‹ La Philosophie de l'histoire aux différents ages de l'humaniteChapitre 23 sur 51 · L'ALLEMAGNE LE 1800 A · texte numérisé non relu

L'ALLEMAGNE LE 1800 A

§ 1 . — Etat des esprits vers la fin du dix-huitième siècle.

Vers h fin du dix-huitième siècle Kant avait vu surgir trois redoutables rivaux : Fichte, Schleiermacher et Schelling.

A dater de 1782, rAllemagne a, pendant vingt-cinq ans, étudié, refuté, adopté, modifié la philosophie de Kant. Si la foi chrétienne, retournant contre lui sa critique de la raison pure, cherchait à démontrer la nécessité d'une révélation par l'infirmité qu'il attribuait à Tesprit humain, les rationalistes puisaient une force toute nouvelle dans sa morale sto'ique et son déisme. Ils avaient trouvé dans Paulus leur exégète, en Wegschneider leur unique théologien, en Rœhr leur écrivain populaire : Kant fut pour eux le vrai a Messie » qui réduisait l'autre au rôle d'un simple rabbin et d'un honnête moraliste. Mais il ne pouvait régner longtemps sur les esprits sans compétiteurs. Il lui manquait comme à Wolf le génie de Platon, l'enthousiasme poétique, le sens de l'infini, le

sentiment de l'incommensurable grandeur de Tâme humaine, qui s'étaient éveillés, avant lui déjà, dans bien des cœurs, depuis les rives de la Baltique jusqu'au Rhin et aux Alpes, et qui appelaient une tout autre philosophie que la sienne.

En i767 avait éclaté une tempête (1) qui menaçait, semblait-il, d'une ruine imminente le rationalisme régnant, les yieilles lois morales, la société entière. De jeunes poètes, se croyant tous des génies, sous la triple influence de l'enthousiasme de Klopstock, de la critique de Lessing et de l'épicuréisme de Wieland, avaient été comme saisis d'une exaltation fébrile et d'une frénésie révolutionnaire. Dans des chants lyriques, des drames^ des romans, ils célébraient en un langage emphatique, violent, sublime, ridicule, le chaste amour et la volupté, la nature, l'amitié, la patrie, la liberté, la vertu héroïque, le vice monstrueux, les puissances infernales. Tout prenait dans leurs écrits un aspect gigantesque. La religion n'existant pas pour eux, leur besoin de l'infini se reportait sur des objets terrestres, et altérait ainsi par une exaltation maladive leurs sentiments et leurs idées. Il y avait là comme une réaction contre l'esprit prosaïque et vulgaire d'un siècle qui portait perruque et cadenette, contre sa morale utilitaire, son orthodoxie glaciale, l'ascétisme despiétistes, la pédante dialectique des wolfiens, les règles conventionnelles des classiques français. L'âme brisait ses fers, l'àme revenait à sa vraie nature, l'âme rentrait en possession de toutes ses forces natives. Ivre de sa joie, elle crut que la beauté consistait dans l'ardeur effrénée des passions et non dans la puissance qui les dompte. Elle méprisa toutes les lois divines et humaines. Aussi, nos génies prétendaient fonder sur les ruines de l'ordre présent des choses un monde tout nouveau. La tempête ne s'apaisa que vers 1781. Plusieurs de ces jeunes poètes avaient sombré : un d'eux était mort à l'hôpital, fou d'orgueil et d'athéisme. D'autres étaient devenus fameux par des œuvres qui rivalisaient d'immoralité avec celles de Conrad de Strasbourg. Plus heureux, seuls vraiment grands, Schiller et Gœthe n'avaient pas tardé à reconnaître leur erreur. Toutefois, l'esprit de cette période d'enthousiasme maladif se maintint, latent, dans l'Allemagne littéraire et philosophique. On croyait d'instinct à l'absolue souveraineté de la raison, on déifiait le moi sans s'en rendre compte, jusqu'au jour où Fichte réduisit ce mensonge en système. Bientôt après, en 1799, son ami, Frédéric Schlegel, pu-

bliait dans un instant d'égarenaent le fameux roman de Lvcinde où le moi souverain, à l'aide de V ironie, s'affranchissait de la loi morale.

L'instinct religieux qui fait l'essence de l'homme, devait tôt ou tard s'opposer à tant d'orgueil et d'impiété. Vers 1795 apparaissent les premiers indices d'un retour à la religion et au respect du passé. UnSouabe, Schelling, le Spinoza allemand, éveille dans les cœurs le besoin d'une substance divine qui domine l'homme et vers laquelle il puisse élever ses pensées. A la même date, dans l'Allemagne du Nord, Novalis, Tieck, Auguste Schlegel et son frère Frédéric lui-même imprimaient à la poésie allemande une direction tout autre que celle de Gœthe et de Schiller. Ils la ramenaient au moyen âge où la foi chrétienne donnait à l'âme cette unité, cette harmonie, cette paix sans laquelle il n'y a ni beauté, ni vérité, ni vraie joie. Les chants des minnes3engei% le culte symbolique du catholicisme dans les cathédrales gothiques, les institutions féodales exerçaient sur eux un prestige qui les dégoûtait des spéculations de Kant et de Fichte, les préseryait de l'esprit révolutionnaire de leur temps et les prédisposait de loin à ployer les genoux devant le Christ. Nous verrons Frédéric Schlegel devenir une des gloires de l'Eglise catholique, et Frédéric de Hardenberg ou Novalis était mort à vingt-neuf ans en 1801, chantant dans des hymnes d'une rare beauté son Dieu Sauveur, auquel l'avait amené J. Bœhme. L'école romantique aurait d'ailleurs voulu faire de la poésie allemande une abeille butinant d'un bout du monde à l'autre, surtout en Grèce, dans les fleurs les plus odorantes les sucs les plus exquis. Son législateur fut Auguste Schlegel qui, en 1808, à Vienne, dans son cours sur la littérature dramatique, exposa la poétique du romantisme, défigurée dix-neuf ans plus tard par Victor Hugo dans sa préface de Cromivell. Frédéric Schlegel a, de son côté, en quelque sorte créé l'histoire littéraire qui n'était avant lui qu'une œuvre de pure érudition.

En ce temps-là, Jacobi, de Dusseldorf (1743-1819) soutenait contre Spinoza, Hume, Kant, Fichte, Schelling, une cause excellente, la foi d'instinct, la connaissance immédiate d'un Dieu personnel. Mais « chrétien de cœur, païen d'esprit » (a dit Hase}, il était trop peu croyant pour triompher de ses redoutables adversaires, trop philosophe pour agir avec force sur les âmes avides de salut. Tout son travail a tourné au profit de la religion naturelle et du rationalisme.

Cependant la formidable tempête de la révolution française H. 15

avait ébranlé l'Allemagne entière. On avait applaudi avec enthousiasme aux grands principes de 1789. .Mais Tillusion avait été de courte durée. Les hommes de 91 et de 93 remplirent d'effroi et de dégoût toutes les âmes honnêtes. Poètes et philosophes, détournant leurs regards de ces saturnales républicaines, poursuivirent en une pleine sécurité leurs travaux et leurs querelles. Gœthe se signala par sa profonde indifférence pour les dangers et, plus tard, pour les malheurs de sa patrie. De tous ses écrits le seul qui nous intéresse est son Faust (1790). Poëme psychologique comme Parcival, il dépeint avec une singulière vérité Tâme déchue sans son Rédempteur, le génie du mal sans son vainqueur. Faust, qui a bu à toutes les sources de la terre sans étancher sa soif de bonheur, est Tinvention d'un poëte païen qui vous conduit au Christ sans le savoir. Méphistophélès^ menteur, railleur, cynique, hypocrite, aimable, séduisant, est bien autrement vrai que le Satan de Milton avec ses grands discours qui abondent en sentences d'une irréprochable moralité.

Les deux mages du sud et du nord, GEtinger et Hamann avaient posé les armes avec leur vie avant 1789. Lavater, Jung- Stilling n'opposaient à l'esprit révolutionnaire du siècle qu'une molle résistance. Il manquait à l'Eglise du Christ dans l'Allemagne protestante un intrépide prédicateur de la justice. Dieu en suscita un dans la personne de Menken qui fut, de 1791 à sa mort en 1831, le plus éloquent, le plus puissant champion de la vérité révélée. En 1795, s'inspirant des prophètes hébreux, il publia, au péril de ses jours, une brochure politique qui mérite toute notre attention (1). Il y reproche : aux Français leur impiété, leur cruauté de bêtes fauves envers leurs frères, leurs crimes de tout genre à l'étranger; aux Allemands leur oubli de Dieu et de ses lois, leur enthousiasme pour la philosophie antichrétienne de Kant et pour toutes les formes de l'athéisme, leur secret penchant pour les doctrines mensongères de leurs voisins, leurs faux jugements à la vue du bonheur et des victoires des impies. « Toute l'histoire atteste que Dieu permet pour un temps aux méchants de triompher et qu'il diffère ses vengeances : les Français marcheront de succès en succès pour leur perte et pour votre salut jusqu'au jour où vous confesserez à Dieu avec larmes vos péchés. »

(1) Ueber Gluck vndSiegder Cottlosen. Réimprimé 1849. - Das 3IonarchienbUd (iS(^, Téimprimé 1849) reproduit les vues de Bengel et de Roos sur Daniel.

Dans TEglise catholique, où le rationalisme exerçait librement ses ravages, la Bavière avait vu subitement éclater en 1797 un de ces réveils de la foi qui marquent dans Thistoire d'un peuple . Les auteurs en furent le pieux et doux Sailer (1 751- 1 832), professeur à Dillingen et plus tard à Ingolstadt; les prêtres Martin Booz, Gossner et d'autres qui, persécutés par la curie romaine, cherchèrent un refuge dans l'Eglise luthérienne. Aux frontières de la Bavière, dans le vaste diocèse mi-allemand mi-suisse de Constance, Wessenberg, qui en avait été nommé le vicaire général en 1800, opérait de salutaires réformes dans la liturgie et le chant, dans les séminaires ecclésiastiques, ainsi que dans l'esprit du clergé et la piété des simples fidèles. Le catholicisme allemand se préparait ainsi à la grande crise que la chute de l'empire allait lui faire subir, en même temps que grandissaient et mûrissaient dans son sein les hommes qui devaient donner à sa théologie un éclat tout nouveau. Sa supériorité sur la Réforme s'attestait par les abjurations de Frédéric Schlegel, de Léopoldde Stolberg, l'historien de l'Eglise, du grand poëte Zach. AYerner, des écriTains politiques Haller et Adam Muller, qui furent plus tard suivies de celles de Philips et de Hurten.

§2. — S chleier mâcher.

Plongée dans un profond sommeil, TAUemagne protestante ne prêtait point l'oreille à la voix de Menken et des derniers descendants de Spener et de Francke. Elle hésitait entre le panthéisme de Schelling, l'athéisme de Fichte et le rationalisme de Kant qui dépouillaient l'homme de son instinct religieux ou de son immortalité ou de son Dieu, quand parurent, en 1799, les Discours sur la religion de Schleiermacher.

L'auteur y soutenait, mais sous une forme toute nouvelle, la thèse de Jacobi. Ses Discours, pleins de feu et d'enthousiasme, produisirent sur l'Allemagne entière une immense impression; ce fut comme une révélation d'un monde nouveau. « Il y a chez tout homme une faculté supérieure, le sentiment religieux, qui a son domaine propre et qui n'est ni la morale, ni la métaphysique, ni la poésie. Ce sentiment est celui de la dépendance où nous sommes de l'absolu. Nous ne pouvons savoir ce qu'est la Divinité; mais nous l'admirons dans la nature et dans l'histoire, et la reli-

gion consiste à s'identifier avec elle, à se mettre en harmonie avec la vie divine, à être suspendu au sein du monde infini. >^ A la lecture de ces pages étranges, l'Allemagne, qui s'enfuyait loin de Dieu, suspendit sa marche. Elle entrevoyait par delà Torthodoxie de tête la possibilité d'une piété intime ; ce qui n'était plus qu'un squelette de vieux dogmes surannés, reprenait sous une autre forme vie. force^ jeunesse et beauté. Schleiermacher avait ranimé chez ses compatriotes le besoin des choses invisibles. Ce réveil devait, au travers des malheurs de 1806 et des victoires de 1813, se compléter par celui de la foi chrétienne, qu'inaugurèrent en 1817 les célèbres thèses du pasteur Harms à Kiel.

Mais Schleiermacher avait déclaré dans ces mêmes Discours la Divinité à ce point incompréhensible qu'il n'en affirmait point la personnalité, à ce point immanente qu'il ne la distinguait pas du monde. Aussi le prédicateur de la cour de Berlin, Sack, disait-il de ce livre qu'il était une spirituelle apologie du panthéisme, et J.-F. Ancillon^ plus sévère, n'y voyait que la mystique de l'athéisme.

Schleiermacher est à nos yeux, au milieu des grands génies philosophiques de son siècle, le représentant non moins grand des aspirations de l'âme humaine à l'infini. Comme ces aspirations supposent une certaine affinité entre notre âme et la Divinité, il devait avoir confiance en l'esprit humain, en son intelligence non moins qu'en son sens moral, et, par là même, lui rendre l'unité que Rant avait brisée en scindant la raison en deux moitiés, l'une théorique et sceptique, l'autre pratique et dogmatique.

Dailleurs il ne confondait pas la raison de l'homme qui est encore sous l'empire de la chair, avec celle de l'homme qui est plein de la vie divine. C'était la conscience religieuse, soi-disant chrétienne, à laquelle seule il accordait le droit déjuger du vrai et du faux.

Mais ce droit était absolu ; car nul Dieu vivant n'exerçait sur l'homme une autorité devant laquelle il eût dû s'humilier et se taire. Protagoras faisait de l'homme la mesure de la vérité : Schleiermacher fit de l'homme pieux celle de Dieu et de ses révélations.

Cependant, en n'affirmant pas la personnalité de Dieu^ ce grand restaurateur de la vie religieuse et spirituelle renversait le reste de foi positive que le déisme de Rant avait laissé debout dans les cœurs. La raison théorique de Rant admettait la possibilité du Dieu vivant dont la raison pratique proclamait l'existence : la con-

science religieuse de Schleiermacher se déclarait incapable de définir le divin.

Enfin, Schleiermacher scindait à son tour l'âme en deux par l'infranchissable fossé qu'il creusait entre la foi et la raison. «Le sentiment religieux se suffit à lui-même et se passe de la science. Je puis croire ce dont doute ma raison, douter de ce qui fait l'objet de ma croyance. Ce qui est vrai pour le cœur, peut être faux pour l'esprit. L'important, c'est que je croie, et non le dieu auquel je crois. Les religions ne diffèrent que par l'intensité des sentiments de leurs sectateurs. Il y a un dieu quelconque vers lequel tous les hommes tendent; il n'y a plus de faux dieux et un vrai Dieu. » Saint Augustin, Anselme, Roger Bacon avaient dit que les expériences spirituelles étaient aussi certaines que les vérités de l'observation sensible, et que la foi conduit à la science. Erreur complète. «Les imaginations de la foi n'ont aucune valeur scientifique. Les théologiens peuvent, si cela les amuse, les revêtir de formes dogmatiques et les réduire en système. Mais prétendre que la réalité correspond à ces dogmes, affirmer par exemple que Dieu est un être personnel qui existe hors du monde et avant le monde, c'est de la mythologie, de l'anthropomorphisme. Dieu ne se définit que par des négations; tout au plus pourrait-on dire qu'il est la puissance infinie, l'absolue causalité de toutes choses. Le mieux serait de supprimer de toute dogmatique chrétienne le chapitre de Dieu et de ses perfections, o En tenant un tel langage Schleiermacher a, d'une part, propagé partout l'indiff'érence en matière de dogmes, le mépris de la vérité divine ou de l'orthodoxie; d'autre part, préparé la voie à Hegel, traduisant les obscurs pressentiments du sentiment religieux et les naïves croyances des chrétiens dans l'inintelligible langage de son hypocrite athéisme.

La philosophie de Schleiermacher était un corps sans tête. Elle n'embrassait que l'homme et la nature. Panthéiste, il faisait de la matière l'image et l'ombre de l'esprit, et il découvrait dans tous les domaines de l'univers l'opposition de ces deux puissances contraires. Dans le monde moral, la vertu était l'empire de l'esprit sur la chair; le péché, la domination de la chair sur l'esprit; la religion, la vie divine qui assure le triomphe du bien sur le mal.

Le stoïque Kant, adressant un viril appel à l'énergie de la volonté, imposait à l'homme l'obligation absolue d'obéir à l'impératif catégorique de la loi morale, tout en lui offrant l'espérance d'une juste rémunération après la mort. L'existence humaine

prend, aux yeux de Schleiermacher, la forme d'une évolution de notre vie propre qui arrive ici-bas à la vie divine (1) . «Notre vie individuelle commence par les sens (ainsi que Tavait déjà dit Schiller). Les sens retiennent captive la yie supérieure, qui n'existe encore qu'en germe, et entravent son épanouissement. Par le péché la vie propre devient sensualité et égoïsme ; la vie spirituelle, stérile contemplation. Leur accord fait la perfection humaine.

« Cet hymen se produit chez des hommes d'élite qui s'élèvent de l'existence insignifiante et impersonnelle du vulgaire, à l'existence pleine et entière qui est à la fois tout individuelle et tout universelle. Ils se savent une des formes de l'idée complexe de l'humanité, et sont l'incarnation d'une vérité spéciale qu'ils révèlent aux foules. Dieu, qui les envoie de siècle en siècle, les anime d'un feu sacré. Consumés de cette flamme, ils éveillent les germes de vie spirituelle qui dorment au fond des cœurs, rendent comme palpable l'éternel, l'absolu^ et embrasent leurs frères d'amour pour ces trésors invisibles. Ils communiquent ainsi la vie divine aux hommes ; ils réconcilient la terre avec le ciel et avec elle-même. On les nomme suivant les temps (Lessing l'avait dit déjà) demi-dieux et héros, voyants et prophètes, pontifes et médiateurs. Leur voix est un tonnerre qui se fait entendre de tous; on ne peut douter que la Divinité ne se manifeste par eux. Ces prêtres du Dieu très-haut sont d'ailleurs fort rares. Il n'y aurait plus de médiateurs inspirés si tous les hommes brûlaient du feu divin. »

Par sa théorie des grands hommes, Schleiermacher a tout à la fois propagé en Allemagne le culte païen de tous les hommes de génie sans distinction, et rendu, en dépit de son spinozisme, un inappréciable service à l'historiosophie chrétienne en opposant la liberté humaine et l'action incalculable de l'individualité au fatalisme des Herder et des Hegel.

«Le plus grand de ces divins héros, c'est Jésus-Christ. L'humanité l'a produit au temps voulu en vertu d'une évolution normale. Mais il est une apparition merveilleuse au sein de notre race pécheresse, la fleur du genre humain, son idéal vivant, l'incorporation de son esprit, la personnification de la religion absolue. Son œuvre, c'est d'avoir produit une race nouvelle, qu'il a réconciliée avec Dieu par sa parfaite sainteté. Son esprit vit dans son Eglise ( comme celui de Platon dans son école ); et nul de nous ne

(I) Sinnliches Beicustseyn et Cottes Beicustseyn.

peut recevoir la vie divine, s'il ne s'unit à lui par une foi intime. »

Schleiermacher ne nous a laissé aucun écrit d'historiosophie. L'histoire des religions était pour lui, comme pour les gnostiques, le développement spontané du sentiment religieux : du fétichisme l'esprit humain s'est élevé par le polythéisme au monothéisme. La formule de sa philosophie de l'histoire aurait été la lente émancipation de l'humanité se dégageant de l'empire des sens et se pénétrant de plus en plus de la vie spirituelle à laquelle le Christ l'a initiée.

Devons-nous expliquer à nos lecteurs tout ce qu'a d'incomplet et d'antibiblique le christianisme de Schleiermacher : l'homme qui monte vers la région des choses divines, et nul Dieu qui en descende vers lui; l'homme qui prie^ et personne ne l'entend; l'homme qui tombe, s'égare, se perd, et nulle intervention miraculeuse d'un Dieu de miséricorde ; l'histoire d'Israël et la vie de Jésus selon les évangiles, un tissu de fables; un Sauveur humain et non une incarnation du Verbe éternel; à Golgotha nulle expiation; enfin, une ombre de Pentecôte.

Et cependant Schleiermacher a été en bénédiction à l'Eglise par sa profonde vénération pour la personne historique de Jésus-Christ, et par sa doctrine de la vie divine dont le Christ est la source unique et que la foi seule peut y puiser. Frappant ainsi d'un coup mortel la foi d'intelligence, il a fait un devoir à tous les chrétiens de son temps et de l'avenir de vivre leurs croyances et de les transformer en leur chair et leur sang par un continuel procédé d'assimilation.

D'ailleurs il valait mieux que sa théologie. Né à Breslau (1768) de parents très-pieux et élevé chez les Moraves, il avait conservé au travers des péripéties de sa vie intérieure un esprit de recueillement et de piété, qui était son plus précieux trésor. Le panthéisme de Spinoza, l'ironie de son ami Fréd. Schlegel avaient fait faire naufrage à sa foi; mais ses luttes intérieures, qui lui avaient coûté bien « des nuits sans sommeil et des jours sans soleil,» témoignaient de la sincérité de ses convictions, de la délicatesse de sa conscience, de la profondeur de ses sentiments. Sa vie tout entière fut d'ailleurs une vie de dévouement et de sacrifice : plein de foi en la mission religieuse et pohtique de la Prusse protestante en Allemagne et de l'Allemagne dans l'Europe, il travailla au péril de ses jours, au relèvement de sa double patrie; plus tard il fit avec la même abnégation une loyale et inébranlable opposition à son roi qui méconnaissait les vrais intérêts de l'Eglise. Au mi-

lieu des péripéties de sa carrière publique il s'abandonnait à la providence de son Père céleste qui le faisait marcher dans d'épaisses ténèbres. Au fond de son âme il ramenait tout à la grâce de Dieu et à la communion avec Jésus-Christ. Sans pouvoir prouver par ses écrits qu'il se soit rapproché de la vérité révélée dans la dernière moitié de sa vie, nous rappellerons au moins que sur son lit de mort (1834), il célébra lui-même la sainte cène en disant : «Je ne puis entrer dans le ciel qu'avec le sang du Christ. »

Schleiermacher est après Luther et Spener l'homme de génie et de foi qui a exercé sur l'Allemagne l'action la plus puissante. Son action a été mi-salutaire, mi-funeste, comme avait été sur celle de l'Eglise primitive celle de Platon (dont il fut le traducteur). Ses compatriotes l'aimaient pour le bien et pour le mal qu'il leur faisait. Il les charmait par son respect pour les choses saintes et par ses hardies négations, par son intime piété et par ses innombrables hérésies. Ils s'associaient avec passion à ses efforts pour découvrir un système qui fût tout ensemble la foi chrétienne et l'incrédulité, et ils apprenaient de lui à croire en Jésus-Christ avec une puissance et une intimité de conviction toutes nouvelles. Nul étranger ne saura jamais quelle somme de travail spirituel s'est produite sous son influence dans le cœur des chrétiens les plus éminents d'outre-Rhin. L'Allemagne le bénissait d'ailleurs pour son patriotisme et son courage civique. Elle souriait à son bonheur domestique, à ses affections passionnées d'époux et de père.

Parmi ses innombrables disciples, nous citerons le juif converti Neander (1780-1850) qui, dans son Bistowe de l' Eglise {[S^Q-iSo'2.), a le premier conçu le christianisme comme une vie divine qui régénère les individus, et qui, par une série d'actions et de réactions semblables, doit un jour se manifester en plein dans la société humaine ; — mon vieil ami, Tholuck, à Halle, le père spirituel d'une légion de pasteurs et de docteurs évangéliques, l'auteur, bien connu parmi nous, des Lettres de Guido et Julius sur le péché et la rédemption^ et des Heures du recueillement chrétien; — son collègue Julius jNluller, l'auteur d'une Doctrine du péché, vrai chef-d'œuvre qui n'a son pareil dans aucune langue; — Borner, à qui l'on doit de précieux travaux sur l'histoire des dogmes et sur celle de la théologie protestante; — Ehrenfeuchter, qui figurera dans notre galerie des historiosophes allemands; — Nitsch, Twesten et vingt autres. Mais à Schleiermacher se rattachent aussi des hommes tels que Bunsen, que nous verrons rejeter tous les

dogmes fonrlamentaux du christianisme, et une foule de fauxcroyants qui excellent dans Tart d'évider ces dogmes sans en briser récorce, ou même de remplir d'un poison subtil les vases sacrés dont on laisse intactes les divines inscriptions.

§ 3. — Fichte. Stuhr.

Fichte (1762-1814), Saxon de la Lusace, était un homme d'action et de combat plus encore que de spéculation et de science. Il est moins grand par la vigueur de sa pensée que par Ténergie de sa volonté. Sa philosophie (Kant Tavait prédit) n'eut qu'un succès éphémère : sa gloire immortelle, c'est d'avoir été l'un des restaurateurs de la Prusse anéantie, de l'Allemagne asservie par Napoléon, o Son esprit, disait à ses débuts Jean-Paul, est un esprit inquiet; il attend avec impatience l'occasion d'agir puissamment sur le monde. Dans ses cours, sa parole gronde comme l'orage qui de moment en moment lance ses traits de feu; il élève l'âme, il veut rendre les hommes bons, et, plus encore, grands; son regard est sévère, sa démarche fière; il prétend diriger par sa philosophie l'esprit du siècle. »

Enfant, Fichte avait déjà fait preuve d'un remarquable empire sur lui-même. Auprès de Kant il apprit à soumettre son imagination à sa raison, « à élever son esprit à une hauteur indicible audessus des choses terrestres, » et la stoïque morale de son maître donna à son âme « un repos inconnu. » Elle le convainquit en même temps que le déterminisme de Wolf est une dangereuse erreur, et que l'homme est réellement l'auteur libre et responsable de ses actes.

Mais le scepticisme de Kant ne pouvait qu'être antipathique à l'esprit ardent de Fichte, et la philosophie critique, toute formée de pièces rapportées, d'éléments contraires, devait éveiller en lui le désir de faire mieux. Il résolut de la ramener à l'unité par la hardie création d'une doctrine positive de la science.

Cette doctrine, quelle serait-elle? Il avait fort bien dit quelle choix qu'on fait d'une philosophie dépend de l'homme qu'on est.» L'homme chez Fichte ne croyait pas au seul vrai Dieu. Sa philosophie ne pouvait donc qu'être athée. Dieu dans son système fit place à l'ordre moral du monde.

Ce qui offusquait tout particulièrement Fichte dans le criticisme de Kant, c'étaient ces choses-en-soi, auxquelles, suivant l'exprès-

sion de Jacobi, Kant avait respectueusement donné leur pension de retraite, et qui menaient une équivoque existence, on ne savait où, hors de Dieu, hors de Thomme. Rien n'eût été plus simple que de les placer dans Tintelligence du Dieu créateur qui a fait de la nature et de Thomme, du moi et du non-moi, les membres du même organisme cosmique. Mais Fichte ne le pouvait. Il se vit contraint à les loger dans Tesprit humain qui était son unique Dieu, et comme Fesprit humain était pour lui le moi individuel, le moi se trouva créer et contenir en soi Tunivers entier avec ses milliers de voies lactées. Si Descartes disait : «Je pense, donc je suis, » et si partant de son existence il arrivait à celle d'un Dieu créateur et du monde, Fichte aurait pu dire : (c Je suis ce que je pense; je suis le sujet qui pense, et Tobjet que je pense. »

Sa philosophie métaphysique, qui faisait sur Kant Fimpression d'un monde d'ombres et de spectres, se résumait dans ces trois formules : Le moi, qui est la thèse, se pose lui-même (ou en langage vulgaire, acquiert la conscience de lui-même). Le moi pose le non-moi qui est son antithèse (c'est-à-dire crée l'univers). La synthèse se produit par l'action théorique et surtout pratique du moi sur le non-moi.

Cette apothéose du moi individuel était plus absurde, plus puérile encore qu'impie et blasphématoire. Néanmoins la raison est si subtile chez les sophistes, si crédule chez leurs jeunes élèves, que Fichte, à Halle, en 1794, enthousiasmait ses auditeurs. Le gouvernement saxon s'émut de ces jeux d'esprit qui détruisaient toute religion. Accusé à juste titre d'athéisme, Fichte se réfugia à Berlin.

Cependant Fichte était fort embarrassé (on le serait à moins), d'expliquer, d'abord, pourquoi le Dieu-moi s'était divisé en un milliard d'individus de toute race; puis, quand et comment les moi créaient leur monde, et, enfin, pourquoi il n'y avait pas autant de mondes que de moi, A l'aide du panthéisme de Schleiermacher et de Schelling, il corrigea bientôt son système. Le moi individuel fit place au moi absolu. Mais qu'entendait-il par son nouveau dieu? Ce n'était point notre Dieu vivant, ni même la substance de Spinoza, commune essence de toutes les âmes humaines; c'était je ne sais quoi, un être sans consistance, un fantôme, une abstraction, une illusion, l'idée que nous avons de Dieu et qui n'existe que par notre pensée (1).

(0 Aniceisung ziim seliqen Leben. 1806. Neuvième leçon : « Dieu et le savoir qu'on a de Dieu, c'est la même chose. Dieu n'est la cause de rien. »

Cette négation voilée de Dieu aurait dû, semble-t-il, être non moins funeste à TAllemagne que ne Tavait été à la France l'impiété des encyclopédistes. Mais, matérialiste et épicurien dans la France catholique, Tathéisme fut dans FAUemagne protestante idéaliste et stoïque. Au lieu de jeter les âmes dans la fange, il les élevait vers les choses spirituelles et invisibles. La morale de Fichte tenait le milieu entre celle de Kant, le stoïque, et du panthéiste Schleiermacher.

ce L'essence de Fhomme, c'est Faction et non la pensée. Sa pensée dérive de son vouloir. Sa raison n'est théorique que parce qu'elle est pratique. — Aussi le non-moi qui limite et détermine la pensée, est-il déterminé par la volonté (ou en d'autres termes le monde est là pour servir d'objet à notre activité morale et non à notre curiosité scientifique). — Le but de notre vie est non d'être heureux, mais de nous rendre dignes de Fêtre. La terre est le pays du travail, et non de la jouissance. — Le travail de notre vie entière, c'est d'accomplir la loi morale quoi qu'il en puisse coûter à la chair; c'est de nous élever au-dessus de Finstinct par les constants efforts de la libre volonté et de la raison, de nous dégager de tous les hens dans lesquels le monde extérieur nous tient enchaînés; c'est de nous dépouiller de tout ce qui constitue notre individualité, de devenir tout raison, tout esprit, et d'atteindre ainsi à la contemplation du divin dans lequel nous nous plongeons et perdons, y trouvant la vie bienheureuse qui est yie, lumière, félicité. » Dieu disait aux Hébreux : a Soyez saints, car je suis saint, » et Fichte aux Allemands : « Soyez saints, car vous êtes des dieux. »

Par cette puissante impulsion que Fichte imprimait à l'âme vers le divin, son stoïcisme athée était, à tout bien considérer, plus religieux, et agissait avec plus de puissance sur les cœurs que le stoïcisme déiste de Kant. Les teintes mystiques de son langage donnaient même à ses pensées un certain air de ressemblance avec les aspirations et les espérances du chrétien. Il ne doutait d'ailleurs pas que sa religion ne fût le souffle de vie destiné à ranimer les ossements desséchés de sa nation. Avant léna, dans Fhiver de 1804-1805, il expliqua par les siècles passés le temps présent {\), dans le but d'humilier l'Allemagne en mettant à nu toutes ses plaies. Dans Fhiver de 1807, quand les Français occupaient encore Berlin, devant leurs espions, il prononça ses immortels Discours

(4) Grundzuge des gegenwœrtigen Zeitalters. 1808. Sœmmtlkhe WerKe. T. VU.

à la nation allemande, qui furent un des grands événements de répoque. « Dans votre ruine actuelle, souvenez-vous de votre ancienne gloire. Dieu vous a choisis pour être son peuple et son instrument dans le monde. Vous ne recouvrerez votre liberté politique que par une régénération spirituelle. Elle sera le résultat d'une éducation nationale que l"Etat instituera d'après les principes de Pestalozzi. Préparez-vous aux plus grands sacrifices. Votre relèvement sera celui de l'Europe entière, dont vous êtes l'abrégé. » Fichte a inspiré par ses Discours à la jeunesse un enthousiasme secret qui a six ans plus tard éclaté dans la guerre de l'indépendance. Mais en faisant de l'Allemagne comme une nation sainte au milieu de races inférieures et perverses, il sema dans les cœurs les germes d'un fanatisme patriotique qui plus tard devint une source de troubles politiques et l'occasion d'une réaction déplorable.

La philosophie de l'histoire, de Fichte, contenue dans ses Esquisses du siècle py^ésent, repose sur l'analogie du développement de l'humanité et de celui de l'individu.

« La vie humaine n'est que le sommeil et le rêve d'un somnambule jusqu'au jour où commence la vie en Dieu (1). L'homme naît avec une raison instinctive, inconsciente, virtuelle, sous l'empire de Yimmédiat, c'est-à-dire, de sa propre nature, du monde extérieur, des mœurs, des croyances et des idées de sa famille, de son peuple, de son siècle. C'est l'âge de la foi (au sens platonicien de ce mot).

« Toutes les richesses immédiates n'ont en elles-mêmes aucune valeur. Il n'y a de réel que ce que la raison libre et consciente tire de la raison virtuelle par la filière de la réflexion. Ce travail se nomme la médiation, Vermittlung . » (Le mot fit fortune : il permettait de renier le christianisme sans le nier). La médiation a pour résultats d'aftranchir le moi du joug de ses instincts et des choses visibles, d'éclairer sa foi aveugle et de cribler ses opinions traditionnelles, de rejeter l'erreur, de donner à la vérité sa forme pure et réelle. La foi, qui apparaît la première, constitue le fond de l'esprit humain : elle en est l'élément stable et permanent, sans être inerte et immobile. Il y a en elle une force plastique, spontanée, un art de nature et d'instinct. La raison, qui vient ensuite, met en mouvement par une action réfléchie le fond primitif et y produit une évolution qui tend à une indéfinie perfection. Le rap-

{\) OEuvres, t. Il, p. xvui.

port de la foi et de la raison est le principe moteur de Tesprit humain, le ressort du progrès. Le vice radical, c'est la paresse.

« La perfection, c'est le règne de la science libre et de la libre activité. Le moi, qui est son propre but^ prend possession et conscience de son entière indépendance (c'est-à-dire de sa divinité). Mais il ne peut arriver à l'absolu que par ce progrès indéfini^ » que Fichte emprunte àKant.

La vie de l'individu se divise ainsi en trois âges : celui de l'instinct, celui de la lutte entre l'instinct et la raison, et celui de la victoire de la raison. Dans sa philosophie de l'histoire, Fichte découpe la vie de l'humanité en cinq périodes, dont deux sont de simples subdivisions des autres.

1" «Le premier âge est antérieur à toute histoire. C'est le temps du paradis et de l'innocence. Il y avait quelque part sur la terre peuplée de grossiers sauvages, une nation normale qui vivait à tous égards en une parfaite conformité avec l'instinct aveugle et tout-puissant de la raison. Les héros étaient alors des prophètes et des thaumaturges, et tous les hommes étaient, par l'inspiration, en rapport immédiat avec le monde des esprits (c'est-à-dire avec le divin qui était dans leur sein).

2o « Le peuple normal est chassé de sa patrie, dont le chemin lui est fermé. L'enthousiasme cesse d'entraîner les hommes à l'action avec Firrésistible puissance d'une force physique, et l'histoire commence.» C'est le deuxième âge que Fichte prolonge, comme l'aurait fait Voltaire, jusqu'à l'éveil de l'esprit philosophique dans notre Europe moderne. Il l'appelle Fâge du péché qui se développe^ sans nous dire d'où vient le péché et pourquoi, l'instinct s'affaiblissant, tous les hommes ne sont pas entrés d'emblée dans le monde de Féternelle vérité. Il se meut et se perd dans de vaines fictions. « Les prophètes disparaissent ; la puissance de la raison virtuelle n'anime plus que des poètes et des législateurs, en petit nombre, qui vont civiliser les sauvages. Les poètes ne parviennent plus à la vue du divin. Les législateurs, ne remontant pas aux premiers principes, exigent des foules une foi aveugle. Cependant Vart de nature poursuit son œuvre cachée : les institutions politiques sont rationnelles à Finsu de l'homme, et le progrès s'opère de l'Asie despotique et religieuse, à l'Europe qui veut unir le droit et la liberté. Dans l'Europe même il y a progrès des républiques grecques. Etats immobiles et sacrés que la raison d'un Socrate n'osait pas entamer, à Rome où la foi instinctive des patriciens a été vaincue par la libre raison des plébéiens. Il y a progrès des Etats

antiques à esclaves, qui reposaient non sur la nature humaine qui est identique chez tous, mais sur les privilèges des citoyens, au monde moderne à qui le christianisme a apporté Févangile de régalité, de la liberté et d'un progrès incessant. Le monde chrétien forme un système de peuples et d"£tats homogènes que la papauté a maintenus unis^ et qui depuis la Réformation tendent à la monarchie universelle.

« Jésus-Christ, comme tous les héros, devait }iécessairement apparaître d'après la loi intime du développement. La Divinité (ou l'humanité, les deux mots ont pour Fichte (1) le même sens) Ta engendré quand elle a compris qu'elle avait pour vocation de créer le royaume des cieux. Jésus-Christ en a été le premier citoyen et il est à ce titre le fils premier- né de Dieu. » Toutefois, « c'est un énorme miracle que ce fils unique de Dieu qui seul a eu la vue parfaitement distincte de l'identité de la Divinité et de l'humanité. Aussi les chrétiens ont-ils le droit de le dire la parole ou la raison incarnée. Un temps viendra d'ailleurs où tous les hommes seront autant de christs (2). »

30 « Dans la troisième époque qui est celle du péché consommé et qui comprend le dix-huitième siècle, l'homme s'émancipe de l'autorité extérieure de l'instinct qui a pesé jusqu'alors sur lui. L'entendement règne seul, et il n'a pour se guider ni l'instinct qu'il a rejeté, ni la science qu'il n'a pas encore découverte. L'humanité se trouve ainsi entre les ténèbres du passé et les clartés de l'avenir. Elle n'a plus que des notions telles que les donne l'empirisme; elle ne comprend que ce qui se peut comprendre sans travail par le sens commun : elle ne laisse subsister que ce qu'elle comprend. Siècle de l'utilitarisme le plus grossier, de l'égoïsme le plus éhonté et du plus complet individualisme, où chacun ne songe qu'à sauver sa vie et son bien-être. Siècle plein d'une profonde indifférence pour toute vérité, et d'un insolent mépris pour les idées supersensibles, pour le dévouement, pour l'enthousiasme; siècle tout fier de son habileté, qui doute de tout si ce n'est de sa haute sagesse et qui appelle vertu le vice des vices : penser à soi, et vice Tunique vertu : s'oublier soi-même. Siècle des connaissances superficielles et des nomenclatures; des journaux où le premier venu se croit en droit de faire part au public

{{) « L'humanité est Texistence de Dieu une, extérieure, puissante, vivante et indépendante. T. VII, p. 188.

(2) ne bienheureuse. Sixième leçon.

de toutes ses sottes pensées sur les hommes et les choses; des bibliothèques où s'enfouissent les soi-disant découvertes du temps, et de la lecture sans réflexion ni profit, qui, telle que la fumée de tabac, met 1 ame dans un état de demi-veille et de demi-sommeil. Siècle qui hait et détruit en politique tout ce qui est ancien, pour ne bâtir que sur de vaines abstractions ou d'après des modèles servilement copiés^ et dans lequel chacun déplore la décadence de la religion sans que personnes en accuse soi-même. Mais siècle nécessaire, qui a son œuvre à faire, et qui doit la faire sans en être empêché par qui que ce soit. »

40 La quatrième période, que Fichte datait de 1806, est la transition de la précédente à la suivante et dernière. Il l'appelait le premier ôge de la justification.

50 c( L'humanité entrera bientôt dans son dernier âge qui est celui de la justification consommée ou de lart rationnel. Les liéros de cette période sont les savants. Ils pensent la pensée divine et découvrent les vraies lois des choses. Les yoilà en possession des lumières nécessaires pour être les artistes conscients, les architectes de la société nouvelle. C'est à eux seuls à fonder, d'une main sûre et infaillible, comme aussi à gouverner, le royaume de Dieu, que l'instinct de raison avait préparé dès les origines du genre humain. L'homme revient ainsi à son commencement; ce qu'il avait été par une nécessité irrésistible de sa nature, à la façon de la plante ou de l'animal, il le devient librement par sa raison. Il est et se sait identique avec Dieu. Sa religion se transforme en la vraie science; l'esprit humain retrouve en soi les dogmes chrétiens. L'Eglise disparaît, tout culte cesse, car le but de l'existence terrestre est atteint et l'humanité entre dans les sphères supérieures d'un autre monde (c'est-à-dire sort de la foi en un Dieu personnel pour s'établir en plein athéisme). Les universités (se substituant aux temples) deviennent les lieux saints de la terre. L'éducation rationnelle forme les jeunes gens à cette pleine liberté de la pensée dont jouissait l'antiquité. L'égoïsme a disparu ; tous consacrent toutes leurs forces au bien de l'ensemble; l'individualité se perd dans l'espèce. Les classes de la société subsisteront encore; mais travail, richesses, jouissances, tout sera commun. Non-seulement la liberté sera parfaite, mais l'égalité aussi. » Fichte, dans ses derniers écrits, va jusqu'à dire avec Platon et avec nos socialistes autoritaires que l'Etat doit être l'unique propriétaire du sol, que les citoyens seront ses fermiers à vie, et que toute hérédité sera supprimée. 11 porte même

atteinte à la famille en voulant supprimer Téducation privée. D'ailleurs, « la nature obéira à tous égards et promptement à rhomme, qui acquerra ainsi beaucoup de loisir pour s'occuper du supersensible. Les beaux-arts fleuriront dans la paix universelle. Ainsi se consommera le grand œuvre du monde, la civilisation, qui se propagera, des terres où vivront les savants, sur tous les continents. Les sauvages entreront tous un jour dans la grande république des peuples. Car il faut que tous les hommes arrivent, comme Jésus-Christ, à la pleine conscience de Tidentité du divin et de rhumain. Mais, comme ce but ne peut être atteint que par un progrès illimité, le christianisme a tort de ne parler que d'un seul monde à venir ; la science en réclame une série indéfinie. »

En 1813 Fichte exposa de nouveau ses vues sur Thistoire de Fhumanité dans un cours de Politique (1), qui ne fut imprimé qu'après sa mort, en 1820, et qui a produit peu de sensation. L'humanité progresse ici « de l'inégalité vers l'égalité sociale, d'une théocratie de quelques héros vers une théocratie démocratique où chacun, étant identique avec Dieu, n'obéira qu'à soimême et régnera comme un dieu. » L'histoire se divise non plus en cinq périodes, mais en deux par l'ère chrétienne. Avec Jésus-Christ commence un monde nouveau. Le christianisme est non pas une doctrine, mais le règne de Dieu, de l'invisible, de la raison; c'est un Etat qui n'a rien d'absolu, qui devient, qui se développe éternellement. Celui qui l'a fondé, a été engendré de Dieu comme le sont les mathématiques ou la philosophie. L'existence de Jésus-Christ est le plus grand miracle ; mais il n'en a fait aucun (2). »

Dans la Politique sont quelques pages célèbres sur Napoléon. « Ce Corse n'a jamais vu dans l'humanité qu'une eau stagnante et vile que des héros venaient de loin en loin agiter et faire couler où bon leur semble. Le secret de sa force, c'est sa volonté absolue d'exécuter son plan qui n'est en soi qu'un caprice d'ambition. On ne peut le renverser qu'en lui opposant une volonté non moins absolue, mais pour Dieu et la liberté (3). »

Que restera-t-il de l'historiosophie stoïque et athée de Fichte, dont le trait le plus saillant est la complète inintelligence du péché ? La distinction des deux âges de l'instinct et de la raison ;

(1) T. lY, p. 4(6 sqq,

(2) Ibid., p. 548, 550. - 13) Ibid., p. 424.

Tesprit humain en marche de la foi vers la science, de Finégalité vers Téj^^alité, de Tesclavage vers la liberté; — la figure centrale d'un Christ énigmatique; —le tableau du dix-huitième siècle, tracé de main de maître; — Tespoir d'un règne millénaire de la vérité.

Ce qu'il y a de vraiment grand chez Fichte (nous Tavons dit), c'est l'homme, qui redresse constamment en lui le philosophe. Il nie Dieu, et ses écrits sont un constant plaidoyer en faveur de la religion. C'est un athée qui n'a pas de paroles assez sévères pour l'égoïsme et la sensualité, et qui d'une main puissante tous arrache à la terre, pour vous élever vers les choses supersensibles. C'est un rationaliste qui vous remplit de respect pour tout ce qu'ont d'intini, d'incompréhensible les idées divines. C'est un socialiste qui traite de vil animal celui qui se moque de la religion (l). C'est un impie qui nie l'immortalité de l'âme, mais qui vous impose le devoir absolu de mener ici-bas la vie toute spirituelle de l'éternité, et qui se voit accusé de remettre en vigueur les vieilles doctrines du renoncement et de la mort à soi-même (2).

Fichte n'a pas fait école. «Il a comme un éclair puissant, a dit Schelling (3) en I84I, renversé les pôles de la pensée; mais il a aussi disparu comme l'éclair, laissant à peine dans les esprits la trace d'un système dont il devient aujourd'hui déjà difficile de comprendre le principe fondamental. »

Fichte comptait au nombre de ses amis plutôt que de ses disciples, un Scandinave, Feddersen Stuhr, l'auteur de deux écrits qui nous paraissent avoir un mérite de beaucoup supérieur à leur réputation (4). Esprit fougueux et profond, il se plaisait à jeter un défi au libéralisme du siècle comme à briser toutes les formes de la phrase allemande. 11 partageait d'ailleurs l'incrédulité et l'impartialité des partisans de Fichte. « La nature trouve son repos dans Ihomme, disait-il, et l'homme, qui est d'abord suspendu au sein de la nature, trouve à son tour son but en lui-même » (et non en Dieu). Cet oubli, cette négation de Dieu ne le rend point injuste envers le christianisme. La grande et belle pensée de son premier écrit qui est de 1811, c'est la chute de l'humanité avant Jésus-Christ, l'œuvre progressive du péché sous le règne de la

(1) T. YII, p. 249, 241. — ;2) Ibid., p. 57. — (3) Offenbarung, t. I, leçon première.

(4) Die Staaten des Alterthums und die christliche Zeit in ihrem Cegensatz. 18H. — Dei- Untergang der Nutuntaaten, von Feodor Eggo. <8J2. — Stuhr est l'auteur dun ouvrage trèsestimé sur les religions de Tantiquité.

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