‹ La Philosophie de l'histoire aux différents ages de l'humaniteChapitre 4 sur 51 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

l'espagne.

Nous avons perdu de vue TEspague depuis les romances du Cid et les chroniques d'Alphonse X. Pendant trois siècles, les seuls de ses enfants qui aient appelé en passant sur elle notre attention, sont Dominique avec Tlnquisition, Fapologète Raymond de Sabonde, et le fameux Loyola. Si nous parcourons d'un regard la liste de ses historiens, nous les voyons si bons patriotes qu'aucun d'eux n'a pris pour objet de ses études les destinées de l'humanité. Le jésuite Mariana (mort 16^23), et longtemps après lui le prêtre Juan de Ferreras (mort 1735), ont l'un et l'autre raconté l'histoire générale de l'Espagne, mais nulle grande idée philosophique ne les guide et ne les inspire. Ils n'ont pas même l'esprit pragmatique d'un Polybe. Cet esprit fait pareillement défaut à Sépulveda, l'historien de Charles-Quint; — à Zurita (mort 1581), le grand et consciencieux historien de l'Aragon, homme d'Etat distingué, écrivain consciencieux, politique, libéral ; — à Diego de Mendoza (mort 1575), grand d'Espagne banni de la cour pour avoir jeté par la fenêtre son rival; sa Guerre de Grenade est un chefd'œuvre de fidélité, de dignité, d'éloquence; — à de Herrera (mort 16-25), l'historien de Philippe II et des Espagnols en Amérique;— à SoHs (mort 1686), l'auteur d'une excellente Histoire de

la Conquête du xMexique, le dernier des bons ouvrages de TEspagne.

Si nul historiosophe ne nous attire au delà des Pyrénées, l'Espagne, plus heureuse que Tltalie, la France, rAllemagne, a une littérature dramatique qui est issue par une évolution normale des mystères du moyen âge. Les mystères sont devenus des autos sacramentales, et aux comédies divines ou spirituelles, se sont associées des comédies humaines ou profanes, les unes héroïques, les autres de cape et d'épée.

L'Espagne est de tous les pays de l'Occident celui qui rappelle le plus la Grèce, par le développement régulier de sa littérature. Le génie national avait bien subi au quinzième siècle Tinfluence des classiques, au seizième celle des poètes italiens; mais il avait su s'assimiler les richesses de l'étranger. La Réforme avait bien pénétré jusques au cœur du royaume; mais les inquisiteurs l'avaient extirpée avant qu'elle eût agité profondément les esprits, et la réaction des jésuites^ si violente en Italie, avait été à peine sensible en Espagne. La poésie avait donc pu y poursuivre sa marche sans perturbation, sans entraves. Aussi le théâtre y est-il plus indigène, plus populaire, plus original que chez aucune autre nation catholique. Le culte s'y confond avec la poésie, la nation tout à la fois s'y édifie et s'y divertit, l'Eglise et le monde s'y donnent la main, le ciel et la terre s'y marient. On dirait que l'esprit humain à Madrid, pendant le , ùecle des trois Philippe^ a trouvé la solution du grand problème de l'ayenir, l'universelle synthèse.

Toutefois, au lieu d'un Eschyle et d'un Sophocle chrétiens, nous trouvons chez Lope de Yéga (io6'2-163o) et Caldéron (1600-1681) 'des poètes bien moins religieux, bien moins profonds, bien moins vrais que ces deux grands génies athéniens dont ils sont les analogues. Leur piété est fausse : la Vierge sauve un homme adultère parce qu'il était un peintre de madones, ou la simple adoration de la croix efface tous les péchés sans repentir, sans conversion. Les lois morales sont fausses : elles se résument dans le point d'honneur qui, à chaque instant, met en mains l'épée ou le poignard. L'histoire ancienne est faussée au point d'en être méconnaissable. Les histoires des temps modernes sont transformées en d'amusantes nouvelles. Les drames sont tous des pièces à intrigues sans aucune peinture sérieuse des passions et des caractères. Lope de Véga, que Cervantes nommait pour sa fécondité un prodige de la nature, Caldéron, qui marque le point culminant de la littérature romantique, ne sont vraiment grands que par l'inépuisable richesse de leur imagination et par le talent qu'ils déploient à

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varier à Tinfini les situations avec un très-petit nombre de personnages typiques.

Il y a d'ailleurs dans ces drames une ardeur de passion^ que la religion na point su réprimer et qu'elle a trop souvent exaltée. Si le catholicisme a fini par abêtir l'Italie, en Espagne il a, dès le temps des Visigoths, sanctionné et attisé la cruauté et Torgueil de la nation. Pour la plus grande gloire de Dieu, en bonne conscience, en quelque sorte sans péché, les Espagnols, tout en chassant en Afrique par cent mille les Maures de T Andalousie, ont cru faire un acte de foi en brûlant vifs les juifs et les hérétiques. Les bûchers de Tlnquisition sont devenus pour eux le plus beau des spectacles : ils y applaudissent au triomphe de leur sainte religion et se savent un gré infini de leur zèle impitoyable. Tant le fanatisme peut pervertir une nation noble et magnanime. Elle perd le sens du vrai, du beau, du juste; se croyant parfaite, elle ne s'observe pas et ne se voit pas décliner; elle finit par être incapable de tout travail de la pensée. A la mort de Caldéron, l'Espagne est tombée comme l'Italie dans un lamentable état de mort intellectuelle.

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