‹ La Philosophie de l'histoire aux différents ages de l'humaniteChapitre 29 sur 51 · IT · texte numérisé non relu

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Sauveur. Les peuples font l'expérience de leur mort spirituelle et de leur impuissance à se sauver eux-mêmes : d'abord en Orient, dans de vastes empires et devant des temples splendides, au milieu de toutes les pompes d'un monde qui se laisse séduire par les sens; puis, en Grèce, dans de petites républiques où Tâme déployait toutes ses richesses intellectuelles; à Rome enfsn, qui réunit la Grèce et l'Orient sans être plus habile à se préserver de la corruption.

0 3. Les temps modernes, pendant lesquels FEglise du Christ s'étend et se développe au milieu de luttes incessantes contre le mal. Cette troisième période se subdivise à son tour en trois époques : le moyen âge, les temps récents, le temps présent, qui ont les mêmes caractères généraux que les trois époques de l'antiquité.

c( 4. Les temps futurs de la victoire, où l'Eglise régnera sur la terre, et pénétrera de la vie divine les peuples et la société entière.

c( Le jugement universel clora cette dernière période et l'histoire actuelle de l'humanité. »

Un professeur de théologie à l'université de Gœttingue, Ehrenleuciiter, donna, en 1845, une Esquisse du développement de Ihuraanité considéré surtout au point de vue moral et religieux (1). On reconnaît d'emblée en lui un disciple de Schleiermacher au rôle qu'il assigne dans l'histoire à l'indiAidualité, à la personne de Jésus- Christ et à TEsprit-Saint .

Ce qui fait le principal mérite de Fauteur des Esquisses, c'est qu'il a, le premier d^entre tous les historiens, tenté d'expliquer comment Jésus-Christ est bien réellement le centre, la clef, le pivot de l'humanité. Mais pour reproduire en français les vues d'ensemble du professeur allemand, nous devrons faire parfois usage de termes moins philosophiques que ceux qu'il affectionne.

(c Œuvre de Dieu, la nature, qui provient de l'esprit, tend à l'esprit. Dans son agitation fiévreuse, elle aspire à produire un être spirituel et conscient. Mais elle n'y réussit pas; car selon l'expression de Goethe, elle est la vanité même.

(( L'homme, que la nature appelle et prophétise, doit son existence à un acte créateur de Dieu. C'est un être nouveau qui ouvre un nouveau monde, le monde de la personnalité, c'est-à-dire de la conscience et de l'amour.

(I) Enticickhmcisgeschichte der Mcnscliheit, besonders in fthischcr Bcziehiauj. In Vmrisscn f?rt;ve5{e//f. Heidelberg, «8'(5.

« Mais rhomme plonge par toutes ses racines dans la nature. Il est la réunion de la nature et de l'esprit et, k ce titre, le médiateur entre elle et Dieu. La première tâche de l'humanité est de faire pénétrer Tesprit dans la nature, la liberté dans la sphère de la nécessité pour la transformer et la glorifier.

«Cependant l'homme supérieur à la nature est inférieur à Dieu. Il domine Tune, il dépend de Tautre. Il est pour Tun un génie créateur, pour l'autre un serviteur qui ne vit que de la vie de son Seigneur. Sa puissance d'action est en proportion de sa réceptivité ; son humihté, sa soumission est la condition de sa spontanéité. La seconde tâche de l'humanité est de donner un corps à la vie divine que Dieu communique à l'âme, de lui assurer une existence extérieure et visible chez l'individu et par lui dans la société.

« Ainsi l'histoire de l'humanité se divise en deux périodes : le paganisme où prévaut la puissance de la nature, et le christianisme où prévaut la puissance de l'esprit.

« Ces deux périodes se subdivisent en trois âges parallèles : l'Orient et le moyen âge où la société l'emporte sur l'individu; le monde grec et le temps de la Réformation et de la Révolution où l'individu l'emporte sur la société ; le monde macédonien et romain et le temps présent où l'équilibre tend à s'établir entre la société et l'individu.

« L'humanité sera arrivée à sa perfection quand elle formera un tout organique où chaque individu réalisera l'idée de l'espèce, et où l'espèce entière formera un seul individu qu'animera dans tous ses membres le même esprit.

« Le progrès s'opère par l'individu, car tout développement nouveau est produit par la force créatrice d'une idée; mais fidée ne peut créer que par l'intermédiaire d'une volonté; la volonté suppose une personne, et voilà pourquoi toute idée nouvelle confie sa puissance de création à un homme d'élite que l'âme de l'humanité produit au temps voulu.

ce Le développement de l'humanité devrait être une épopée majestueuse, à la marche paisible et régulière. Mais le péché l'a transformée en une sanglante tragédie. L'essence du péché consiste à faire oublier à l'homme sa dépendance de Dieu, à l'isoler de la source céleste de la vie, à lui persuader qu'il peut comme Dieu se suffire à lui-même et toujours produire sans jamais recevoir.

« Le péché trouble, arrête, accélère la marche de l'humanité.

sans toutefois jeter le voyageur hors de la voie que Dieu lui a tracée. Dieu ne se laisse pas déranger dans son travail : sa main douce et ferme fait passer et repasser en mesure, au travers des folies et des crimes des hommes, lïnvisible navette qui construit la toile merveilleuse de Thistoire.

« Par l'effet du péché le progrès n'est plus possible que par une série de victoires du bien sur le mal ou de délivrances.

a Le moment décisif dans le développement de Thumanité est celui de la descente de la vie divine dans le cœur de Thomme. C'est à cette spiritualisation de l'homme pécheur que le péché opposait la plus vive résistance. Pour triompher de cette résistance, il fallait une personne, puisqu'il n'y a pas de progrès possible sans une volonté individuelle, et une personne douée d'une force créatrice infinie, car quel être fini aurait sauvé l'homme du péché et fait descendre sur lui la vie divine ?

« Cette personne, c'est Jésus-Christ, le Verbe incarné (i),le plus humble et réceptif, le plus productif et créateur de tous les hommes; celui qui a reçu la vie divine dans toute sa plénitude, et qui est ainsi devenu la source d'une vie nouvelle pour l'humanité; l'homme parfait, le second Adam, qui seul réalise l'idée de l'espèce humaine et qui en même temps nous révèle l'infmie puissance de l'individualité.

« C'est dans sa biographie que nous devons étudier la nature intime du progrès. C'est dans son œuvre que nous apprendrons à connaître les secrètes pensées et les aspirations de l'antiquité ; car il a accompli les pressentiments des païens non moins que les prophéties des Hébreux. C'est dans sa mort que nous trouverons expliqués les mystères de la liberté humaine et de la prédestination divine. C'est au Christ seul à nous dire ce qu'est dans son essence l'Eglise et ce que tend à enfanter le monde chrétien. »

Ehrenfeuchter, comme historiosophe, ne mérite à notre sens qu'un reproche : il a cru double la tâche de l'homme et elle est triple. Il n'a pas tenu compte de l'Etat.

La fondamentale vérité de la triple activité humaine, sans laquelle toute philosophie de l'histoire est comme boiteuse, fut enfin découverte par K.-E. Schubarth,qui la publia en 1817 dans une

(0 Je supprime à dessein la christologie de Tautcur, que je ne réussis pas à résumer en quelques mots.

— 3il —

brochure (1) contenant en un style abstrait et elliptique plus d'idées que de mots.

Schubarth, qui ne m'est connu que par ces quelques pages, me paraît être un croyant de 1 école de Lessing, un libre penseur pénétré de respect pour les saintes Ecritures.

« Le développement de Thumanité doit être étudié au double point de vue des forces organiques spirituelles et de la force morale. » (Nous aurions dit : vie de relation et vie propre.)

«A ce point de vue organique, l'humanité a une triple tâche. Audessous d'elle elle s'approprie la nature par les arts industriels et par les sciences physiques. Autour d'elle elle exprime son intime essence en produisant l'Etat, les beaux-arts, les sciences morales, la philosophie. Elle s'abandonne enfin à l'action d'un Etre qui est au-dessus d'elle et par la religion se dépasse en quelque sorte elle-même. Mais les forces organiques ne sont point réparties également entre tous les peuples dont se compose l'humanité : les uns, comme ceux de la race blanche, sont éminemment productifs, inventeurs^ initiatifs; les autres du plus au moins sont réduits à s'approprier, a repenser, à adopter les créations d'autrui. Les premiers sont au foyer de l'histoire, les seconds les entourent en cercles concentriques et doivent peu à peu leur devenir semblables.

« Ces forces actives et productrices de l'esprit humain ont pour appui et pour guide la vie morale, la volonté, qui les met en mouvement, qui les soutient dans leur œuvre, et qui les pousse avec plus ou moins d'énergie vers un but ou vers un autre. C'est elle encore qui réprime les passions, alors que. l'esprit humain ayant épuisé tous ses talents, elles se déchaînent dans le vide. D'ailleurs la volonté a aussi son histoire, son développement organique; cai" la perfection est pour elle le mariage de l'humain et du divin. Elle y arrive par la personne du Christ.

« L'histoire de l'humanité comprend deux périodes dont le Christ marque la limite : l'antiquité, qui ne se termine qu'à l'invasion des Barbares, et les temps modernes.

« L'antiquité invente et crée sans se lasser ; elle monte toujours sans jamais baisser; il n'y a pour elle de déclin que dans ses derniers siècles.

(I) Ueber die Eintheilung der Geschichte mit Beziehung auf den Hauptiorgang der gesckichtlichen Entwickelung des Menschen, als Einleitting in die Geschichte ûberhaupt. Ein Cnmdriss Leipzig, 1847.

« Le monde moderne au contraire a moins d'originalité que d'acquis et il ne progresse qu'à la condition de régresser vers Rome, vers Athènes, vers Jérusalem. Mais la vie morale y a pris dès l'origine le pas sur la vie intellectuelle, et les richesses des peuples du centre se répandent peu à peu sur les races inférieures, qui prennent ainsi successivement leur place dans le grand organisme de Thumanité. »

Nous saluons de loin, en passant, à Tubingue, Ferd. -Christian Baur (1792-1860), et à Heidelberg, Richard Rothe (1799-1867) : Tun qui, sous l'influence de Schleiermacher avait exposé dans sa Symbolique et MytJtologie (I82i) l'histoire des religions de l'antiquité, formes diverses du culte de la nature, et qui plus tard, à demi hégélien, a fondé cette fameuse école de théologie où l'on expliquait par la lutte des deux partis de Pierre et de Paul les origines du christianisme^ entièrement dénaturées dans les écrits du Nouveau Testament ; — l'autre dans le cœur duquel une foi intime au Christ historique se mêlait avec le panthéisme de Schleiermacher, de Schelling, de Hegel et avec la théosophie d'ÛEtinger, et qui plaçait au terme de l'histoire de l'humanité un règne de mille ans, où l'Etat (qui est l'inférieur) absorberait l'Eghse (I).

On a d'Ullmann (né près d'Heidelberg en 1796, mort en 1866), l'auteur des Réformateurs avant la Réforme, un excellent écrit sur les génies, « ouvriers à l'édifice des temps éternels, sur la loi qui règle leur apparition, et sur Jésus-Christ qui est le plus grand génie et plus qu'un génie. » Nous en reproduirons les vues principales dans notre propre ouvrage (2).

Parmi les écrivains protestants d'un ordre inférieur qui se sont hasardés dans le champ de l'historiosophie, le plus original est Ant. Ziegler, disciple de Hamann, qui en 18i2 (3) a publié des vues neuves et profondes sur les relations réciproques du patriarcat, de la loi et de la prophétie; sur le monothéisme trinitaire qui fait droit à celui de l'ancienne alliance et au polythéisme, et sur le parallélisme des périodes d'Israël et de celles de l'Eglise.

J.'D. de Braunschweig, penseur chrétien de Livonie, allie aune

(») Le compte rendu des pi'incipales publications scienfi/iques â l'étrange}', sous la direction de E. Dandiran iGcnéve, et plus tard Lausanne), contient des analyses très- détaillées des écrits de

Rothe. 18694871.

(2, Ueber den Cultusdes Genius. 1840.

(3» Historische Entiiichlu7ig der (jœttUchen Ofjenbarung in ihrcn Hauptmomenten, speculativ betracfttet und dargestellt. 1842. Nœrdlingen.

immense érudition Tamour des nombres rhythmiques et des analogies historiques (1). Se plaçant au milieu des temps, à la naissance de Jésus-Christ, il divise les temps antérieurs et les temps postérieurs en 2 X " époques qui correspondent les unes aux autres et par leur durée et par leurs caractères intrinsèques. Jeu d'esprit qui ne soutient pas Tépreuve de la critique.

Weitbrecht, pasteur dans le Wurtemberg, est Fauteur d'une Loçiiqm de V histoire (2). Avec Christ au centre, avec la loi des quatre âges, avec l'assimilation des grands peuples aux facultés de l'âme, il aurait dû, semble-t-il, faire une œuvre excellente. Mais il s'est laissé séduire par un aveugle instinct de simplicité et de symétrie, et les peuples n'ont pu entrer dans son cadre que mutilés ou arbitrairement groupés. Les faits et le système se heurtent sans cesse; la logique ne réapparaît pas dans le texte (3).

Par son Histoire universelle (4.), Henri Léo (né 1799), de Rudolstadt, professeur à Halle, a, comme Jean de MuUer, sa place assurée auprès des grands historiosophes. Libre penseur converti à l'Evangile, luthérien plein d'une excessive charité pour le catholicisme, ennemi mortel des Hegelingen, il n'y a peut-être pas en Allemagne d'écrivain qui ait été poursuivi de plus d'insultes et qui ait défendu avec plus d'énergie la cause de la foi chrétienne et du respect de la loi. Les principes de la justice divine sont la grande règle de ses jugem.ents, qu'il applique aux actions des rois comme à celles des peuples. Il est sans pitié pour l'immoralité, la lâcheté, l'hypocrisie des uns, pour l'esprit de révolte et de violence des autres, et il semble se complaire à rompre en visière avec tous les mensonges les mieux accrédités de son siècle. Mais l'ardeur même de ses convictions et la vivacité de son esprit l'emportent parfois au delà des limites de la vérité et de l'équité.

Fréd.-Jules Stahl (1802-1861), de Munich, est un esprit de la même trempe que Léo et, juif de naissance, il fut amené à Christ, comme lui, par une de ces conversions profondes qui donnent à

(\) Umrisse einer allgemeinen Geschichte der rœUcer. Leipzig, 1833. ■ (2) Die Glicderunn oder Logikder (Jcschichte. Eine pragmatische Vebersicht. Stiilfgard, 18 17 .

(3) Arnold, dans ses Umrisse und Studien zur Geschichte der Mcmchhcit (Dcrlin, i840), ne touche nulle part le nerf des questions qu'il effleure. Rationaliste respectueux i ourla révilation .

On a deux excellents dcrits populaires sur Tliistoire nniverselle, l'un, traduit en je ne sais combien do langues étrangères par nosniis-sionnaires, de Barili, de Cahv, dont rKgliseclirctiennc' bénit la mémoire; Tautre (Lehrbuch der ireltgeschichte fiir Gymnasien, deuxième édition, 1843), par J.-Chr.-K. Hofmann, professeur à Rostoch, Taufeur d'un ouvrage célObre sur lu Prophétie et S071 acrmnplit.'iement (18^3).

(4) Lehrbuch der l'niversalqesrhichte. 1833-1838.

toutes les facultés de l'homme leur plein développement. Il est peu de ses contemporains qui aient exercé en Allemagne sur TEtat, r"Eglise et la science une action aussi puissante et aussi bienfaisante que lui.

Professeur à Erlangen et depuis 1840 à Berlin, il a, sur les traces de Schelling, opéré une vraie réforme dans la science du droit en conciliant fécole rationnelle et lecole historique (1). L'une^ qui datait du siècle passé, se fondait sur des principes abstraits, et, dédaignant l'histoire, était prête à bouleverser, à Taide de la théorie, toutes les institutions existantes. L autre, qui avait à sa tête de Savigny, Niebuhr, Eichhorn, voyait dans le droit comme dans les mœurs, dans la langue, dans la littérature, une des formes de la vie des nations et dédaignait le droit naturel. Elle distinguait dans l'histoire d'un peuple les trois âges des coutumes, des jurisconsultes qui les fixent, complètent et réforment, et des législateurs qui réduisent les coutumes et les lois en un système, en un code. Stahl se proposa de faire la part de Télément de justice et de moralité qui est partout et toujours vrai, et celle de l'élément historique qui change avec les lieux et les temps et qui est susceptible de continuelles réformes.

La critique des philosophies du droit antérieures à la s'ienne, est un vrai chef-d'œuvre. Avec sa foi au Dieu vivant, il démasque, sans un mot d'injure, tous les panthéistes modernes qui, de Spinoza à Hegel, travaillent à détruire l'Etat non moins que l'Ej^lise. Chacune de ses paroles fait jaillir la lumière ; chacun de ses arguments porte coup et frappe au cœur.

Sa philosophie à lui, ce sont les grandes vérités de la révélation saisies sous une forme nouvelle par un homme de génie qui en a fait sa substance, et nuancées d'un luthéranisme très-prononcé. Les hégéliens, qui étaient restés muets sous les coups de sa critique, se sont déchaînés contre un système qui était la fidèle reproduction de l'Evangile.

Partant de la personnalité de Dieu, Stahl a donné pour base à sa philosophie du droit les principes de la justice divine, de la peine et de l'expiation, qui sont souverainement antipathiques à la molle et lâche philanthropie de notre siècle, mais sans lesquels on peut aussi peu comprendre l'histoire que la révélation.

Il a assigné à l'Etat sa vraie place entre le règne de la nature

(0 Philosophie des Redits nach geschi^MUcher Ansicht. 1830-1837. Deuxième édition, entièrement retravaillée, 18^5. — Trois, éd .1854-1856. -Quatrième éd., 1870.

et celui de la grâce, ou en d'autres termes, reconnu les trois sphères de Tactivité humaine. « L'Etat, acte suprême de la nature, est une union de la nation, qui a pour principe et pour but, non le bien-être matériel, mais le bien moral.

« L'Eglise luthérienne doit être gouvernée, non par TEtat (système territorial), ni par des majorités qui peuvent être rationalistes (système collégial), mais par des évêques et des synodes, suivant les principes des réformateurs allemands (qui méconnaissaient celui du sacerdoce laïque).

« L'Etat, s'il ne doit pas dominer sur l'Eglise de la nation, ne peut se séparer d'elle. Il tient à elle par le droit de mariage et par le serment, par l'éducation publique, par le droit des gens. »

A dater de 1840, Stahl était devenu par ses doctrines qui remplaçaient celles de Haller, par son dévouement à son roi et à sa patrie, par sa piété, l'oracle des conservateurs prussiens en guerre avec le radicalisme de la libre pensée. Depuis I8i8, la puissance entraînante de sa parole et l'éclat de ses succès dans les luttes parlementaires firent de lui le représentant et le chef de son parti.

Nous ne reproduirons que ses vues sur la Révolution et la Réforme.

« La Révolution est le rationalisme extérieur ; le rationalisme est la révolution intérieure. L'un et l'autre sont la maladie mortelle de notre siècle. On dit que le rationalisme est l'incrédulité : c'est faux, il croit à l'homme. On dit que la Révolution est le renversement de l'autorité : c'est faux, elle entend seulement que l'homme soit l'unique source du pouvoir et l'unique but de la société. L'un et l'autre affranchissent de Dieu l'homme; l'un aboutit nécessairement à l'émancipation de la chair et au communisme; l'autre, à l'apothéose de la raison humaine; tous deux ensemble à l'homme de péché prédit par saint Paul. — Le bien que la Révolution a fait, est un bien illégitime qui ne profite pas et ne peut sauver la société. Le christianisme seul le fera. — Les catholiques accusent de la Révolution la Réformation. Ils ont raison, car il n'y aurait pas d'ombre sans la lumière. La Révolution, Mœhler lui-même l'a reconnu, est une réaction contre la Réforme qui disait à l'homme, non : « La loi et la mesure de ta foi, c'est ta propre volonté; » mais : « Tues toi-même responsable devant Dieu de ta foi, et ta règle, c'est sa Parole (1). »

(i) iras ist die RevoMion .' Ein Vortrag in 1852.

Il y avait chez Stahl une fermeté de conviction, une clarté de vue, une énergie de langage, une intrépidité, une intelligence de son siècle qui rappellent les prophètes hébreux. Il ne possédait pas leur infaillibilité et nous aurions plus d'une réserve à faire contre plusieurs de ses doctrines. Mais il forçait ses plus grands adversaires à le respecter et à Tadmirer.

§ 5. — Les biologv.es. Rohmer.

En 1842 apparut à Zurich une école politique, celle des frères Rohmer (1) et du D^' Bluntschli, qui se berça pendant quelques années de Tespoir que la vérité nouvelle qu'ils apportaient au monde, triompherait partout du radicalisme révolutionnaire. L'Allema- \ gne, qui est l'Israël, le peuple élu du monde moderne, allait ■ reprendre sa place à la tête des nations chrétiennes, et, l'Europe une fois régénérée, étendi^e son influence bienfaisante sur les autres continents.

Frédéric Rohmer ne se présentait point devant l'Allemagne avec un nouveau système de spéculations nuageuses et de vaines théories. Sa science, toute pratique, était la science du monde. Elle consistait dans la distinction et la description des quatre partis qui, par leur jeu commun, font la vie et la force de la hiérarchie sociale, de l'organisme politique, des nations et de l'huma- ! nité. Ces partis sont les radicaux, les libéraux, les conservateurs et les absolutistes. Tous légitimes, tous nécessaires, ils deviennent chacun plus ou moins pernicieux quand ils ne se comprennent pas eux-mêmes, méconnaissent leurs limites et prétendent étouffer les trois autres.

« Ces partis correspondent aux quatre âges de la vie humaine. Elle s'élève pendant l'enfance et la jeunesse; elle décline pendant l'âge mûr (prétend Rohmer) et pendant la vieillesse. Le libéral a les vertus et les défauts de la jeunesse, et le conservateur ceux de l'âge mûr. Tout radical est un enfant, tout absolutiste un vieillard. » Les radicaux, dont l'auteur mettait à nu sans pitié les puériles bévues, lui répondirent par les plus grossières injures.

(( L'Etat radical est celui de l'idole parlementaire ou démocratique. L'Etat libéral est celui de l'individualité libre ou de l'idée

(1) Dentschlands Beruf in der Gegcmcart uiul ZuJiunft, von Tlioodor RoLnier. ^L■excnll)ldii■e ^^ que je possède, porte la date de 18i7, mais l'ouvrage est antérieur à m\.) — Friedrich Rolimers ■^ Lehre von den poHtischen Parteien. 1844.

qui vit et se développe; tels Athènes, Rome, rcnipire allemand, TAngleterre. L'Etat conservateur est celui de la race ou de la tradition vivante : telles les villes et les principautés d'Allemagne, la Suisse, les républiques italiennes, la Pologne. L'Etat absolutiste est celui de la forme ou de la bureaucratie^ caricature du droit traditionnel. )^

Les frères Hohmer ont les premiers mis à letude la loi des âges que Herder avait hasardé d'appliquer à l'histoire d'un peuple. Ils se flattent d'avoir trouvé une formule vraie à la fois de l'individu, de la nation, de l'Etat et de l'humanité. Mais leur Science du monde nous paraît plus ingénieuse que solide, et nous ne l'avons pas vue exercer une grande influence sur les historiosophes subséquents.

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