‹ La Philosophie de l'histoire aux différents ages de l'humaniteChapitre 3 sur 51 · IT · texte numérisé non relu

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Fi'a Paolo est la première histoire ecclésiastique qui soit pragmatique, qu'ait inspirée une unique et grande pensée^ et dont Texécution réponde à l'intention de Fauteur. Le style en est d'ailleurs exempt de toute prétention, comme de toute violence, simple, digne, concis, empreint parfois d'une légère ironie. Cette histoire d'un concile catholique, écrite par le plus distingué et le plus im partial des catholiques contemporains, est pour Thistoriosophie d'un prix immense (1).

§ 3. — Calvin et la France au seizième siècle.

Si nous jetons en passant un regard sur la Suisse allemande, nous voyons Zwingle (1484-1531) faire prévaloir de Zurich, dans tous les cantons réformxés, le principe ou plutôt l'illusion d'un peuple chrétien qui a le droit de discuter et décider par son grand conseil toutes les questions de religion. Ce n'est pas l'asservissement luthérien de l'Eglise à l'Etat; c'est leur entière confusion.

Zwingle, d'ailleurs, par son indulgence pour le monde païen, a fait preuve, au dire de plusieurs, d'une intelhgence de l'histoire que ne possédait pas au même degré le réformateur allemand. Mais nous ne voyons pas que l'un ait mieux compris que l'autre l'avenir que Dieu réserve icî-bas à l'humanité, et Calvin n'a pas été plus clairvoyant.

S'il y a du saint Paul chez Luther, il y a du Moïse chez Calvin (1509-1564). Leur méthode est autre : là, c'est l'action intime de la grâce divine dans le cœur de l'homme oppressé par ses péchés; ici, c'est l'autorité extérieure des préceptes du Christ et des lois de Jéhovah, qui s'impose à l'homme rebelle. Ici, c'est « la docilité (2); « là, c'est la foi. Aussi viennent-ils à nous, l'un, de la grave Allemagne et de la cellule d'un couvent, le front serein, le sourire sur les lèvres, nous parlant des joies du pardon, des joies de la famille, des joies du ciel; l'autre, du beau pays de France et des écoles de droit, le front plissé, le regard austère, nous parlant du devoir absolu de régler notre vie d'après les saintes Ecritures. Autre est leur devise : celle de l'un est la bonne nouvelle

(\) Il est digne de remarque cpie Sarpi. comme Dante, « ne croyait pas que rien de bon vint de l'Italie, s'il ne naissait pas en Allemagne. » Lettere, Verona, 1673, p. 402.

(2) Le mot est de Calvin : « Dieu qui eut pitié de moi, dompta et rangea mou cœur à docilité par une conversion subite. »

du salut; celle de Tautre, la gloire de TEternel. Autre est leur théologie : l'une se résume dans la miséricorde du Dieu sauveur, l'autre dans l'infinie grandeur du Dieu souverain dont on ne peut assez exalter la puissance et qui détermine de toute éternité le sort de chacune de ses créatures. Autre est la discipline qu'ils introduisent dans leurs Eglises : l'un, après avoir amené les âmes au Christ crucifié, les abandonne à l'action de l'Esprit-Saint aA^ec plus de foi que de prudence ; l'autre nous impose de minutieux règlements et un ascétisme de commande. Luther a agi sur l'Allemagne par son individualité, Calvin sur l'Occident par ses doctrines. Il n'y a pas eu en Allemagne de génie plus populaire que Luther ; ses écrits sont aujourd'hui encore entre les mains de tous ses adhérents, et il est le père de tout un peuple de poètes ou de chantres chrétiens. Calvin, au contraire, n'a pas laissé un traité que nous aimions à relire, pas un cantique que nous redisions dans nos temples. L'action de Luther a été personnelle, religieuse, intense; celle de Cahin, morale, nationale, extensive. L'esprit de Luther s'est transmis à des pasteurs d'une intime piété, à des théologiens d'une haute et profonde science, à des penseurs d'une grande originalité de vues. La gloire de Calvin, c'est l'Eglise réformée de France, qui est à son tour la gloire du protestantisme par la pureté de ses mœurs et la foule innombrable de ses martyrs ; c'est Genève, qui, sans lui, n'aurait été qu'une turbulente et éphémère république; c'est la Hollande, qu'il a remplie d'un héroïque amour de la liberté, et qui est devenue pour un temps, malgré ses étroites limites, un des plus puissants États de l'Occident, ainsi que l'asile de la liberté religieuse et philosophique ; c'est l'Ecosse, dont Knox, son disciple, a fait le peuple le plus religieux et le plus éclairé de la terre; c'est, en quelque manière, l'Eglise anglicane, qui a reçu de Calvin, sinon sa constitution et son culte, au moins sa doctrine ; c'est, enfin, et surtout, la Nouvelle-Angleterre, qu'ont créée des puritains, et qui étend ses institutions républicaines, ses principes, sa foi, sa souveraineté sur toute l'Amérique du Nord.

Les nations calvinistes ont, aux seizième et dix-septième siècles, renouvelé la science politique dont Calvin avait, après Luther, posé les vrais fondements dans son Institution de la religion chrétienne {i).

(I) L. IV, ch.20. - V. rexcellent ouvrage de M. de Polenz : Der politische franzœsiscfie Calvinismus und seine Litteratur. 4860.

Calvin y établit, fort bien, avec saint Paul, la différence entre TEtat et l'Eglise, la nécessité d'une autorité civile dont Thomme peut aussi peu se passer que de Fair et du pain, le divin ministère de celui qui la revêt, le devoir absolu de l'obéissance au souverain, même au tyran^ jusqu'à la limite de l'obéissance due à Dieu, où l'on résiste et meurt martyr sans se révolter ; puis, l'indifférence des trois diverses formes de gouvernement, l'aristocratie étant d'ailleurs préférable à la démocratie à cause des vices et des infirmités de la nature humaine, et la meilleure des constitutions étant celle qui les réunirait les trois.

Mais, s'il a inspiré à tous ses disciples un vif sentiment de l'autonomie de l'Eglise, Calvin a commis la déplorable erreur de se créer un idéal juif de l'Etat chrétien, sans tenir compte des traditions historiques de l'Occident latin-germain, ni surtout de l'esprit de l'Evangile. Son Etat fut, comme celui que rêvait Grégoire VII, une vraie théocratie : « il devait faire siennes les lois de Dieu. » Les pasteurs prêchaient donc du haut de la chaire des devoirs qui étaient le code de l'Etat, et l'Etat punissait par ses tribunaux les transgressions des devoirs que l'Eglise imposait aux fidèles. L'Etat était le serviteur de l'Eglise, et sa mission embrassait l'obligation de briller vif le blasphémateur, l'hérétique. C'est ce que Calvin a solidement établi dans son apologie du supplice de Servet, à laquelle tout le clergé de Genève donna son adhésion. Au reste, Mélanchthon et Bullinger avaient approuvé cette condamnation, et lorsque Castellion, persécuté pour certaines opinions qui lui étaient pariiculières, se fit le champion de la tolérance dans son Traité des hérétiques, Théodore de Bèze mêla à sa réponse les plus grossières injures. C'est ainsi que le principe antichrétien de la persécution sanglante s'est perpétué dans les Eglises de la Réforme, par leur inintelligence de la spiritualité de l'Evangile et leur aveugle assimilation de Moïse et de Jésus- Christ.

Théodore de Bèze professait sur le respect dû aux despotes des principes tout pareils à ceux de Calvin. Mais l'ardeur des guerres de religion l'emporta, ainsi que tous les protestants de France et d'Allemagne, bien au delà de ces principes. Les bûchers allumés par l'ordre des rois, les massacres sous les regards des seigneurs, les émeutes spontanées de la populace provoquèrent l'indignation et les représailles des grands et des bourgeois qui avaient embrassé l'Évangile. Ils ne purent se croire

obligés devant Dieu à se laisser égorger comme des agneaux par leurs concitoyens et leurs princes. Les meurtriers mêmes des tyrans, tels qu'un Poltrot, furent placés à côté de Moïse tuant l'Egyptien , d'Ehud^ de Jéhu, de Judith. Les fanatiques de la Réforme tenaient le même langage que ceux du catholicisme et de la Ligue. Cependant, le spectacle des révoltantes injustices des rois envers leurs propres sujets poussait, en 1548, le jeune et généreux ami de Montaigne, la Boëtie, à maudire les tyrans dans son fameux Discours contre la servitude volontaire, à leur refuser jusqu'au nom d'hommes, à exciter toutes leurs victimes à renverser ce qui n'est pas un gouvernement.

Un an après la Saint-Barthélémy, en ioTo, parut la Franco- Gallia d'Hotman (mort 1590), qui fait époque en historiosophie.

Né d'une famille silésienne, Hotman est le premier écrivain qui ait compris la monarchie élective et tempérée de l'Occident^ et qui en ait exposé l'histoire. Il laisse à Morus et Campanella leurs utopies, à Thomas d'Aquin et à Machiavel leurs études d'Aristote et de Tite-Live, à Machiavel son admiration des républiques antiques^ aux catholiques de la Ligue leur connivence avec la démagogie la plus eifrénée. L'amour de la liberté^ qui s'unit dans son cœur à la foi évangélique, lui révèle le sens de ces assemblées nationales des Germains, telles que les décrit Tacite. Il les retrouve dans les cortès d'Espagne, dans le parlement d'Angleterre, dans les états de Danemark et de Suède, dans les diètes de Pologne. A l'en croire, la direction suprême des affaires chez les Franks et les Français aurait toujours appartenu à un conseil souverain, et, de droite la royauté aurait été élective. Que cette thèse historique, soutenue d'ailleurs avec beaucoup d'érudition, soit vraie ou fausse, peu nous importe. Hotman est le fondateur de Fécole parlementaire, dont Locke a été le législateur, et que Montesquieu a réintroduite en France. C'est Hotman qui a, le premier, découvert dans les forêts de la Germanie les origines de cette constitution mixte qu'avaient confusément entrevue Platon, Aristote, Polybe, Cicéron.

L'impression que produisit l'ouvrage d'Hotman fut immense. Mais plus grande encore et plus durable a été celle d'un écrit qui parut six ans plus tard, en 1579, sous le pseudonyme de Brutus (1).

(1) Vindiciœ contra tyrannos , sive de principis in popvlvm popvlique in principem summa potestate, auct. Steph Junio Bruto, celta.

— SS- II avait pour auteur un homme universellement estimé comme Hotman, et qui avait rempli comme lui plusieurs missions politiques et religieuses. Son nom était Languet (mort 1581). Ami de Mélanchthon, de de Thou, de Duplessis-Mornay, du prince d'Orange, il traite dans son livre toutes les questions brûlantes de l'époque : faut-il obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes ? faut-il résister à son prince dévastant l'Eglise? à son prince renversant l'Etat? faut-il venir en aide au peuple voisin qui est opprimé par son prince ? L'esprit que Languet apporte à cette étude est beaucoup plus pacifique que ne le feraient supposer le titre et la réputation de son ouvrage. Ce livre est moins historique que celui d'Hotman et tout aussi peu républicain. L'auteur y cherche les principes de la monarchie élective chez les peuples germains, avec Hotman, et^ sans lui, chez les Hébreux. « Si les rois d'Israël avaient pour premier devoir de défendre la religion, l'EYangile, loin de supprimer ce devoir, en a fait celui de tous les rois chrétiens. Le roi chrétien qui persécute l'Evangile, est rebelle à Dieu; le sujet qui se rebelle contre un tel roi, qui n'est plus qu'un tyran sans droits, est fidèle à Dieu. Mais qui résistera au tyran? Les magistrats seuls, les états, le parlement : jamais la populace, bête féroce qui porte un million de têtes; jamais le simple particulier, le régicide. Qu'on dépose, qu'on détrône le prince rebelle à Dieu; mais qu'on se souvienne- de David respectant l'oint du Seigneur... »

En discutant la question de la résistance à la tyrannie, Languet expose ses vues sur les origines de la souveraineté. S'il la fait dériver de Dieu avec Calvin, il admet avec Bellarmin que Dieu la remet au peuple, qui devient son fermier. Le peuple, comme le disait déjà Thomas d'Aquin, la confie à un roi par un contrat. « La royauté est donc par le peuple et pour le peuple ; ce n'est pas le peuple qui est pour elle. Elle est une charge, une procuration, et non une propriété ni même un usufruit. La loi règle et domine tout. Le peuple est obligé au prince sous condition; le prince, au peuple purement et simplement. »

Languet a si bien exposé le droit public calviniste que nous pouvons passer sous silence l'Ecossais Buchanan et les autres publicistes réformés du seizième siècle.

En face des calvinistes établissant la souveraineté nationale, le contrat social, la monarchie élective, le droit de déposer les tyrans ; entre les catholiques de la Ligue prêchant le régicide, et ceux de

la cour qui, pleins de l'esprit de la Renaissance, voulaient, d'après les conseils de Machiavel, « raffermir la puissance » souveraine «par rimpiété et rinjustice (1),» il s'était formé un parti mitoyen, celui des politiques, qui, tout en accordant à la royauté un pouvoir très-étendu, demandait de tous et pour tous honnêteté, tolérance, liberté.

A ce parti qui avait à sa tête le chancelier de THospital, appartenait Bodin, Fauteur célèbre de \d. Ré publique (2).

Bodin fait dans son livre si peu profession de sa foi et il cite si souvent TAncien, si rarement le Nouveau Testament, qu'on Ta soupçonné d'être plus déiste et juif que catholique (3). De l'âge de la Renaissance, son érudition est immense en histoire ; mais il se fie trop à sa mémoire qui est mauvaise, et ses citations sont peu correctes. Il a de plus acquis, par les charges publiques qu'il a longtemps remplies, une connaissance très-exacte de la jurisprudence romaine et française. Sa méthode est celle de l'observation ; il est le successeur de Machiavel et le précurseur de Montesquieu. Il apporte à l'étude des faits un esprit délié, indépendant, original; mais il n'aspire point à tirer des données qu'il recueille et combine, des lois générales. Ses doctrines n'ont point non plus leur fondement dans des spéculations théoriques et ne visent jamais à l'idéal. Le but qu'il se propose, c'est de raffermir par la justice la royauté que tous les partis minent et ébranlent. Il veut une souveraineté une et indivisible, absolue et perpétuelle, et il rejette ainsi la monarchie mixte et limitée d'Hotman. Toutefois la royauté doit être entourée d'assemblées consultatiyes, non d'un parlement de Paris qui lui résiste en face^, ni d'états généraux qui lui refuseraient les impôts, mais d'associations de tous genres « reposant sur l'amitié et la bienveillance sans laquelle le monde même ne peut subsister : )^ à savoir, les familles, les confréries de métiers, les églises, les uniTersités, puis les communes rurales et urbaines, les états provinciaux (4), et même les états généraux dépouillés de tout droit de souveraineté.

bans le domaine de l'histoire, Bodin a soumis à un nouvel examen, après Aristote et Platon, la grande question des révolu-

(0 Préface de la République de Bodin.

(2| Lvon, 1579. La première édition a paru à Paris en 1576 et 77,

(3) 11 tolère lesclavage (juif). En opposition avec Rome, il approuve le divorce et condamne sévèrement la persécution.

i4) L. 111, ch. 7. - Bodin fait la remarque que le Languedoc et les pays d'états sont mieux gouvernés et sont plus heureux que ceux d'élection. Il ajoute que ces états ont été abolis par ceux qui craisnaient que leurs crimes et leurs exactions ne tussent mis en lumière.

tions politiques. Les faits empruntés aux temps modernes abondent sous sa plume. Il tente même, par exception, de déduire de ses observations une loi, dont la formule serait : la famille ou le patriarcat; puis TEtat fondé par la violence sous la forme de la monarchie et, bientôt, de la tyrannie; plus tard, par la révolte, la démocratie, et, enfin, l'aristocratie (I). Cette loi ne vaut pas celle de Platon.

Bodin est, d'ailleurs, très-convaincu que les changements et la ruine des Etats sont en rapport avec le mouvement des astres. Car il est mathématicien, astronome, astronome de la vieille école de Ptolémée, et à Ten croire « il n'est personne de sain jugement qui ne confesse les merveilleux effets des corps célestes sur toute la nature humaine, où la puissance de Dieu se montre admirable, et néanmoins il la retire aussitôt quand il lui plaît (2). » Il ne prétend pas toutefois avec Cardan que c'est la dernière étoile de la Grande-Ourse qui a transporté Tempire des Perses aux Macédoniens, aux Romains, aux Franks, aux Allemands. Il se rit même d'autres savants qui ont pris le thème céleste des cités pour en tirer leur horoscope. Mais, avec Pierre d'Ailly et Jean Pic de la Mirandole, il croit à laction si ce n'est des petites, au moins des moyennes et des grandes conjonctions des planètes, comme le prouvent selon lui les années de notre ère 74, 310, 430, 630, 769, 809, 1464, 1524. «Le monde ou l'homme a été créé en septembre, et c'est en septembre qu'ont lieu les grands événements de l'histoire. Puis certains nombres ont une valeur mystique : tels, 7 et 9, et leurs multiples; tels encore les quatre seuls nombres parfaits qui existent au-dessous de 10,000 : 6, 28, 496, 8128. Ainsi l'on compte 496 ans : d'Arbace à Alexandre le Grand; de Caranus à la mort de ce même Alexandre ; de l'avènement de Saul à celui de Sédécias; du retour de Babylone à la royauté d'Hérode; de la fondation d'Albe à sa ruine ; d'Auguste à Augustule ; de Syagrius à Hugues Capet ; de Hugues Capetà l'expédition de Charles VIII en Italie. On compte pareillement 7 X 35=: 245 de la fondation de Rome à Brutus, et de Cannes à Varus; 5X 245=: 1225 de Romulus à Augustule et de Ninusà Sardanapale; 7 X 52 = 364 de Romulus à Brennus ; 7X"' = S39 de Romulus à Cannes; 7 X 100 = 700 de la ruine de Carthage à celle de Rome sous Totila ; 770 pour l'empire des Arabes en Espagne; 9X^X9=: 729 de Romulus à Actium, etc. — Voilà, depuis Orose, le premier et

m L. n, ch. 2, p. ns. - .2) p. 378. -

malheureux essai de retrouver dans la chronologie des nombres rh^lhmiques.

Le chapitre le plus connu de la République est celui 1) où Bodin, pour la première fois, fait une étude approfondie de la grande question de l'influence de la nature sur les nations. Ici son érudition le sert à merveille : il compare successivement le Nord et le Midi^ TOrient et l'Occident, les hauts et les bas-pays, les terres fertiles et les terres arides, les diff'érentes expositions. De l'extraordinaire variété des caractères nationaux, il conclut avec raison qu'il faut diversifier les formes des gouvernements selon la diversité des lieux. Il tente même, comme l'avait déjà fait Platon, de découvrir un plan, une unité dans cet apparent chaos. « L'homme possédant les trois facultés du sens commun, de la raison et de Tintelligence, il y a dans la société trois classes qui y correspondent : le menu peuple voué aux rudes labeurs et aux arts manuels ; les magistrats et les officiers, dont l'office est de gouverner et juger; les pontifes et les philosophes occupés des sciences divines et occultes ou physiques. De même, sur la face de la terre, dans la république universelle, les peuples du Sud étudient et enseignent; ceux des climats tempérés gouvernent et trafiquent; ceux du Nord excellent dans les arts et métiers. » Bodin prouve d'ailleurs par les Germains et les Allemands que la liberté humaine, les lois, l'éducation ont plus de puissance que la nature (2).

Au parti des politiques se rattache de Thou (mort 1617), le seul historien de premier mérite qu'ait produit avant Bossuetla France, d'ailleurs si riche en mémoires.

Né dans une famille qui s'était distinguée par son incorruptible probité et par son dévouement au bien public , façonné dès son enfance par l'étude des classiques , mêlé par ses diverses fonctions à toutes les affaires publiques de son temps, catholique de naissance et chrétien de conviction, de Thou est, dans V Histoire de son temps (en latin), un modèle d'exactitude et d'impartialité. Il blâme et loue le mal et le bien selon sa conscience chez les catholiques comme chez les protestants, à la cour comme dans le clergé, chez les étrangers (3) comme dans sa patrie. Mais il ne se

(M L. V, ch. I.

(2) On a de Bodin un traité intitulé Met/iodits ad facilem kistoi-iarum ,cognitionem, \ôm, qni a été fort goûté et qui contient d'excellents préceptes.

(3) Nous retrouvons chez de Thon (1. II) l'admiration de Machiavel pour TAlIemagne.

prononce qu'après mûr examen, et ses censures les plus sévères ne franchissent jamais les limites de la modération. Il y a dans ses récits la secrète chaleur d'un cœur qui se sait poursuivre le bien et le vrai en toutes choses, et qui est fermement résolu à ne jamais taire sa pensée comme à ne jamais dire que ce qu'il sait. On n'est pas surpris des grossières injures dont les jésuites l'ont poursuivi ; car de Thou avec Sleidan les met dans l'impossibilité d'altérer à leur fantaisie l'histoire de la Réforme.

A côté de Thou et. par leur impartialité, à son niveau, se rangent deux écrivains protestants : Jean de Serres (mort 1598), qu'on a surnommé le Sleidan français, et le grand capitaine François de la Noue qui, a dans l'ardeur des guerres civiles, portait les vertus d'un chrétien (1). » Plus célèbre que ses deux coreligionnaires, d'Aubigné paye la singulière énergie de sa pensée et de son style par moins d'équité dans ses jugements.

Le souffle de la Renaissance faisait éclore chez les calvinistes de France des érudits de premier rang qui se vouaient aux sciences auxiliaires de l'histoire : les deux Scaliger, dont l'un, le fils, a fondé la science chronologique; il a été le précurseur du jésuite Denys Petau; — Henri Etienne, le fondateur de la critique historique en France, et l'auteur de. cette célèbre Apologie d'Hérodote où il fait une critique mordante de son temps, surtout de l'Eglise catholique, en même temps qu'il combat le mépris et l'admiration superstitieuse de l'antiquité; — Casaubon, qui relève les erreurs de Baronius ; — Saumaise enfin, le prince des commentateurs.

La Renaissance avait en secret exercé sur les catholiques français une telle influence que Ronsard avec sa Pléiade tenta vers 1549 d'expulser de France la langue de Joinville et de Marot, de supprimer le moyen âge et FEglise, et de restaurer dans la littérature le règne du paganisme gréco-latin.

La philosophie française est représentée au seizième siècle par trois noms : le calviniste la Ramée ; le curé de Meudon, Rabelais, et Michel de Montaigne.

La Ramée (mort 1 o85) est l'adversaire d'Aristote et de la scolas-

\\ Beauvereèr, Tahlenv bistnriqne des progrès de la phUosoyhi'' politique, p. 33.

— astique, le réformateur de la logique et de renseignement, Thomme du progrès et de Tavenir.

Rabelais (1483-1553) le maître et Tami de Ronsard, est Tincarnation, chez les Gaulois, de Tesprit païen, frivole et licencieux de la Renaissance. Il voulait, lui aussi, une réforme, et on a pu le croire un moment partisan de Luther. Calvin et la Ramée s'y sont trompés. Mais qu^y avait-il de commun entre la sainteté de l'Evangile, et ce Lucien qui riait et se moquait de tout? 11 finit par déverser sur les huguenots le même flot d'mjures que sur les moines. « Fais ce que voudras, >> telle était sa devise, ou celle des Thélémites, qui se nomment en français libertins et libres penseurs.

Montaigne (1553-1592), c'est le scepticisme né du scandale produit par le fanatisme religieux. Ce gentilhomme sait fort bien que la vraie foi est « un rayon de la Divinité, qui nous touche, » «une infusion extraordinaire.» Aux stoïciens qui disent « chose vile et abjecte l'homme qui ne s'élève pas au-dessus de l'humanité, » il sait fort bien répondre que a l'homme ne s'élèvera que si Dieu lui prête extraordinairement la main, » et que « notre foi chrétienne peut seule prétendre à cette divine et miraculeuse métamorphose. » Mais, voyant que catholiques et protestants ne croient que des lèvres et que leurs mœurs sont au-dessous de celles des Turcs, il ne se sent point obligé de vivre seul saintement dans un monde où chacun suit ses passions. Quand les autres ont « la dévotion sans conscience, » il se fait une conscience sans dévotion, et ne songe qu'à vivre et à mourir a mollement (1). »

Il est digne de remarque que deux des grands principes de l'historiosophie étaient au seizième siècle entrés dans le grand courant des idées vulgaires : les âges des Etats ou des peuples; « ils naissent, disait Montaigne (-2), fleurissent et fanissent de vieillesse, comme nous; » — la transmission successive de l'empire, des Assyriens par plusieurs intermédiaires aux Français (3).

(U IL 12; III, 12. - (2) II, 23. Comp. de ïhou, 1. 1.- (3) Rabelais, I, i.

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