II. U
et, par son déisme, qui lui fait condamner toute recherche des causes finales, par sa morale du bien-être, par sa légitimation de tout ce qui est et se fait, Herder a certainement préparé la venue du panthéisme germanique et du naturalisme latin.
Plus tard, Herder, voyant dans la révolution française une crise immense qui ouvre, après Tinyasion des Barbares et la Réforme, la troisième période de l'histoire moderne, et craignant que les réformes qu'elle provoquera dans toute l'Europe, ne s'opèrent par de violentes commotions, appelle de ses vœux un nouveau Charlemagne accomplissant Tœuvre d'unité et de transformation tentée huit cents ans plus tôt par le fils de Pépin. Ailleurs, il adopte les rêves de Tabbé de Saint-Pierre, ou bien il attend Fâge d "or à venir de Timprimerie, de la poésie et de la science plutôt que de la ligue lessingienne des francs-maçons.
§ 6. — Kant.
Kant (ITS^-iSOi) ne connaissait point encore les Idées de Herder, quand il publia en cette même année 178i une brochure de quelques pages sur V Histoire générale (1), qui fit fort peu de sensation en Allemagne, mais qui, traduite dix-sept ans plus tard par Yillers, a exercé en France une notable influence. En 4795, il développa ses vues dans un autre opuscule : De la paix éternelle (2), qu'a réimprimé en 186-4 la Ligue internationale pour la paix et la liberté.
Kant est, après Leibniz, le plus grand philosophe des temps modernes. Fichte, Schelling, Hegel semblaient l'avoir dépassé sur la voie du progrès; aujourd'hui, l'on se convainc qu'ils s'étaient égarés loin du but, et que, pour arriver à la vérité, il faut reprendre le chemin qu'il avait frayé. Mais si son influence sur l'Allemagne et sur l'Europe entière a été immense en philosophie, il s'est si peu occupé d'histoire, que nous ne pouvons lui consacrer que peu de temps, et que nous nous bornerons à rappeler en peu de mots ses principales doctrines.
Pour comprendre Kant, il faut le placer en présence de Hume et de Reid, des encyclopédistes et de Rousseau. Successeur à son insu de Leibniz, il a tenu peu de compte de celui dont il reprend et poursuit l'œuvre en psychologie et en physique.
(1) îdeen zu ciner aUtjemeimn Ceschichfçin weïfburgcrlicher Jbsicht-.
[2) Znm ewigen Frieéen.
Le scepticisme de Hume Tavait réveillé de son dogmatisme wolfien et avait fait naître en lui le projet d'analyser avec soin Fesprit pour déterminer la nature^ le fondement et les limites de nos connaissances. Il a commencé son travail par Tentendement, et constaté (avec Leibniz) «qu'il est antérieur à tout savoir, et qu'il possède en propre certaines notions abstraites, générales et nécessaires, où toutes les perceptions des sens et toutes nos idées prennent leurs formes définitives comme le métal fondu dans des moules. Ces notions sont l'espace et le temps, la quantité, la qualité, la relation et la modalité. Comme elles ne nous arrivent point du monde extérieur ou objectif, du non-moi, elles ne peuvent être que subjectives. » On devait croire que Kant les déclarerait, avec Leibniz, Descartes, Platon^ vraies d'une vérité absolue, puisqu'elles sont une partie intégrante de notre entendement, et que déistes et panthéistes s'accordent à dire, avec nos saints livres, que l'esprit humain est semblable à l'esprit divin infini. Mais Kant, que Hume fascine, prétend ignorer ce que vaut notre raison et ne pouvoir affirmer que ce qui nous semble vrai, l'est en soi et pour Dieu, s'il y a un Dieu. Ces catégories, qui sont pourtant les majeures de tous nos « jugements synthétiques f'fyjrîor?,)) pourraient donc n'avoir aucune valeur absolue. D'où il résulte que nous sommes hors d'état d'avoir aucune science certaine de quoi que ce soit, pas même des choses visibles. Nous ne les connaissons, en effet, que par les perceptions de nos sens et par les notions générales de notre entendement, et rien ne nous garantit que ces notions et ces perceptions soient adéquates à leur vraie nature. La chose-en-soi est donc une inconnue. A bien plus forte raison le monde supersensible est-il inaccessible à notre raison, puisque les sens ne nous en disent rien, et que les idées que nous nous en faisons^, sont des abstractions auxquelles il se pourrait que rien ne répondît dans la réalité. Kant démontrait même, avec infiniment d'esprit, qu'il y a autant de preuves contre que pour la liberté, l'immortalité, l'ordre universel, la création du monde, l'existence de Dieu. Il nous menait perdre dans la forêt du pyrrhonisme.
Heureusement pour nous, qu'à côté de l'entendement ou de la raison pure, il y a le sens moral ou la raison pratique. Kant y découvre non pas (avec Rousseau) un instinct du bien, une afiection inconsciente pour la vertu, une puissante impulsion yers le devoir, mais une certaine loi rationnelle qui commande catégoriquement le devoir, le bien, la vertu, el il la Jéclaîe antérieure à toute expé-
rience, vraie d'une vérité objective. Nous voilà revenus avec Reid sur le chemin battu du common sensé, où Kant nous entraîne d'un pas rapide vers Dieu. « La vertu aspire à une perfection absolue. Cette perfection n'est le souverain bien qu'associée à une suprême félicité. Le souverain bien ne s'atteint pas ici-bas. Il faut donc (avait déjà dit Rousseau) qu'il y ait pour l'homme après la mort une autre existence où il arrive à sa perfection. Mais l'union du l)onheur et de la vertu ne dépend pas de lui. Il faut donc admettre une cause suprême qui assure à la Tcrtu le bonheur, et qui ne peut être que la Divinité. » Nous respirons ! Dieu nous revient après l'immortalité de l'âme, après l'idéal du souverain bien, après la loi a priori de la raison pratique, après tous les degrés du scepticisme de la raison pure. Le chemin est long, la marche pénible, les détours nombreux. Au moins Kant nous autorise-t-il à être déistes comme Rousseau.
La philosophie critique de Kant se critique d'elle-même à première vue.
L'esprit humain est simple et un. Il ne peut douter de soi et de Dieu par son côté gauche, croire en soi et en Dieu par son côté droit. Comme la loi pratique du devoir est inhérente à notre nature au même titre que les notions générales de la raison théorique, si la première est absolument Traie, les secondes doivent l'être pareillement.
Quelle est la grande erreur de Kant? Schelling disait en plaisantant que l'homme de Kant avait autant &e raisons, qu'il plaisait à ce philosophe d'écrire de volumes. Nous lui reprocherions au contraire d'en avoir omis une. et la plus importante de toutes: la raison religieuse, la foi naturelle de tous les peuples, le vcîiç de Platon et de saint Paul, l'intelligence des mystiques, Yinstinct reliçjieux de Murait, la foi immédiate de Jacobi, le sentiment religieux de Schleiermacher, la religiosité enfin qui, au dire de nos plus célèbres naturalistes, constitue la supériorité de l'homme sur l'animal. Il y avait là un sujet digne des méditations de Kant et de son talent d'analyse. La critique de la faculté de croire aurait conduit le philosophe de Koenigsberg àfaire celle des révélations. Peut-être aurait-il reconnu qu'un désir si universel de connaître Dieu suppose un Dieu qui se fait connaître, et que la religion du Christ est mieux fondée en raison que ne le suppose le déisme.
Au reste, Kant apporte à ses études religieuses une profondeur et un sérieux que nous chercherions en vain chez les libres penseurs français et anglais. Sa théorie du mal radical en particulier, telle
qu'il Texpose en son livre de la Religion dans les limites de la raison, s'accorde presque entièrement avec la doctrine biblique. Jamais théologien croyant n'a mieux démontré que le mal ne réside, ni dans la nature imparfaite du fini, ni dans ses sens, et qu'il est un mystère inexplicable.
Jamais non plus moraliste n'a mis comme Kant en pleine lumière, « l'impératif catégorique » de la loi morale. S'il a donné au rationalisme allemand, par sa philosophie critique, une consistance et une énergie toutes nouvelles, et fait ainsi un tort incalculable à l'Evangile , d'autre part, il a retrempé le génie de son peuple dans les eaux saines du stoïcisme. Cette nation qui, par sa tendresse de cœur, glisse aisément dans la volupté, a été rappelée par sa voix puissante au sentiment du devoir. Or, le devoir fait (avec la foi) la force des nations, et Kant est le premier auteur des victoires des Allemands sur les Français dans les années 1813 et 14, 1870 et 71.
En histoire, Kant est un rationaliste conséquent. Lessing et Herder traînaient encore après eux quelques lambeaux de la vérité biblique : pour Kant, Dieu ne se fait connaître à nous que par sa providence, et par la sagesse des lois qui régissent la nature et l'humanité.
Les lois de l'humanité que Kant expose dans ses différents écrits, peuvent se résumer à quatre , dont trois au moins nous sont connues depuis longtemps, mais qu'il formule à sa manière :
1^ (( Il y a chez l'homme opposition entre le bien radical et le mal radical. De leur lutte résulte tout progrès moral. Ce qu'on appelle la chute d'Adam, est son premier progrès, (comme les ophites le disaient déjà avant Pelage) ; c'est son premier pas de la vie de l'instinct vers celle de la raison et de la liberté. »
2» La deuxième loi est celle du progrès intellectuel, d'après Lucrèce, Bacon, Pascal, Fontenelle, Terrasson, Turgot, Condorcet, Herder. « La nature a voulu que tout ce qui, dans l'homme, dépasserait son existence animale, il le tirât de son propre fonds, et que les conquêtes d'une génération se transmissent aux générations suivantes, qui élèvent d'un degré l'édifice dont la nature a tracé le plan. »
3<> Kant, dans sa philosophie de la nature, est dynamiste comme Leibniz. L'idée du développement organique et spontané de la monade ou entéléchie ne peut que lui être familière. Aussi pose-t-il comme premier principe de son historiosophie que « toutes les facultés naturelles d'une créature sont telles, qu'elles
doivent enfin se développer entièrement et d'après un but. »
Appliqué à Thomme, ce principe assigne pour but à la vie humaine le bien de l'individu, et non, comme dans l'antiquité, celui de TEtat; non, avec Herder, Tépanouissementdes joies du cœur, ni avecLessing, la possession de la vérité religieuse; mais avec Wolf, le développement harmonique de toutes les facultés, esprit, foi et amour.
Kant ajoutait que « toutes les facultés de l'homme se développent entièrement, mais dans l'espèce et non chez l'individu. Yu la brièveté de la vie de l'homme, la nature a besoin d'une série peut-être incalculable de générations, dont chacune livre à la suivante ses connaissances acquises , pour pousser le germe du perfectionnement à son dernier degré de développement. » L'idée de la perfectibilité indéfinie fait ici son apparition en Allemagne.
40 « Le moyen dont la nature se sert pour opérer le développement des facultés humaines, c'est d'abord la résistance qu'elle oppose à la satisfaction de nos désirs; elle éveille ainsi notre intelligence et l'industrie prend naissance. C'est ensuite, dans la société, l'antago* nisme des hommes : il leur pose le plus important des problèmes, et celui qu'ils parviennent le plus tard à résoudre, le problème de l'ordre public et de l'établissement de l'Etat. C'est enfin l'antagonisme des nations, auquel doit mettre fin la constitution d'un système d'Etats, où puissent se développer en plein toutes les aptitudes de l'homme.
(( La nature suit un plan caché. Pour le retrouver dans l'infinie diversité des faits historiques, il faudrait le génie d'un Ne^^'ton ou d'un Kepler. Le découvrir serait concourir à son exécution. »
Ce plan imposant à l'homme un travail constant, de perpétuels efforts, une lutte incessante au nom de la sociabilité contrel'égoïsme, nous voici bien loin de l'idylle de Herder, où ses bergers d'Arcadie mènent une vie qui ne vaut guère mieux que celle de leurs troupeaux! Kant voit dans la société humaine ce grand combat de l'existence, que Darwin nous montrera dans toute la nature.
« La philosophie, avait dit Kant, peut, elle aussi, avoir son chiliasme. » Herder aurait aimé le faire commencer avec l'humanité et durer toujours. Kant se bornait à l'attendre dans un avenir plus ou moins éloigné.
Kant, lui aussi, espérait en l'avènement d'un ordre de choses pareil à celui que voulait fonder l'abbé de Saint-Pierre. 11 n'y aura
plus alors ni monarchie despotique, ni despotisme démocratique. Tous les Etats auront cette forme représentative, qui permet seule de séparer le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif ; tous supprimeront les armées permanentes ; tous formeront une confédération de vraies républiques, qui aura son conseil des Amphictyons.Mais rinfirmité et les passions de la nature humaine ne permettront jamais d'atteindre à cet état de perfection, w
Kant marque en historiosophie par son principe des luttes de Texistence humaine, et par son idéal d'une confédération d'Etats libres. 11 a retrouvé le chiliasme des prophètes hébreux, qui est un règne de paix et de justice, où toutes les nations seront unies en un même corps; mais à son règne manque le Roi, le Christ, qui seul est la paix, et, grâce au progrès indéfini, la paix ne serait jamais qu'imparfaite entre les hommes comme dans leur cœur.
Son millénarisme servira de thème à Fichte, Schelling, Hegel, Krause, qui nous en donneront les variations.
§ 7. — Les historiosophes après Herder et Kant,
Un disciple de Kant, le grand poëte Schiller (1759-4805), publia, en 1792, une dissertation sur la première société humaine d'après Moïse (1). Il y montrait fort bien, que la providence divine avaitplacé le premier homme dans le paradis de l'innocence et de l'instinct, pour qu'il s'élevât par lui-même vers celui de la liberté, de la science et de la vertu. Mais il admettait, contre toute raison^ que la transition n'était possible que par la chute.
En 1795, parut son écrit sur V Education esthétique du genre humain (2) . Schiller y concilie d'une manière fort heureuse la rigide moralité de Kant, l'antithèse de Fichte entre le moi et le non-moi, et l'opinion de Schelling sur la primauté de l'art, sans faire entrer d'ailleurs la foi en Dieu dans la contexture de ses idées. «L'homme se torme par lui-même. — Il naît esclave de la nature. — Le but auquel il tend sans jamais l'atteindre, c'est la beauté de l'âme ou l'harmonie de toutes ses facultés, se manifestant par la grâce dans tous ses actes. — Il s'affranchit de la servitude, conquiert avec sa liberté sa dignité, et s'élève vers son état d'idéale perfection morale, en engageant une longue lutte avec la nature et en se Tassu-
{\\ Ueber die erste Menschengesellschaft nach dem Leit/aden der mosaïschen Urkunde. 12) Philoiophisckçmefc Uber die œsthçtische Erziehung des MenscfiengcscMecfits.
jettissant à son tour. Il la dompte par la force et le travail, et quand il se trouve aux prises avec les puissances indomptables du monde physique, il se soumet par un acte de libre volonté qui est un triomphe. — L'homme s'ennoblit ainsi, et il se contemple par les beaux-arts en sa vraie essence. Dans les jouissances physiques, il est tout individu ; dans celles de la science, il est tout espèce, car il doit dépouiller ses jugements de tout élément personnel ; dans celles de Tart, il est à la fois espèce et individu. — La moralité et la beauté se prêtant un mutuel secours, FEtat doit faire de Tart un de ses éléments constitutifs. — L'humanité s'avance vers un ordre de choses où les belles âmes donneront à la société entière son caractère dominant. »
Sauver du péché par les beaux-arts Fhumanité déchue ! Naïve et noble illusion d'un poëte qu'inspiraient le sentiment de la grandeur morale de l'homme et l'amour de la liberté. L'Allemagne rationaliste, ne croyant plus à l'unique Sauveur, cherchait ainsi de tous côtés un remède à ses maux ; car elle ne pouvait se dissimuler qu'elle était gravement malade. Schiller proposait la poésie, Kant le devoir, Basedow l'éducation d'après les principes de Rousseau et avec la prétention de substituer l'école à l'Eglise. De l'école de Basedow est sorti Pestalozzi qui supposait, lui aussi, l'homme bon de nature, voyait avec Kant l'esprit se développer par une force spontanée, voulait par une méthode nouvelle faciliter et diriger cette évolution, et espérait ainsi, sans extirper, former des hommes forts, indépendants, pleins d'initiative. Le but était excellent, la méthode à demi vraie, à demi fausse.
L'idée du progrès indéfini, qui datait en France de Turgot, en Angleterrede Priceet de Priestley,fut, après Kant qu'avait précédé Lessing, combattue en Allemagne parDominicus et Stapfer, adoptée par Woltmann d'Oldenbourg en 1796, et Pœlitz de Saxe en 1799 (1), dans leurs Histoires de l humanité ou de la civilisation. L'écrit de \Yoltmann est tombé dans l'oubli.
Celui de Pœlitz est une théodicée rationaliste. L'auteur veut y montrer comment la Providence a conduit l'humanité, au travers et à l'aide des révolutions des empires, vers le but assigné par Kant et Schiller: le bonheur par la vérité et la vertu. « Le plan divin
(\) Grundlinien ïur pragtmtischen ff'eltgeschichte als ein Fcnuch sie auf ein Frimip zu-
est, comme Tavait dit Lessing, celui d'une lente et progressive éducation^ qui développe peu à peu toutes les facultés du genre humain. Ce qui progresse, ce n'est donc point uniquement (comme le voulait Condorcet), Tintelligence, les lumières, la civilisation, le bien-être ; c'est aussi la vie morale et religieuse (ainsi que le pensait Turgot). L'humanité est partie de la vie sauvage et de la religion de la peur, le fétichisme ; elle s'est élevée par le sabéisnie au monothéisme juif, chrétien et musulman; elle est arrivée à son but, le déisme de Kant, par Frédéric le Grand qui a créé une nouvelle culture et rendu, par son intelligence du besoin des peuples, les révolutions impossibles.
« L'histoire du genre humain se divise en six périodes : l'^ l'âge mythique où les peuples se développent simultanément. — 2" De Moïse à Socrate, l'adolescence, ou l'âge des Hébreux, des Perses et des Grecs. — 3» La florissante jeunesse et le temps des philosophes, sous les Macédoniens et les Romains. — 4^ La croissance de l'humanité est entravée, de Jésus-Christ à Mahomet et Charlemagne, par la décadence de l'empire romain et l'invasion des Germains. — 50 Les obstacles levés, l'homme apprend à connaître ses forces^ de Charlemagne à la Réformation ; c'est l'aurore de l'âge des lumières. — 6° L'humanité est entrée dans son âge viril; elle a pendant trois siècles lait de sensibles progrès dans toutes les directions ; la révolution française malgré ses excès produira un grand bien, et dans un paisible avenir la raison fera disparaître ignorance, superstition, préjugés, égoïsme, guerres sanglantes, sans toutefois atteindre jamais la perfection î »
Le professeur saxon a répudié plus tard la doctrine de la perfectibilité. Les malheurs de sa patrie lui auront sans doute démontré la vanité de ses espérances, et il aura reconnu que dans le passé les faits ne se pliaient pas à sa théorie. Il s'est borné dès lors à les juger d'après les principes de l'humanité^ de la justice et d'une sage liberté.
Pœlitz nous dit avoir composé son liyre en profitant des travaux d'Adelung, de Herder, de Meiners et de Yierthaler. On compte Vierthaler parmi les imitateurs de Herder, ainsi que le catholique libéral Schneller, Walker et Jenitsch.
Schneller, historien, philosophe, poète dramatique, écrivain politique, au cœur généreux, s'est proposé dans son Histoire universelle de développer les trois grandes idées de Schiller, de Lessing et de Kant : l'éducation esthétique, religieuse et
historique du genre humain en vue du goût, de la vertu et de la société juridique (1).
Dans son écrit populaire de 1828 il distingue les quatre périodes génétique, mythique, héroïque et historique, et compte dix étapes dans la marche de Thumanité. Les cinq premières sont celles de la barbarie et de la vie nomade : la naissance de la société, le développement du langage, Tintroduction de la propriété, la fondation de l'Etat par contrat, la formation du culte. Les cinq autres qui sont celles de la civilisation, sont Tadoption de l'argent , Tinvention de Fécriture, Télévation de Tesprit humain aux jouissances d'un ordre supérieur, la marche des révolutions et la formation par la conquête ou par la fédération de grandes associations nationales (2).
L'écrit de Jenitsch (3) n'a aucun mérite philosophique ni littéraire. La méthode est psychologique sans noms propres. Les périodes sont : rhomme brute, civilisé^ supercivilisé, moralisé. Nulle étude sérieuse de l'histoire.
Tandis qu'on admettait comme un axiome la primordiale sauvagerie de l'humanité, un professeur de Duisbourg, Leberecht Plessenz (4), soutint contre Meiners avec un plein succès la thèse du monothéisme original (qui est celle de noire Peuple primitif). lien recueillit partout les preuves, chez les peuples sauvages comme chez les civilisés, expliqua mieux que personne avant lui les symboles et les mythes de la haute antiquité, marqua la date récente des doctrines fatalistes, plaça à Thèbes, dans l'étroite et fertile vallée du Nil (et non dans V Atlantide) le berceau de toute la civilisation qui s'est propagée d'un peuple à l'autre et perdue chez les tribus devenues sauvages, montra enfin comment les vérités primordiales sont demeurées, tout en s'altérant profondément, le fondement de toutes les mythologies et se sont conservées intactes et développées dans les mystères. Plessenz ne croyait point d'ailleurs à la révélation. Il était un libre penseur indépendant. Mais
[i] ireUgeschichte. Grœtz, 18)0-12. La censure lui en interdit la réimpression en 1823 et il quitta Grœtz pour l'université de Fribourg.
(2) Ceschichte der Menschheit. Dresden.
(3) Universal-historischer Blick der Entwichelung des MenschengeschlechtS als eines sich ortbildenden Ganzen. Berlin, 1799-1801. 2 vol.
(4| AYachlrr ne le mentionne pas. C'est à Heidelberg, dans la bibliothèque de Tuniversité, que j'ai trouvé ses œuvres qui m'étaient entièrement inconnues : J>/eïnnomium oder Fersuch zur Enthulhmy der Geheimnisse des Alterthums. 1787, 2 t. — f^ersuche zur Erklœrung der Philo- Sophie des œUesten Alterthwm. 1788.
son indépendance déplut à la secte et souleva la colère de Nicolaï qui Taccabla d'injures. Ses écrits furent voués à un éternel oubli.
On poursuit les traces de ces imitateurs de Herder, tous rationalistes et, la plupart, disciples de Kant, jusqu'à Tapparition en 1810 des vingt-quatre livres d'histoire universelle qui les réduisit au silence. L'auteur de ce chef-d'œuvre, dont la première rédaction remontait à 1784, était Jean de MuUer (175-2-1809), de Schaffouse, illustre déjà par son Histoire suisse.
Il excelle à distinguer dans la masse des faits l'essentiel de l'accessoire, à c( tirer» de ceux qu'il a choisis, «tout leur suc» ou leur quintessence, et à les envelopper de l'atmosphère de leur temps. Il a surtout enchaîné si solidement les événements de tous les siècles et de tous les peuples, que l'humanité semble ne plus être dans son ouvrage qu'une nation unique dont on suit sans la moindre peine les destinées, de son berceau jusqu'au temps présent.
Muller avait travaillé à cet écrit pendant sa vie entière. 11 aurait aimé à en faire a une épopée de l'histoire réduite à l'unité d'action. » L'unité aurait été « rétablissement et la propagation du christianisme. » Car « le Sauveur était pour lui un Dieu, qu'il adorait. » A trente ans il écrivait : «Je fais chaque jour des découvertes si grandes et si belles que, si je réussis, je n'aurai pas besoin de parler beaucoup de Dieu et du Christ ; car tout résultera de l'ensemble du tableau comme l'existence du soleil se déduit de la splendeur de ses rayons. » « Jésus-Christ, disait-il encore, est la clef de l'histoire. »
L^'œuvre ne répond point à ce splendide idéal. Israël et Jésus- Christ y figurent bien à leur place, mais un voile épais nous dérobe leur vraie figure. L'auteur lui-même, dans %on Epilogue, n'insiste que sur le plan souvent incompréhensible de la Providence et sur l'unique devoir de remplir avec fidélité le poste qui nous est assigné. La morale, d'ailleurs, était à son sens inséparable de la foi; aussi prenait-il la religion pour la mesure de ses jugements. C'est ainsi que déjà en septembre 1789 il disait de la révolution française « qu'elle ne ressemblait point à la révolution anglaise, et qu'elle ne pourrait subsister. L'expérience de tous les peuples prouve que la liberté ne se maintient pas sans les mœurs, ni les mœurs sans la religion; or, l'Assemblée nationale regarde la religion comme une folie. »
Malgré la sincérité de sa foi, Jean de Muller ne peut pas être rangé parmi les témoins de la vérité révélée qui s'opposaient en Allemagne au rationalisme triomphant. Nul d'entre eux n'a tenté de comprendre à l'aide de l'Evangile l'histoire de l'humanité. Klopstock était un poëte; Reinhard, en Saxe, un prédicateur; à Zurich, Lavater, un littérateur inépuisable en prose et en vers, et Hess^ un honnête et sage reproducteur de l'histoire sacrée. En Souabe, dans la patrie de Bengel et d'CEtinger, Storr, Flatt, Susskind, Steudel, professaient la théologie à Tubingue. Vers le Rhin, Jung Stilling interprétait les prophéties bibliques et composait Texcellent roman religieux le heimweh. Dans le Holstein, spirituel et aimable, Claudius se cachait sous le nom &m Messager de Wandsbeck. Kleuker, à Riga, défendait la révélation avec une singulière vigueur de raisonnement et une non moins grande érudition. Hamann seul, le Mage du nord, appelle un instant notre attention.
Hamann, qui était né, comme Kant et Herder, dans la Prusse, vers les bords de la Baltique, est un philosophe chrétien de premier rang. Il n'a publié que des feuilles volantes, mais il en jaillit des éclairs. Sa foi, qui avait passé par l'épreuve de la négation, était d'une merveilleuse clairvoyance; les mystères de la révélation avaient pour lui la vivante réahté des choses sensibles; il les contemplait, les scrutait, les saisissait par toutes les puissances de son âme. Car le résumé de toute sa philosophie pratique était, selon l'expression de Gœthe, que tout ce que l'homme entreprend avec une seule portion de son être, ne vaut rien(l;. Il ajoutait que la seule vie pleine est la vie de l'homme uni à Dieu par la foi au Christ.
ce L'incarnation du Verbe, disait -il, est la clef non-seulement de toutes les contradictions philosophiques, mais aussi de toutes les énigmes historiques. » Il se plaisait en particulier à répéter ce que nous savons avoir été toute l'historiosophie des Clément et des Origène : que la philosophie a préparé à la venue du Christ les païens comme la loi les Hébreux.
L'Eglise catholique était plus malade encore que celles de la Réforme. Le rationalisme y sévissait avec non moins de force quoique avec moins de bruit. Les esprits y avaient été admirablement préparés par les jésuites qui, après une domination de deux siècles, laissaient le peuple ignorant et superstitieux, les classes supé-
(j) Ailes Vereinzelte ist verwerflicb.
Heures étrangères à la vie de la foi, les universités se nnourant de marasme. Comprimés par l'Eglise et l'Etat, les libres penseurs, dans Tultramontaine Bavière, s'étaient constitués en une société secrète, celle des illuminés fondée par Weishaupt, professeur à Ingolstadt, en 1776. Elle ne visait à rien moins qu'à abolir la religion chrétienne, renverser l'Etat, supprimer les distinctions de classes et de nations et fonder une Eglise nouvelle par laquelle ils seraient les maîtres du monde. Cette société fut dissoute en 1783. Le seul foyer de lumière au sein de ces profondes ténèbres était Munster, où vivaient le baron de Furstenberg, ministre de l'archevêque de Cologne, le prêtre et professeur Overbeck, la princesse de Gallitzin, le prosélyte Fréd. Léopold de Stolberg et le luthérien Hamann.
Il y eut toutefois un mystique, un mystique protestant, qui tenta de jeter un Coup d'œil dans le mystère du décret divin 5wr V humanité [\). L'auteur s'est nourri de Saint Martin sans adopter ses rêveries. Il part de la haute dignité de l'homme, vice-Dieu sur la terre, décrit sa chute et les elïrayantes conséquences du péché, et raconte comment il se relève par une série progressive d'institutions divines et par sa fidélité à répondre aux intentions de son Dieu Sauveur. Ainsi se forme le royaume des cieux sur la terre : les promesses faites à Abraham en sont le fondement, la loi de Moïse en est le modèle, Jésus-Christ en est l'architecte. Toutes les prophéties ont un sens spirituel : c'est les dénaturer que de les interpréter dans le sens d'un futur rétablissement des Juifs dans leur patrie. Il y a dans ces pages du mouvement^ de l'élan, une profonde conviction, une noble assurance. On sent une âme qui possède la vérité et que la vérité inspire. On y chercherait en vain des vues nouvelles.
L'ouvrage se termine par des tableaux où l'histoire biblique de l'humanité est divisée en sept périodes de mille ans. Les quatre mxonarchies de Daniel y sont à leur place; mais l'auteur n'en avait fait aucune mention dans son exposition du décret divin.
Tel est l'unique et infirme essai d'historiosophie chrétienne que l'Occident tout entier ait à opposer aux œuvres de Vico, de Montesquieu, Voltaire, Turgot et Condorcet, de Hume. Ferguson et Home, d'Iselin, Lessing, Herder et Kant. Cependant combien il eût été facile à un homme de foi de reconstruire dans son entier
Mi Blici in dus Gehdmniss des Frtihschiusses (loties ûb^r die .Menscf>hfif, StrasbonTç. <8)ft J ignore le nom de Tantenr.
le tableau de l'histoire avec les parcelles de vérité qu'il aurait retrouvées chez tous les fauteurs de Terreur ! 11 aurait emprunté à Herder et à Schlœzer Tintime union de la nature et de Fhomme; à Iselin et à Voltaire les preuves de l'insondable misère de l'humanité déchue; à Boulanger celle de la commune origine de tous les mythes et l'esprit cyclique de l'antiquité; à Vico la loi des âges des nations; à Iselin, Adelung, Lessing, Kant le développement organique de l'humanité ; à Lessing l'éducation divine du genre humain; à Herder ses portraits des peuples historiques; à Herder et àCondorcet le progrès des arts et des sciences; àTurgot les bienfaits du christianisme ; à Voltaire la lutte de l'Eglise et de l'empire, à l'abbé de Saint-Pierre et à Kant le chiliasme des modernes; à Condorcet la prolongation future de la vie. Avec la foi d'un Hamann on aurait ainsi convaincu les philosophes par leurs propres doctrines de la vérité du christianisme qu'ils rejettent.