‹ La Philosophie de l'histoire aux différents ages de l'humaniteChapitre 27 sur 51 · L'ALLEMAGNE DE 1830 A · texte numérisé non relu

L'ALLEMAGNE DE 1830 A

§ 1 . — Les hégéliens.

La révolution de 1830 avait décrédité la philosophie régnante. Tandis que, de 1806 à 1813, les Fichte, les Schleiermacher, les Stetfens avaient glorieusement concouru au relèvement de leur patrie par leurs conseils et leur exemple, Hegel et ses disciples n'avaient été d'aucun secours dans cette nouvelle tourmente. Il devenait même évident à chacun qu'une doctrine qui légitimait tous les faits accomplis, était un danger pour la société et pour FEtat.

En même temps s'était produit dans le monde littéraire un mouvement analogue à celui de 1767. La jeune Allemagne, impatiente du joug de Gœthe, voulait, ainsi que les romantiques français, se frayer des voies toutes nouvelles. Le despotisme de Hegel ne lui était pas moins insupportable. Elle tenait le christianisme pour mort et enterré, réclamait en politique une liberté illimitée et prêchait avec les saint-simoniens la réhabilitation de la chair, Fémancipation de la femme. Les chefs de cette école étaient Gutzkow (né 1811) et Mundt (1808), de Rerlin; Kuhne (1806) de Magdebourg; Laube, de Silésie. Leur avènement avait été préparé par les deux juifs L. Bœrne (1786-1837), de Francfort, le démocrate passionné qui appelait FAllemagne entière à la révolution la plus radicale, et H. Heine (1800-56) de Dusseldorf, le Voltaire allemand, prophète et martyr des droits de la chair, et qui pourtant, sur son lit d'agonie, déclara mourir dans la foi au Dieu tout-puissant et tout miséricordieux.

Cependant l'école hégélienne était en pleine dissolution. Le maître avait à peine été rappelé de ce monde qu'éclatèrent entre ses disciples de violentes disputes sur le vrai sens de sa doctrine. Elles furent quelques années plus tard attisées par la présence et les cours de Scheîlingà Berlin. Ceux qui affirmaient avec le plus de violence l'athéisme de Hegel (la publication de ses Œuvres complètes n'a que trop abondamment prouvé qu'ils avaient raison) traitèrent d'apostats Hermann Fichte et ses amis, qu'ils accusèrent d'avoir fait une paix séparée avec ScheUing. Dans les limites mêmes de l'école, à l'extrême droite, le Saxon Gœschel (1 784- 1861). qui interprétait d'après sa foi évangélique le panthéisme de Hegel; Erdmann, le philosophe peut-être le plus populaire de l'Allemagne actuelle ; Gabier et plusieurs autres tentaient de concilier avec la méthode de leur maître les doctrines vitales de la personnalité de Dieu et de l'immortalité de l'âme. Au centre droit étaient Rosenkranz^ qui s'est de plus en plus dégagé des lourdes chaînes du système, et l'historiosophe polonais Aug. de Gieszkowski. Au centre gauche, le juriste Ganz ; l'esthéticien Hotho; Michelet, le disciple le plus fidèle du maître, son infatigable et hautain champion; Zeller, l'historien de la philosophie grecque. La gauche comptait dans ses rangs Strauss (né 1808) (i), Vatke, Bruno Bauer, ces grands «terroristes» qui faisaient passer tout l'Ancien et tout le Nouveau Testament sous la guillotine de la critique. Plus terrible encore était Feuerbach. oMapremière^pensée, disait-il en 18ii, a été Dieu; m'a seconde, la raison (absolue de Hegel) ; ma troisième et dernière, c'est l'homme. Rien n'existe^ rien n'est vrai que ce qui tombe sous les sens. » Mais comme il admettait encore un principe spirituel dans l'homme et subordonnait l'individu à l'espèce, à l'humanité, il souleva contre lui les colères de l'égoïsme non moins que les protestations de la foi. Les néo-hégéUens, Ruge et ses amis, l'accablèrent d'invectives : il était un théologien, un hypocrite, une âme servile. Eux, en hommes pratiques, qui ne se perdaient pas dans d'oiseuses spéculations, travaillaient de toutes leurs forces à révolutionner l'Allemagne. Le célèbre chef de l'école socialiste autoritaire, Lassalle, professait, lui aussi, les principes de Hegel.

{\] Sariede Jésus est de 1833. lly réduisait les récits des Evangiles au simple fait que la Judée avait produit un certain Jésus dont on ne sait à peu près rien, mais en qui Tesprit Lumaiii avait atteint son Lut suprême, la consciente de son identité avec la Divinité. L'incarnation du divin qui ne sétait produit que d'une manière incomplète en Jésus, devait d'ailleurs se consommer dans l'humanité.

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Passons rapidement en revue les écrits dhistoriosophie qu'ont publiés jusqu'en ISiS les disciples de Hej^el. Le premier en date est Ed. Ganz, que la mort a enlevé avant le temps. Professeur de droit, il avait, en opposition avec l'école historique de Savigny qui n'étudiait que les lois romaines, embrassé dans ses recherches historiques et philosophiques toutes les grandes nations de l'Orient el de l'Occident. Il détermine dans son Droit d'iiérédité (1) la fonction que chacune d'elles îi reçue de Pesprit universel, et il explique, à Pexemple de son maître, par cette fonction qui est Pessence de leur caractère, leurs mœurs domestiques et leur législation (2).

Le seul des disciples de Hegel qui ait tenté de réformer son historiosophie, est Cieszkowski (3). Sous Pintîuence de la révolution de 1830, et sous celle de Fourier quïl appelait «le plus grand et le dernier des utopistes, » il s'est aperçu que son maître avait commis la bévue de n'accorder à Phomme que le sentiment et l'intelligence et d'avoir oublié la volonté. Si Phomme est appelé à vouloir et agir, «le but suprême de Phumanité et de Phistoire doit être Pacte absolu^ celui par lequel Pesprit se produit hors de luimême dans sa totalité et sa vérité, c'est-à-dire la fondation consciente et réfléchie de Pordre de choses normal. Cet ordre de choses n'existant point encore, il faut ajouter aux âges du passé et du présent, de Hegel, un âge de l'avenir. Mais, comme la méthode ne compte que trois termes, force est de diviser Phistoire en trois périodes seulement. La première comprendra l'antiquité tout entière^ que représente la Grèce. Le moyen âge formera la deuxième avec les siècles modernes jusqu'en 1789. La troisième embrassera les siècles futurs, dont la philosophie nous permet de définir le caractère.

«L'antiquité, c'est la thèse et Punité première; c'est l'instinct; c'est la vie joyeuse des sens, l'amour du beau; c'est la liberté extérieure et objective.

«Lemxonde germain et chrétien, c'est l'antithèse, la division et la lutte dans les consciences et dans la société; c'est la réflexion;

U) Bas Erbrecht in vjeUgescMchtlicher Entwickelung. 1824-1835.

(2) Siêtze avait tenté en 1829 de tracer la caractéristique de tous les Etats européens, dans son Grundbegrilf preitssischer Stuats- und RecUtsgeschichte. Plein d"un enthousiasme juvénile, il y compare la Prusse à « une harpe dEole, placée dans le jardin do Dieu pour guider le chœur (lu inonde. » La passion des analogies le posst-de au point qu'il étahlit un parallèle entre les nations de IKunqie et l'oraison dominicale. L'Angleterre correspond ii la quatrième demande ; Donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien; l'Autriche, au règne, la Prusse, ixlA puissance, les Slaves, à la gloire. - Je ne connais pas les écrits de Christian Kapp, Christus vnd die fFeltgeschichte, 1823, et Dus concrète Allgemeine der fFeUgeschichte. 1826.

(3) Prolegoinena x,ur Historiosophie. 1838.

c'est la vie austère de renoncement et de recueillement; c'est l'amour du vrai et de la sagesse; c'est la liberté subjective et individuelle.

«L'âge avenir réalisera avec conscience la vérité pressentie par l'instinct et découverte par la réflexion. En élevant la nature humaine à la hauteur de l'esprit, il la réhabilitera sans l'émanciper et rassérénera la vie. Aux temps des arts et de la science succédera celui des instititutions sociales qui garantiront à l'homme sa pleine liberté, dernier mot de l'histoire. En même temps les peuples se constitueront en une unité organique afin que le dernier âge soit celui de la synthèse pour l'humanité, pour la société et pour l'individu. »

Casimir Conradi a publié en 1831 une histoire de la conscience religieuse (1). On dirait au premier abord une apologie du christianisme. Mais sous le masque des formules hégéliennes on découvre le panthéisme de l'école : la révélation nest pas autre chose que le lent travail par lequel l'esprit humain arrive en Jésus-Christ à la conscience de sa divinité.

Les théistes sortis de l'école de Hegel, Hermann Fichte (né 1797, fds du successeur de Kant), Hermann Ulrici, Christian Weisse (1801-66), Henri Chalybœus (1792-186^), Charles-Philippe Fischer ont défendu ou défendent encore avec courage, profondeur, clarté, force et succès la cause du spiritualisme, mais ils ne touchent qu'indirectement aux problèmes de l'historiosophie.

Le plus célèbre d'eux tous, Fichte, persuadé que l'avenir n'appartient ni aux philosophies actuelles, ni au christianisme sous sa forme dogmatique traditionnelle, travaille depuis plus de quarante ans à la science nouvelle qui conduira l'humanité dans la voie du progrès. Cette science est un théisme binaire où le monde, image adéquate de Dieu, est un second dieu.

§ 2. — Schellingi^). Schelling, appelé de Munich à Berlin, était venu terminer sa

{'.] Selbstbeu-usstseyn und Offenharunrj, odcr EnUricJdiinQ des religiœsenBeicusitseyns. Mainz

(2) Einleitunç zur Philosophie der Myi/tologie. iSôG et iSS'. - Philosophie der Offenbaruny. 1858. — Daprés des cours donnés à Herlin de 1841 à 1845 et déjà ù Munich depuis 1828. — Il a cessé son cours en 1846 après avoir perdu sou procès contre Paulus qui avait publié un résumé de ses leçons publiques.

longue carrière dans la métropole de la pensée allemande, où récole de Hegel était encore très-puissante. Près de trente ans s'étaient écoulés depuis la publication de ses derniers écrits. On savait qu'une révolution s'était faite dans ses vues, mais on ne possédait sur son nouveau système que des renseignements incohérents. Aussi tous les esprits étaient-ils dans 1 attente, et ce fut une solennelle journée que celle de l'ouverture de son cours sur la mythologie en 18 il. Il déclara que, depuis quarante ans, depuis Kant, tous avaient failli et lui comme les autres en méconnaissant le Dieu vivant. Il se présenta comme ayant une mission de paix à remplir dans un monde déchiré en tous sens par des systèmes contradictoires. Il appoj'tait une philosophie nouvelle, que jusqu'alors on avait tenue pour impossible.

(c Au-dessus des agitations du temps, disait Schelling, est l'Etre individuel qui est tout, l'Etre absolu, toujours immobile, éternellement conscient de lui-même, souverainement libre de créer ou de ne pas créer le monde, de sauver ou de ne pas sauver l'humanité déchue. — Toutes ses œuvres lui sont connues de toute éternité; avant d'apparaître dans le temps et l'espace, elles existent en lui sous la forme d'idées ou de vismis, et il voit non les espèces seulement, mais les individus de chaque espèce (1). C'est ainsi que toutes les âmes humaines lui sont présentes, et c'est à cette vision de Dieu qu'elles doivent leur immortalité (2). — Dieu, avec ses idées, se montre à nous par la nature, par l'histoire des mythologies, surtout par la révélation chrétienne. Il nous fait connaître de lui ce que notre raison seule n'aurait jamais découvert, et comme il est un génie, ses pensées sont au-dessus de nos pensées et peuvent nous sembler une folie. La révélation est donc pour nous une source de vérités nouvelles. Toutefois les vérités divines, une fois révélées, cessent d'être des mystères, et nous pouvons arriver à les comprendre. — Ce n'est, poursuivait Schelling, qu'en nous élevant jusqu'à l'Etre absolu, que notre esprit trouve la paix. Dans nos études, dans nos spéculations nous avançons de phénomènes en phénomènes, d'idées en idées; toujours haletants, nous n'atteignons une station que pour nous précipiter vers la suivante, et le progrès indéfini serait un indéfini tourment. Lorsque nous parvenons au contraire jusqu'à Celui qui

(1) Révél., t. I, leçon quatorzième.

(a) Toutefois pour Schelling il n'y a d'hommes complets que les blancs, et il ne sait trop quelle perspective d immortalité il peut y avoir pour un roi de Dahomey ou pour tout nègre qui n'obéit qu'a des instincts brutaux. [Mythol., t. 1, leçon vingt et unième.)

est si grand et si élevé qu'il nous est impossible de concevoir un être plus sublime et plus immense^ notre esprit se sent arrivé au butj s'apaise et se réjouit. Mais pour trouver Dieu et nous mettre en relation réelle avec lui, il faut avoir le courage et l'énergie de croire (1). » Que ce langage vraiment sublime devait sembler étrange à l'Allemagne dans la bouche du dernier et du plus grand de ses philosophes! Quoi! ScheUing ne s'était recueilli pendant trente ans que pour renier l'athéisme et shumilier devant le Dieu des chrétiens ! Non-seulement il reculait jusqu'au déisme de Kant, mais il osait, « le premier depuis les scolastiques. » être infidèle à la raison pure et prononcer le nom de foi ! L'esprit humain qui s'était enivré de sa propre grandeur, revenait à soi, reprenant la conscience de ses étroites limites et de sa dépendance de Dieu ! Aussi avec quelle colère, quel dédain l'école de Hegel n'accueillaitelle pas cette philosophie bâtarde ! «Schelling, disait-on, mutilait la raison d'une main criminelle, pour la déclarer ensuite impuissante à produire l'immense et nécessaire enchahiement des choses I (:2). »

Le plus grand ennemi de Schelling, c'était lui-même. Dans le fond de son cœur, il restait attaché à ses vieilles et radicales erreurs qu'il n'abjurait que des lèvres. 11 entendait compléter simplement par une philosophie /jositive son ancienne philosophie qu'il lui plaisait dappeler nr^f/atiue. C'était jeter sur le panthéisme de sa jeunesse le m.anteau brillant du monothéisme chrétien. Mais, pour n'avoir pas voulu se dépouiller de sa vieille nature, il s'embarrassa dans de continuelles contradictions. Il irrita ainsi les incrédules sans se faire accepter des croyants, et son dernier système, dépourvu d'unité et boitant des deux côtés, n'a laissé que de bien faibles traces de son passage.

rSous devons cependant en faire l'analyse; car il contient toute une philosophie de l'histoire. Mais nous en donnerons le résumé le plus succinct possible, heureux si nous réussissons à rendre intelligibles à nos lecteurs des spéculations qui sont d'une désespérante obscurité et que Michelet traite de barbares (3).

0 L'Etre absolu, substance, raison infinie, contient (comme le Dieu de Spinoza), deux forces infinies : la force matérielle de l'être et la force spirituelle de la pensée. Ces deux forces sont je ne trop dans quels rapports avec trois virtualités ou puissances, l'une

0) RévcL, t. II, vingt-quatrième leçon. — T. I, septième, quatorzième, quinzième leçon. [•2] ^hchelct, Entivichelimgsfjeichkhte der neuestcndeiitscken PhUosophie. 18+3. Leçons neuvième et dixième.

(3) Ibid., p. 175.

matérielle, l'autre moyenne, la troisième spirituelle, que la création du monde a lait apparaître et a mises en activité. Elles se posent, elles se nient et, en niant leur négation, elles s'affirment par le mouvement nécessaire qu'elles impriment au développement de la nature et de l'humanité. Leur mouvement [process, qui est tout simplement celui de l'évolution organique appliqué à l'immuahle Divinité, p. 2ii) est tout à la fois théogonique^ cosmogonique et historique. »

Ces trois puissances, Schelling les identifie tantôt avec la cause matérielle, la cause efficiente et formelle et la cause finale d'Aristote, tantôt avec les trois personnes de la Trinité chrétienne, et tantôt avec les trois termes do la dialectique allemande, le sujet, l'objet et le sujet-objet. Il les désignait de préférence par les signes algébriques ~ A ~\- A, ±i A, ou B, A^, A^;, le Dieu ab- ^ solu étant A".

«Le temps se partage en trois périodes qui ont eu, chacune, leur Seigneur : celle du Père avant la création; c'est le passé ; — celle du Fils par qui le Père crée et sauve; c'est le présent, qui remonte à la création du monde et qui durera jusqu'à l'époque où le Fils aura mis tous ses ennemis sous ses pieds; — celle de l'Esprit, de l'avenir et de l'éternité, oi^i Dieu sera tout en tous. — La seconde période se subdivise en deux : celle du paganisme, ou du Fils impersonnel qui souffre chez les peuples polythéistes par l'eflét de la chute et du péché, et celle du christianisme, ou du Fils arrivant à sa personnalité en Jésus-Christ et recouvrant sa gloire par son incarnation (1). »

Mais que ces grandes divisions historiques empruntées au christianisme cachaient sous leur séduisante apparence de folles rêveries !

Schelling prétendait, dans sa philosophie négative, descendre de la pensée à Fêtre; dans sa philosophie positive, monter de Fétre à la pensée. La première se meut dans de pures abstractions. Les trois puissances sont ici de simples idées, et non des forces, des principes. Elles se nomment le pouvoir-ètre , le pur être et le sur-être ou la transcendance. 1) Le pouvoir-ètre^ c'est l'idée de la matière, mais avec la notion toute nouvelle d'une possibilité de liberté; car ce pouvoir-être, son nom l'indique, est un pouvoir-ne-pas-être. En d'autres termes l'idée de matière n'implique point nécessairement celle du monde ; la raison qui conçoit

il) MyUioL, t. li, p, 7). - Reoél., t. I, p. 375.

la matière, est libre de ne pas donner suite à sa pensée de produire Tunivers; elle peut à volonté l'appeler ou non à lexistence. Toutefois le pouvoir-être incline vers Têtre, et il devient le pur être ou le pur acte, ou Tidée abstraite et indéterminée d'une réalité, d'un monde quelconque. »

2) (c Le pur être en se posant a détruit ou nié le pouvoir-être. Car celui-ci avait pour essence le choix entre deux contraires et, le choix une fois fait. Tautre contraire est exclu. L'alternative devient donc impossible; le pouvoir-être-ou-ne-pas-être n'existe plus. Mais le pur être à son tour, malgré sa victoire, est atteint d'une faiblesse irrémédiable. Comme il est le résultat d'un libre choix, il aurait pu ne pas être. Il est donc un accident. Or, le nécessaire seul est et seul subsiste toujours; l'accident passe. Le pur être passe donc, il se détruit lui-même, il se nie après avoir nié l'idée précédente.

3) « Cependant deux négations valent une affirmation, et au pur être succède le sur-être, qui, s'élevant au-dessus de ses deux prédécesseurs, sait que la liberté de son choix ne porte point atteinte à la réalité de ce qui est sorti de sa décision. La liberté et la nécessité s'unissent ainsi en lui. 11 est la raison suprême, il est Dieu. »

Cette bataille d'idées est un pur jeu d'esprit. Tout revient à dire que nous avons la notion d'un Etre absolu et souverainement libre qui a créé la matière et le monde, mais qui aurait pu ne pas le faire. De cette notion Schelling aurait pu avec Anselme conclure l'existence de Dieu. Mais il ne la pas fait. Il lui a plu de commencer à frais nouveaux sa philosophie positive. Au début il se borne à supposer que Dieu est, et descendant de l'être à la pensée, il déduit de l'être divin la pensée de la création et de la rédemption. Comme dans sa marche il rencontre à point nommé le monde et le Christ, il se félicite de la fidèle compagnie que lui tient l'expérience. C'est là ce qu'il appelle « Vemi^m^meo priori (1), » qui lui démontre que le Dieu auquel il croyait en partant, existe bien réellement.

Mais comment Schelling fera-t-il sortir de son Dieu la nature et l'humanité? En passant du domaine de l'abstraction dans celui des réalités infinies et finies, il transforme les trois idées abstraites en de vraies puissances qu'il lance dans le monde sous le pavillon de la Trinité chrétienne. Puissances étranges, s'il en fût jamais ! Ce

lO Révél, t. I, p. 130.

ne sont point trois sœurs du même âge, éternellement jeunes et actives. Ce sont des forces impersonnelles qui n'arrivent que péniblement et tardivement à la conscience d'elles-mêmes. Elles ne sont pas et cependant elles sont. On peut les appeler Dieu et cependant elles ne sont pas Dieu. Impersonnelles, elles ne sauraient, semblet-il, avoir de volonté, et cependant elles aspirent, souffrent, luttent, s'affirment, se détruisent les unes les autres, se succèdent. Ce sont des ombres insaisissables, et ces vaines ombres sont, comme les idées de Hegel, les invincibles forces qui créent la nature, qui poussent les nations païennes d'un polythéisme dans l'autre, qui deviennent le Christ des Evangiles et l'Esprit- Saint promis par le Christ à ses disciples. Il faut remonter jusqu'aux néo-platoniciens et aux gnostiques (1) pour trouver des fictions aussi bizarres. Ces fictions sont toutefois la clef de l'historiosophie de Schelling, et nous devons en poursuivre héroïquement l'étude.

ce La dialectique de l'univers (lisez : le process de l'évolution organique) veut que le latent devienne manifeste et que l'indéterminé se précise. Le pouvoir-être, qui prend ici le nom de l'être aveugle (inconscient), qui est la cause originelle de toutes choses, et qui, susceptible de prendre toutes les formes possibles, n'en a aucune, est pressé de se produire au dehors par la création du monde et d'acquérir ainsi la conscience de soi-même.

« Mais la puissance aveugle, dcTenue clairvoyante en se produisant, change d'essence, abdique et fait place au Fils, qu'elle avait jusqu'alors caché en elle, et qu'elle engendre. Le Fils est la cause démiurgique, comme l'appelait saint Basile (î2). Placé entre la cause substantielle et la cause finale et spirituelle, il se porte de la matière vers l'esprit auquel il doit l'assujettir. Il la détermine, la précise, la délimite dans le m.onde physique, et il se réalise tout entier (3) lui-même en Adam, qui devient ainsi le Kadmon de la cabale, le premier-né de Dieu, l'image de l'Etre absolu. »

Les anges, qui auraient pu contester à Adam le litre de premierné, sont réduits, bons et mauvais, à l'état de pures virtualités (i).

D'ailleurs Schelling est polygéniste : a Les nègres, les Mongols, les Américains et les Malais sont les degrés par lesquels l'humanité s'est élevée à son vrai type. Adam est l'unité spirituelle des races inférieures (5).

j)) Corap.les trois Archons de Dasilide et les trois Christs, leurs fils.

(2) Révél., t. 1, p. 3-'.2. - (3) Révél., t. II, p. 367. - ('.) Révél., t. II, leÇOil treûte-oiiiquièlDe.

(5) Mythol., 1. 1, vingt et unième leçon.

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