‹ La Philosophie de l'histoire aux différents ages de l'humaniteChapitre 28 sur 51 · II · texte numérisé non relu

II

« Cependant, si Adam est le fils de Dieu dans son intime et latente nature, sa nature, d'après la dialectique universelle, doit à son tour se manifester au grand jour. Libre comme Dieu, sa mission était (si je comprends bien) d'unir par son obéissance indissolublement à Dieu la puissance aveugle que l'œuvre médiatrice du Fils lui avait soumise (ou en d'autres termes subordonner la chair et la nature à l'esprit). ]\Iais il pouvait aussi s'emparer de cette puissance et la rendre étrangère à Dieu. L'histoire nous apprend qu'il a mal usé de sa liberté^ et par sa chute le mal a pris naissance dans le monde (1). «

Nos saints livres disent sans doute que le mal est antérieur à Adam et que Satan a séduit nos premiers parents. « On les a mal compris, » répond Schelling, qui se trouve ici dans un em.barras extrême : « L'archange déchu est une force impersonnelle, identique avec la puissance aveugle (2) . Cette puissance qui tend des ténèbres de la latence à la lumière de la vie, est le principe de tout progrès, la cause de l'évolution universelle, le moteur toujours actif de l'esprit humain, sans lequel le monde s'endormirait et l'histoire s'embourberait (3). Elle pressait donc Adam de faire usage de sa liberté, mais elle ne le faisait point par malveillance et méchanceté; elle obéissait simplement à sa double nature, et l'on ne peut donc la rendre responsable de la chute de nos premiers parents.

« Cette chute a déchaîné la puissance aveugle, que le Fils avait par la création du monde et de l'homme resserrée dans ses justes limites, et qui désormais luttera contre l'œuvre spirituelle du Fils. Mais tout en divisant et contredisant (et malgré ses noms vulgaires de péché, d'immoralité, d'impiété), elle n'en est pas moins en soi une partie intégrante de l'économie divine. Elle travaille à rendre plus triomphante la victoire finale du Fils et sa propre défaite. La gloire de Dieu serait moins éclatante sans elle (4).

«Au moment de la chute Dieu se retire du monde, sur lequel il fait peser sa colère, et en abandonne le gouvernement à son Fils (5), exclu pour un temps de la Divinité par la faute d'autrui. Le Fils aurait pu se retirer du coupable à l'exemple de son Père, et la conscience humaine aurait été anéantie. Mais il est resté dans

(\) Bévél., t. II, p. 75 sq.

(2) Cette puissance répond au POie deia Trinité tbrétieinic. Le Père, le diaLle et]a force matérielle sont tout un ! (P. 2'i5.)

(3) Recel., t. II, p. 270 sg. - (i) Recel., t. II, leçons trente-troisième et trente-quatrième. (5) liévél., 1. 11, p. 8.

l'humanité par un acte de libre volonté et de miséricorde. Cet acte est le mystère des mystères, qui doit produire ses eflets en Jésus-Christ. Ou bien, le Fils aurait pu usurper le trône de l'univers; mais il a persévéré dans l'obéissance atin de réconcilier le monde avec Dieu^ et s'est sacritié pour le salut des hommes. Il n fait sa demeure chez les nations païennes; puissance naturelle, il les éclairait de sa lumière, il luttait en eux contre la puissance aveugle et perturbatrice, il souffrait de leurs souffrances, il ramenait à Dieu ce qui s'égarait et se perdait loin de lui, et il préparait ainsi le terrain pour la grande Eglise des gentils. C'est là la vraie histoire du P^ils, son histoire soi-disant profane; son autre histoire s'est passée en Judée (1). »

Nous allons suivre sur les pas de Schelling, du premier au second Adam, bien moins le développement religieux de l'esprit humain que le process théogonique des trois puissances divines.

Par son panthéisme Schelling imprime à l'histoire des religions une marche nécessaire qui lui permet de la comparer à celle de la nature (2). « C'est le même Dieu qui fait adorer successivement par les hommes ses trois puissances, tantôt dans leur unité, tantôt sous une foule de noms divers. Tous les dieux des nations sont donc une même Divinité; ils forment un Dieu multiple {Gœttervielheit) mais non une multiplicité de dieux {Vielgœttcrei) (3). Le polythéisme pris dans sa totalité et dans son intime essence est le chemin de la vérité.

« Le mouvement part de la puissance aveugle et oppressive, et s'élève par la puissance médiatrice et libératrice vers la puissance spirituelle, sans produire toutefois la révélation chrétienne qui est une création nouvelle. — Le péché a sans doute perturbé le mouvement normal des trois puissances; le polythéisme, fruit d'un process vrai et nécessaire, a laissé pour résidu les mythologies absurdes et sans vie (4), et les peuples sont ainsi devenus étrangers à la vie de Dieu selon l'expression de saint Paul (5). » Schelling va même, sous la pression des saintes Ecritures qui font de Satan l'auteur du culte des faux dieux, jusqu'à dire que le polythéisme est une peste morale, une épidémie spirituelle qui a atteint toutes les nations (6). — Mais le péché n'a pu porter atteinte a la nature

II) MythoL, t. II, leçon vingt-septième. — BeicL, t. I, leçon quinzième; t. il, leçons vintlcinquième et vingt-sixième, vingt-huitième ; ]iuis p. W'J, IVJ, iS9.

(2) Kévél., t. h p. 378.

(3) Mijthol., t. I, p. 121. - [i] MythoL, t. I, leçon neuvième. - (.3; EpLcs. iv, is. 16) Jiévél., t. 11, p. 1441. Gomp. t. I, p. 369.

divine des trois puissances. Elles travaillent par des moyens naturels à la guérison de Tesprit humain; elles le ramènent au monothéisme, elles le laissent nier Dieu pour que par cette négation même il revienne à Dieu(i). »

Ces puissances rendent compte, par la violence de leur action, de Torigine des religions païennes et de leur extraordinaire vitalité. « Comment se fait-il que les plus grands génies, les Platon et les Aristote, les Descartes, les Leibniz, les Kant, réussissent à peine à fonder une école qui dure une génération^ tandis que les faux dieux les plus étranges bravent les efforts du temps et subsistent pendant des milliers d'années ? C'est que les croyances religieuses se forment, à Torigine des peuples^, sous Tinfluence irrésistible de puissances spirituelles qui plongent l"âme dans l'extase et la remplissent d'un violent enthousiasme. Chaque culte nouveau a certainement pris naissance au milieu de phénomènes orgiastiques pareils à ceux qui se sont produits à l'avènement de Dionysos ou I3acchus {^). ï)

Schelling distingue de la chute d'Adam à Jésus-Christ trois époques ou périodes, dont la troisième se subdivise en cinq (3).

1) « La première période comprend les temps antédiluviens. L'homme est nomade sur la terre comme les étoiles dans les plaines de l'éther. Point encore de nations; une et indivise, l'humanité adore un Dieu unique, le Seigneur de Vannée céleste (tsaba, en hébreu), le Ciel, Uranus. Ce Dieu est le principe spirituel de la matière, la puissance aveugle, que la chute de l'homme a jetée hors de la Divinité. Il a reconquis un pouvoir qu'il ne devait plus avoir, et, tout bienfaisant qu'il est de nature, il en use avec violence. Il frappe les hommes de stupeur; aussi son nom est-il Elohim (dont la racine arabe signifie obstupuit). Il les possède de sa force astrale et les plonge dans l'extase. Nous ne saurions aujourd'hui nous faire une idée de cet état moral. De cette période datent : la magie, qui prétend commander à la nature par la seule parole; l'alchimie, qui par la transformation des métaux affranchit la matière de sa malédiction, et l'espoir de prolonger indéfiniment notre vie par le breuvage d'immortalité (^). »

2) « Le tsabisme ou sabéisme a fini avec le déluge. L'humanité s^est divisée en peuples, parlant, chacun, leur langue, heprocess

(1) Revél., t. I, p. 187, 368 sqq.; 3T8 sqq.

(2) RévéL, t. II, p. 378 sqq. - (3) Revel., 1. 1, leçon dix-huitième.

(i) Mythol., t. Il, leçon neuvième. - Révél, 1. 1, p. 362,388. - T. II, p

théogonique s'opère pendant la seconde période chez les Assyriens, les Babyloniens, les Perses d'Hérodote et les Arabiens ou Arabes citadins du même historien. La seconde puissance fait son apparition. Sa grande fonction est de fonder la vraie vie humaine en la délivrant de l'oppression d'Uranus. En mythologie cette puissance porte le nom de Dionysos, le Libérateur, le Sauveur. Ce dieu exerce d'abord, invisible, son action sur Uranus, qui ne résiste pas et se laisse surmonter; il le mutile, il fait de lui dans la conscience des hommes une déesse ; Uranus devient Uranie, Mithra, Milytta, Astarté. Avec Uranie commencent le polythéisme et la mythologie; car à la première divinité en a succédé une seconde. Puis, chez les Arabes, Dionysos prend corps en quelque sorte ; il se fait adorer en personne avec Uranie et peut-être comme son fils (1). »

3) « La troisième période est celle de la lutte entre les deux puissances.

a) « La première scène de cette lutte se passe chez les peuples phéniciens. La puissance céleste, qui s'était laissé surprendre et vaincre par un ennemi invisible, se relève. Attaquée ouvertement par Dionysos, elle redevient un dieu sous le nom de Baal et de Moloc, de GronoE, de Saturne. Plus hostile que jamais à tout progrès, à toute liberté, il règne en despote. Toutefois il doit tolérer auprès de lui son ennemi, qui devient son serviteur, comme le Messie d'Esaïe. Dionysos se nomme ici Melkarth ou Hercule; c'est un être intermédiaire entre Dieu et l'homme. Dans son abaissement, il est chargé de maux et de fatigues, toujours combattant et toujours plein de bienveillance pour l'homme. En Grèce, il se dépouille sur son bûcher de son enveloppe mortelle, et le dieu monte glorieux au ciel (2) .

b) « La seconde scène de la lutte des deux puissances a pour acteurs les Phrygiens et les Thraces. Le dieu sombre et dur subit de nouveau la douce influence de Dionysos ; dans la conscience humaine, Kronos se transforme en Gybèle comme Uranus l'avait fait en Uranie (3).

c. d.e) « Le drame se complique: les trois puissances sont enjeu, et elles agissent sur la conscience humaine, simultanément, mais d'une manière très-diverse, en Egypte, en Inde et en Grèce.

W) Schelling fait d'Lrotal ou Lrotalat Llod-al-Ilad, le y<7s de la Déesse, le Qls dAlilat on \\\i\.A. MuthoL, t. II, p. 250.

(2) Mythol., t. Il, leçons quatorzième et quinzième. — Schelling place à l'âge de Kronos ladoration des pierres brutes et le fétichisme. Récél., t. I, p. 308.

(:i) /6<d., leçon sci/ième.

c< Sur les rives du Nil, le vieux principe de la matière se nomme Typhon. Il recueille toutes ses forces pour lutter dans un combat à mort contre Dionysos-Osiris. Il est vaincu, mais on lui érige encore des chapelles près des temples, et son esprit vit épars dans les animaux qu'on adore. Osiris est vainqueur, mais il est mis en pièces. La guerre n'est terminée et le monde pacifié que par la troisième puissance, Horus, le dieu « des justes limites et de la « perfection, » comme le nomme Plutarque. Isis est la conscience humaine qui assiste dans les larmes et dans la joie aux combats des puissances (1).

G Le Typhon de ITnde, c'est Brahma. Mais il n'a ni temples, ni autels, et il a été détruit sans combat. Son destructeur est Ghiwa- Osiris , et le troisième dieu, celui de la paix et de l'ordre, c'est Vichnou. Vichnou et Ghiwa ne sont point liés l'un à l'autre, ils ne sont que juxtaposés ; ils sont à tout prendre les dieux suprêmes de deux religions différentes et ennemies. La conscience humaine a donc ici perdu son centre, son unité, et le polythéisme est à son maximum de dispersion. L'âme angoissée cherche son unité dans une union mystique avec un dieu, pur esprit ; mais elle ne peut se maintenir à cette hauteur, et elle retombe dans la matière avec les incarnations de Vichnou. Le bouddhisme parait être une forme du mysticisme hindou. Il n'a rien de mythologique (2).

« En Grèce le sombre et antique dieu de la matière Hadès meurt en quelque sorte de la plus douce des morts et renaît transfiguré, glorifié. Il n'exerce plus aucun pouvoir sur les vivants, et il a disparu dans le sein de la terre où il ne règne que sur les ombres. Mais il est le fond, la racine de tous les dieux de l'Olympe qui tous ont des corps aériens d'une admirable beauté et d'une jeunesse éternelle. La matière s'unit donc à l'esprit en se subordonnant à lui ; elle est à sa vraie place et en possession de ses droits légitimes. Cependant la religion populaire des Hellènes n'est que la moitié exotérique de leurs croyances. L'action des deux puissances libératrice et spirituelle se cache dans les mystères d'Eleusis. Déméter, comme Isis, est la représentante de la conscience humaine et s'associe au dieu suprême. Le mythe de Perséphoné est celui de la chute de l'homme séduit ici par Zeus-serpent. Dionysos Zagreus, le barbare, le cruel, c'est Hadès, le dieu du passé, des temps antédiluviens, dutsabisme. Dionysos, celui de la religion

(I) MytJiol., t. II, leçons 17-19. - (2) MytlioU, t. II, leçons 20-22,

populaire, le bienfaiteur des hommes, est avec Déméter le dieu du présent. Dionysos lacchos, \e Joyeux, est le Horus des Grecs et le dieu de l'avenir. Il a pour mère Déméter. Enfant, on le portait dans un van, symbole de Tagriculture et de la paix, comme Jésus fut à sa naissance déposé dans une crèche. Jeune homme, il arrivait de loin à Eleusis, la ville de la Venue, qui par son nom marque la lente venue du dieu esprit dans le monde. Il épouse Persephoné ou Tàme humaine sous le nom de Koré, la jeune vierge. L'Italie les appelait Liber et Libéra, et leur « mariage sacré » figurait celui du Christ et de l'Eglise. Car le polythéisme a ses types prophétiques comme le monothéisme hébreu. Avec lacchos le travail théogonique des trois puissances avait atteint son terme, et les peuples païens, qui du temps de Cicéron venaient tous se faire initier à Eleusis, n'avaient plus qu'à attendre la prochaine venue du vrai Libérateur ( l ) . »

Schelling n'avait su trouver une place dans son système ni pour le polythéisme romain ni pour le dualisme de Zoroastre. a Quant aux Chinois, qui n'ont aucune mythologie, ils s'étaient immobilisés dans le tsabisme; ils étaient, à l'état de momie, une portion de l'humanité primitive. Ils sont tombés dans l'athéisme; le dieu des armées a fait place à l'empereur qui est le maître suprême de la nature et de toutes les nations (2). »

Le judaïsme met Schelling à la gène. Comme il a interverti les rôles et donné au Fils de Dieu pour champ d'action le paganisme, il ne peut que garder le silence sur le Messie des Hébreux. Il oppose bien leur monothéisme au polythéisme; mais leur religion est à ses yeux quelque chose de vague et d'indéterminé, un paganisme dont le développement a été arrêté. Il ne nie pas la réalité de leur élection; mais il l'explique par leur inconsistance, leur infirmité, leur impuissance à entrer dans le grand mouvement intellectuel et politique de l'humanité. Insistant sur la parité que saint Paul établit entre le culte lévitique et les cultes païens, il ne se borne point à signaler dans les mœurs des Hébreux le fond ténébreux que la révélation devait éclairer; mais a l'Elohim des patriarches est un Cronos, un Baal, le vieux dieu du tsabisme, qui aurait imposé à Abraham l'odieuse pratique des sacrifices humains siJéhovah ne l'avait condamnée en intervenant au dernier moment. Les éléments de ce monde, dans lesquels étaient enveloppées les vérités révélées, devinrent tellement sacrés pour Israël qu'il ne

(tljVy/Ao/., t. Il, IcçoDS 25-29. - Rével.,\.\, leçons 19-2.'5. - (2) .V'jtf/ol., I. Il, leçons 23-24.

put les rejeter quand vint à lui le Christ qui introduisait le 'paganisme dans le judaïs?ne. Aussi les Juifs ont-ils crucifié ce Messie qui leur était étranger. Toutefois les promesses de Dieu ne peuvent tromper, et le peuple élu, aujourdiiui dispersé en tous lieux, rentrera dans l'économie divine (1).

<c Avec l'incarnation du Christ commence un âge nouveau, celui de la religion de l'esprit et de la liberté. La révélation chrétienne est non le dernier mot et le résultat fatal du mouvement théologique (qui est pourtant un process d'évolution) (2), mais un acte créateur de la libre volonté d'un Dieu qui voulait manifester ainsi son cœur comme il avait auparavant, par la nature, manifesté sa puissance. Cette révélation se résume tout entière dans la personne de Christ, telle que nous la font connaître les Evangiles et les épîtres apostoliques. » Schelling admet l'incarnation de Jésus- Christ, son onction au Jourdain, ses miracles, sa résurrection, son ascension. Mais il explique ces faits mystérieux d'après sa théorie panthéiste des trois puissances. Ils sortent de ses mains profondément altérés; le croyant les reconnaît à peine, le libre penseur les trouve sans doute plus inintelligibles encore que sous leur forme biblique, et le lecteur français se demande sans cesse si l'auteur se comprenait lui-même. L'historiosophie n'a rien à gagner à toutes ces interprétations théosophiques. Nous les passerons donc sous silence (3).

En terminant, Schelling jette un rapide coup d'œil sur l'histoire de l'Eglise. Il y distingue trois périodes : « Celle de l'Eglise romaine ou de Pierre^ celle du protestantisme ou de Paul, et celle de l'avenir ou de Jean. Pierre représente le fondement, l'élément stable, la substance même de l'Eglise. Rome a, conmie lui, renié trois fois son maître, saisi l'épée contre l'ennemi et trouvé obscures et dangereuses les épîtres de Paul. Paul, qui n'a point été le disciple des apôtres, a été de son vivant la source indépendante d'une nouvelle vie, et de siècle en siècle, il est le mobile de tout progrès, la cause de tout réveil. Comme Paul à Antioche, la Réforme a protesté contre Pierre ; elle a rendu à l'Eglise la liberté ; elle a brisé l'unité immédiate et oppressive. Mais son œuvre n'est que transitoire. Jean est le son doux et subtil qui s'est fait entendre le dernier à Elle sur l'Horeb, et son Eglise sera celle de l'Esprh, de l'intelligence personnelle et libre des mystères re-

in hévél., t. II, leçon vingt-neuvième. — MythoL, t. II, p. 1I6. 12) Révél., t. II, p. 320. - (3) Révél., t. II, leçon vingt-neuvième .

vélés, de Tunité spontanée et de la réunion des païens et des Juifs (1). »

Schelling était très-fier d'avoir fait de Tétude des mythes une science régulière, ayant sa méthode et devant servir de base à la philosophie de Thistoire. Mais il s'excusait auprès de ses auditeurs du « pénible malaise » qu'il leur faisait éprouver en passant d'une religion à l'autre, et des choses « incroyables » qu'il leur racontait de ses puissances. Ce n'était là toutefois que son moindre défaut : il n'avait, de son propre aveu ("2), qu'une connaissance imparfaite des religions païennes, et il en donne constamment des interprétations inadmissibles. Baader l'a dit fort bien : « La nouvelle philosophie de Schelling est un feu follet sur les marais de la mythologie. » La seule partie vraiment réussie, c'est l'explication des mystères d'Eleusis.

Que restera-t-il donc de cette philosophie?

Un grand exemple : celui d'un illustre philosophe qui, après Baader, Steffens, Schubert, Fr. Schlegel, au terme de sa carrière, reconnaît l'existence du Dieu vivant et s'efforce de revenir à la révélation biblique.

Une grande pensée : si d'après saint Paul Dieu a conduit Israël au Christ par la discipline de la loi mosaïque ; si d'après Hamann, la philosophie a amené au Sauveur les païens comme la loi les Hébreux, d'après Schelling l'idolâtrie elle-même aurait été pour ces mêmes païens une préparation au christianisme.

§ 3. — Le^ catholiques Staudenmaier et Molitor.

De 1828 à 1857 Gunther exerça une puissante et salutaire influence sur l'Allemagne catholique. Son grand principe de l'individualité, qui distingue son école de celle de de Maistre, était en une secrète opposition avec l'esprit de l'Eglise romaine, en un intime accord avec celui de la race germanique et de la réforme luthérienne. Il y avait là une base identique sur laquelle les deux communions auraient pu travailler en paix à la construction de la vraie historiosophie. Aussi voyons-nous le Wurtembergeois François-Antoine Staudenmaier, professeur de théologie à l'université de Fribourg, développer la doctrine fondamentale de Gunther

W) Rével., t. II, leçons 35-37. - (2) Littcrar. ^inzeifjer, iSH, p. 3,10.

tout en étudiant avec soin (1) Neander et Schleiermacher, Lessing et Jacobi. Winckelmann et J. de MuUer, ainsi que Schelling et Hegel.

Staudenmaier (1800-1856), est un de ces catholiques qui^ comme Mœhler, renouvelaient la théologie romaine par l'intimité de leurs sentiments, par la profondeur et la largeur de leurs vues, par leur vaste érudition; un théosophe qui saisissait les vérités révélées dans leurs relations universelles, et qui faisait en particulier une place dans la dogmatique chrétienne à la doctrine platonicienne des idées (1840) ; un admirateur de Scot Erigèno (1834), qu'il cherchait à layer de toute accusation de panthéisme; un contemporain de Steffens et de Schubert, qui saisissait dans leur harmonie les deux règnes de la matière et de l'esprit.

Nous retrouvons chez Staudenmaier les doctrines les moins hasardées de la théosophie chrétienne : Tunivers, fruit et révélation de la liberté divine; — le mystère du Christ médiateur universel (sans le péché comme après le péché) ; — 1 "homme synthèse de la nature et de Tesprit, étant le but de la nature et ayant pour but son union à Dieu (2). Nous n'exposerons ici que sa doctrine de l'individualité, qui n'est entachée ni de panthéisme comme celle de Schleiermacher, ni de déisme comme celle de Krause.

Staudenmaier s'inspire des paroles de saint Paul sur les dons divers que le Saint-Esprit dans son unité départit à certains fidèles pour l'organisation de l'Eglise (3) :

(c L'esprit de Dieu est l'intelligence où sont les idées éternelles des choses, et le principe de vie qui les appelle à l'existence dans leur infinie diversité. Il est aussi l'Esprit-Saint qui habite depuis la Pentecôte dans l'Eglise et qui, en se communiquant aux fidèles, les consomme dans l'unité avec Dieu pour former par eux l'unité organique du royaume des cieux. Il est donc le but non moins que le principe de tout homme, et il agit constamment en nous pendant le cours de notre vie.

0 En soi et à sa naissance, chaque homme est une de ces idées qui reposent de toute éternité dans l'esprit divin ; Une force individuelle venant de Dieu. Toute individualité est la totalité de la nature humaine à laquelle l'Esprit de Dieu a donné une empreinte

(I Toutefois il comprend aussi peu que MoebUr ce qui fait resseiice et la force de la Réfonne.

(2) Geist der fjœttlichen Ofjenharunrj, oder Tf'issenscfiaft der Cesrfiichtfprincipien des Christenthui/is. 1837.

(3) Der Pragmatismus der Ceistesgaben, oder dus ff^irken des gœttUchen Geistes im Menschen ■und in der Menschheit. <835.

spéciale, qui varie à rinfmi et ne so répète jamais. C'est dans l'individualité que gît le secret de l'existence et par là même celui de rhistoire. C'est par elle que la grande pensée de Dieu se fait jour et prend corps dans la réalité. — Tout homme étant un membre de l'humanité, l'individualité est dominée par celle de la famille et par celle du peuple. » Ici l'auteur trace le portrait de toutes les nations anciennes et modernes. Celui des Anglais n'est pas flatté. — «L'individualité comprend le tempérament et le talent. Le talent détermine la vocation, qui est ou la science (»u le droit ou l'art ou le sacerdoce. Aux talents innés correspondent les dons de l'Esprit, qui les sanctifie et les perfectionne. — Il est des individualités supérieures dont Dieu fait les organes de sa volonté dans le grand anivre de l'éducation et de la rédemption de l'humanité. Mais il n'en est aucune qui n'ait son talent et son don, aucune qui ne puisse être transformée ou restaurée par l'Esprit-Saint. — L'individualité qui a suivi fidèlement l'impulsion de l'Esprit, devient un caractère ferme et énergique. La loi suprême de l'homme est de monti'er son caractère, d'être vrai, de se connaître et d'être soi. Comme il est de nature une pensée divine, sa vraie vie est la réalisation de cette idée, et il devient ainsi une révélation de Dieu. — En révélant Dieu, il étend sur la terre son royaume qui est, selon saint Paul, un corps vivant et qui doit embrasser toutes les nations; il concourt à l'exécution du plan divin, dont le but tinal est la gloritication de Dieu par la perfection et la félicité de tous les esprits créés (1). »

Nous acceptons en plein cette doctrine de l'individualité.

Molitor, l'auteur anonyme d'un livre intitulé Philosophie de l'histoire ou sur la tradition (2), est un théosophe mystique comme Baader. Mais ils n'appartiennent point à la même école : l'un est le successeur de Saint-Martin et de Bœhme ; l'autre le restaurateur de la tradition juive ou de la cabale. L'un sonde les mystères des (essences divine, humaine et physique ; l'autre ceux de l'histoire. L'un dans sa spéculation s'affranchit toujours plus du joug de Rome et finit par rompre en visière avec la papauté; l'autre devient un des apologistes les plus ingénieux du catholicisme.

(Il A récole deGuntber appartient le docteur Henri torlniann, à Munster, autour de : l'ebcr (las Jf'escn luid dw Ucdeutung der luslor Indien Entivicklumjen. (Wesel, (S'iii.l C'est une étude consciencieuse du monde, réalisation de lidée divine; de la vie, évolution dune idée divine qui tait partie de celle du monde-, des sociétés humaines et de Tesprit humain. Mais récrivain reconnaît lui-même « quil n'annonce aucune vérité nouvelle. »

\2) Quatre volumes, de 4827 à 1853.

Ils ont d'ailleurs l'un et Fautre étudié les systèmes de la philosophie contemporaine, et ils en ont emprunté tout ce qui s'harmonise avec la révélation biblique.

Molitor, comme Baader, voit le vice radical de la philosophie moderne dans le dualisme cartésien de Tesprit et de la matière. «La lutte que le péché a suscitée entre la chair et la conscience morale dans le cœur de l'homme, avait mis sans raison légitime le monde entier de la nature en discrédit auprès des peuples chrétiens, et Descartes, en isolant Tâme et le corps, n'a fait que transporter dans la philosophie un préjugé universel. Cette erreur a eu pour déplorables conséquences de livrer le monde physique aux athées et aux matérialistes, et de rendre inintelligibles les religions du monde ancien. » Aussi Molitor considère-t-il comme a^les vrais réformateurs de notre Occident (i) » Schelling et ses disciples Stetfens, Schubert, Gœrres, Fr. de Schlegel, tout particulièrement Windischmann, l'auteur d'une histoire inachevée de la philosophie (2) ; puis aussi les mystiques Baader et Fréd. de Meyer (3). « Ils ont uni de nouveau le réel et l'idéel et mis en circulation la notion de l'organisme où se concilient toutes les antinomies. A leur insu, ils ont frayé la voie à la renaissance de la cabale qui seule possède le secret des purifications lévitiques, à la science des symboles et des types, et à Tintelligence des religions païennes où le culte de la Divinité se confond avec celui de la nature. »

Un second et dernier emprunt que Molitor fait à la philosophie de son peuple et de son siècle, c'est l'évolution organique de l'humanité. Pour lui comme pour lesschellingiens, Ihomme dans les premiers mille ans de son existence était perdu^ englouti dans la nature; il tenait à elle par des liens mystérieux, par la magie, et il saisissait les choses spirituelles non par la réflexion et la science, mais par un sentiment instinctif, par une intuitive contemplation, par une foi réceptive. Ce n'est que lentement et tardivement, dans son âge mûr, que l'humanité est arrivée à la pleine conscience de son indépendance et de sa grandeur morale (4) .

La doctrine des âges de l'humanité s'harmonisait comme de soi-même avec les spéculations de la cabale sur Dieu et sur l'homme.

(2) Die Philosophie imFortgang der JFeltgeschichte. Sina, 1827. - Indien, 1829, 1832 et 1834.

(2) Blœtter fur hœhereJrahrheit. 1818-1832. Fréd. de Meyer (1772-1848), protestant de naissance, amené à la foi ciirétienne vers 18u6, est connu de r.Vllemagne entière par sa lraduction| annotée de la Bible 0819). Il a vécu à Franclort. — (4i lOid., p. 221 sqq.

D'après la cabale, telle du moins que Molitor Ta comprise et interprétée, ail y a en Dieu une force centrifuge de création, le Fils, qui projette hors et loin de lui les êtres finis, et une force centripète, TEsprit, qui les ramène à leur Auteur.

« A la première de ces forces correspondent, chez les êtres finis, la vie propre, l'indépendance, la personnalité, la liberté; à la seconde, l'aspiration à l'infini, la poursuite de l'idéal, l'amour de Dieu.

a Du Dieu tripersonnel sont sorties trois substances : l'intelligence, l'esprit et l'âme. Elles ont formé trois mondes distincts : le monde supérieur des intelligences, organes actifs et puissants de la création; le monde inférieur et passif de l'âme, des corps et de la matière, et le monde mitoyen des esprits. L'homme seul réunit en lui les trois substances. Aussi est-il la première des créatures, l'organe par lequel Dieu les ramène à soi, leur médiateur, leur souverain pontife, leur échelle de retour.

« L'homme est, si ce n'est dans son essence, au moins dans la première partie de sa vie, un être réceptif et féminin. Créé à l'image de la Divinité, il est le miroir vivant où elle se réfléchit. Sans elle il serait obscurité et stérilité; c'est elle qui seule l'illumine et le féconde. Elle le fait par de progressives révélations qui, se propageant par la parole, constituent le fil d'or de la tradition, et relient ainsi les générations les unes aux autres depuis le paradis à la fin des temps. L'action de Dieu sui' l'homme tend à spirituaUser sa nature, à faire de lui un être nouveau, à le régénérer. Cette transformation, œuvre lente et continue, se manifeste entre autres par l'apparition de la science, qui s'ajoute à la foi réceptive et qui est éminemment active, ainsi que l'a fort bien compris Staudenmaier. «

Mais, quelque intéressantes que puissent être ses vues générales sur la nature humaine et sur la Divinité, ce qui constitue la gloire de Molitor, c'est d'avoir le premier fait le départ du plan de Dieu et de l'œuvre de Satan ; c'est d'avoir découvert au milieu des innombral)les perturbations du péché la marche normale et l'orbite de l'humanité. Il n'y a pas à notre sens d'historiosophie possible si l'on ne distingue pas ce que nous avons appelé le plan antélapsaire de Dieu (t. I, p. 2), et les accidents postlapsaires qui remphssent les annales de notre race.

D'accord avec la tradition juive, qu'avait adoptée Carion, Molitor compte quatre âges de l'humanité : deux antérieurs, et deux postérieurs au Messie.

1) «Le premier est. d^\dam à Abraham, celui du tohu ou du vide et du chaos, par où Mohtor entend le temps de l'enfance et de Tunité germinale et enveloppée. Le Dieu de cet âge était El Schaddaï. le créateur tout-puissant, qui se révélait à l'esprit intuitif des hommes dans les magnificences de la nature, et avec lequel, sans le péché, ils auraient vécu dans une communion inconsciente et naïve. Mais Satan avait versé dans le cœur de nos premiers parents son venin mortel, qu'ils ont transmis à leurs descendants, et qui a souillé la terre elle-même. Ils n'ont cependant pas été rejetés de Dieu : sa première révélation contient en germe toute la loi de purification et de réconciliation et toute la science des divins mystères.

2) « Après le déluge commence l'œuvre du deuxième âge. Tout se différencie et se particularise : dans l'humanité se dessinent la race inférieure et animique de Cham, la race moyenne et spirituelle de Japhet^ la race intellectuelle et supérieure de Sem. Chaque race se divise à son tour en plusieurs peuples; les classes se séparent et s'organisent dans chaque peuple, et l'individu se dégage du monde extérieur qui le tenait enlacé. Sans le péché, les hommes auraient rendu un saint culte au Dieu de Lunivers, et Dieu leur aurait appris à vivre en un harmonieux accord avec les lois du monde. Ils auraient, avec son secours, déployé leurs jeunes forces en une activité tout extérieure^ au milieu des bénédictions de la nature et des joies légitimes de la vie terrestre. Puis, en avançant en âge et sous la sage discipline de Dieu, ils auraient compris que ces joies, quelque pures qu'elles puissent être, ne comblent point le cœur humain ; la nature aurait perdu pour eux ses charmes et sa puissance : dans Tintime sentiment de leur supériorité et de leur indépendance, ils auraient élevé leurs regards vers Dieu pour lui demander son Esprit, qui déjà les attirait avec douceur et force. Mais Satan a rempli de ses œuvres de ténèbres Tâge de la jeunesse comme il avait fait l'âge précédent. Il isole ce qui ne devait être que distinct, il change en égoïsmxC la vie propre et individuelle, il anime les classes de la société d'un esprit de servilité ou de despotisme, il soulève les peuples les uns contre les autres, il les aliène de la Divinité. Le culte des faux dieux, dont il est Tauteur, porte le caractère du deuxième âge ', il a pour objet la nature et consiste en cérémonies et en actes extérieurs. Les Japhétites adorent les grandes forces des cieux et de la terre, les Camites tombent dans le fétichisme, les Sémites s'éloignent moins que leurs frères du monothéisme primitif. Tous

ont d^ailleurs conservé des débris de la sainte tradition. Aussi ne sont-ils point exclus du royaume de Dieu; ils en sont bien plutôt les membres extrêmes ou le parvis extérieur(l). Cependant, pour restaurer un jour en eux son image, El Schaddaï qui devient Jéliovah, met à part Abraham, Taïeul du Messie, et soumet les Israélites au joug de la loi du Sinaï. Selon l'esprit du deuxième âge^ cette loi ne promet que des biens temporels et nexige point le sacrifice intime de la volonté propre. Le culte lévitique est pareillement le symbole matériel du culte en esprit et en vérité; tout Israël est un type objectif du règne subjectif du Messie promis. Par la rude discipline de la loi et de la souffrance ou par la souffrance seule. Dieu convainc les païens et les Hébreux de leur irrémédiable corruption. Sans la chute, il les aurait doucement dégagés de la nature; maintenant il doit les délivrer péniblement du péché et de la mort. Ils ne commencent à comprendre ses vues à leur égard qu'au temps de Cyrus. C'est alors que l'esprit humain s'est réveillé, s'est compris et s'est mis à la recherche des biens invisibles et spirituels. Mais Satan veillait et les dernières générations du deuxième âge s'abîment dans l'incrédulité et le matérialisme.

3) « Alors parut le Christ, et l'Esprit s'épancha sur les premiers chrétiens. La Pentecôte et l'incarnation du Verbe auraient eu lieu sans la chute, ainsi que l'ont pensé dans l'Eglise primitive Irénée et Tertullien, au moyen âge Rupprecht de Deutz, Alexandre de Haies, Duns Scot, et de nos temps Baader et son école.

a A la venue du Verbe sur la terre, l'humanité entre dans son âge miir. Sous l'action de la force centrifuge du Fils, qui avait atteint son apogée, elle avait acquis la pleine conscience de sa libre personnalité : le temps est venu pour elle de se laisser ramener yers son centre par l'Esprit. Ce retour, qui eût été impossible à notre race déchue si le Christ ne l'avait purifiée de son sang, s'opère dans les profondeurs de l'âme par la mort à soimême et au péché. L'humanité chrétienne entre dans sa vie spirituelle, et l'Eglise reproduit dans leur vérité les types et les symboles de la loi lévitique. Cependant, au quatrième siècle, les vieilles nations latines envahissent l'Eglise sans se convertir^ et les jeunes nations germaniques, incultes et grossières, se soumettent à sa discipline. Pour remplir la tâche que Dieu lui impose, elle retourne en arrière de sa vie tout intime et subjective vers l'ob-

M) 1. lV,p. 162.

jectivité, et redescend vers le culte symbolique et les lois extérieures du judaïsme. Mais l'esprit succomlDe sous le poids de ces formes d'un autre âge, la vie s'arrête, les abus se multiplient. La réformation tentée par Luther échoue; elle n'avait point attaqué le mal par la racine et n'avait usé que de vains palliatifs.

« 4) L'Eglise ne recouvrera forces, pureté et vie que dans son quatrième âge, qui sera celui de son sabbat. Les Juifs se réveilleront de leur mort spirituelle et reprendront leur place dans le royaume de Dieu. L'Esprit-Saint descendra comme un fleuve de vie sur l'humanité fidèle. »

Molitor n'a point fait entrer dans le champ de ses études les nations païennes; il n'a point compris le rôle des monarchies universelles de Daniel et de saint Jean ; mais nul n'a donné de l'œuvre de la rédemption une histoire à la fois aussi philosophique et aussi conforme aux saintes Ecritures.

§ 4. — Les protestants Menzel, Brœm, Ehrenfeuchte>\ Léo, StoJd.

En 1835 parut un opuscule sur V Esprit de l'histoire qui produisit une vive impression en Allemagne. Il avait pour auteur un des écrivains les plus populaires^ \Yolfgang Menzel (né en 1798), Silésien de naissance, Souabe par sa vie entière, esprit grave et sérieux, penseur indépendant 'et original, historien de premier mérite, poëte plein d'imagination, spirituel critique qui n'a pas ménagé l'école païenne de Goethe, champion de la religion, de la société, de la morale^ adversaire impitoyable de la jeune Allemagne.

« L'homme est perdu dans l'espace illimité sur son imperceptible planète, perdu dans le temps entre les ténèbres de ses origines et celles de ses destinées finales, perdu dans le monde moral où il pressent Texistence d'un Dieu qui ne s'est jamais révélé à lui (1). Avide d'immortalité, il est irrémissiblement voué à la mort ; il combat pour la vertu et pour le bonheur, et périt dans la lutte. Ce n'est que là-haut qu'il célébrera sa victoire : toutes les formes possibles d'un paradis terrestre que lui réserverait l'avenir, sont de vaines utopies. L'histoire est une sombre et sanglante tragédie ; ce qui nous plaît en elle, ce sont les immenses et vains eff'orts que font les peuples et les grands hommes pour

atteindre à leurs idéaux de sainteté, de science, de beauté, de gloire, de jouissances; c'est la ruine de tous nos projets, la vanité de tous nos rêves, Tinsondable douleur de la fin de toutes les grandes existences. Génies et nations, tous périssent tristement. Il en sera de même de l'humanité entière- : race bouillante et téméraire, elle est née dans les armes et elle mourra sous les armes ; telle que les dieux des Scandinaves, elle se détruira de ses propres mains dans un immense combat, tandis qu'au milieu des éléments déchaînés, la terre se sacrifiera elle-même sur le tombeau de ses enfants. »

Menzel dans cet écrit est un \ieux Germain (t. I, p. 12-2), qui n'a point encore appris que le Dieu des miséricordes a du ciel en-.'^^r-*~^ voyéaux hommes un Sauveur tout-puissant et que leur patrie deviendra un joyeux Eden.

Ce n'est pas là la réponse que lui fit le panthéiste Gutzkow dans sa Philosophie de l'histoire (1836), qui abonde d'ailleurs en mots heureux et en brillants aperçus.

La même année parut un autre opuscule, auquel le public prit à peine garde, que la génération actuelle a sans doute oublié et \ qui cependant est un vrai chef-d'œuvre. C'était des Coups d'œil jetés dans l'histoire du monde (1), par un jeune homme, Andréas Braem, pasteur à Bâle. la ville d'Œcolampade. Bra^m est le ré- ; novateur de l'historiosophie protestante et biblique qui était] restée stationnaire pendant trois siècles, depuis Sleidan. Mettant à profit les travaux sur la prophétie de Bengel et de ses successeurs, il résuma avec une profonde intelligence de la vérité révélée et disposa en quatre tableaux très-habilement composés ce que les saintes Ecritures nous disent des destinées générales de l'humanité. Si Brœm ne s'était pas borné à juger en peu de mots les siècles et les peuples, le protestantisme de langue allemande posséderait à cette heure un Discours sur l'histoire universelle, moins éloquent et pompeux sans doute que celui de Bossuet, mais tout aussi vigoureusement conçu, non moins lucide, beaucoup plus complet et surtout plus conforme à nos livres saints.

Bra^m divise l'histoire en quatre périodes :

ce 1. Les temps primitifs et antédiluviens où le péché a déployé sans frein ni limites toute son énergie.

« 2. L'antiquité, ou les temps de la préporation à la venue du L

(1) Blicke in dieJf^eltgeschichte. Strasburg, 1833,

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