L'ALLEMAGNE DE 1848 A
§ 1. — Vue d'ensemble.
L'Allemagne avait été bouleversée de fond en comble par la révolution de 1848. L'émeute avait été partout victorieuse, partout elle s'était stigmatisée elle-même par d'odieux assassinats. Mais la tourmente ne tarda pas à se calmer, et la nation revint aux paisibles travaux de l'industrie et de la pensée, sans cesser toutefois d'aspirer à son unité politique, que Tiennent de fonder l'imprudence et les malheurs de la France.
Les vingt -cinq années qui nous séparent de 1848 sont marquées, en Allemagne, par la recrudescence de l'ultramontanisme, par l'avénement du matérialisme qu'a suivi de près celui du darwinisme, et par la vigoureuse opposition que font à l'athéisme naturaliste la science impartiale, le théisme philosophique et la foi chrétienne.
Les opinions mitoyennes deviennent de plus en plus impossibles; les masques tombent, le fond des cœurs se dévoile; chacun se range sous son vrai drapeau. L'Eglise catholique devient celle des jésuites, du pape infaillible et de Marie ; l'athéisme panthéiste cède la place au matérialisme ; l'école de Schleiermacher rejette ouvertement les dogmes de la révélation; la question religieuse
qui se mêle à tout^ pousse tous les esprits vers Tune ou Fautre des cités ennemies.
La philosophie végète. Elle n'a plus foi en elle-même. Chacun sent que l'avenir n'est ni à Kant, ni à Schelling, ni à Hegel, ni à Krause, ni à Herbart, ni à Schopenhauer. Hermann Fichte travaille en vain à la construction d'un théisme qui différerait peu du panenthéisme de Krause. Des deux seuls penseurs vraiment originaux, l'un, Lotze, n'agira pas sur la nation avec sa foi en un Dieu qui ne garantit pas à l'homme l'immortalité; l'autre, de Hartmann, intéressera quelques instants le public avec ses fictions gnostiques et les faits étranges qu'il recueille dans l'histoire naturelle. L'école de Baader seule a pour elle les promesses qui sont faites à l'éternelle vérité.
L'historiosopbie est représentée par deux philosophes, Lotze et Conrad Hermann, par un protestant libre penseur, de Bunsen, et par un catholique croyant, de Lasaulx. Nous la voyons sortir de l'âge de son enfance. Elle s'est dégoûtée de ses magnifiques constructions déductives, châteaux de cartes qui ne duraient qu'un matin. On la voit revenir quelque peu honteuse à l'humble étude des faits. La connaissance des grandes périodes de l'histoire de l'univers n'a plus pour elle que peu d'attraits. Elle serait fort heureuse d'être seulement au clair sur les âges des nations.
Dans ses recherches biologiques elle a pour auxiliaire l'économique politique dont le socialisme a fait la plus importante, la plus salutaire, la plus indispensable de toutes les sciences.
La statistique par la fixité de ses moyennes annuelles semble nier la liberté humaine, dont Drobisch, à Leipzig, et tout récemment Œtinger, à Dorpat, ont pris la défense.
Tandis que la linguistique poursuit ses travaux sur la nature et l'histoire du langage, sur la classification des idiomes par famille (Schleicher, Steinthal, Geigeij, sur les origines des Aryas (^Yeber, Kuhn, Roth; à Genève, Ad. Pictet), sur la parenté des Sémites avec les Aryas ^Furst, Rod. de Raumer, Franz Delitsch, J. Grill), sur l'existence d'une langue primitive, que nie Pott, que Max Muller juge probable, l'archéologie préhistorique, fondée en 1836, par le Danois Thomson et par l'Allemand du Nord Lisch, enrichie, en 1854, de la découverte des palatittes par le Zurichois Relier, cultivée avec un plein succès par Lindenschmid, à Mayence, a constaté avant l'âge romain du fer, avant l'âge étrusque et phénicien du bronze, deux âges au moins de la pierre qui semblent donner droit aux défenseurs de la sauvagerie primitive.
Cependant, la géologie avec ses ossements de la période tertiaire, menace de faire voler en éclats le vieux cadre de la chronologie biblique, et le transformisme fait naître l'homme du singe.
Enfin, il se forme en Allemagne une science nouvelle, la psychologie des nations, qui est à l'ethnographie ce qu'est la physiologie à Phistoire naturelle descriptive. Cette science a pour fondateurs Waitz, Lazarus, Drobisch, tous les trois de lecole de Herbart, Lotze, Steinthal, Fechner, Bastian. Nous nous reconnaissons hors d'état d'en résumer les résultats présents.
Dans le champ de l'histoire proprement dit, l'Allemagne a perdu depuis 1848, Gervinus. le disciple de Schlosser, Dahlmann, Hausser. Le doyen de ses historiens, leur maître à tous par son impartialité, sa sévère critique et son talent d'écrivain, Ranke, poursuit ses travaux et ses publications jusqu'à sa dernière vieillesse. Wolfgang Menzel a tout récemment fait une sévère et brillante Critique du temps présent (1) dans un esprit hostile à la Révolution et à l'incrédulité. Rossbach a donné en six volumes une Histoire de la société (2j, où il établit fort bien que la religion chrétienne a sauvé le monde lorsqu'il était au bord de l'abîme. On a de Menzel, deWeber, d'autres encore, des Histoires universelles, très-estimées. Sans parler des histoires spéciales de l'ontiquiré, par Duncker; de Grèce, par Curtius; de Home, par Mommsen; de l'Allemagne, par Léo. ^Yirth, etc.
En 1861, Bachofen^ membre du tribunal d'appel de Bâle, a jeté brusquement dans la philosophie de l'histoire ancienne une masse de faits étranges auxquels nul n'avait pris garde^ et une vue d'ensemble qui contredit tous les systèmes en vogue (3). « L'humanité, à son premier âge, a vécu dans VJiétxrisme, la promiscuité, et adorait la Terre indomptée et sauvage, source aveugle de vie et de mort. Puis, la femme, indignée de son avilissement, contraignit l'homme au mariage, à la monogamie, et alors se répandirent partout le droit maternel ou la gyucecocratie et le culte de la Terre législatrice et de la Lune. Plus tard, la famille étant solidement constituée, l'époux reconnut pour siens les enfants de sa femme, le droit de la mère fit place au droit plus noble du père de famille, et le dieu de cet âge fut le Soleil ou Apollon. Enfin,
(1) Kritik des modernen Zeitbeivvsstseyns. 18C9.
(2) Gesc/tic/ite der Gesellschaft. Cinquième vol. )872.
(3) Dos MuUerrecftt. Eine UnlcrsucUung vber die Gynaikokratie der alten TVelt nach ikrer religiœsen und rechtlichen jWatur. Stuttgart, 4861.
Bacchus, qui devait détrôner Zeus lui-même, rejeta les peuples vers la volupté et la dégradation du premier âge. »
§ 2. — Les catholiques. Lasaulx et son école.
L^Eglise romaine, en 1848, à la vue de l'effroyable déchaînement des puissances antichrétiennes, comprit la nécessité de rassembler ses forces, et fonda immédiatement le Piusverein. Bientôt après, Pie IX, qui avait eu jusqu'alors peu de sympathie pour les jésuites, proclama, à leur instigation, en 1854, le dogme de l'Immaculée Conception qui est contraire aux saintes Ecritures, à la tradition et au sens commun. Sous la même impulsion, il jeta, en 1864, par les anathèmes de son Syllabus, le plus imprudent défi à l'Evangile et à la liberté. Cependant TAllemagne voyait les jésuites instituer partout des associations, des confréries à tous les degrés de l'échelle sociale, l'éducation par le clergé devenir ultramontaine, antinaîionale, et en Prusse, grâce à l'excessive tolérance du gouvernement, les couvents et les congrégations d'hommes, surtout de femmes, se multiplier par centaines. Mais la grande préoccupation des jésuites, c'était d'extirper de « la patrie de toutes les hérésies, » les derniers restes des écoles de Sailer, de Hug, de Hirscher. Après avoir réduit au silence Gunther et ses amis, la curie romaine frappa d'interdit, en 1861, les écrits de Lasaulx, dont l'un des crimes était de glorifier par trop Socrate ; elle condamna, en la même année, Frohschhammer qui, repoussant le créatianisme , reconnaissait à l'humanité une force reproductrice des corps et des âmes; en 1862, elle faisait avorter le projet de fonder une université libre, pareille à celle de Louvain, et menaçait à ce propos de l'excommunication Dœllinger, le plus rude adversaire du protestantisme, pour ses opinions sur l'indépendance de la science. Elle aurait voulu surtout forcer les savants catholiques allemands à ne jamais toucher aux mensonges traditionnels de son histoire de l'Egiise. Tous ces nobles penseurs étouHâient dans la prison où les jetait la censure romaine, qui ne savait pas même leur langue. Aussi ne peut-on s'étonner qu'ils en aient brisé les portes lorsque le concile du Vatican proclama l'infaillibilité du pape.
A cette date était mort depuis dix ans Ernest de Lasaulx (1805- 61), le fondateur d'une école catholique et chrétienne de philo-
logie, de mythologie et dhistoire, qui pourra se transformer, mais non périr.
Cette école, dont Frédéric de Sclilegel avait préparé dt^ loin Tavénement, s'était formée vers le temps où Schelling cherchuii à relier les mythologies païennes au christianisme. Une vraie révolution s'opéra alors, parmi les protestants d'Allemagne, dans les études classiques. La philologie reconnut qu'elle faisait fausse route : ni la science des langues^ ni la critique^ ni le rationalisme vulgaire, ni les abstruses spéculations des successeurs de Kant, ni même lenthousiasnie esthétique de Winckelmann, ne la mettaient en état de déchitïïer les énigmes de la Grèce et de Rome, leurs croyances, leur culte, leurs mœurs, leurs philosophies, leurs beaux-arts. « Pour comprendre le monde classique dans sa vérité et dans sa beauté, » déclara Otfried MuUer, « il faut le dominer, et on ne le peut que des hauteurs de l'intuition chrétienne. » Le premier philosophe qui entra dans cette voie nouvelle, fut Nœgelsbach, de l'école de Dœderlein, à l'université d'Erlangen. Cet écrivain protestant, par son étude de la Théologie homérique (1840) et poèthomérique (1857), avait acquis la conviction que le sens moral et la foi sont les fondements de la civilisation antique, et que la recherche du Dieu vivant est le principe moteur de tout le développement religieux du monde païen. Le temps était venu où la renaissance du quhizième siècle, toujours indiftérente ou hostile à l'Evangile, devait s'avouer vaincue, et s'asseoir aux pieds de Jésus-Christ pour être enseignée de lui à se comprendre elle-même. Le progranmie de l'école nouvelle fut publié, en 1817(1), par Lutterbeck, un des éditeurs de Baader et professeur d'exégèse à la faculté de théologie catholique de Giessen. Il reconnaissait pour son maître de Lasaulx, qui venait d'être appelé, comme professeur de philologie et d'esthétique, de Wurtzbourg à Munich.
Ernest de Lasaulx était un élève de Schelling et de Gœrres, qui, dans sa jeunesse, s'était passionné de maître Eckart, et qui était devenu le gt ndre de François de Baader. Sa foi chrétienne avait pris une certaine teinte de mysticisme. Mais la contemplation avait moins d'attrait pour lui que la science, et il y avait dans sa riche et généreuse nature plus de force que d'intimité^ plus de lumière que de chaleur. Avide de clarté, il voulait la pleine et entière
Hi Leher die Nothxcendigkeit ciner If^lcdergebiirt der Philologie zn dcvcn u-issenschaftlicher rollendwng .
vérité. Il la poursuivait avec une ardeur infatigable; il la défendait avec une énergie qui commandait le respect à ses adversaires; il lui aurait fait avec joie les plus grands sacrifices. Pour n'obéir qu'à elle, il se tint en dehors de tous les partis politiques. En religion, il ne se laissa point effrayer par les menaces de la curie romaine, et lorsqu'elle mit ses derniers écrits à l'index, l'année de sa mort, il ne se soumit au jugement de l'Eglise qu'en déclarant de pareilles mesures inopportunes et peu utiles au catholicisme.
Plein d'originalité, il n'éprouvait pas moins un vrai plaisir à recueillir les pensées de ses prédécesseurs sur ses sujets favoris d'études, sans toutefois que son érudition lui pesât le moins du monde. Il disposait de tous ses matériaux en maître absolu, et, comme la prose était à ses yeux supérieure à la poésie, il donnait les plus grands soins à ses dissertations les plus savantes. Elles sont des modèles de composition et de style.
Dans sa vie scientifique comme dans sa vie pratique, le Dieu vivant de la révélation était sa grande lumière, o A la fois transcendant et immanent. Dieu est par la puissance de son amour le principe de toute vie, l'unité de la création, le lien de tous les êtres finis, Tharmonie de l'univers. Il y a de linfini dans tout ce qui vit, une nature solaire dans tout œil, dans tout esprit une intelligence subjective qui correspond à l'inteUigence objective et la saisit (1).
« La vie divine de l'univers a ses lois éternelles qui supposent un législateur et un juge. Elle se manifeste à lïmproviste par l'apparition des génies qui naissent du cœur même de l'humanité et qui sont la source d'une vie impérissable. Elle se manifeste encore par la force prophétique dont l'àme humaine fait preuve chez les poètes et les penseurs (2) . »
Avec sa doctrine de l'immanence divine, de Lasaulx devait chercher dans les nations païennes, moins les preuves de leur chute que celles de leur céleste nature. Tel est, en eti'et, le trait distinctif de tous ses écrits. Dans ses monographies sur les sacrifices des Grecs et des Romains (184-1) sur leurs prières, sur leurs malédictions, sur leurs serments, sur leur vie domestique (18o"2), il met en relief avec un rare talent et d'innombrables citations tout ce qu'il y a dans leur culte et leurs coutumes de haute
(4) Nener Fersuch einer aUen auf die ÏFahrheit der Tliatsuchen gegriindeten Philosophie der Geschichte. 1856, p. 5 sqq. — Zur Philosophie der rœmischen Geschichte. im. [2] Dissert., de 1858.
moralité^ de piété sincère, de pressentiments de la vérité, d'aspirations au Dieu de la révélation et à Jésus-Christ mourant sur Golgotha. Il retrouve pareillement les analogues de la loi lévitique dans celles de Numa, les mystères de notre foi dans les mythes de Prométh'm (1841) et d'OFdipe (18-41), des précurseurs et des types du Messie dans Socrate (18o7), même dans Romulus et dans Auguste. L'auteur a sans doute commis plus d'une erreur, poussé trop loin ses parallèles, et perdu de vue tout ce qu'il y a de mensonges dans l'idolâtrie et de vices odieux chez les nations païennes, ainsi que le lui reproche avec raison Stiefelhagen (1). Mais il n'a pas abusé avec Lessing, Lamennais, de Bunsen, de la notion du prophète pour élever ou abaisser les Hébreux et les païens au niveau les uns des autres.
Nous avons de lui une Philosophie de l'histoire. C'est l'un de ses \ derniers écrits, son œuvre de prédilection. Ainsi que le titre [ l'annonce, l'auteur ne veut que présenter dans un ordre nouveau d'anciennes doctrines basées sur la vérité des faits. Il résume les découvertes de ses prédécesseurs en y ajoutant peu de choses, mais en écartant toutes les vaines hypothèses de la spéculation métaphysique. Son livre est en quelque sorte le bilan de l'histo- K riosophie allemande, dressé par un penseur chrétien. En voici les principaux articles : l'unité, la solidarité et la vie organique du genre humain; — sa diversité, ou les peuples, les tribus, les familles, les individus, tous sortis du tronc commun; — les quatre âges des nations, leur croissance s'opérant de l'intérieur à l'extérieur et du bas en haut, et dans leur vieillesse le dépérissement qui descend des dynasties royales par la noblesse vers le peuple ; leur mort quand elles ont épuisé toutes les richesses morales qui gisaient latentes chez leur aïeul ; leur résurrection par la greffe d'une autre nation jeune, saine et forte; — l'esprit du siècle, qui est la vie universelle de l'humanité, et qui domine l'individu sans porter atteinte à sa liberté; — puis, d'après Ritter, le plan de la configuration de la surface terrestre et les caractères distinctifs des continents; — ensuite, la division des peuples en quatre ou cinq races, en trois familles issues des trois fds de Noé, et en un nombre, encore indéterminé, de classes d'après leurs idiomes; — leur marche de l'Orient vers l'Occident; — la loi divine de la guerre, condition de toute vie, cause de tout progrès; la guerre entre l'Asie et l'Europe dans l'ancien monde, et entre le rsord et le Sud
(i) T/icolOdiedes H'eidenthutns.Vie-caahmS; <8oS.
en Europe et en Asie; — enfin, les grandes lois du développement des nations et de l'humanité.
« Ces lois sont, en politique, celle d'Aristote et celle de Hegel. D'après la première, que Yico n'a pas comprise, la monarchie dégénère en tyrannie et fait place à laristocratie. Celle-ci, par son altération, devient oligarchie, que renverse la dém.ocratie. La démocratie dégénère en ochlocratie, et la nation finit sa carrière sous le despotisme militaire. La loi de Hegel est celle de la souveraineté d'un seul en Orient, de plusieurs en Grèce et à Rome, de tous dans le monde germain.
« La loi du développement m.oral comprend ces quatre âges : celui des besoins matériels, le corps devançant l'âme; celui de la foi vive et puissante; celui de l'éveil de la raison et de la philosophie: celui du scepticisme, d'une part, et, d'autre part, de la réconciliation de la philosophie et de la religion.
c( La religion, comme l'avaient déjà reconnu les anciens, est le fondement des Etats, le lien des citoyens, la condition de la prospérité des nations. Après le monothéisme primitif, elle a pris la forme du panthéisme et du pol;^i;héisme, ou de la complète immanence de Dieu dans la nature ; puis est apparu le mosaïsme, ou l'absolue transcendance de Jéhovah, et enfin le christianisme a concilié la transcendance et l'immanence. »
Dans sa Philosophie des beaux-arts, dont il a hâté la publication (1860) par un pressentiment de sa fin prochaine, de Lasaulx exprime la pensée, sans la démontrer par l'histoire, que, dans la Grèce et à Rome, ainsi que dans le monde chrétien, l'épopée précède la poésie lyrique, et celle-ci le drame; que, dans l'âge postérieur de la prose, à l'épopée correspond l'histoire ou la chronique, à la lyrique la philosophie ou la scolastique, au drame l'éloquence politique. Nous sommes d'accord avec lui que l'architecture est le premier en date des beaux-arts, que la sculpture vient en second rang, et qu'elle est suivie de la peinture; mais nous ne voyons pas qu'à la peinture succède la musique, et à celle-ci la poésie. Il ne peut, au contraire, régner le moindre doute sur les phases successives de la sculpture et de la peinture, telles que les a indiquées déjà Yasari (et que M. Fortoui les a exposées dans V Encyclopédie nouvelle , à l'article des beaux-arts). D'abord l'âge hiératique, l'esprit religieux, le style roide et dépourvu de correction. Vient ensuite (dirions-nous) le temps de la îleur, de la vraie beauté, de l'harmonie de l'idée, encore noble et grande, et de la forme. A la beauié succède la grâce; c'est l'âge
erotique de Lasaulx. La dernière phase est celle de la débauche, du factice et du faux.
Dans plusieurs de ses écrits, de Lasaulx donne essor à ses craintes de l'avenir qui nienace notre Europe. En 18i7 (1), les princes allemands formaient à ses yeux une oligarchie qu'allait renverser la république démocratique. En 185-4 (:2), « nous sommes^ disait-il, dans un âge qui répond à celui de Thellénisme sous Constantin et ses successeurs, et une grande révolution est à la porte. Peut-être nos races occidentales, chez lesquelles la foi s'éteint, el avec la foi la vie, seront-elles régénérées par les Slaves, qui, d'après Mickiewicz, vivraient dans Tattente d'un messie de leur nation. Mais le chrétien sait que l'avenir appartient au Christ, et qu'un monde nouveau doit un jour éclore du passé, soit en deçà soit au delà de l'océan Atlantique. Peut-être cet âge sera-t-il celui de l'Esprit qu'annonçait Jean de Parme. »
Ernest de Lasaulx a bien mérité de la biologie des peuples et du genre humain, de la philosophie des religions païennes, de la science de l'antiquité grecque et latine. Mais, dans son historiosophie, il a négligé la prophétie biblique et n'a tenu aucun compte des travaux des Bengel, des Bra?m, des Auberlen. Il ne s'est pas davantage enquis de ceux des Français et des Anglais. Son œuvre de récapitulation est donc incomplète.
Lasaulx avait adopté quelques-unes des vues théosophiques de Baader, que nous retrouvons chez un autre professeur de Munich, Sepp. Dans un écrit qui a fait sa réputation, Sepp explique toutes les énigmes des mythes païens par l'incarnation du Verbe, le sacritice expiatoire du Golgotha et l'eucharistie (3).
L'état religieux et moral du monde lors de la naissance du Christ devait être un sujet favori d'études pour les amis ou les disciples de Lasaulx. Lutterbeck publia des Reclterches pleines d'intérêt sur ce ternies solsticial de l'humanité (i). Dœllinger, à Munich, en traça, bientôt après, un tableau très-détaillé, très-complet, très-exact (5), dont le recteur de l'école supérieure d'Eupen (près d'Aix-la- Chapelle), Stiefelhagen, docteur en philosophie, nous a exposé le sens général et profond. A l'aide de la seule révélation^ sans
[\) Ceber den Enticicklungsgang des griechischen und rœmischen, und den gegenwœrtigcn Zustand des deutschen Lebens.
(2) Der Unttrgang des Hcllenismus.
(3) Das Heidenthum und dessen Bedeutung fiir das Christenthum. 1853.3 vol.
{^) Die neutestamentlichen Lelirbegriffe, oder Untersuchungen iiber das Zeitalter der lie l igionswende, die f-'arstufen des Christenthums und die erste Gestaltung desselben. 2 vol. 1852. (5) Heidenthum Mnd Judenthum. Forhalle zur ueschic/tte des Christenthums. 1857. ,
recourir à la théosophie ni aux dogmes spéciaux du catholicisme, il montre dans le culte et les mythes du paganisme « le tragique spectacle d'une race déchue qui a soif de Dieu, qui le cherche sans jamais se lasser, et qui est constamment trompée par les ombres fugitives des fausses divinités. Le Christ met fin à ces tourments en même temps qu'il accomplit la loi et la prophétie d'Israël. » A notre connaissance, nul n'a fait de la théologie de l'antiquité idolâtre une étude plus approfondie , n'en a donné une explication plus simple et plus vraie. Mais Stiefelhagen nous explique le paganisme considéré dans sa généralité^ et non les diverses religions païennes.
La plus importante et la plus obscure de ces religions, celle des Hellènes (1), avait été interprétée déjà, en 1853, dans tous ses détails et avec un plein succès, par l'écrivain protestant Rink. Ce pasteur chrétien avait, d'ailleurs, subi l'influence d'Otfried MuUer plutôt que celle de Lasaulx.
Hors de l'école de Lasaulx, les seuls historiosophes allemands sont (à notre connaissance) Rottels et Pfahler.
Le docteur en philosophe J.-Th. Rottels, qui, par ses écrits sur l'éducation, avait fait plus de bien que de bruit, nous a donné une Philosophie de l'histoire (;2) qui jette une douce et pure lumière sur l'œuvre du Christ. Chrétien évangélique qui presse les fidèles de sonder sans cesse la vérité révélée, esprit rompu k toutes les spéculations de la sagesse humaine, cœur plein de compassion pour les souffrances intimes des intelhgences qui s'égarent, Rottels a exposé avec chaleur et clarté, avec ampleur et profondeur, « l'état misérable de l'homme déchu et ses grandes espérances, les puissantes et vaines tentatives des philosophes pour s'élever, par delà les basses préoccupations du vulgaire, jusqu'à la connaissance et à la possession des biens éternels, et la miséricorde de Dieu donnant au monde, par son Fils, la vérité et la vie. Jésus-Christ est nonseulement l'accomplissement de la loi et de la prophétie juives, mais la satisfaction de tous les légitimes instincts de l'âme et la réponse à toutes les questions des sages. Il est apparu dans le temps où l'esprit humain, désespéré, renonçait à découvrir la venté. Sa doctrine a été accueillie avec le plus d'avidité dans
(I) Die Religion der HeUencn, 3 vol.
{;!) Gottis ErziehuiKj des tiienschlichcn Ceschlechtes in der JVeltfjescidclde durch Christus Oder Aucii eine Fhtloiophie der Geschichte. Mayence, 1859.
les contrées où les poètes et les philosophes avaient fait les plus grands efforts pour entrevoir et saisir le monde idéal. Son œuvre, éminemment humanitaire, se poursuit de siècle en siècle et s'étend d'un peuple à Tautre, enseignant à tous les hommes ce qui est éternellement vérité, bonté, beauté et félicité (1). »
Le docteur bavarois Conrad-Joseph Pfahler, professeur de théologie au lycée épiscopal d'Eichstaett, paraît faire delà philosophie de l'histoire l'objet spécial de ses études. Dans deux programmes qui font espérer un ouvrage de p^rand mérite (5), il établit fort bien que l'élément de la nationalité donne à l'histoire de l'humanité diversité dans l'espace, forces nouvelles dans le temps, et que l'organisme final des nations sera le résultat, non de l'empire de l'une sur les autres, mais de l'action spirituelle qu'exercera sur toutes ou la vérité du Christ ou le mensonge de l'Antichrist. 11 distingue avec nous dans l'homme trois sphères d'activité; mais il les définit d'une manière inexacte par la terre, le sang et la conscience. Nous retrouvons pareillement chez lui la division par périodes de deux mille ans, et Jésus-Christ au centre. La deuxième de ces périodes se subdivise d'une manière fort heureuse en trois époques : camitique (Babylone et l'Egypte), sémitique (la Judée), japhétique (la Perse, la Grèce et Rome). Mais l'auteur n'a pas de règne de mille ans, parce que l'Eglise infaillible de Rome réalise l'organisme définitif des nations (3).
§ 3. — Les, protestants évangêliques.
Chez les protestants, l'épouvante qu'avait causée la Révolution, ramena pour un temps les foules dans les temples, imprima à la mission intérieure des AVichern et des Fliedner une activité toute nouvelle, donna naissance au Kirchentag, qui aurait dû réunir en un faisceau les forces vives de toutes les Eglises protestantes d'Allemagne, et amena l'alliance de la noblesse prussienne avec le luthéranisme sous les auspices de Stahl. Mais les ultra-luthé-
(0 M. Garos, professeur au séminaire épiscopal do Hildesheim, a traité le mémo sujet que M.Rottels, mais sans originalité lil en convient lui-même) dans son livre : Aus<jan(j und Ziei der Geschichte. TuLingno, 1850.
(2) Bas nationale Elément der Geschichte. 185T. — Princip, Plan vnd Gliedening der Geschichte. Sans date.
(3) La même erreur se retrouve dans récrit du carmélite Cari vom heiligen Aloys : Die Menschengeschichte eine gœttliche Schœpfungsicoche auf d^m G'biete der moralischen Tf'elt (Wiirzbnrg, 186M. Sa semaine na pas de sabbat, et la Jénisalem céleste de saint Jean, c'est lEglise romaine. Sans valeur scientifique, cet ouvrage est une simple apologie de cette Eglise. Ce qu'il contient de plus intéressant, c'est la statistique des missions catholiques actuelles.
riens refusèrent de s'associer à leurs frères, et tandis que les disciples du même Sauveur se scindaient en deux camps, le rationalisme, poursuivant son œuvre de destruction sous Tinfluence combinée de Schleiermacher et de Hegel, se constituait par le Protestanten Verein, en une société puissante et redoutable.
Dans les deux camps de la foi évangélique, théologiens, prédicateurs, apologistes, romanciers, poètes, reconstruisent^ annoncent, défendent^ dépeignent, chantent leur foi personnelle avec onction, imagination, courage, fidélité, profondeur. Parmi ces croyants, se présentent à nous plusieurs écrivains de mérite qui se sont voués à Tétude de Thistoire.
H. Dittmar, à Grunstadt (Bavière Rhénane), a tenté, après Léo, Braunschweig, Brsem, Barth, Hofmann, de développer la grande pensée de J. de Muller : a Christ est la clef de toute l'histoire du monde. « La révélation de Dieu en Jésus-Christ pour la rédemption de l'humanité, donne à son Histoire {\) l'unité que Fichte et Hegel cherchaient en vain dans l'évolution de la raison absolue. Sans avoir compris le vrai sens des quatre monarchies universelles, mais tout en laissant à Israël sa position centrale et exceptionnelle, l'auteur dit avec une haute impartialité le bien et le mal de chaque nation païenne. Le même esprit de justice le guide dans ses appréciations du catholicisme romain et dans celles des révolutions modernes. Cette histoire^ philosophique, qui s'adresse à toutes les classes de lecteurs, est en grand renom au delà du Rhin.
A cette même date, un Wurtembergeois, Ed. Eyth, professeur au séminaire évangélique de Schœnthal, nous donnait en un petit volume (2), une vraie philosophie de l'histoire, une Vue d'ensemble sur la biographie de l'humanité sauvée et renouvelée par le Christ. Les nations païennes de la haute antiquité sont à peine indiquées; l'Inde et la Chine sont absentes; néanmoins, il n'est pas d'écrit, depuis celui de Brœm, qui dans un cadre restreint, reproduise avec plus de profondeur et de fidélité la figure centrale du Christ vers qui tout tend et de qui tout rayonne (3).
Nous ne pouvons passer sous silence un écrit anonyme : Les six
(i) Dir GexcJnchte der irelt voi^ vnd nach ChrMo mit Riichsicht mif die Enfu-ickhtvg des Lebens in Religion vnd Politik, Kunst und Wissenscliuft, Handel und Industrie der welthistorischen VœVcer. 18'i3-1836.
(2) UeberblicJc der Jf'eltgeschichte vom christHcJicn Standpunkt. 1833, Deuxième édit., 1872.
(3) M. le préfet iLandratli) Fréd. de .Maltzan, dans son Lmriss der christUchrn TFeltgeschichte (2te Ansg. Hamburg, 1833. Agentur des Raulien Hanses), ne donne qne quelques pages anx peuples païens et raconte en grands détails l'histoire de tons les Etals allemands. Ce qui fait
périodes de f Eglise {V , qui a produit une certaine seftsation. L'auteur est un discif>le d'Arnold et de Bengel. « L'homme, libre et responsable est placé entre les deux royaumes de Dieu et de Satan qui se le disputent. La foi intime, qui est la farce de Dieu, proteste contre la majorité des conciles et contre les monopoles du sacerdoce, et elle est constamment en lutte avec Tesprit du monde. L'histoire de ses luttes et de ses protestations fait celle de tTgUse, et se termine par son triomphe. Les périodes de cette histoire sont au nombre de six. 1» La foi prévaut pendant trois siècles dans l'Eglise primitive, vraiment apostolique et êvangêlique. 2° Pendant les cinq siècles suivants, la fausse sagesse avec sa métaphysique, et l'orgueil de la science avec sa subtile dialectique, envahissent l'Eglise, qui substitue le dogme à la foi, impose des formules inutiles au salut et descend par la corruption des mœurs au niveau du monde païen. 3° x\u moyen âge, la tradition remporte sur la sainte Ecriture, le formahsme sur la piété du cœur, l'adoration des images sur le culte en esprit, la hiérarchie sur le sacerdoce de tous; la papauté dresse son éditice sur Tœuvre d'un imposteur, les fausses décrétâtes, et prétend s'asservir l'Etat. 4° Par le grand réformateur, Luther, Christ sauva son Eghse contre laquelle ne purent prévaloir les portes de Fenfer. Mais Tesprît dogmatique s'est emparé des protestants à leur tour, et la Réforme n'a pas tenu ses promesses. Aussi la Révolution a-t-elle prouvé que l'Esprit de Dieu avait abandonné la chrétienté et Tavait livrée aux influences de Satan qui seules peuvent expliquer les horreurs de cette époque. La Révolution, avec ses beaux mots de liberté, d'égalité, de république, est une sirène dont le vrai nom est ochlocratie ou socialisme. 6° Elle prépare le règne de TAntichrist et de la révolte universelle, qid provoqueront le retour du Christ selon l'Apocalypse, a
Auberlen (1824-64), du Wurtemberg, qui s^était converti de Gœthe et de Hegel à Jésus-Christ, a, par un écrit de très-grand mérite (2), concilié le premier, dans l'interprétation de la prophétie biblique, la méthode philosophique allemande qui ne voit partout que des lois générales, et la méthode historique anglo-
rintérét de ee livre, cest m - - ^ 7 -- - it le saint po«r sa patrie et
poar le monde qne dans le r •nm*?» ain oçiisiotss es son
EgUse.
(1) Sech.i Perioden der c hr ut. uc ''.':: i Kirci'e Koa '.•;<• 'ipo.if.ou.(:i'.t;n Zeit an bli zvr Zultvnft des Herm. Heilsbronn, 197 1.
&\ Der Prvpkét Dmniei und «He Offenbantng Johamùs. 18S4. Demiètne édit., *93l.
française qui, négligeant les lois, ne recherche que les faits et les dates.
Christian Hoffmann, en qui on ne peut méconnaître Tintluence de Bengel, soutient (1), comme nous le faisons aussi, que TEglise a péché en abandonnant la prophétie : « la conséquence de cette faute a été la chute morale de l'Europe catholique et protestante qui^ par Louis XIY, Frédéric II et Napoléon I^^^ marche vers TAntichrist, et le centre de gravité du monde moderne doit se reporter de l'Occident dans la terre sainte, antique berceau de TEglise aujourd'hui déchue, foyer futur de son renouvellement.»
W. Hoffmann (mort 1873), prédicateur de la cour à Berlin, Souabe de naissance, élevé par sa foi au-dessus des préjugés des partis, a tenté, cinquante ans après Steffens, dexpliquer par le passé rétat présent de l'Europe , et il arrive en somme aux mêmes résultats. La géographie^ qui est la prophétie de Thistoire, assigne à la grande nation allemande la première place dans l'histoire moderne. Elle l'occupait sous les Ottons et les Hohenstaufen qui lui avaient donné son unité et l'avaient maintenue puissante. Elle l'a perdue sous les Habsbourg qui sacrifiaient l'Empire à leur Autriche. Elle vient de la recouvrer sous les Hohenzollern. L'unité et la liberté politiques de l'Allemagne par la royauté ; son unité religieuse par la puissance de la foi individuelle; l'unité organique de l'Europe par une fédération des Etats et des Eglises, dont l'Allemagne serait le centre vivifiant : tel est l'avenir auquel l'auteur convie le monde (2).
§ 4. — Les protestants libres 2:tenseur s. De Bunsen.
Cependant, au sein de l'Eglise chrétienne, la libre pensée emportait loin de la lumière divine des esprits éminents tels que de Bunsen, des théologiens de premier mérite tels que Schenkel. Elle a pour représentant, à la tête du Protestonten Verein, avec Schenkel, Bluntschli, qui est le premier juriste de l'Europe (3).
(\] Fortschritt und Riichschritt in den zu/ey letztcn J ahrlmnderten gesclnchtUch nachgewiesen, Oder Geschichte des Abfalls. 3 vol., ^864-1868.
(2) Deutschland Einst vnd Jetzt, im Lichte des Reiches Cottes. 1868. - Devtschland und Europa, im Lichte de?- ireltgeschichte. 1869. — L'auteur répond indirectement à rarthevêque de iMayence, de Retteler : Deutschland nack dem Kriene von 1866; au patriote hanovrien, de Horteuberg : Sechs Brfefe nber die Fragen der Zcit, 1867, et au professeur de Gœttingue, l'orientaliste Ewald.
(3) Nous ne pouvons, malgré la ri^putation de l'auteur, que citer en passant ses Alt-asiatisclie Gottes- und fFeltideen in ihren Wirkungen auf dos Gemeinleben der Menschlieit. 1866. Cet
Elle inspire à Otto Pfleiderer, de l'école de Schleiermacher, son livre sur la religion et son histoire (1).
Pfleiderer prend pour point de départ non le fétichisme, mais «le polythéisme que caractérise l'absolue dépendance où l'homme se sent de la nature (les Sémites et les Egyptiens; puis les Indiens védiques, les Germains, les peuplades fétichistes). L'esprit humain acquiert ensuite la conscience de sa liberté au milieu des lois d'un monde bien ordonné (les Grecs et les Romains, les Chinois). Enfin l'homme s'atfranchit de la nature par sa foi au surnaturel (le brahmanisme et le bouddhisme, — le mazdéianisme, — le monothéisme hébreu, musulman, chrétien). La religion chrétienne concilie seule l'antithèse de nos aspirations infinies et de notre nature finie par Jésus-Christ, l'homme divin. » Cette classification et cette histoire qui réunissent en un même groupe des croyances disparates, ne s'accordent point avec la simultanéité des plus anciennes religions nationales, et ne font point apparaître les autres dans leur ordre chronologique (2).
Ch. de Bunsen, né à Waldeck en 1791, a ramené du haut des airs sur la terre, l'historiosophie qui construisait dans les nuées les plus beaux édifices du monde, ou qui se bornait à jeter sur les événements d'ici-bas un vague regard d'ensemble. Il étudie les faits de très-près, tout en les reliant les uns aux autres par l'idée du progrès de la foi en un ordre moral du monde. Sa méthode est l'observation, l'induction, et l'on peut le nommer le fondateur de la philosophie positive de l'histoire (3).
Homme d'Etat distingué qui avait toute la confiance de son roi, savant de premier ordre aussi versé dans les antiquités de Rome et de l'Egypte que dans celles de l'Eglise, Bunsen fut pendant la première moitié de sa vie une des colonnes de la vraie foi qui lui doit de précieux écrits liturgiques et la fondation de l'évéché protestant de Jérusalem. Mais, tel qu'une fusée qui s'élance brillante
opuscule est plus pol(îiniquc que scientifique comme le prouvent ses conclusions : L'athée peut être un bon citoven, témoins les Chinois et les bouddhistes. LEtat et l'Eglise souffrent de leur union, et doivent se séparer. Mais la religion est si puissante que l'Etat doit la surveiller.
(0 Die Religion, ihr Jf'esen und ihre Gescinrhte. 2 vol.. 18GS et 1869. — Voir l'analyse trèsdétaillée de cet écrit dans Je Compte rendu de Lausanne. 1871 et (872.
(2) E.-F. Apelt, professeur à léna, a donné une philosophie de l'histoire ayant pour titre : Die Epuchen derCeschichte der Mrnschheit.eine historisck-pfnlosophisclie Skizze. (léna, 1851, 2 vol.) — L'auteur est un déiste, disciple de Pries, admirateur do G. de Humboldt. Il fait preuve de plus de talent littéraire que de profondeur scientilique.
(3) HippoUjtus und seine Zeit. Anfœnne und AussicMen des CJiristrnffiums und der Menschheit. 2 vol., 1852 et 1833. - OutUnes ofùie Philosophy of universal History, applied ta Langage and Religion. 2 vol., IS-'i. — Gott in der CeschicJite, oder der Fortschritt des Glaubens an eine sittliche ff^eltordnung. 3 vol., 1857 et l&ïS.
et joyeuse vers le ciel et retombe tristement sur la terre, il a succombé aux séductions de la libre pensée. « Depuis 1848, disait-il, je suis devenu majeur et les dernières écailles sont tombées de mes yeux. » Ces écailles, c'était sa foi en la divine autorité de la Bible, à laquelle la critique faisait depuis un siècle une guerre à mort; c'était surtout sa foi en un Dieu transcendant. Le panthéisme de ses compatriotes l'avait emporté dans son esprit sur les enseignements des écrivains inspirés. Dieu n'était plus pour lui qu'un Dieu immanent, soumis aux conditions du devenir et arrivant, dirait-on, dans l'humanité à la connaissance de sa nature et des lois du monde moral (1). « Cet esprit divin est le ressort de notre race, son principe moteur et la cause de son développement (2). C'est à lui qu'est due l'apparition de ces hommes de génie (3) qui. Hébreux ou gentils, orthodoxes ou libres penseurs, sont tous des prophètes du vrai Dieu, soulevant, tels que de puissants leviers, l'humanité et lui faisant faire un pas en avant et en haut. » A ce point de vue, le péché ne jette aucune perturbation sensible dans le drame de l'humanité ; nulle cité des ténèbres ne s'oppose à celle de Dieu et l'on ne sait plus quel sens peut avoir la rédemption.
Bunsen reniait-il donc ouvertement la foi de sa jeunesse? Non, il parlait encore d'une Trinité, mais sa formule vaut celle de Hegel : L'être, la pensée et leur unité, ou Dieu, l'homrae et l'humanité (i). Il mutila les saintes Ecritures (sa Bible posthume ne le prouve que trop) , mais il ne pouvait assez les louer. Il n'admettait pas même la résurrection de Jésus -Christ qui serait mort, dirait-on, des suites de ses blessures dans une auberge de la Phénicie, et il prétendait ne pas nier absolument le miracle. Toute l'histoire sainte n'était pour lui qu'un m>ihe, et pourtant la piété ne s'était point éteinte dans son cœur. Il est mort en remettant son âme au Dieu tout-puissant et tout bon : « Il est doux de mourir, a-t-il dit. Je n'ai voulu que les choses nobles; mais la plus belle de toutes est d'avoir connu Jésus- Christ. »
Ces contradictions se justifiaient à ses yeux par sa prétendue découverte du vrai génie de la race sémitique qui donnerait une réalité objective aux phénomènes subjectifs de l'esprit humain. Son christianisme n'était pour lui que la traduction correcte des écrits des Juifs dans le langage plus simple et plus humain de nos
(1) Il y a des plaisanteries qui font mal sur le vieil horloger du monde et ses décrets éternels Cott in d. G.. t.I, p. 4; t. II, p. 554 sqq.; t. III, p. 321.
(2) Ibid., t. I, p. 34. - (3) Ibid., p. 37.
(4) Ibid., t. III, p. 344. - Hippolytus, t. I, p. 2T9 sqq.; 289 sqq.
races japhétiqups. Mais la traduction achever, il ne restait plus un seul des tîiits surnaturels et des mystères qui constituent la religion du Verbe incarné.
Bunsen se présente à nous dans toute sa grandeur comme aussi avec toute sa yiolence dans les Signes du temps (1855). Ce livre, qui répondait à VAthanase, de Gœrres (1855), fut comme un cri d'alarme, comme un coup de tonnerre. Toute TAllemagne en fut ébranlée. Un ardent ami de la liberté appelait son peuple à s'armer contre la tyrannie de Rome et des jésuites, contre celle du luthéranisme que représentaient Stahl et Hengstenberg. Puis, chose inouïe au delà du Rhin, Bunsen soutenait, au grand scandale de tous les partis, la thèse de la séparation de TEtat et de TEglise.
Cependant Bunsen s'était fort bien rendu compte de la révolution intellectuelle qui s'était opérée de son vivant dans sa patrie. « L'Allemagne est dégoûtée de la spéculation et non de la philosophie. Elle avait cru possible de tout expliquer par la déduction; intimement convaincue de son erreur, elle fait de la réalité, de la nature, de l'histoire, l'objet immédiat de ses études; mais elle y apporte l'esprit philosophique qui est l'apanage de sa race. Il paraît même que, sous la sévère discipline des révolutions politiques, elle se reporte vers le foyer de toute vie, et qu'en se livrant à ses travaux intellectuels, elle désire être éclairée et fortifiée par la foi aux grandes vérités morales et religieuses (1). »
A ces besoins divers, de Bunsen, dans les derniers temps de sa vie, se proposa de répondre par deux écrits qui réuniraient les pôles de la spéculation et de la science positive, et qui auraient pour idée mère la manifestation de Dieu dans l'histoire s'accomplissant en Jésus-Christ et dans l'Eglise. L'un résumerait les grands faits de l'histoire, et l'autre contiendrait la méthode et les lois de l'historiosophie (5). Le premier a paru sous le titre quelque peu panthéiste de : Dieu dons l'histoire. De l'autre il n'existe, paraît-il, pas même une ébauche.
Tandis que de Lasaulx étudie avec un soin minutieux et en philologue chrétientés écrits de la Grèce et de Rome, de Bunsen nous conduit chez toutes les grandes nations de l'Orient et de l'Occident, expliquant telle page d'un poëte ou d'un prosateur, telle inscription, tel mythe, telle philosophie, telle religion. Chaque chapitre, chaque page de ses trois volumes éveille l'intérêt et pro-
(1) Gott in drr Gesci., t. I, p. xxvii. (2)/6td., t.m, p. 7 sq.
voque la réflexion, et j'ai amplement usé, dans cet ouvrage, des trésors recueillis par de Bunsen. Mais son livre ne se prête pas à une analyse quelque peu succincte : ce sont les matériaux d'un édifice qu'il n'a pas eu le temps de construire et dont il ne nous a pas laissé le plan.
Nous noterons seulement que si l'esprit divin est le moteur de l'histoire, « le mystère en est la relation entre le génie et la foule, entre l'individualité et la communauté (1).» Puis l'auteur applique d'une manière très-heureuse la distinction bien connue de l'âge de la foi naïve et de l'âge de la réflexion (2) aux religions symboliques ou cérémoniales, à celles qui reposent sur des livres sacrés, et à celles qui ont reçu les leurs de peuples étrangers.
Peu d'années avant son dernier livre, qui est incontestablement son chef-d'œuvre, de Bunsen avait publié en anglais une Esquisse de la plulosojj/iie de ridstoire universelle. C'était proprement une histoire des langues, à laquelle se reliait celle des religions. La religion et le langage étaient pour lui, comme pour Schelling, le produit spontané, normal, nécessaire de l'esprit humain. Il est le premier qui ait saisi dans leur intime relation ces deux éléments, et qui ait tenté d'en suivre le mouvement coordonné à travers les âges de l'humanité.
Son point de départ, c'est « la Chine avec son langage inorganique, avec sa religion germinale, où la foi en Dieu est latente, et qui ne se manifeste que par le culte des ancêtres. — Puis l'humanité entre dans son moyen âge : au Nord, chez les Touraniens (3) ; au Sud, chez les Sémites primitifs, qui ne nous sont connus fque par les Camites de l'Egypte. Chez les Touraniens, l'esprit humain s'éveille, mais pour s'assoupir bientôt après, et l'individualité n'est point encore constituée. Aussi, la religion^, qui prend le nom de chamanisme, et qui, en se dégradant, devient fétichisme, est-elle caractérisée par de courtes extases, tandis que les langues se distinguent par une grossière agglutination et par le vague qui plane sur la valeur grammaticale des mots. De leur côté, les Egyptiens ne sont que la momie d'une antique civilisation asiatique qui, faisait le pendant de celle des Touraniens, mais qui, cependant, lui était supérieure. Leur langue possède des formes
(1) Gott in der Gesch., t. II. p. 6^.
(2) HippoL, t. I,p.319, - Gott in d. G., t. III, p. 3^0.
13 Bunsen comprend sons ce nom : l) Les peuples nomades et sanvages de l'Asie centrale et septentrionalt-, avec les indigènes de rAmérique nord; 2) les aborigènes de Ilnde, les Tibétans les Indo-Chinois et les Malais.
grammaticales qui annoncent celles des idiomes sémitiques. L'ordre du monde physique se révèle à leur esprit : Thomnie, qui a conscience de sa liberté, se sent en relation avec Tor^anisme universel. — Plus tard, l'esprit humain est entré, après le déluge, dans son troisième âge. Du touranisme est sorti larisme ou japhétisme, et du camisme égyptien le sémitisme. Les trois grandes nations par lesquelles l'esprit de Thumanité est arrivé à la conscience de lui-même ou des lois morales du monde, ce sont les Hébreux sémitiques, les Hellènes et les Germains japhétiques. Les Hébreux ont conçu Dieu en prophètes, les Hellènes en artistes. L'art et la prophétie se sont unis et pénétrés par Tintermédiaire de Jésus-Christ chez les Germains {!}. »
Quelles que soient chez de Bunsen les erreurs du croyant et celles de Thistorien, en dépit de son Dieu immanent qui ne se révèle que par les lois du monde moral, nous nous réjouissons de ce que, dans un temps comme le nôtre, de grossier matérialisme, un libre penseur aussi éminent ait^ par l'histoire entière, démontré la foi perpétuelle de l'humanité en la Divinité. Bîeu dans riiistoire est tout entier une réfutation indirecte de cette historiosophie qui veut faire de la religion une maladie transitoire de Tenfance des peuples. Ajoutons que de Bunsen se déclare en faveur de l'unité du genre humain, et que ses vues philosophiques sur l'avenir de notre race concordent en plein avec les prophéties relatives au règne final de Dieu et de Jésus-Christ (2) .
§ 5. — Les anciennes écoles philosophiques.
1" L "écoie de Schelliny n'est plus représentée aujourd'hui, paraît-il, que par W. Rosenkrantz^ à ^Munich.
[\) Cott in cl. (;., t. III, p. 32.) sqq.; 1. 1, p, 56. — Outlines. t. II, i?. i2l. - yEgijptens Stclle in der If^'eltgischichte, t. VI, p. 233 sqq.
(2) M. Ernest de IJunsen, un des fils de Cbr.-Charlos Josias, a publié un nouveau romaa sur les origines de riiunianitc sous le titre : Die Einheit der Rcligionen i./i Zusainiiienluinfje mitden Vœlkeruanderiinijen der Vrzeit vnd der Gchcim-Lehre. (Iter lîd. Cerlin, i87l). « Les descendants de Noé ont vécu avant le déluge ; Enos est le contemporain de Zoroastre ; Leinec, du fondateur de la dynastie niède à Cabyione. Les Adaïuites sont lorn;és d'un mélange de JapLiélites blancs et de Garnîtes noirs. Les Israélites ont à lenr tour une doubleorigine : ils sont mi-Iraniens, mi-Uuliens; les Aarouiles de la ligne d'Elcazar étaient Indiens et éloliistes; ceux de la ligne dlthaniar, jéhovistes et Iraniens. David ctait un Kénisieu, Phcrésien ou Caiianéen. LesSadducéens étaient Hébreux; les Pharisiens, Pbérésiens. Les Cbaldéens sont des Celtes avec lesquels les Israélites s unissent de nouveau pcnùani leur cuptivitc à Labylone. Le christianisme nest que la doctrine ésotérique des docteurs juifs... » Qu'on tienne les récits de la Bible pour des contes des Mille et utieJViiits, nous n'en sommes pas surpris : le sens de la vérité historique s'émousse chez les libres penseurs. Mais construire avec ces prétendus contes ui;o histoire toute nouvelle des races primitives et des Hébreux, c'est peine perdue.
2o Celle de Krouse, qui est fière de son influence croissante sur TAllemagne, n'a produit aucun écrit d'historiosophie (1).
3<^ La négation du progrès par SchopenJiauer, agissant comme un réactif, a produit l'opuscule de Jansen(2),qui soutient la thèse du progrès indéfini. C'est un déiste plein de respect pour le christianisme. « Poursuivant des idéaux de plus en plus relevés, l'humanité s'avance vers sa perfection par un travail d'unification qui s'opère à l'aide de couples de peuples, l'un théorique, l'autre pratique, tels que la Grèce et Rome^. l'Aniileterre et l'Allemagne.» L'idée de ces couples, qui s'est otierte à nous il y a fort longtemps, mérite examen.
40 De l'école A'HerhoH, qui compte, dit-on, en Autriche de nombreux adhérents, nous connaissons déjà les trois ethnologues Wurtz, Lazarus, Drobisch. Lotze et C. Hermann s'y rattachent à demi.
5° Parmi les nombreux et précieux écrits de l'école théiste, nous prenons, un peu à l'aventure, les deux suivants d'Hermann Fichte et de Chalyba?us :
H. -M. Chalybteus a tenté, en 185^, dans un écrit dédié à J.-A. Borner, l'auteur de la Christoloyie, de fonder après Steffens la philosophie de la religion '3j. Nous relèverons dans cet écrit la polémique contre la loi française de la destruction de la religion par la philosophie. « Pour l'adopter, il faut n'avoir qu'une connaissance très- superficielle de l'hiçtoire. La philosophie est, ainsi que les beaux-arts, la fille de la religion nationale qu'elle interprète, juge et condamne; mais le besoin religieux est si peu détruit par cette critique des fausses croyances, que, dans les derniers siècles du vieux monde, le peuple se plongeait dans toute espèce de superstitions, et que les penseurs opposaient à l'Eglise chrétienne bien moins un système nouveau de métaphysique qu'un paganisme spiriîualisé, fortifié par la magie. La foi même se retrempe et se régénère dans les périodes critiques ; elle reparait ensuite plus intime, plus profonde, et se pose en des termes de plus en plus précis le grand problème de la philosophie et de la religion, la relation du fini et de l'infini, la réconciliation de l'individualité humaine et de l'individualité divine. Le problème a été résolu par
{^)Die Enticicklung des Cottesbeicvssiseiiis in der Menschheit, in allgemeinen Vnirissen dur yestellt (W'ismar, 1866) de Frege tient du roman it de la caricature.
{2)Die Ideedfs Fortsc/irittes in der Lniicrsalgeschichte. Bra^ndcnhonrg, 1863.
(3; Philosophie und Christent/mm. Eiii Beytray :iur Bugrii/idung der Religionsphilosopltie hiel, 185a.
le Dieu-homme, Jésus-Christ, et cette solution est logiquement et pratiquement la plus plausible, la seule vraie. »
L'historiosoplie trouvera, en outre, dans cet ouvrage, une étude très-intéressante sur les phénomènes contraires des âges de transition : la négation qui veut le devenir sans Tétre ou le passé, la position qui veut Tétre sans le devenir ou le progrès, et la force productive qui prépare l'avenir sans rompre la tradition.
Hermann Fichte a publié récemment un excellent écrit d'historiosophie sur Tessence et la grandeur de Thomme (1).
G L'homme est le seul être qui aspire à Tinfini (d'après Platon et Schleiermacher). Il y a en lui une désharmonie continue entre ce qu'il est et ce qu'il voudrait être.
« Cette aspiration, c'est la foi, clef de toutes les énigmes. La foi suppose un Etre inflni qui nous attire, et une autre existence où l'âme soit en paix.
« Dieu, en nous attirant, limite sa toute-puissance au point d'agir en nous et par nous. C'est là ce qui fait notre immortelle grandeur. L'action divine ne porte d'ailleurs nulle atteinte à notre liberté.
« Dans la nature il y a partout préformation. Cependant l'homme est apparu à l'improviste et il commence un monde nouveau, celui de l'histoire.
ce Ce qui conslitue l'histoire, c'est l'avènement, non de l'espèce, mais de la personnalité.
« L'histoire est l'éducation de l'homme en vue d'une meilleure existence. L'homme lutte contre la nature pour la surmonter, et Dieu en le pénétrant de plus en plus fait prévaloir le divin sur l'humain. L'homme grandit ainsi du dedans au dehors sous la discipline de sa conscience.
« A l'aspiration infinie répondent la promesse et la délivrance divine. Mais la philosophie n'entre pas dans le domaine historique de la révélation. »
6" Ecole de Hegel. C'est à peine si nous pouvons aujourd'hui attribuer à cette école, Moritz Carrière, qui a surmonte le panthéisme ainsi que le déisme, en acquérant l'intelligence de linfinitude et de l'immanence d'un Dieu personnel et vivant.
Tout près de lui se tient Ch.-Fréd. Rosenkrantz, qui nous paraît être de tous les hégéliens celui qui réunit l'esprit le plus large et les connaissances les plus variées aux vues les plus saines et au style le plus intelligible.
^i) LJia Setieii/orldauei uml die //cUUeiiuwj dcn Mcnsclu:n. »807.
Ils ont Tim et l'autre publié une philosophie de Thistoire au point de vue du beau. Le premier détermine l'idéal poétique de oh^iqnQ peuple (1); le second étudie l'art dans ses 7'elations avec le développement de la civilisation '^^). Ces deux écrits, qui se complètent, font la transition entre Fhistoire proprement dite, avec ses minutieux détails, et Thistoriosophie qui est à la recherche des lois générales.
Disons en passant que la question des idéaux, posée pour la première fois par Krause, a été traitée d'une manière très-heureuse par le grand historien Droysen, dans ses Linéaments de la science historique (3). « Tout peuple, ainsi que tout homme, se propose un but; ce but est son idée, et cette idée se réalise. Voilà l'histoire.
— Les peuples, qui se succèdent sur la scène du monde, se proposent des buts de plus en plus hauts et vastes. Voilà le progrès.
— Le terme fixé par la volonté suprême, et qui, longtemps inconnu à rhomme, se révèle à lui toujours plus distinct, c'est un ordre de choses où Thumanité, selon la prévision de Zenon et la prophétie de Jésus-Christ, formera sous un seul berger un seul troupeau, une famille unique. La science du progrès de Thumanité vers ce terme, voilà la philosophie de riiistoire. »
J.-W. Carové, qui étudie les faits et ne les construit pas, nous représente l'humanité à son origine adorant la nature, spécialement le soleil; les peuples qui s'isolent et s'individualisent, se donnant des dieux nationaux et moraux ; l'esprit humain s'élevant à la notion d'un Dieu suprême spirituel qui veut être servi d'un cœur pur; le monde méditerranéen, au temps de sa décadence, de sa corruption et de ses grandes souffrances, se repliant sur lui-même, et Vascèse donnant naissance au christianisme en Occident comme au bouddhisme en Inde. Le christianisme a d'ailleurs fait son temps; Copernic et Galilée lui ont porté un coup mortel, et l'esprit humain, sortant de lui-même, revenant à la nature, est entré dans son ère de paix et de vérité (4-).
D'entre les vrais hégéliens fidèles au panthéisme du maître, il en est fort peu qui se soient occupés d'historiosophie.
(() Die Poésie inid ihre Ceichicide. Eine Entuickeluny der poetischen Idéale der p'œlkcr <835. Rosenkrantz, dans son System der Jf^issenschaft ()8bO), propose une division des Etats, d'après laquelle « l'Etat clirétieu est le senl Etat humanitaire où la volonté théocratique n'est plus imposée du dehors, comme chez les Hébreux et dans l'Islam, mais où elle est intérieure, libre, foncièremeut humaine, par là même universelle, et où tous les hommes deviennent libres et égaux dans l'unité de l'esprit diviu qui est la vérité. »
(2) DicKunst im Zusainmenhange der CultureitticickUing und der Idealen der Mcnsclihcit i, 2 et 3 vol., 1863-i8o8. — (Si Grundriss der Historik. î8a8.
('«) f'orhalle des CkristeiUhums oder die lcl:.ten Dinrje der alleu Tf'rlt. I83i.
Louis Noack est l'auteur de nombreux écrits sur la religion, où nous verrions, pour la dixième fois, Tesprit humain arriver par un lent développement à la conscience de sa divinité.
Schildener, dans un écrit qui, contre Fintention de Tauteur, est vraiment divertissant, a recours au progrès indéfini pour empêcher l'homme de devenir dieu, et pour le faire vivre éternellement, malgré sa divinité virtuelle, dans Tignorance, Terreur et la misère (1). Le tout accompagné de violents coups de foudre contre le christianisme qui prétend posséder la vérité éternelle.
Le seul de ces hégéliens de la gauche qui ait fait faire un pas à Thistoriosophie, c'est, en 4857, le D^ Tra:;chsel, qui était alors professeur à l'université de Berne (2). Il a examiné à fond la question que Hegel désignait par l'expression très-énigmatique de la ligne nodale des relotions de quantité. Ces nœuds-là sont les termes des progressions mathématiques, les chifïres invariables des combinaisons chimiques, les formes fixes de la cristallisation, les phases de la vie organique, les crises de l'histoire de l'humanité. Notre jeune compatriote ne connaît ni Saint-Simon, ni Bûchez, ni Auguste Comte, et il y a pour nous, Français, un certain attrait à voir un Allemand traiter avec la dialectique hégélienne, qu'il manie fort bien, l'unité des lois du monde physique et du monde moral, le progrès par séries arithmétiques ou géométriques et les époques critiques et organiques. Ces problèmes se présentent ici à nous sous un jour tout nouveau, et ils sont éclairés par de nombreux exemples fort bien choisis.
7" Ecole naturaliste. Feuerbach a trouvé un historien philosophe, Otto Henné- Am Rhyn, qui l'a déclaré en son propre nom et au nom de l'avenir, le plus grand penseur du temps présent. Am. Rhyn a écrit une Histoire (3) très-érudite, très-complète, de la civilisation dans les temps modernes, en athée spiritualiste, trèshostile au christianisme, très-révolutionnaire et quelque peu rhéteur, qui d'ailleurs n'admet ni le darwinisme, ni l'origine simienne de l'homme.
Nous sommes contraint, par le titre de son livre, les Ages du monde, de faire la connaissance de K.-Ch. Planck, professeur de philosophie à Tubingue. Le premier volume est un système du
(<) I)er Prozess der Jf^eUgeschlchte uls fJrundlagc dcr Metaphysik, oder Jrissen des Jrissens ist ins^en der Geschichte. Greifswald, 1834.
(2) leber dus fFesen und Gesetz der Geschichte. — L'auteur est aujourd'hui secrétaire du conseil exécutif beruois.
(3) KuUur geschichte der neueren Zcit, vom iriedcrmijkhcn der frissenschaft bis au/ die (k'iicnwart. Loip/ig, 3 vol., 1860-1870.