Monde moderne
(2) Adelung a reconnu qne l'histoire des Hdbrenx, telle que la raconte l'Ancien Testament, dtait en quelque sorte celle de tous les peuples (p. 10^). Mais il na pas tenté d'en déduire une formule générale.
V Histoire universelle deMeiners(l)est à tout prendre une ethno= graphie d'une très-grande érudition, sans la moindre vue philosophique. L'auteur (1747-1810) annonce l'intention de dire ce que l'humanité est et non ce qu'elle a fait. Il croit ouvrir une voie nouvelle, et ne fait que recueillir auprès des voyageurs une foule de matériaux à l'usage de l'historien et du psychologue. On pourrait toutefois lui concéder le mérite d'avoir le premier signalé l'importance des races et de leur caractère. Il n'en admet d'ailleurs que deux : la caucasique et la mongole, cette dernière embrassant les indigènes de l'Amérique, les Papous et les Nègres. Notons que Meiners connaît fort bien les littératures étrangères : il compte parmi ses devanciers avec Iselin, Home et Falconer, et met à contribution Montesquieu et Goguet, Ferguson, Millar, Dunbar, Wilson et Stuart.
Dans ses Histoires des religions (1775), des sciences (1781) et des mœurs (1782; chez les peuples anciens, il supposait que l'humanité est partie de la vie sauvage, faisait avec Voltaire des Egyptiens un peuple de vils et ignorants esclaves, réduisait les mAstères d'Eleusis à d'insignifiantes cérémonies, et prétendait que le monothéisme ne datait que d'Anaxagore. De telles assertions, au temps de Bufîon, de Bailly, de Sainte -Croix, devaient trouver tôt ou tard des contradicteurs en Allemagne.
En 1778, Ignace Schmitt, des environs de Wurzbourg, publia la première Histoire générale des Allemands. Elle est aujourd'hui encore fort estimée. JustusMoser avait donné, en 1768, une excellente Histoire d'Osnabruck, sa patrie. C'était la première histoire d'un Etat allemand, depuis celle de la Bavière par Aventin. Moser était un patriote de la race des Leibniz, et le seul de sa génération. On l'a surnommé le Franklin teuton. Dans des écrits populaires (les Phantasies patriotiques), pleins de sagesse et d'esprit, il appelait (de 1766 à 1782) l'attention de la nation entière sur le bien et le mal de l'ordre présent des choses, et sur les réformes à opérer. Mais, après avoir travaillé sans aide à cette noble tâche pendant de longues années, il mourut sans successeur en 179-4.
§ 4. — - Lessing, A la fm de sa carrière, un an avant sa mort, en 1780, Lessing
(I) Crundriss der Geschichte der Metxichheiti 4785.
publia en cent paragraphes d'un style lapidaire, le plus célèbre de ses écrits philosophiques, V Education du genre humain (l). L'influence de cet opuscule sur TAllemagne a été si grande qu'on peut le comparer à la Profession du vicaire savoyard. Seulement Rousseau a été un législateur pour la France catholique et romanique, où l'on n'aime pas à penser par soi-même, tandis que Lessing dans l'Allemagne protestante a été comme un ferment pour des centaines de penseurs indépendants.
Lessing marque dans l'histoire de l'esprit humain par sa critique littéraire et par son déisme.
Avec Bodmer, il a réformé le goût en Allemagne. Mais, tout en rendant à sa nation, servile admiratrice de la France et de l'Angleterre, la conscience de sa propre force, il détruisait en elle le peu qui lui restait de patriotisme. Bien différent de Leibniz, il confessait ne pas comprendre l'amour de son pays, se disait citoyen du monde, ne voyait d'autre remède aux guerres que la suppression des nationalités et rêvait d'une franc-maçonnerie du genre humain, qui sera l'idéal de Krause.
En philosophie et en religion, il a popularisé par son Nathan le Sage l'opinion de l'égale valeur des trois croyances monothéistes de Moïse, de Jésus-Christ et de Mahomet. En publiant les fameux Fragments de Wolfenbuttel {1116), il ne voulait qu'arracher l'orthodoxie à sa paresse d'esprit, et il a fait à lui seul plus de mal au christianisme que tous les rationalistes de son siècle. « Si j'avais, disait-il, la main pleine de vérités, je ne l'ouvrirais pas. ^) Comme si poursuivre la vérité sans jamais l'atteindre valait mieux que la posséder, la comprendre toujours mieux, la pratiquer toujours plus fidèlement !
Testament de ce grand douteur, le traité de l'Education est l'objet de bien des doutes. Faut-il réellement y voir « une vue d'ensemble sur le passé et l'avenir qui l'aurait étonné lui-même et plongé dans une ravissante extase? y^ Ou n'est-ce point « une de ces hypothèses qu'il se plaisait à dresser pour se donner le plaisir de les renverser? (2) » On a des raisons de croire quil n^en était point satisfait. Même on affirme qu'il avait déclaré ne point reconnaître ces pages pour l'expression de sa pensée (3).
(( L'humanité marche de l'imparfait au parfait par un progrès régulier. »
(1) Traduit en français par P. Leroux, en <840.
(2) Lettre du 5 avril 1778. - (3) Sclielling, Mythol., 1. 1, p. 86.
Le progrès n'est point celui des découvertes scientifiques et industrielles tel que l'ont conçu Lucrèce, Bacon, Pascal, Condorcet. C'est celui de la religion.
« Les causes de ce progrès sont : le développement organique de rhumanité, qui s'opère selon des lois analogues à celle des âges de rindividu; (c'est l'opinion d'Iselin, Weguelin, Herder, Adelung) — et l'action immédiate de Dieu qui fait l'éducation du genre humain (ici Lessing reproduit les vues de saint Paul, Montanus etTertuUien).
« Dieu charge de cette éducation des génies auxquels Lessing laisse et étend le titre de prophètes inspirés. Sans recevoir aucune révélation objective, ils s'élèvent de nature, par une force intérieure et divine, au-dessus de leurs contemporains, devancent leur siècle et exposent des doctrines qui ne deviendront populaires que dans un âge subséquent (1). Dieu, par leur intermédiaire, n'enseigne, d'ailleurs, à l'humanité, dans son enfance et sa jeunesse, que des vérités que, sans lui, elle aurait trouvées plus tard par ses propres efforts. )>
Lessing, avec Basilide et Valentin, fait entrer le paganisme dans la série des religions au même titre que l'alliance de la loi et que celle de la grâce, emprunte à Joachim de Flora, en la dénaturant, l'idée de l'Evangile éternel, et compte cinq étapes dans la marche progressive de l'humanité.
« Monothéiste à son origine, l'humanité est devenue polythéiste par l'infirmité de sa raison, et elle aurait, de siècle en siècle, pendant des millions d'années, adoré les faux dieux si Dieu n'était pas intervenu par l'élection d'Israël.
« Dieu s'est révélé, mais incomplètement, aux Hébreux comme le seul Dieu, et il les a formés à la pratique des devoirs élémentaires par des récompenses et des châtiments temporels sans leur parler encore de l'immortalité de l'âme. Il leur a mis entre les mains un premier manuel admirablement approprié à leur âge et à leurs l)esoins moraux.
« Puis, quand les nations que Dieu avait comprises dans son plan d'éducation entrèrent dans leur adolescence, le Christ (2) parut qui leur enseigna l'immortalité de l'âme et les forma à la pureté du cœur par la perspective d'une rémunération à venir. Les écrits de
(1) Note du qnSitFième Fragment d'un Inconnu.
(2) Lessing ne juge pas n^^cessaire de se prononcer sur la personne, les miracles et la résnrrertion de Jésus-Christ. En effet, si Jésus-Christ nestquun docteur, sa doctrine geiije nous importe C'est le raisonnement qu'ont répété après l\ii tous les rationalistes.
ses premiers disciples ont été réunis on un livre qui est devenu le second manuel de l'humanité.
a Mais Thumanité n'a point été amenée par Jésus-Christ à sa perfection : dans son âge viril, elle n'aura pas besoin du Nouveau Testam^ent; car, sans perdre sa foi en Fimmortalité, elle fera le bien pour le bien seul^ dans un esprit de complet désintéressement. Ce sera le temps de TEvangile éternel, qui est caché sous la forme de dogmes obscurs dans les profondeurs du christianisme comme celui-ci Tavait été dans celles du judaïsme.
« Cependant, en vertu du principe de la perfectibilité, les âmes des hommes reviendront sur la terre dans des corps d'hommes (non pour se purifier de leurs souillures, car il n'y a pas de péché qui exige une expiation, mais) pour acquérir toutes les facultés qu'il est dans leur nature de posséder, r La métempsycose reparaît ici pour la première fois depuis Pythagore et les gnostiques.
Lessing, d'une part, justifiait contre le rationalisme vulgaire les infirmités de l'Ancien Testament, parla théodicée d'une éducation progressive de l'humanité. D'autre part, il détruisait radicalement le christianisme en en niant la valeur absolue. Toute son historiosophie était un fragile compromis entre la foi et la libre pensée. Le développement spontané de l'humanité suffisait à tout prendre pour rendre compte de tout; l'éducation divine était donc une superfliiité, l'élection d'Israël une contradiction. Les esprits indépendants ne pouvaient tarder beaucoup à supprimer de cette théorie le facteur divin. En attendant elle répondait aux besoins de la multitude : sans satisfaire personne, elle permettait aux uns de douter sans tout rejeter, aux autres de croire sans tout accepter. Elle prépara ainsi en Allemagne l'Eglise à la théologie ambiguë de Schleiermacher, la Synagogue à la réforme soi-disant libérale du judaïsme. Nous la voyons accueillie avec faveur par les philosophes les plus distingués de la France, Benjamin Constant, Cousin et son école, Lamennais, Vacherot, Quinet, Reynaud, Leroux, et la Belgique s'efforce de la rajeunir.
§ 5. — Herder.
Lorsque parut VEducaiion de Lessing, Herder, de la Prusse orientale, avait déjà publié, en 177i, une ébauche de sa Philosophie de l'histoire. ïl n'avait alors que trente ans. Dès sa première jeunesse, il s'était demandé « si donc, lorsque tout au monde a
sa philosophie, ce qui nous touche de plus près^ l'histoire deThumanité, n'aurait pas la sienne, et si le Dieu qui a fait tout avec poids, nombre et mesure, et dont les œuvres, du système de l'univers au grain de poussière, ne sont que sagesse, bonté et puissance, a, dans la formation de notre race, abdiqué ses perfections ou dérobé à nos regards cette portion de son plan éternel (1). » Ces pensées le poursuivirent dans tous ses travaux et, à l'âge de quarante ans, il publia le premier volume de ses Idées d\me philosophie de l'histoire de l' humanité (le dernier sept ans plus tard). Cet écrit, qui est son chef-d'œuvre, a fait oublier Adelung, Schlœzer, Weguelin et Iselin.
Herder possédait les qualités requises pour s'acquitter dignement de la tâche qu'il avait entreprise : une intelligence vaste et flexible, un esprit prompt à saisir les analogies, une imagination vive, un cœur plein d'enthousiasme, une parole poétique. Toutes les sciences lui étaient familières, et dans ses précédents écrits, il avait initié le premier ses prosaïques compatriotes aux beautés d'Homère, de la Bible, des légendes chrétiennes, des chants populaires de la terre entière.
Mais il était homme d'instinct plutôt que de réflexion (5) et de foi. Comme Jacobi, il croyait en Dieu par le sentiment et le cœur et non, comme Kant, par une longue chaîne de raisonnements, ni, comme Luther, par le travail intérieur de la conscience. Ses principes étaient d'heureuses inspirations. Il eût été incapable de les réduire en système. Aussi ne nous promet-il que des Idées.
Ce qui lui a mis la plume à la main, ce qui a rempli son âme d'un feu sacré, ce qui pénètre d'une intime chaleur tout son être, c'est le ravissement dont il a été saisi en embrassant d'un coup d'œil les harmonies de la nature et de l'humanité. « Tout à la première vue n'est que désordre ; mais l'étude humble et respectueuse découvre de toutes parts les pensées et le plan d'un Dieu. Dieu est là, il est partout, près du grain de sable comme près du plus immense des astres; partout il est dans la plénitude de ses puissances infinies (3), et il voit toutes choses dans un seul tout indivisible (4).
0 Le système solaire a sa place déterminée dans l'immensité de l'univers. La terre y occupe une position mitoyenne dans la série
(1) Préface aux Idées.
(2) Pour ne pas être accusé de plagiat par les lecteurs de M. Laurent (Philos., etc., p. 1)5), je dois dire que ces pages sont vieilles de plus de vingt ans.
(3) L. I, ch. i. — (4) II, 4. Herder traduit ici un des plus beaux passages de Rousseau.
des planètes inférieures. Sa devise est ainsi la médiocrité d'or, et comme elle est faite tout entière pour Thomme, et l'homme pour elle, elle imprime son sceau à notre intelligence et à nos vertus, qui se tiennent dans un juste milieu.
« La terre a eu son histoire, et les êtres qui se sont succédé sur elle, tendaient à l'homme. Sur sa surface actuelle, les chaînes de montagnes, les plahies, les fleuves, les continents ont été disposés en vue de l'homme. Les minéraux, les plantes, les animaux forment une hiérarchie qui aboutit à Thomme. Il est la fleur de la terre. »
C'était la première fois qu'on touchait d^une main ferme et sûre aux plus hauts problèmes de l'astronomie, de la géologie, de la géographie physique, de l'histoire naturelle, de la physiologie et de l'anatomie comparée. Ce tableau si grandiose, si vivant, si simple, si complet des intimes relations de l'homme avec la nature excita l'admiration de l'Allemagne entière.
Tout déiste qu'il était, et par une inconséquence que lui ont sévèrement reprochée Kant, son ancien maitrC;, et M. Quinet, son traducteur, Herder admit avec la tradition universelle que l'humanité était issue d'un seul couple; avec Moïse, que le premier homme n'aurait jamais appris à se vaincre si la Divinité ne lui avait pas enseigné à le faire.
c( Du jardin qui avait été son berceau, l'espèce humaine s'est répandue dans toutes les zones, et son type primordial s'est profondément modifié sous la puissante influence de la nature. La nature est toujours bonne et son action est aussi peu désordonnée et malfaisante que fatalement irrésistible. Le climat incline, dit Herder avec Hippocrate, il ne contraint pas (1). Le résultat de cette action est la variété des races et des peuples, qui, tout extrême qu'elle est, ne rompt point l'unité de l'espèce. Il y a là un plan d'ensemble que le sage aime à contempler. » Herder n'a pas tente de l'expliquer.
Quel est le but suprême assigné à cette humanité qui, dans son état actuel, est divisée en mille peuples divers? « Comme la fleur qui porte sa tête en haut, clôt le règne de la nature inanimée et se réjouit aux rayons vivifiants du soleil, ainsi l'homme, debout au milieu des animaux courbés vers la terre, se tient là les yeux et les mains levés vers le ciel, attendant, comme un fds de la maison, l'appel de son père (i). » — « Son Père, au delà du tom-
t1)ViI,3.
beau, rintroduira dans un monde dont il lui a, dans sa sagesse, dérobé la vue pendant son existence terrestre. Car Fhomme n'est ici-bas qu'un enfant, que la première ébauche de ce qu'il sera un jour, que la chrysalide dont doit éclore le papillon {i). »
Dans son existence présente, dont le trait distinctif est la médiocrité d'or, « le but de l'homme, c'est le bonheur. » Non les trompeuses jouissances de la chair (un poète qui se noumssait de la Bible et d'Homère, ne pouvait être un d'Holbach); — ni les sévères joies de la conscience victorieuse des tentations des sens (Herder n'est point un stoïcien de l'école de Kant) (2) ; — ni l'amour d'un « Dieu qui serait notre aimant, et auquel, nouveaux Tantales, nous aspirerions toujours sans jamais atteindre à lui (3). » Mais le bonheur que « l'homme porte en son propre cœur (4), » et cette douce paix de la vie domestique dont Luther avait légué le trésor à l'Allemagne évangélique.
« Le bonheur, dit Herder, étant le but qui nous est assigné, peut être atteint par tous les hommes, » même par les sauvages qui sont, à l'en croire, aussi heureux qu'ils le désirent. Cet aimable écrivain, cet honnête pasteur se met en une vraie colère contre Hobbes. 11 traite de o honteux » son paradoxe de la guerre primordiale de tous contre tous à laquelle l'Etat seul mettrait un terme. « L'homme qui a besoin d'un maître, s'écrie-t-il, est un animal. » Aussi bénit-il le ciel ^e n'avoir pas fait de l'Etat la condition générale de l'humanité (5).
Mais, si l'homme parvient dans la sauvagerie au but suprême de l'existence, quel est le sens, quelle est la valeur de la société civile et de l'Etat, pour ne pas dire : de l'Eglise? Herder est ici dans un très-grand embarras (6), qu'il ne sait pas dissimuler comme l'aurait fait Rousseau. « La nature, dit-il, ne conduisait l'homme qu'à la famille et à l'amitié; elle lui a laissé le soin de créer des corps politiques qui sont le produit le plus délicat de la liberté (7). » Il ajoute que « l'Etat, avec des pouvoirs électifs, peut être une institution utile, sans nous expliquer en quoi elle concourt à notre bien. Quant à la monarchie héréditaire,, elle ne
il) IV, o, C; V, 4, S, 6.
(2) Rant deiuamlait ironiquement à Herder « s'il n'eût pas valu tout autant peupler la terre de Lœufs et de moutons, heureux dans de gras pâturages, que d'êtres Lumaius dont lidéal est uue vie de jouissances, pareille à celle des Tahitiens avant larrivée des Européens. >' Sœmtl. Jf'erhe, t. VU, première partie, p. 360.