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peut être que despotique, et provient de la méchanceté d'un aml3itieux, d'un conquérant, d'un soi-disant héros, et de la faiblesse, de la servilité de la multitude. Au fléau de la tyrannie il y a deux remèdes : les molles jouissances que la nature ménage aux esclaves, et les révoltes, qui sont dans Tordre. Les empires qui anéantissent les nationalités, vont à rencontre des desseins de Dieu et sont les bêtes de Daniel; car Dieu a fait la terre en vue des nations qu'il sépare par des limites naturelles et qu'il veut unir par des relations de paix (1). »
Les peuples sont-ils des personnes morales soumises à la loi des âges? Non, car si elles étaient solidaires les unes des autres, « toutes les générations seraient faites pour la dernière qui s'élèverait sur les débris épars du bonheur de celles qui l'ont précédée (2), » et qui n'auraient point leur légitime part de joie.
A bien plus forte raison, Herder ne dira-t-il plus de l'huma-nité, comme il le faisait en 177i, qu'elle a eu son enfance en Orient, en Egypte son adolescence, sa jeunesse en Grèce, à Rome sa virilité, les Germains chrétiens formant un monde nouveau qui s'est élevé sur les ruines de l'ancien. L'humanité n'est plus pour lui qu'une abstraction de notre entendement.
Si la clef de l'histoire ne se trouve ni dans les âges du genre humain et de ses peuples, ni dans l'Etat avec ses luttes intérieures et ses guerres étrangères, comment expliquerons-nous toutes ces péripéties qui remplissent les fastes de Thumanité? — Elles sont régies, nous répond Herder, par une loi morale qui ramène toutes choses à son ancien état. « La raison et la justice étant son centre de gravité, l'homme est comparable au pendule qui oscille à gauche, à droite, et qui reprend toujours sa position normale, » Cette loi est-elle vraie? demanderons-nous à Herder. Peut-on dire que par une invincible nécessité le vice revient à la vertu, le mensonge à la vérité? Le mal se corrige-t~il de lui-même? Nous savons que Dieu fait sortir le bien du mal; mais nous savons aussi que, s'il est des châtiments qui corrigent, il est des punitions qui détruisent. Est-ce bien en vertu d'une simple loi morale que la corruption de l'empire romain appelle par réaction la jeune et saine race germaine? Est-ce le pharisaïsme juif qui a produit la religion spirituelle du Christ, et la Rome de Néron est-elle la mère de l'Eglise des martyrs ? Depuis quand un corps décomposé et pourri donne-t-il le jour à un enfant plein d'une vie indestruc-
(l)Vni, '.; IX, 4; XIII, d. - (2) VIII, i.
tible? Non, la loi des oscillations n'est point celle de l^histoire. En faisant du mal le contre-coup nécessaire de Textrême bien, on affaiblit le sens moral. Herder lui-même se montre d'une excessive indulgence pour les vices les plus honteux (i).
Ce mouvement de va-et-vient exclurait, d'ailleurs, tout progrès, et telle n'est pas la pensée de notre auteur. « Dans le domaine de l'industrie, du commerce^ des sciences, des lettres, des beauxarts, il se forme une tradition de connaissances et de mœurs qui va se perfectionnant toujours plus à travers et par les orages mêmes qui l'assaillent, et qui est la seule vraie histoire de l'humanité. » Herder a-t-il pris cette tradition pour son fil d'Ariadne dans le labyrinthe du passé? A-t-il rangé les peuples selon les progrès qu'ils ont fait faire, l'un après l'autre, à la civilisation humanitaire? Non, il a traité ce sujet dans un livre spécial, le quinzième, qui prélude à V Essai de Condorcet.
Moins il faisait de cas de l'Etat, plus Herder devait avoir en haute estime la civilisation. Car « elle augmente par ses successives découvertes le bien-être de l'individu. Non point que les races civilisées aient des privilèges que ne posséderaient pas les peuplades sauvages. Le bonheur, affaire de cœur, est de même nature pour tous les hommes. Chaque genre de vie a ses inconvénients avec ses avantages. Seulement, une haute culture développe dans l'âme de plus vastes et plus intenses besoins de jouissances, tout en donnant les moyens de les satisfaire. y>
C'est ainsi que Herder est parvenu à transformer dans ses Idées notre terre de larmes et de mort en un séjour de paix et de joie. ^c Tous les peuples, dit-il, entrent à titre égal dans le royaume de Dieu. » Puis il s'oublie jusqu'à déclarer que « toutes choses ont été ce qu'elles pouvaient être selon les lieux, les temps et le caractère des peuples : tout ce qui est, est réel, est nécessaire (2). »
Cette dernière sentence, dont Fichte et Hegel vont s'emparer dans l'intérêt de leur fatalisme panthéiste, n'était dans la bouche de Herder qu'une vue d'ensemble sur un ordre de choses qu'un Dieu de bonté avait disposé pour notre bonheur. Ce pieux pasteur entendait si peu légitimer par là les injustices et les crimes, qu'il parle fréquemment, dans ses Idées, de la liberté, de la vertu et du vice, de la rémunération du bien par le bonheur, du mal par la souffrance. Mais le déisme dérive toujours à son insu vers le déterminisme, et Herder, dans une de ses plus mauvaises heures,
{{) XIII, 4. -(2) xir.c.
a dit que « tout n'est qu'une pure histoire naturelle de forces, d'actes et de dispositions humaines (I ) . )) N'a-t-il pas ainsi prêté le flanc à ses ennemis, qui l'accusent de matérialisme? Sa justification, ce sont ses imprudences de langage et le peu de fixité de ses principes.
Inutile d'ajouter qu'il n'a pas compris le premier mot du péché, et que l'œuvre divine de la rédemption n'a pour lui aucun sens. Les Hébreux, dont il n'admet plus, avec Lessing, l'élection, sont un peuple dont l'éducation a été manquée ; Jésus-Christ est un sage qui a fondé ici-bas le règne de l'humanité la plus pure. Mais avec quel respect il critique la législation de Moïse ! à quelle hauteur il place l'Ancien Testament au-dessus du Zend-Avesta, des Kings et du Coran ! avec quelle « secrète tristesse (^2) » il montre les disciples du Christ adorant la personne et la croix de leur Maître, et remplissant les siècles de leurs disputes, de leurs superstitions et de leurs crimes! Quelle distance de l'incrédulité d'un Herder aux sarcasmes haineux d'un Voltaire, aux grossières injures d'un d'Holbach !
Herder sentait vivement les défauts de son œuvre, a C'est le livre, disait-il avec une rare modestie, le plus imparfait que jamais homme ait écrit. » Les tableaux de la nature y sont mieux réussis que ceux des grandes révolutions historiques; les peuples d'instinct, ceux de l'Orient et les Hellènes, sont mieux traités que les Romains, « vraie race de brigands, » et que les nations modernes, chez qui prévaut la réflexion; à la Réforme, Herder, conscient de son impuissance, pose la plume et se tait.
Nous concevons que Jean de Muller ait dit des Idées : « Ce livre incomparable est la consolation de ma vie et fait époque dans ma manière de penser et d'étudier, » et M. Quinet : « Ce livre a été pour moi une source intarissable de consolations et de joies; je ne l'ai jamais quitté sans croire plus profondément au règne de la justice et de la raison. » Il fallait qu'au pessimisme d'Iselin et de Voltaire s'opposât l'optimisme d'un grand écrivain, et nous reconnaissons que Herder a la triple gloire d'avoir le premier, dans un écrit qui abonde en vues nouvelles, réuni en un même tableau la nature et l'humanité, portraité les peuplades sauvages et les nations civilisées, esquissé enfin les progrès de l'esprit humain. Mais on doit avouer qu'une histoire de l'humanité où l'on ne tient compte ni de l'Etat ni du péché, est singulièrement incomplète,
(HXUI,?. - f2)XVII, «