‹ La Philosophie de l'histoire aux différents ages de l'humaniteChapitre 25 sur 51 · II · texte numérisé non relu

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de Dieu est individuelle aussi bien qu'universelle. Ainsi, Dieu, qui se révèle éternellement à tout homme d'une manière immé diate, se révèle en outre à certains hommes dans le cours de leur vie selon le degré de leur développement spirituel. » Krause définissait ainsi fort bien les prophètes, partie intégrante du plan antélapsaire de Fhistoire humanitaire. Mais leurs enseignements inspirés auraient contrôlé le sien. Pour se soustraire à leur autorité, il ajouta que « les hommes que Dieu choisit pour les instruments de sa volonté, Tignorent, ou n'en sont jamais certains au point de se Tavouer à eux-mêmes et de le dire à leurs frères. » Grâce à ce critère, Moïse et Jésus-Christ devenaient de faux prophètes, et la modestie de Krause était la démonstration de sa mission divine (1).

G L'homme peut aussi peu atteindre son but hors de la société des autres hommes que sans le concours de Dieu. Il s'associe à eux dans la totalité de son existence comme membre de la famille, de la commune, de la tribu, de la nation, des unions de nations et de l'humanité. Il s'associe pareillement à eux dans un but spécial, comme travailleur, et ainsi se forment des sociétés pour la science et pour l'art mianuel et esthétique. Enfin l'Etat et l'Eglise sont les formes particulières de la vie dans les deux domaines du droit et de la rehgion, auxquels devraient s'ajouter ceux de la vertu et de la beauté (2).

« La vie de relation tend à Tumon essentielle ou au mariage de l'âme avec Dieu, à son union avec l'humanité entière organisée définitivement en un seul et même corps^ à son union avec la nature soumise et perfectionnée par l'homme, et enfin à son union avec les sociétés célestes d'êtres spirituels.

« L'homme s'élève à cette perfection en trois âges : celui de la thèse, ou de l'unité indivise de l'essence; celui de l'antithèse {lisez : épanouissement), où les facultés diverses de l'essence se distinguent et s'opposent les unes aux autres, et celui de la synthèse, où elles s'organisent en un tout bien pondéré (3).

« Dans l'âge embryonnaire ou germinal;, l'homme dort dans le sein de Dieu, de la famille, de la société, de la nature qui veillent ou agissent sur lui à son insu.

« L'âge suivant voit l'homme acquérir le joyeux sentiment de son indépendance, se distinguer de Dieu et du monde et, s'opposant à eux, se faire le centre d'une vie nouvelle qui a son but à

(i)Geist,]?. 75, 88, 229, --88. - (2) lOid., p. HA, 229 sqq.; 249, (3) Ibid., p. <U sqq.; 2o3 sqq.; 279 sqq.

soi. Mais il est isolé, il en est triste, il aspire à compléter son existence el il cherche avec amour et ardeur autour de lui des êtres qui répondent aux besoins de son âme. Cet âge est, en somme, celui du mal moral ; on ne se souvient plus de Dieu, qui pourtant ne vous oublie pas pendant vos rêves; on s'exagère la valeur des forces qui s'éveillent en vous; Famour légitime de soi devient égoïsme, et les passions, à leur premier élan, vous emportent.

« Le troisième âge est celui de l'harmonie intime de fhommc et de son étroite union avec Tensemble des êtres et avec Dieu.

a Chacun des trois âges de Tindividu, prétend Krause, se subdivise en trois. » Il avait besoin de cette subdivision pour son histoire de l'humanité.

Il ajoute qu'arrivé à son point culminant, l'homme décline et descend vers la mort en trois âges qui sont la contre-partie des âges ascendants (1). Mais on ne voit pas pourquoi des êtres éternels et divins ne se maintiennent pas, paisibles et joyeux, au faîte qui est le but de leur existence.

Krause n'a pas réussi à déterminer l'ordre selon lequel les facultés de Vàme apparaissent chez l'individu et dans l'humanité. Il a, en revanche, exposé avec un rare bonheur la pensée que les âges de l'homme ne passaient point de Tun à Tautre par des transitions insensibles, mais qu'ils avaient chacun leur commencement nouveau, leur idéal et leur but. « Ne disons pas que l'homme réalise son idéal à un certain et unique moment de son existence; reconnaissons au contraire avec les artistes que l'enfance, que la jeunesse, que la vieillesse elle-même a sa beauté, sa dignité, sa perfection idéale non moins que l'âge mûr. Les forces cachées dans le fond de notre nature ne s'ébranlent pas toutes ensemble et ne se développent point parallèlement. Il en est qui restent endormies quand les autres sont déjà en pleine activité. Celles d'un ordre supérieur apparaissent après les inférieures, et ne peuvent se maintenir qu'en luttant contre elles. C'est ainsi que dans l'histoire de l'humanité le monothéisme hébreu n'est point né du polythéisme et n'est pas davantage le père de l'Evangile. C'est ainsi encore que le despotisme oriental n'a pas engendré la république gréco-latine, ni celle-ci la monarchie germaine. De même, dans l'histoire de la nature, les forces physiques n'expliquent point les forces chimiques, ni celles-ci la vie organique, ni l'animalité l'homme. Chaque âge de la nature et de

M) Geist, p. 2o\ bqq.

l'humanité a son idée propre et il n'y a pas filiation entre les idées des différents âges. Quand l'une a fait son temps^ elle doit disparaître pour faire place à la suivante. Il est faux de dire qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil (1). » Cette vue d'ensemble sur rhistoire du monde oppose la vérité spiritualiste et théiste sous sa forme la plus précise aux vaines hypothèses du matérialisme et de l'incrédulité.

4° Historiosophie. Krause ne nous a laissé qu'une ébauche de l'histoire de l'humanité. Il y suit la méthode déductive ou de construction, et rappelle à peine les faits qui répondent à ses spéculations (2) .

A. « Age germinal. Lhumanité passe son âge d'or dans un jardin de délices. Elle était, par la vue, par les sens, en relation immédiate avec Dieu et les êtres supérieurs qui veillaient sur elle. Une clairvoyance inconsciente était la source de la science primordiale. Puis est survenue une grande révolution morale, l'homme a péché, les dieux ont quitté la terre; le travail et la souffrance ont commencé. Mais cette discipline nouvelle a fortifié l'esprit humain, qui a fait de précieuses inventions, et la civilisation a pris naissance.

B. (( Age o.ntitJiétique ou l'antiquité.

ce Première période. Pendant le travail d'épanouissement et de distinction qui s'opère dans l'ame^ le sentiment de l'unité divine se perd, l'homme voit des images de Dieu dans tous les objets qui l'entourent ; il les adore et ainsi se forme un déplorable organisme de faux dieux, qui embrasse tout l'univers.

« Les peuples se séparent et s'isolent. Tout étranger devient ennemi, et les guerres sont d'extermination ou d'asservissement. Quelques peuplades se perdent dans les déserts, loin de tout foyer de civilisation; les besoins matériels deviennent leur seule pensée. Elles sont tristes et malheureuses. Toutefois, le feu sacré couve sous la cendre : pour le rallumer, il suffit d'apporter la connaissance de Dieu.

« Les peuples vaincus et asservis forment dans plusieurs contrées des castes de travailleurs, subordonnées à celles des guerriers et des prêtres. La société a trouvé ses organes, mais la violence seule les a réunis.

« La force fait la loi dans la famille où la femme est esclave et l'enfant une chose, et dans l'Etat où tout grand homme est une

(\) Geiit, p. 274 sqq.; 2. - (2) F. 30T-4(/2.

puissance égoïste qui se fait obéir servilement et adorer. » Krause, loin d^opposer avec Hegel à TOrient la Grèce et Rome républicaines, ne voit partout que le despotisme, ou d'un seul ou de plusieurs ou do tous.

Avec la théorie de l'épanouissement^ les peuples de Tantiquité ne peuvent être que les représentants simultanés des diverses aptitudes humaines, et non les moments successifs de Tidée humanitaire qui se développe. Krause se range avec Schlegel contre Hegel. 11 oppose d'ailleurs aux Phéniciens industriels et commerçants, aux Hébreux pieux et monothéistes, aux Hellènes libres et artistes, aux Romains qui travaillent à constituer l"Etat, les Hindous chez qui ces peuples sont en quelque sorte représentés par les castes, et qui sont ainsi le peuple le plus universel et le plus vivace de la terre. Ce sont eux aussi qui ont le mieux conservé les souvenirs, les connaissances et le monothéisme du premier âge.

(( Au milieu des antithèses et des divisions de l'antiquité, l'esprit humain pressent le but où il doit arriver un jour, et y tend par plus d'une voie. D'une part, d'heureux conquérants fondent de vastes monarchies. D'autre part, les Sanyassi contemplent sans pensées ni volonté le Dieu un ; Bouddha supprime les castes et invite chacun à une vie de charité, de paix et d'harmonie; Moïse fonde le culte d'un seul Dieu ; Gonfucius en Chine, en Grèce Pythagore, Socrate, Platon appellent de leurs vœux un meilleur avenir.

« Deuxième période : le moyen âge. L'esprit humain, en possession de son indépendance, est ramené à une imparfaite unité par la foi au Dieu unique que prêchent Jésus-Christ, après lui Mahomet, et longtemps déjà avant lui Bouddha et Zoroastre. Ce Dieu est en dehors du monde. Le polythéisme, c'était l'immanence sans l'unité; ce monothéisme est l'unité sans l'immanence.

(c Jésus occupe dans l'histoire une place unique comme le docteur du royaume des cieux.Parsa doctrine nouYcl le et par la nouvelle vie en Dieu qu'il a fondée, il a rendu à l'humanité la conscience d'un Dieu unique, père de tous les hommes, et celle de sa vocation qui est de connaître, aimer et servir Dieu.

c( La foi nouvelle, en donnant à tous les hommes le même Auteur, et en les faisant ainsi tous égaux devant lui, relève la femme et l'enfant, émancipe les esclaves, rapproche les classes, tempère les haines nationales et rend les guerres moins cruelles. En même temps, elle s'empare de l'homme entier, et elle imprime son caractère aux institutions politiques, aux arts et aux sciences.

c( Mais l'homme ressent une profonde douleur d'être séparé de

Dieu et croit que la mortification de la chair est la meilleure voie de réconciliation. Il se retire d'un monde profane, dont il méprise les vaines joies, s'enferme dans un couvent, et oublie que le but suprême de ses efforts devrait être Forganisme futur de rhumanité.

« Sa science de Dieu étant encore très-imparfaite, il se soumet en matière de foi à une autorité humaine,, accepte un culte de vaines cérémonies, une morale surchargée de préceptes arbitraires et s'enthousiasme pour de grossières erreurs.

« Cependant le polythéisme a légué au moyen âge, avec la fausse idée que Dieu s'est révélé aux hommes par l'intermédiaire de tels et tels prophètes ou d'un dieu incarné, le droit de la force dont use et abuse la hiérarchie. Elle crée ainsi par le despotisme une agrégation de peuples qui a un faux air d'organisme, et les persécutions religieuses atteignent leur maximum d'intensité.

ce Vers la fin de la période, l'esprit humain s'impatiente de soji asservissement et appelle de ses yœux une science nouvelle.

c( Troisième période : de la Renaissance à nos jours. Tandis que l'Europe étend sa tutelle et sa civilisation sur les autres continents, l'esprit humain se prépare à la synthèse de l'avenir par la lutte de deux partis antithétiques : de la foi en la raison contre la foi autoritaire, de la Réforme et de la Révolution contre le despotisme spirituel et temporel, des hommes de l'avenir contre ceux du passé. L'avenir appartient au théisme, qui est l'adoration du même Dieu par toutes les nations; au cosmopolitisme ou à la conscience de l'unité humanitaire, et à la philanthropie ou à l'amour de tous les hommes sans distinction de races ni de croyances.

<c Mais le parti du progrès ne possède point encore toute la vérité, ni l'art de la réaliser. Il méconnaît ce que le passé a de bon. Il est violent, bouleverse, jonche le sol de ruines. Il nie Dieu et se perd dans le matérialisme. L'autre parti, tout en déclarant vérités absolues de manifestes erreurs, et en combattant l'idée avec les armes de l'Etat, maintient l'ordre et défend la religion. Cette lutte cessera avec le second âge qui est celui des antithèses.

C. c( Troisième âge ou le règne de la synthèse. Toutes les choses humaines se dépouilleront de leurs vices et se consthueront selon leur intime essence. Animée du même esprit de vérité, l'humanité, formant une association unique, ne sera qu'un cœur et qu'une âme. qu'un corps dont tous les organes, sains et puissants, fonctionneront avec harmonie et liberté.

« Cette organisation définitive du genre humain ne sera le ré-

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sultat ni d'une révolution sociale, ni de telle ou telle forme parlementaire ou républicaine de gouvernement, ni de l'industrie et d'un bien-être général, ni d'un réveil de la foi chrétienne, ni de l'éducation. La vérité seule, telle que Krause la fait connaître au monde dans sa philosophie de l'histoire, opérera cette régénération du genre humain.

« Le troisième âge se subdivisera, comme le deuxième et le premier, en trois périodes, et se terminera par la quadruple union de l'homme avec ses frères, avec la nature, avec les humanités astrales et avec Dieu.

« Après le temps de sa fleur, l'humanité déclinera; sa vieillesse aura toutefois encore l'idéale beauté qui est le propre de cet âge. Mais le moment viendra où notre race s'éteindra en son dernier individu pour renaître ailleurs.

ce L'histoire de l'humanité sur la terre est un fragment de l'histoire de la vie une et universelle, que Dieu exécute en lui dans le temps intini, et qu'à chaque instant il contemple avec une infinie pénétration. Artiste éternel, il veut réaliser dans son poëme l'idée du bon et du beau, et il convie l'homme non-seulement à jouer le rôle qu'il lui a assigné dans le drame, mais à prendre part dans de certaines limites à la composition de la pièce. La réalité ne semble pas répondre toujours à la sagesse et à la puissance de Dieu. Mais la vraie science nous rend courage et force en nous apprenant à distinguer de l'accidentel qui passe, le nécessaire qui subsiste toujours; elle nous fait connaître les lois de la vie, elle nous montre un progrès constant vers le but; elle nous assure que dans cette marche du genre humain tout entier, nul individu n^est sacrifié, puisque tous sont leur propre but. La philosophie de l'histoire nous donne ainsi, au milieu des tempêtes, des douleurs et des angoisses de cette vie. fermeté, espérance et inébranlable confiance en Dieu 1 ,. »

Krause est l'historiosophe des francs-maçons. Mais sa société humanitaire qui devait a agir à la fois comme le soleil sur notre race et comme la conscience dans nos cœurs, » est morte avec son fondateur. Rien, en effet, ne vit et ne persiste en histoire que ce qui lutte corps à corps avec le péché. Cependant, nous savons gré à Krause de son Dieu personnel, de l'infinie valeur qu'il reconnaît à tout hommiC et qu'il sait allier avec la solidarité, de son respect du passé, de sa foi en la puissance de la vérité pour opé-

H) Geist, p. 3. 6. 29, 30.

rer sans violence toutes réformes, de l'hymen de 1 ame et de Dieu, qu'il assigne pour but suprême h Fhomme et à Thumanité (comp. t. I, p. 106, MO). L'historiosophie, dont il a fait la première des sciences, lui doit surtout la formule philosophique de quatre idées fondamentales qui existaient déjà, latentes, dans l'Ancien Testament et qu'il a la gloire d'avoir retrouvées par luimême : le progrès de l'unité germinale par l'épanouissement à l'unité concrète (t. I, 14isqq.); la série des idéaux successifs, qui permet d'admettre la divine nature d'une économie transitoire (p. 101, 119); les grands phénomènes de vie primordiale ou de création aux différents âges de la nature et de l'homme (p. 37 sqq.); enfin, l'état final de l'humanité conçu sous la forme d'un organisme (p. 159).

§ 9. — Herbert. Beneke.

Herbart. d'Oldenbourg (1776-18-41), a été la protestation vivante de l'expérience et de la sagesse contre la spéculation et ses folles hypothèses. Krause avait bien pris déjà la défense du sens commun, de la morale, de la foi; cependant, sa méthode était tout autant déductive qu'inductive. Génie indépendant, profond penseur, esprit sérieux, le philosophe frison s'imposa la loi de partir des faits seuls comme on le fait dans toutes les sciences positives, et de s'élever lentement 'aux vérités supersensibles, pour arriver, si possible, à la science de l'unité. Comme il s'opposait au torrent de l'esprit du siècle, il eut, comme Krause, beaucoup de peine à se faire écouter. Ses premiers écrits sont de 1802; soninfiuence ne date que de 1829.

Nous aimons dans Herbart son doute cartésien, l'art de poser les questions, l'indépendance de ses recherches, ses efforts pour résoudre et dissiper les contradictions dont Hegel faisait le ressort de la raison, son besoin d'une vérité qui est et ne devient pas. Nous le suivons avec intérêt dans sa critique des facultés de l'âme, dans son exposé des cinq nobles et purs principes de la morale, dans ses tentatives de démontrer l'existence et de découvrir les attributs de Dieu par la voie kantienne de la morale et par le chemin battu des causes finales. Mais Herbart, en voulant ruiner l'idéalisme de Hegel et consorts pour restaurer le réalisme, a dépassé le but : il revient aux interprétations mécaniques des phénomènes de la nature ; il n'a pas su reconnaître dans l'homme

un êtro lihro; sa morale est indépendante de la religion; sa foi un sentiment confus d'adoration pour un Dieu qui n'est qu'excessivement probable; sa philosophie n'a point de place pour le péché; l'homme, n'y sortant pas de lui-même, ne peut arriver à la vérité absolue; il n'y a pour lui ni idéal ni aspiration à l'unité. Nous ne savons de quel principe nouveau Herbart a enrichi l'esprit humain. L'histoire n'avait pour lui aucun attrait. Il n'était point certain d'y trouver l'ordre et les lois qui seuls peuvent être l'objet d'études philosophiques. Hegel, d'ailleurs, avec ses constructions a priori, lui avait gâté ce champ de travail.

A côté et non à la suite d'Herbart se place Beneke (1798-1854-). Lui aussi rejette la méthode de construction. La seule qu'il pratique, c'est l'expérience intérieure. Elle lui prouve l'existence de l'âme et son immortalité. Son champ d'études, c'est la psychologie, et surtout la morale^ qu'il base sur le sentiment primordial du bien. 11 évite les questions de théologie, et ne s'occupe point d'histoire. Comme il tenait compte des résultats de la physiologie, on l'a accusé, sans raison, d'épicurisme. Hegel avait reconnu en lui un dangereux adversaire.

§ 10. — Schopenhauer.

Nous plaçons ici un philosophe qui avait déjà conçu son système en 1814, mais qui n'est parvenu qu'en 1850 à se faire écouter et lire.

Arthur Schopenhauer (1788-1860), né d'une famille hollandaise établie à Dantzig, a été le grand pessimiste de l'Occident, le Bouddha de la chrétienté, l'Heraclite du dix-neuvième siècle, le lord Byron de la philosophie. Doué d'intiniment d'esprit, d'imagination et d'originalité, mais hostile dès sa première jeunesse à toute religion, il s'abandonna aux penchants d'une nature maladive et devint un misanthrope égoïste, soupçonneux, colère, d'une intolérable et ridicule vanité, détestant ses rivaux plus célèbres que lui et les poursuivant de ses calomnieuses insinuations, se moquant du patriotisme de sa nation qu'il traitait « d'extravagante bêtise, » ayant d'ailleurs peur de tout, parce qu'il ne croyait à rien. Les idées lui venaient à l'improviste, par inspiration, vives, brillantes, piquantes. Il les recueillit,, inventa mille sophismes pour les appuyer et les réduisit en un système (1) qu'il publia en

(«) Die Trelt als Taille wul rorsteïhmg. Troisième édit. 1859.

1819. C'était un mélange de théories contradictoires provenant des sources les plus diverses : de Kant, le caractère tout subjectif de nos notions du monde extérieur; de Fichte, la valeur unique deTindividu; de Schelling, la prépondérance de la volonté sur Tentendement et la forme objective d'un panthéisme de la volonté; de Platon, les idées s'interposant entre la volonté primordiale et la réalité; du bouddhisme, la négation de toute espérance d'une vie future, et de son propre cœur un pessimisme farouche qui confondait dans les mêmes malédictions nos aspirations antélapsaires à un bonheur infini et les indicibles souffrances du péché.

(c Kant l'a dit : le monde n'est pour nous que la représentation que nous en avons dans notre esprit.

(( Il est toutefois possible d'arriver par la volonté à connaître le monde tel qu'il est.

ce La volonté fait notre essence. L'entendement vient après elle. Il n'est pour elle qu'un accident, même il n'est qu'une fonction du cerveau.

« L'acte de notre volonté, et le mouvement du corps qui l'accompagne nécessairement, sont une seule et même chose (!). Le corps n'est donc que la volonté devenue visible, objective. Or, comme nous connaissons notre propre corps, nous pouvons, par analogie, connaître ceux qui lui sont semblables, et par ceux-ci la nature entière.

et Mais la volonté, consciente chez l'homme, existe chez l'animal sous la forme d'instinct; la plante est l'être qui veut se révéler en plein dans son innocente nudité; les êtres anorganiques ont leurs affections chimiques, et dans la sphère même des forces physiques, si la pierre tombe, si l'eau coule, c'est qu'elle le veut.

« Il y a donc une volonté universelle qui s'objective dans les corps ou dans la matière, et qui est le fondement de toute existence. Elle est d'ailleurs inintelligente et aveugle; elle marche au hasard.

a Cette volonté (on ne sait pourquoi) veut avant tout les idées, formes pures et forces productrices de toutes choses, que l'œil contemple et dont la contemplation est la seule joie de l'homme.

« La vie de l'homme, en effet, est misérable, et elle ne peut être autre. Car qui veut, éprouve un besoin; besoin est souffrance, et comme toute existence provient d'une volonté, de la volonté primordiale^ exister, c'est souffrir.

« Notre monde est le pire des mondes possibles. Un peu plus mauvais, il ne pourrait subsister. On dirait que la volonté su-

prême a échoué avec notre terre, que la matière a été la plus forte et que la terre est un monde avorté.

« La seule vertu, c'est la compassion que, tous malheureux, les hommes doivent avoir les uns pour les autres.

a II n'y a d'homme heureux, à un moment donné, que l'homme ivre.

« Le mal radical, c'est de vouloir affirmer son existence ; le bien suprême, de la renoncer. »

C'est ainsi que la volonté primordiale qui, voulant toute naissance et toute vie, devrait par là même, semble-t-il, vouloir et produire le bonheur, se voit contrainte, en fin de compte, à vouloir l'anéantissement de toute existence pour mettre fin à l'universelle misère ! Par une étrange confusion, le panthéisme, qui est nécessairement optimiste, se trouve ici lié au plus sombre pessimisme. On comprend que l'Allemagne ait longtemps refusé de prendre au sérieux un tel système, et ne lui ait accordé que très-tardivement un instant de curiosité. Encore ne s'y est-elle décidée qu'amusée par les diatribes et les opuscules de Schopenhauer(l). Cette vogue passagèrea quelque peu réjoui, pendant les dernières années de sa yie, son cœur ulcéré. Mais personne n'a répété avec lui que « depuis Kant, il n'y avait pas eu dautre philosophe que lui ; » personne n'a cru qu'il avait réduit au silence, comme il s'en flattait, Fichte, Schelling et Hegel.

Pour Schopenhauer, l'histoire est un mauvais rêve ; « Elle ne fait que reproduire les mêmes scènes d'horreur et démontrer le néant de tous les efforts humains; sa devise est : eadem, sed aliter. Qui a lu Hérodote, a tout lu. Les peuples ne sont que des abstractions. L'individu est tout, le reste n'est rien. D'ailleurs, le monde étant éternel, la théorie du progrès est nécessairement fausse; car le progrès aurait commencé de toute éternité, et le terme où il tend devrait être depuis longtemps atteint. »

Schopenhauer est pour nous le témoin le plus convaincu de l'état de chute et de misère de l'humanité contre l'optimisme exagéré de Leibniz.

§ H. — Guillaume de Humboldt,

G. de Humboldt (1707-1835), à Berlin, homme d'Etat distingué

(<) Parerga und Paralipomena. 1851, C'était un recueil d'opuscules pleins d'esprit et de malice.

et non moins grand écrivain, qui a traité dans de nombreux ouvrages toutes les questions relatives à la yie politique des Etats et des individus, est, au dire de M. Droysen, le Bacon des sciences historiques. Il a consigné ses Tues sur l'histoire dans un opuscule de 482-2 (1), qui a fait époque, et dans son grand ouvrage sur lo longue kaici (183G).

Le plus grand des services qu'il ait rendus à Thistoriosophie, c'est la revendication des droits de l'individualité contre l'évolution continue et fatale de l'esprit humain. Avec Schleiermacher, Stelïens, Krause, il a rendu au génie son rôle puissant, et à la liberté humaine son action spontanée et créatrice dans le domaine de l'histoire. « Le monde moral a deux pôles : l'individualité et l'ensemble des choses^ et entre ces deux forces contraires s'opère un continuel échange qui produit le progrès.

« Le progrès doit aboutir à la réalisation complète de l'idée de l'humanité. Mais il faut se garder de sacrifier à l'humanité les nations. Il en est qui remplissent dans le développement du genre humain la fonction des génies dans celui d'un peuple particulier.

« Le devoir de l'historien est triple : constater les faits; — par l'assimilation en pénétrer le sens, l'âme, l'esprit en découvrant les forces qui les ont produits; — reconnaître au-dessus des forces et des faits la direction de la divine providence qui gouverne le monde, qui en dirige la marche vers le but, et qui se manifeste de loin en loin avec une mystérieuse et inexplicable puissance. »

On aime à entendre ce langage de la sagesse et de la religion au milieu de toutes les voix discordantes de ces philosophes qui passent comme de sombres nuées chassées par un vent de tempête.

§ J2. — Bao.der.

François de Baader (1765-1841), de Munich, dont nous voyons depuis vingt ans grandir la gloire posthume et l'influence, a pendant toute sa vie fait la guerre, avec autant d'esprit que de courage, et de modération que de vigueur, au déisme de Kant, à l'athéisme de Fichte, au panthéisme de Schelling et de Hegel, à la foi sans science de Jacobi et des piétistes. La cause qu'il défendait était celle de la révélation chrétienne. La lecture des livres saints l'avait dans sa jeunesse sauvé du scepticisme et conduit à la

i\) l'eber die Anfgabe des Ccschichtschrcibers.

connaissance vivante de Dicu(l). Ces livres sont demeurés la règle de sa foi. C/est en s'appuyant sur leur autorité que, dans ses dernières années, il tenta d'émrmcipcr le cat/wlicisnie de la dictature romaine (en 1839) et opposa à l'Eglise d'Occident celle d'Orient (en 18-41) (2). Mais il s'est malheureusement nourri plus encore des mystiques que de la Bible; il prétend renouer le lil de la spéculation moderne à Paracelse et Agrippa qui ont précédé Descartes; il cite la Cabale, Erigène, Eckart, Weigel, OEtinger; son auteur favori est Bœhme avec son interprète français, Saint-Martin. 11 a, dans leur société, désappris le divin et limpide langage des Ecritures. Ses écrits sont trop souvent d'indéchiffrables énigmes, même pour des lecteurs patients et intelligents. Aussi son action ne s'est-elle exercée de son vivant que sur des âmes d'élite telles que Steffens, Schubert, Claudius, Eschenmaier. Schelling, qu'il avait ramené vers le théisme, n'ayant jamais voulu rompre entièrement avec ses vieilles erreurs, finit, vers 1824, par voir dans Baader un rival quïi dénigra avec amertume.

La grande œuvre de Baader a été celle du dix-neuvième siècle tout entier : cette conciliation de la foi chrétienne et de la science à laquelle nous avons vu travailler déjà Steffens, Fr. de Schlegel et, en quelque manière, Schleiermacher. La création de la science chrétienne était pour lui le salut de l'Europe moderne^ le remède aux maux qu'ont produits la Réformation par son orthodoxie stéréotype, l'encyclopédisme français, la philosophie incrédule de l'Allemagne. Il avait même rêvé la fondation à Saint-Pétersbourg d'une académie qui aurait eu pour but spécial de cultiver et propager cette science nouvelle.

Baader a fondé par lui-même^, avant ou du moins sans Fichte, la vraie théorie de la connaissance. « L'homme n'est et ne pense que parce que Dieu le pense : cogitor, ergo sum. 1) L'idée de Dieu se manifeste et s'impose à nous, sans et contre notre volonté, comme un objet étranger qui nous pénètre [Durchwohnen), 2) Portant en nous l'image de Dieu, nous acquérons par l'induction une connaissance incomplète de l'homme, notre égal, de Dieu au-dessus de nous, de la nature au-dessous de nous {Beyîvohnen). 3) Connaître au sens complet du mot, comme l'indique le double usage^ de ce verbe, est une pénétration, un hymen

(\] Sccinintllche JFerke. Deuxième division, t. I, p. 05. Conip. Hoffmann, Lioijraphie Fr.von Baader" s, p. (58.

(2) Jai reproduit en français cet opuscule on iMi. Je ne connais pas d'écrit catholique plus fort darguments contre le catholicisme romain.

(Inneicohnen) : l'Esprit de Dieu vient habiter en nous et nous donne l'intelligence des choses spirituelles. »

Baader est l'adversaire déclaré de Descartes. « Paracelse et son école marchaient sur la bonne voie : ils saisissaient dans leur intime union l'esprit et la matière et admiraient avec enthousiasme la vie divine qui palpite dans l'univers. Descartes, en opposant et isolant les deux substances, a fait un mal immense. Leibniz n'y a remédié qu'à demi : son Dieu, qui est l'esprit absolu, ne contient point en lui la nature éternelle; ses monades sont des êtres simples, identiques, sans aptitudes propres, et la monade centrale ou l'âme tient à celles du corps par une simple harmonie préétablie et non point par les liens vivants de l'organisme. La philosophie dynamique est encore à fonder. )^ Baader y travailla avec ardeur et persévérance.

« La philosophie dynamique tend à christianiser les sciences naturelles, que Descartes avait rendues irréligieuses, et à naturaliser la théologie chrétienne, que ce même philosophe avait faite plate, étroite, vulgaire. Il faut opposer au matérialisme l'esprit sans lequel la matière n'existerait pas, et au faux spiritualisme de l'orthodoxie le réalisme biblique qui aboutit à la résurrection des corps. »

Il distinguait en Dieu, avec les saintes Ecritures, la nature et l'esprit, et conciliait la transcendance, qui seule sauve la personnalité de Dieu, avec son immanence, qui est l'effroi des théologiens supranaturaiistes. On l'accusait sans raison de panthéisme. Il était bien au contraire l'ennemi juré de cette radicale erreur : a Le dieu de Spinoza est un centaure qui a la tête d'un dieu, le corps et les membres d'une créature. Le dieu de Schelling est un Saturne qui se nourrit de sa progéniture, un de ces insectes femelles qui, après avoir pondu leurs œufs, ne sont plus qu'une peau vide, une taupe aveugle qui fouille la terre en montant et arrive à la lumière ( 1 ) . y^

Par la puissance de sa foi, Baader contemplait en quelque sorte du ciel et de Dieu les réalités invisibles et visibles. Tandis que chacun autour de lui construisait son système sur le plan le plus symétrique possible, il promenait librement ses regards, comme Leibniz, sur les mystères de la Divinité, de la nature, de l'homme, appliquait à les sonder toutes les puissances de son esprit et jetait ses découvertes, comme Hamann, dans des brochures, feuilles

il) Die IFelluUer, iJ.ass.

volantes, où Ton admire, au travers d'un style incorrect et d'un langage obscur^ des aperçus d'une éblouissante vérité, des connaissances singulièrement variées, des jugements pleins de justesse, d'originalité et d'esprit.

Les vues de Baader sur la philosophie de l'histoire ont été réunies par M. Fr. Hofmann en un volume, intitulé : les Ages du monde (1868). Nous y chercherions en vain la division du temps en grandes périodes et le nom d'un seul empire, d'un seul peuple, d'un seul héros. Mais on y trouve en revanche une foule de pensées d'une remarquable profondeur sur la création du monde, l'origine du mal, la rédemption et la consommation de toutes choses.

Nous passons sous silence la théologie de Baader. « Dieu, par un procédé logique analogue à celui de notre conscience humaine, produit en lui-même un premier ternaire. Puis il pose hors de lui sa nature et devient tripersonnel. Il s'exprime ensuite en une image qui est l'idée de la création. Enfin il crée dans la réalité le monde qui est issu de sa nature et de son esprit. Il est faux de dire avec Schelling et Hegel que l'idée en devenant monde est déchue, est tombée hors d'elle-même.

c( Le monde physique est l'image du monde spirituel. Entre les deux mondes tout n'est que ressemblance etanalogie (1).» Auguste Comte nous tiendra à ppu près le même langage.

« L'être libre naît labile. Sa vie comprend trois moments : Dieu, centre de toute vie, le crée ou Vessencie; — puis, l'être fini, qui est sorti du centre et vit à la périphérie, par une décision de sa libre volonté, se tourne vers Dieu et se forme; — mais il ne peut ramener la multiplicité de ses forces à l'unité qu'en entrant dans le Verbe qui est le seul principe d'union, ou en se sv.hstcuiciant (2). » Cette formule pourrait se concilier avec la thèse, l'antithèse et la synthèse de Krause.

« Tout être fini, étant labile, peut faire de son existence périphérique sa vie centrale, s'enflammer d'égoïsme ou de passion pour la créature et produire Tenfer du péché.

« Lucifer, au moment critique, s'est tourné contre Dieu. Il n'y a pas pour lui de réintégration possible.

« Le Verbe était latent dans Adam, l'Adam Kadmon de la Cabale. L'homme est l'unité primordiale de l'esprit et de la matière, le médiateur du monde des anges et de celui de la nature, la

ii)r.b6. -(2)p. in.

créature centrale et linale. Il avait le pouvoir des clefs pour ouvrir la région du temps à l'action salutaire du sur-temps ou de Dieu, et la fermer à l'action pernicieuse du sous-temps ou de Satan. A sa fonction primitive sajoute celle de réparer les maux causés par la chute de Lucifer (1). »

Pour maintenir l'homme à une telle hauteur, Baader, qui se trouve dans le même embarras que Hegel, fait de la terre le centre de création de l'univers.

G Séduit par Satan, Adam a péché. Mais il ne s'est pas tourné contre Dieu; il a voulu seulement être sans Dieu. Aussi y a-t-il pour lui rédemption (2y. La douleur du péché le presse de retourner vers son centre.

« Sa chute est un fait cosmique : elle a produit d'immenses perturbations dans la nature entière et jusque dans la matière elle-même. Dieu a pour ainsi dire enveloppé d'une sourde et grossière substance notre monde contre sa colère qui consume. Chez l'homme, dont l'essence est triple, la mort, fruit du péché, sépare l'âme du corps, et l'esprit de l'âme.

c( L'homme malade ne pourrait par lui-même recouvrer la santé. Il faut qu'un Rédempteur vienne du dehors réveiller sa vie qui est empêchée et troublée, le restaurer, le rétablir dans ses droits. Ce Sauveur, c'est ce même Verbe qui existait déjà, caché, en Adam, et qui reparaît sous une forme extérieure, historique. Son incarnation a été retardée par la puissance des démons sur les peuples idolâtres (3).

Nous ne suivrons pas Baader dans sa théorie bien hasardée de l'incarnation du Verbe et de son sacrifice, ni dans son exposition si profonde et si vraie de la régénération individuelle par l'infusion de la vie du Christ dans l'âme humaine.

c( Considérée dans son ensemble, l'histoire de l'humanité, comme celle de l'individu, est l'œuvre de la réconciliation de Dieu avec l'homme et par l'homme avec l'univers. Cette œuvre, Dieu l'a commencée dans sa miséricorde lors de la chute d'Adam, et de ce même moment date la venue du Verbe dans le monde, ainsi que le dit saint Jean. Sa venue, son incarnation se poursuit, comme le péché, d'âge en âge jusqu'à la fm des temps (4). » La venue du Verbe, depuis les origines de l'humanité jusqu'à l'incarnation, la venue de Jésus-Christ depuis son ascension à son retour; tel est sans contredit le plus grand mystère deThistorioso-

(I) p. IT2, 208, 310,360. - i2i P. SM. - C-i] P. 277 sqç. - ('il P. 28» sqq.

phie chrétienne. I:)aader a de nouveau prcjposé à notre siècle l'énigme de TApotre; mais quel est Ihomme qui en trouvera la clef?

A un autre point de vue, « l'histoire de l'humanité est révolution ascendante de Timage divine qui est en germe chez tout homme, et qui se manifeste toujours plus pure et brillante, tandis que par une évolution inverse et descendante le péché prend une forme de plus en plus monstrueuse et hideuse (1). »

Dans un écrit de 1839 (2), Baader attribue à une assistance divine le langage et la religion, qui sont aussi naturels à Thomme qu'ils lui sont nécessaires. La chute ayant désuni dans l'homme le corps, l'âme et l'esprit, leur réhabilitation s'opère par trois degrés, qui sont dans l'histoire des religions le culte de la nature (en Orient), le culte de la nature et de l'âme (en Grèce et à Rome), le culte (chrétien) de la nature, de l'âme et de l'esprit. Ces religions, simultanées ou successives, sont animées par le même esprit et tendent à la même tin. La révélation primitive a laissé chez tous les peuples des traditions identiques, qui ne se sont conservées dans leur pureté que chez les Hébreux, et d'où sont nés les mystères chez les païens. Le seul et véritable objet de la mythologie est l'histoire primitive de l'humanité (3). » Tel est aussi le résultat auquel m'a conduit l'étude des mythes des deux mondes.

Baader, que, par prudence et crainte ou par dédain, la curie romaine n'avait point excommunié malgré ses hérésies et sa rude polémique, a été par sa foi évangélique, sa science chrétienne et son dynamisme le Leibniz du dix-neuvième siècle, le réformateur de la philosophie incrédule, le fondateur de celle k de la prière,» comme il désignait lui-même la sienne (4). Mais c'est un Leibniz qui, pour être compris du monde, a besoin de nombreux interprètes. Il en a trouvé de fort distingués, MM. Fr. Hoffmann, Hamberger, Lutterbeck, baron d'Osten-Sacken, qui ont recueilli (depuis 1850) à grand'peine ses innombrables écrits, et qui vulgarisent ses vues. Cependant E.-A. de Schaden renouvelait, en s'inspirant de Baader, la théologie (5); Coulmann, son disciple, pas-

(() Beitrœgc zurdynamischen Philosophie. 1809. P. 152.

(2) Revision der Pliilosophemen der hegelischen Schiile.

(3) V. pour plus de détails : AVilm, Histoire de la philosophie allemande depuis Kant, t. IV, p. 400 scjq.

(•'0 Hoffmann, Biographie, p. 151.

(3) Entre autres écrits ; Preliininarien ;« cintr (.estultungslehrc des Meiisckcn. IMùnchen

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