et les interprétèrent avec une finesse d'esprit, une délicatesse de goût, une sûreté de jugement dont personne n'avait fait preuve au même degré jusqu'alors. C'est aux Allemands quel'historiosophie doit l'intelligence des beaux-arts, de la poésie, de la philosophie antiques. Si Lessing a ramené sa nation de Louis XIV à Périclès, Winckelmann a révélé à l'Europe entière, en 1764, le vrai caractère, la vraie beauté de l'art antique. De nos jours encore nous sommes redevables à FAllpmagne de tout ce que nous savons des vérités éternelles que recèlent Homère, Eschyle, Sophocle, Platon, Aristote, Zenon. C'est elle encore qui nous a rendu le même service pour les autres littératures anciennes et modernes, occidentales et orientales. Humble et naïve, l'Allemagne aime le beau pour le beau même et l'admire partout ou elle le rencontre, sans avoir l'esprit troulde, le jugement faussé parles préoccupations de la gloriole nationale.
Avec les grands poètes ont apparu les grands philosophes en Allemagne, comme au dix-septieme siècle en France, comme au seizième déjà en Angleterre. Les philosophes d'outre-Rhin se distinguent, d'abord, par le soin avec lequel ils étudient les systèmes de l'étranger et du passé : toute découverte antérieure peut leur servh' de flambeau 3 toute erreur ancienne^ de garde-fou. Puis ils
offrent une collection unique, presque complète, de toutes les solutions quelque peu plausibles que l'esprit humain peut donner des énigmes de la Divinité, de l'homme et de la nature. Après Toptimisme et la science chrétienne de Leibniz sont venus le scepticisme intellectuel et le dogmatisme moral de Kant, la foi instinctive de Jacobi, les panthéismes divers de Fichte, de Schelling, de Hegel; l'athéisme de Feuerbach, le matérialisme de Fécole de Buchner, le pessimisme de Schopenhauer, le réalisme d'Herbart; le déisme de Krause et de Lotze, le théisme binaire d'Herm. Fichte; le christianisme mutilé des disciples de Schleiermacher, le christianisme complet de Schubert et de Steffens, de Frédéric de Schlegel et de Lasaulx, la théosophie de Baader. Les seules solutions qui font défaut, sont le scepticisme de Hume rendu impossible par la critique de Kant, la doctrine autoritaire de Donald, qui n'a pas même de représentants chez les philosophes catholiques, et le cynisme de d'Holbach. Enfin, la philosophie allemande nous parait se distinguer tout spécialement, à dater de Kant, par le vif sentiment de la valeur morale de l'individu, tel qu'il devait naturellement se développer chez une nation chrétienne et réformée. Cette intime conviction a sauvé l'Allemagne, dans le champ de la libre pensée, de l'asservissement volontaire aux erreurs de Rome, du scepticisme qui est un acte de défiance de l'homme envers lui-même, et du sensualisme qui est la négation de sa nature spirituelle. Les âmes d'élite étaient ainsi mises en demeure de s'assimiler à l'aide de la foi personnelle les grands résultats de la science moderne. Mais elles n'ont point répondu à l'appel d'en haut. A leur place se sont présentés avec leur foi incomplète, les disciples de Schleiermacher qui ont fait de leur conscience soi-disant chrétienne, la mesure des vérités révélées, tandis que, sans aucune foi quelconque, le moi humain, chez Fichte et Hegel, s'est enflé jusqu'à se croire un petit Dieu, le seul Dieu.
La vie spirituelle a certainement fait défaut à la philosophie et à la poésie allemandes, qui se sont développées pendant le règne du rationalisme et qui ont été sinon hostiles, au moins étrangères à la foi. La Messiade de Klopstock, qui a inauguré l'ère nouvelle, a été comme un écho jeté par le piétisme expirant à l'incrédulité des générations futures. Cependant le christianisme n'a pas cessé un instant d'agir sur tous ces esprits rebelles. Le Voltaire allemand lui-même, Wieland, remontait, de temps en temps, des bas-lieux où il était déchu, vers les vérités célestes; à la tin de leur vie, II. 43
Schelling et Gœthe ont éprouvé le besoin de se rapprocher du Christ; d'autres, tels que Novalis, Frédéric de Schlegel, Steffens, Schubert, sont redevenus ses humbles disciples, et il a toujours compté de courageux témoins qui n'avaient en aucun temps déserté sa cause. Ses plus grands ennemis euxmêmes semblaient remplis, en le maltraitant^ de je ne sais quelle crainte respectueuse. Sïl était détrôné, personne n'oubliait qu'il avait régné, et les plus malveillants craignaient dans le fond de leur cœur qu'il ne reprît un jour le sceptre du monde.
Avec un tel respect pour le christianisme qui est le grand événement du passé, du présent, de l'avenir; avec ce besoin d'étudier les doctrines des siècles antérieurs ; avec cette sympathie de cœur pour toutes les nations étrangères, cette largeur d'esprit qui enibrasse et pénètre tout, cette charité qui, en cherchant partout le bien, trouve toujours le vrai, l'Allemagne devait être la terre sacrée d'une science qui a pour objet les destinées de l'humanité tout entière. Aussi cette nation est-elle à peine sortie de son sommeil intellectuel qu'elle a produit, à elle seule, plus d'historiosophes que le reste de l'Europe. Ils ne sont pas tous, sans doute, des génies; mais l'Allemagne est patiente, et elle travaillera, s'il le faut, pendant des siècles à la solution du problème qu'elle s'est posé.
Ce problème est moins celui de Vico et de la loi des âges de chaque peuple, que celui de saint Augustin et de Bossuet, de Turgot et de Condorcet, le plan de l'histoire de l'humanité.
§ 3. — Les historiosopkes avant Lessing.
Le premier historiosophe de race germanique fut un Suisse, un Bâlois, Iselin (17'28-n8-2). Ce n'est ni un homme de foi, ni un esprit original. Il admire de loin Wolf sans le suivre; ses maîtres sont Sulzer et Mendelsohn, Hutcheson et Home. Vrai Suisse par son bon sens, son esprit pratique, son honnêteté, sa philosophie se résume dans la morale de la sagesse, de la vertu et du dévouement, avec le moins de religion possible (iy.
Sa méthode est toute psychologique. L'histoire de l'âme lui explique celle de l'humanité primitive, et il étudie chez les indi-
(i) Philosophische Mutkmassungen iiber die Geschichte der Menschheit, lT-46; douze ans après VHtstoirede la religion, de Hume, six ans après ll^ssai de Yollaire, trois ans ayaat celui de Ferguson.
vidus asservis à leurs sens ou maîtres d'eux-mêmes les caractères contraires des peuples sauvages et des peuples civilisés. Les faits sont de simples preuves à l'appui des hypothèses. Ce procédé est celui de Hume, de Turgot, de Ferguson; en le suivant, on écrit une histoire sans noms propres. Iselin d'ailleurs ne connaît pas Vico, ni ne cite Platon.
« L'enfance de l'humanité est une espèce d'âge d'or, de trèscourte durée, avant le langage, la famille et la justice 1 — L'instinct de perfection a bientôt fait entrer l'humanité dans sa jeunesse, âge orageux de passions brutales et indomptées, d'idées erronées, de folles imaginations, de fables superstitieuses, pendant lequel les instincts se développent dans leur ordre régulier, depuis ceux de la chair à celui de la religion. — Enfin commence la vie sociale avec la famille (il en est temps!), la propriété, la justice. »
Ici, l'auteur abandonne l'analogie des âges de l'homme et cherche, avec Strabon et Home, dans l'influence de la nature, la cause décisive de l'état moral des peuples : « L'humanité se scinde en deux moitiés: celle des peuples civilisés dans les plaines fertiles et dans les pays chauds, et celle des peuples chasseurs, bergers, nomades, tous dévastateurs, grossiers, conquérants, dans les montagnes et les steppes. — D'abord vaincues par les Barbares, les populations agricoles apprennent à leur résister, et se constituent en Etats d'où naît la civilisation. — Les Etats se réunissent ensuite par des voies paisibles ou par la violence en de grandes monarchies où les arts font de rapides progrès. » Le genre humain est donc en marche vers l'unité.
Iselin admire avec Mably Sparte, l'Angleterre avec Montesquieu, est très-sévère pour Rome, plus encore pour la féodalité, et ne date avec Voltaire et son siècle l'ère des lumières que du dix-huitième siècle. Il gémit des abus qui font le malheur des peuples, et en attend la fin des progrès de la raison. Il craint que la réforme, qu'il appelle de tous ses vœux, ne soit une violente révolution^ comme celle à laquelle l'Angleterre doit sa présente liberté.
Iselin nie la chute et, avec Voltaire, il en démontre malgré lui la réalité. On ne saurait peindre avec plus de vérité et de vigueur les vices et les souffrances des sauvages, nimieux^montrer,chez les peuples civilisés eux-mêmes, un état de barbarie qui s'est maintenu jusqu'aux temps modernes. Ses Co/?;"ec^wr(?s prennent place à ce titre auprès de V Essai de Voltaire. Mais Iselin s'afflige des maux que Voltaire voit défiler devant lui d'un œil sec, et flagelle sans pitié les vices
que l'autre parfois ménage. Il les poursuit dans tous les rangs de la société contemporaine. C'est la corruption du monde qui le fait douter d'une réforme paisible. Nous pouvons ainsi le compter parmi les témoins inconscients de la vérité bilolique, et saluer en lui un de ces nobles puritains, chez qui l'intégrité morale est la base de la grandeur intellectuelle et de la gloire littéraire.
Suisse comme Iselin, Weguelin ( i 1^ 1-1795), de Saint-Gall, passait à Berlin pour le Montesquieu de la Prusse, et Bonnet le nommait le Descartes de l'histoire. Il nous paraît être un homme de beaucoup de talent, de pénétration et d'érudition qui, pour avoir visé au génie., est devenu un écrivain prétentieux et bizarre. Préférant à sa langue maternelle le français, qu'il maniait avec plus de vigueur que de pureté, d'élégance et de clarté, il a laissé de nombreux écrits que la France n'a pas réclamés et qu'a oubliés l'Allemagne.
Ses Considérations sur les principes moraux et caractéristiques des gouvernements (1766) sont un essai d'ethnographie comparée. L'auteur y passe rapidement en revue tous les peuples sauvages qu'il divise en huit groupes, suivant leurs mœurs et leur patrie^ et tous les peuples civilisés, qu'il range en quatre classes selon les principes de leurs gouvernements. Ces principes sont : ou des sentiments naturels, la surprise- et l'admiration en Egypte, l'amour des plaisirs en Babylonie et en Assyrie^, le respect filial en Chine, la frugaUté en Perse; — ou des sentiments réfléchis et moraux, l'intérêt privé à Tyr et à Carthage, à Venise, en Hollande; le bien public, l'honneur, le patriotisme en Grèce et en Suisse; l'ambition à Rome; — ou des sentiments religieux, chez les Hébreux, chez les Arabes mahométans, au Thibet, au Japon, au Pérou, dans l'Eglise catholique^, chez les jésuites du Paraguay; — ou enfin, des sentiments civils, chez les peuples de notre Europe qui ont fait entrer dans la forme complexe de leurs gouvernements les sentiments naturels du peuple, les sentiments réfiéchis de la noblesse, et les sentiments religieux du clergé. Weguelin, sans oser l'avouer^ avait certainement la pensée d'ajouter à V Esprit des lois, un dernier livre sur l'Esprit des peuples et des Etats.
Le plus remarquable de ses écrits, c'est : les Caractères historiques des empereurs, depuis Auguste jusqu'à Maximin (2 tomes, 4678). Il a étudié avec beaucoup de soin son sujet, et tracé d'une main ferme chaque portrait. Mais le lecteur s'impatiente d'être à chaque pas arrêté par de longues réflexions psychologiques^
morales et politiques, qui ne sont pas toutes d'une évidente justesse.
Sa Philosophie de l'histoire, qui parut (nTO-nTô), dans les Mémoires de l'Académie de Berlin, ne renferme que des considérations générales sur les lois du monde moral, les forces vives et mortes de la société, et les causes des phénomènes historiques. Ces vues théoriques sont plus vastes que solides^ plus hautes que profondes. Au dire de Jean de MuUer, il n'a pu lui-même les appliquer dans son Histoire universelle et diplomatique depuis le partage de l'Empire jusqu à 987 (1).
Le théologien Sussmilch (2), un siècle après l'Anglais Graunt(3), a créé l'arithmétique politique à l'aide des tabelles statistiques des provinces prussiennes. Gomme Kepler, il était soutenu dans ses longues et minutieuses recherches par sa foi en l'infinie sagesse du Dieu créateur, et il a démontré l'existence d'un ordre vraiment divin par les lois qui régissent les naissances et les morts ou l'accroissement de la population. Son grand ouvrage (où il réfute la exile des Lettres persanes et met à profit les travaux de Hume et de Wallace), n'est qu'un ample commentaire du commandement de Dieu au premier couple : « Croissez, multipliez et remphssez la terre. »
Nous ne pouvons passer sous silence Albert de Haller (1708-77) de Berne, l'un des huit ou dix génies à qui la postérité a décerné le titre de Grand. Médecin, physiologue, botaniste, poète, romancier, il est en outre un des premiers apologistes du christianisme. L'incrédulité de son siècle ne porta pas la moindre atteinte à sa foi en la pleine divinité de Jésus-Christ (4), et en l'inspiration complète des Saintes Ecritures (5) . Il suivait sans efïroi les progrès incessants d'un «nouveau paganisme. 5) « La Providence, écrivaitil à Bonnet, se sert de l'irréligion pour détruire la fraude et la superstition: elle trouvera des remèdes à l'irréligion quand elle le jugera convenable. y> Cinq ans avant sa mort, en 177^, il adressa à
{i) 1776. 6 vol. — Voy. Bartholraess, Histoire pftilosophiqiie de l'Académie de Berlin, t. II, p. ^59.
(2) Die gœttliclie Ordnung in den Verœnderungen des menschlichen Geschlechts, aus der Gc' burt, dfin Tode und der Fortpflanzung eririescn. 1741, troisième édition, 1761-76, en 3 vol.
(3) Natural and poHtical observations of the bills of mortality. 1662.
(4) « Sur la vérité la plus importante de toutes, je suis d'une rigidité inflexible, » écrivait-il à Bonnet à demi socinien.
(o) « Tout est perdu et la révélation est inutile dès que nous prenons la liberté d'y trier ce qui nous convient. »
l'une de ses filles ses excellentes Lettres sur les vérités les plus importantes de la Révélation. Accablé de travaux et de souffrances, il reprit la plume trois ans plus tard, d'indignation et de douleur à la vue de la mauvaise foi, de lïgnorance et du cynisme de Voltaire ( l ) . Sans déclamation, sans reproches violents, « il écrase son adversaire avec la massue d'un géant, » Il expira en invoquant trois fois son Sauveur.
En Allemagne, les Histoires nniver selles de Gatterer et de Schlœzer suivent à un siècle de distance celle de Cellarius.
L'infatigable et consciencieux Gatterer (17^27-1799), dans une longue série de manuels qu'il retravaillait constamment (de 4761 à 1792), mit à profit la géographie, se contenta de Tordre ethnographique et ne prétendit ni à Félégance du style, ni à la profondeur philosophique, ni aux connaissances spéciales de Thomme politique. Il a popularisé celle des divisions où Tliistoire moyenne s'étend de Romulus Augustule à la découverte de l'Amérique.
Schlœzer (1735-1809) était le disciple du vrai fondateur de la statistique, Achenwall. Plus célèbre que Gatterer, il doit surtout sa réputation à son édition des Annales de Nestor, chef-d'œuvre d'érudition et de critique. Dans ses écrits sur V Histoire nniverselle (de 177'2àl807),il fait une large- place aux hypothèses géologiques de son temps, trace le tableau de la surface terrestre que le genre humain va occuper, expose les profondes modifications que celuici a fait subir à la nature, analyse les causes des caractères si différents des nations, groupe les faits avec art, embrasse dans ses cadres tous les peuples avec leur civilisation, s'étonne de la marche analogue des nations les plus éloignées, résume en peu de mots les périodes, et croit à la Providence dirigeant avec une admirable sagesse la marche des événements. Dans d'autres écrits, il attaque les vices des gouvernements allemands et leurs actes injustes avec une incorruptible franchise, qui d'ailleurs n'a rien de révolutionnaire. Mais, esprit plus délié que profond, plus paradoxal que pénétrant, plus sceptique que critique; froid, sec, prosaïque, vain, moqueur, il juge insolemment des hommes et des choses, sans le moindre égard aux temps, aux lieux ni à la voix unanime des siècles. Il se plaît avec Frédéric II, etavec Voltaire qu'il rappelle de loin, à donner de petites causes à de grands effets, à rabaisser ce
(\) Briefe ûber einige Eimviirfe noch leheMer FreigeUter gegen die Offenharimg. Deuxième édit., 1778, en 2 vol. Ces lettres n'ont pas été traduites en français.
que tous admirent, à relever ce qu'on méprise. Il mesure la grandeur morale des Hébreux à la vaste étendue des conquêtes de David, celle des républiques grecques à la petitesse de leurs territoires. Prenant le contre-pied de Mably et de Rousseau, il ne voit dans Sparte qu'un nid de brigands et dans le peuple d'Athènes que de la canaille. L'historiosophe moderne peut aiguiser son esprit à ■elui de Schlœzer, mais je ne sais trop s'il lui fera le moindre 'emprunt de quelque valeur (1).
Adelung (1734-1806), un des premiers linguistes de 1 Europe moderne, l'auteur du Mitltridate, a laissé un Essai d'une histoire de la civilisation {\1S^2). L'humanité est pour lui, comme pour Iselin et Weguelin, comme pour Turgot, une personne morale qui se développe et qui le fait sans l'intervention de Dieu, a Elle n'est pas encore arrivée jusqu'à la moitié de sa carrière. Sa vie compte huit âges: le genre humain a été embryon jusqu'au déluge, enfant jusqu'à Moïse, adolescent, puis jeune homme jusqu'à Jésus-Christ. Avec l'ère chrétienne commence la virilité, qui a été troublée dans son développement par l'invasion des Barbares, yhomme mûr passe sa vie dans de rudes travaux jusqu'aux croisades ; depuis, il se fait et embeUit sa maison, et à dater du seizième siècle, il jouit de plus en plus de ses lumières et de son bien-être. » A chacun de ces différents âges, l'écrivain passe rapidement en revue l'histoire politique des grandes nations de tous les continents, et esquisse le tableau de la religion, de la philosophie, des sciences, des lettres, des arts plastiques, du commerce et des mœurs, ce Le principe moteur de la civilisation, c'est la population, sur laquelle Montesquieu avait déjà porté toute son attention : les progrès et l'excès de l'une déterminent ceux de l'autre (2). »
Cet Essai est de peu de valeur, parce que l'auteur veut, à tout prix, retrouver dans les grands événements d'une période les caractères généraux qu'il lui assigne a priori.
(!) Sa division de This foire n'a anctine valeur philosopbiqne : \. Monde, primitif, dAdam à >oé, 1636 ans.