CHAPITRE QUATRIÈME
LE NORD, l'est ET LE SUD DE l'eUROPE.
Avant do traverser le Rhin et de rentrer en France, nous devrions passer en revue les historiosophes du nord, de Test et du sud de l'Europe. Mais ceux du Danemark et de la Suède nous sont inconnus même de nom (i) ; la Pologne, qui compte cependant plusieurs disciples de Hegel, n'est représentée que par Ciezkowski (^2 . ; des Slaves orthodoxes de la Russie ne sont venus jusqu'à nous que deux écrits, l'un en russe, d'un anonyme, l'autre en français, de Michaël Antonidès; l'Espagne, enfin, ne nous livre que Balmès et Donoso Cortès. L'Italie seule, plus riclie ou mieux connue à l'étranger, nous offre un certain nombre de travaux appartenant à des écoles diverses.
En 1855 ont paru à Moscou sept lettres sur la sagesse et la bonté de Dieu dans les destinées du monde et de l'homme. Cet ouvrage, plus dogmatique qu'historique, est, dit-on, aussi remarquable par la clarté et la précision des pensées que par l'élévation du style. Il serait
(0 Sauf le Danois Gnindfvic, un de ocs génies puissants et ardents qui remuent les peuples et devienaoal chels de parti, il a mêlé le iiaiiiotisnie à la loi évaugélique, a groupé autour de lui de très- nombreux adliéreuts et sest mis, en «848, dans le parlement à la tète de loppositioQ libérale. Il écrivit en 1817 une Chronique du monde (traduite du danois en allemand en 1837), où il résume en quelques pages l'antiquité, traverse dun pas rapide le moyen âge, et trace un tableau complet de lliurope depuis Luther. C'est l'histoire de l'humanité contemplée depuis l'Europe du .Nord, depuis le Danemark, et jugée par nn disciple luthérien du Christ. « Ce qu'on appelle vulgairement christianisme n'est qu'un paganisme déguisé, et ce qui est force et vertu aux yeux du monde n'a ni consistance ni durée. U n'y a de salut pour l'Europe, où tout se meurt, que dans la résurrection de la vraie foi. » Les hommes et les peuples sont jugés dans ce remarquable ouvrage avec une rare indépendance d'esprit, avec une singulière vigueur de pensée et parfois avec une mordante ironie.
(2) les rorlesiingen iibei- die CiilturnrschichtP dcr Menschheit, gehalien zu Olmiitz (Brunn, 4849), de Hanusch. sont un traité fort intéressant d'histoire, mais non de philosophie.- Le grand poète des Polonais, Mickiewicz, le fondateur de leur école romantique, nous a exposé leurs vues sur l'avenir de l'humanité : ils attendent leur délivrance, qui sera le salut du monde, non, comme le feraient des Allemands: d'une philosophie nouvelle, mais d'un héros, d'un génie qui naîtra du plus malheureux des peuples, et qui fera briller la définitive vérité dau> le pays où rancienne a été pratiquée et aimée jusqu'au martyre.
un digne pendant du Discours de Bossuet. L^auteur est un croyant évangélique et un penseur indépendant. Au sein de l'Eglise slave il reproduit dans leur pureté et dans leur enchaînement les doctrines bibliques surTunivers, la nature humaine, le mal moral, la rédemption. Les dernières lettres développent la grande pensée de Clément d'Alexandrie et de Hamann sur la philosophie préparant les païens à reconnaître en Jésus-Christ leur Sauveur. « Du milieu de ses ténèbres, de sa corruption et de ses joies sensuelles ou de ses souffrances, l'homme déchu tend au vrai bonheur, à la sainteté et à la lumière, tandis que Dieu, sans se révéler à lui, le soutient dans ses efforts, ne le laisse pas s'abîmer dans la volupté et le garde du désespoir. L'humanité antédiluvienne avait péri en punition de sa totale absence de foi. Après le déluge, la raison, séduite par la beauté de la création et obscurcie par les désirs sensuels, divinisa la nature. Mais le besoin de Dieu s'est éveillé dans le cœur de Thomme et ne lui laisse plus de repos. En Orient, où les antiques traditions se conservaient chez les races sacerdotales, le vrai Dieu prend la forme d'un dieu suprême dont les autres dieux sont les esclaves. En Occident, chez les Grecs]où s'était perdue ridée du Dieu unique, la philosophie la retrouve par l'illumination surnaturelle que, à l'âge ténébreux des sophistes, Socrate et Platon reçoivent du Verbe de Dieu. Ils aperçoivent comme de loin la sainte vocation de l'homme; ils confessent sa profonde corruption et son impuissance 'à se sauver soi-même; ils attendent le salut divin. Mais ces vérités étaient trop relevées pour la multitude en Grèce et à Rome, et le Messie a paru dans le temps où les peuples allaient s'abandonner au désespoir du scepticisme ou se jeter dans un vrai chaos de superstitions. L:i vie religieuse se mourait quand Dieu l'a ressuscitée par le Christ. « L'auteur semble ne voir, au reste, dans le monde chrétien (qui est pour lui la Russie], qu'un état transitoire, et il croit, lui aussi, que l'accomplissement final des destinées humaines ne se fera pas sans la restauration d'Israël.
Antonidès (1) est un de ces Russes cosmopolites qui ont tout vu ou tout lu. et tout étudié, mais qui excellent plus à coordonner avec symétrie les idées d'autrui qu'à en produire de nouvelles. Nous le classerons dans l'école de Lessing, de Bûchez et de Bunsen : Dieu se révèle en tous Heux aux hommes par des prophètes, et si le christianisme o;^t la pleine et définitive révéUition de la vo-
U) Essai sur l'histoire de l'huijutnilr. Leipzig, 18.19.
luiité divine, Jésus est un simple homme dont on a voulu faire un I lieu. « Les mêmes lois providentielles, nous dit Antonidès, ré^dssent et les hommes et les nations et l'humanité. Ce sont celles de la naissance, de la croissance, du déclin, de la mort et de la reproduction. Toute vie est un cycle. Celle de l'humanité, qui s'arlîemine vers son but encore inconnu, embrasse des cycles partiels dont les uns sont contemporains ou isochroiies, et les autres suc- 'ssifs et simplement isodromes (cette distinction est très-heu- -use). — L'humanité a parcouru déjà un premier cycle avant Jésus- Christ, et elle en parcourt présentement un second. Le grand cycle de l'antiquité ou de l'Orient comprend deux périodes. La première embrasse trois cycles secondaires de préparation, qui sont isochrones (et non successifs comme le veut Hegel) : celui de Tlnde (la Chine est sacrifiée à la symétrie); celui de Babylone avec la Syrie et la Perse, et celui de l'Egypte, l'Ethiopie et la Phénicie. La seconde période compte aussi trois cycles de transition : celui des Hébreux ou de la religion, qui est contemporain des précédents; celui de la Grèce ou de la science qui lui succède, et celui de la loi ou de Home. Le grand cycle du monde moderne ou de l'Occident, ne se subdivise point comme celui du monde ancien : une religion de charité et de fraternité, qui a donné naissance à l'Eglise, a fait des peuples romans, germaniques et slaves une unique personne morale. Ils traversent tous ensemble les mêmes phases. La première phase est celle de Pavénement du christianisme (i-476); la deuxième est celle de sa propagation (-476-1403); la troisième est celle de la renaissance de la civilisation chrétienne ou de la Héformation. La race slave, d'ordinaire négligée, joue un grand rôle dans l'histoire. >> Ce rôle, quel est-il? Antonidès ne nous le dit pas. D'ailleurs^ fort de sa foi en l'action progressive des hommes de génie et en la puissance de l'éducation, il attend la réunion de tous les peuples en un seul troupeau sous un seul lierger.
L'Espagnol Balmès est pour l'étranger un membre de cette école catholique européenne qui glorifie sans réserve le moyen âge (1) et condamne sans pitié la Réforme (2) et la Révolution. Mais pour ses compatriotes il est un philosophe d'une très-grande pénétrait) C'est ainsi qu'il a osé dûclarer l'Inquisition une des gloires de l'Espagne, rEglise romaine 'l'une tolérance irréprochable, l'abolition de resclavage due uniquement au catholicisme, etc.
(2) Le protestcnUisine comparé au catholicisme dans ses rapports avec la civilisation européenne. La sixième édition est de 1860.
tion d'esprit et d'une érudition immense, qui a profondément modifié la théologie scolastique traditionnelle, et qui a ramené à la foi une multitude innombrable d'esprits égarés.
Donoso Cortès, marquis de Valdegamas, est le de Maistre de l'Espagne. Il partage tous les principes du philosophe savoisien ainsi que tous ses préjugés, et, s'il n'a pas son esprit incisif, le brillant et chaud soleil du Midi se reflète sur chacune de ses pages, qui toutes sont pleines de poésie et de feu. Maître et des croyances qu'il a faites siennes, et des systèmes qu'il réfute, il expose les unes avec une aisance et une clarté qui charment, il combat les autres avec une vigueur qui les fait prendre à pitié. Son apologie du christianisme est parsemée de vues originales. Il met à nu les inconséquences du juste milieu libéral, il réduit à l'absurde les théories socialistes. Mais quand il touche à l'histoire de l'Eglise, il la suppose ce qu'elle aurait dû être, et l'idéalise à la rendre méconnaissable. Nous n'avons d'ailleurs trouvé dans ses écrits aucun principe nouveau dont l'historiosophie pût s'enrichir (1).
L'Italie (2), que nous avons abandonnée depuis Vico, est restée, durant le dix-huitième siècle, plongée dans ce sommeil de mort que faisaient peser sur elle Rome, l'Inquisition et les jésuites. C'est à peine si elle a produit quelques poêles de second ordre et quelques naturalistes. Elle ne pensait plus et n'agissait plus par ellemême. Des princes étrangers tentaient des réformes incomplètes, qu'elle subissait passive et muette. Plus d'historiens, plus de philosophes. Si des idées nouvelles l'agitaient, elles lui venaient du dehors, de Paris.
Le marquis de Beccaria (mort en 1793), saisi par l'esprit de liberté, d'humanité, de réforme qui animait la France, douta de la légitimité de la peine de mort, n'osa par crainte de l'Inquisition attaquer ouvertement l'intolérance, voulut au moins mettre un terme aux cruautés du code pénal et, par un seul et petit ouvrage, le Traité des délits et des peines (i"6ij, ouvrit une ère nouvelle à la jurisprudence criminelle.
Vingt ans plus tard, Filangieri (175:2-1788), d'une uimille'prin-
(0 Essai sur le cutholicuine, le libtralumeel ie svciaiismc. l8o1. — OLutrcs publiées par sa famille. 3 vol., 1858et 4859.
(2) D'après Forry, Essai sur l'fnsioire de la philosophie en Italie ait dix-neuvième siècle. 2 vol., 1869. — Debrit, Histoires des doctrim s philosophiques de l'Italie contemporaine. 4859. — Ern. .Naville, La Philosophie italitnne contimporaine, par Conti. — Ferrari, f^ico et i Italie.
cière, publia dans le même esprit que Beccaria, sa Science de la législation. Jeune homme plein d'enthousiasme et de candeur, de vivacité et de grâce, il s'inspire de Montesquieu et de Rousseau. Plus utopiste que le premier, il aimerait à le dépasser en découvrant ce qui doit être, au lieu de donner simplement la raison de ce qu'on a fait. Le second est son modèle dans l'art d'écrire et le jette souvent dans la déclamation.
Filangieri et Pagano étaient les élèves du Napolitain Genovesi qui flottait entre Locke et Descartes, entre la morale de l'utile et celle de l'honnête.
Francesco Mario Pagano reprend l'étude biologique des nations au point où l'a laissée Vico (1). Ses Essais font preuve de beaucoup moins d'érudition, mais d'infiniment plus de méthode, et sont aussi remarquables par la finesse des observations que par la clarté et l'élégance du style. Il croit le développement des peuples soumis à des lois « d'une rigueur mathématique ; » mais tout en obéissant à des forces identiques, les nations, comme les planètes, décrivent chacune des orbites différentes. La formule qu'il propose est plus simple que celle de Vico. « Tous les peuples partent de la vie sauvage, tous traversent un temps oii le peuple est opprimé par la noblesse; tous au temps de leur fleur, atteignent un certain degré de liberté civile; tous sur leur déclin subissent un despotisme militaire qui les plonge dans une seconde barbarie. Les uns ont dû leur liberté et les bienfaits de la civilisation au gouvernement d'un monarque ; les autres à celui de la noblesse; les troisièmes à la démocratie. ^^ D'ailleurs Pagano se complaît aux origines des choses. Avec Boulanger, il insiste fortement sur les catastrophes qui font périr l'humanité, tour à tour, par l'eau et par le feu; avec Bailly. il admet une civilisation primitive et savante qu'a détruite un cataclysme ; avec Platon, il prend pour point de départ les souffrances des réchappes du dernier déluge ; il suppose avec l'auteur de la Science nouvelle, ces hommes vivant isolés, dépourvus de toute conscience du bien et du mal, plongés dans un vrai chaos intellectuel et moral; il refait à sa manière l'histoire de leur passage à la vie en famille, en société, en Etat. Les origines du langage, de l'écriture et de la poésie sont exposées d'une manière plausible; celles des bourgs, des cantons,
(1) Son ouvrage sur le Cours civil des nations (Naples, vol. 4, «783; vol. 2, 1785), a été traduit de l'italien en allciliand, par Jean Gottfried Muller, Leipzig, f'enwhe ùber den bùrgerlichen Verlauf drir yationen. Leipzig. 2 vol. 1796.
des cités prouvent une étude attentive des plus anciens documents de rhistoire. Quant à la religion, elle naît de la peur et de l'ignorance; elle grandit sous la tutelle de la fraude. 11 n'est pas étonnant que vivant à N'aples, Pagano, comme son ami Filangieri, ait été persécuté par le clergé de son pays, malgré le soin qu'il mettait à ne point attaquer la foi chrétienne.
L'abbé Aurelio Bertolo (I) a la prétention de résumer en un petit volume tout ce que depuis Machiavel, Paruta. Ammirato et Boccalini, la France. 1" Angleterre. TAUemagne (Weguelin) ont écrit de mieux sur la grandeur et le déclin des nations de l'antiquité. Mais nous ne voyons pas quel jour nouveau jette sur l'histoire sa distinction des causes, des moyens et des conséquences. Nous nous défions surtout de la perspicacité d'un écrivain qui, à l'approche de 1789, croyait que les révolutions étaient désormais impossibles en Europe, et que nos nations, à latin de leur quatrième âge, dépériraient comme le font de robustes vieillards qui s'éteignent de mort naturelle.
Au dix-neuvième siècle, la piiilosophie passe en Italie par les mêmes phases qu'en France et en Allemagne.
Au connnencement du siècle, elle est, comme en France, sensualiste avec Gioia (1767-1829) et Romagnosi (1761-1835), l'un et l'autre de Plaisance. Les poètes, contemporains Foscolo et Léopardi, représentent, ainsi que l'auteur de René et lord Byron, les tristesses, le désespoir de l'incrédulité qui a soif de lumière et de paix.
Le Napolitain Galuppi (1770-1 8 i6) marque par ses premiers écrits, en 1819, le temps où l'Italie est sortie de son long sommeil. Il lui fit connaître Read et Kant, lui rendant ainsi à lui seul le service que Royer-GoUard. Yilliers et Cousin rendaient à la France. Le premier depuis Cicéron et Marc-Aurèle, il a opposé dans la Péninsule la noble et saine morale du devoir à celle d'Aristote. Son exemple d'ailleurs démontrait qu'on pouvait être penseur indépendant sans renier le Dieu vivant.
L'amour de la liberté, la poésie, la foi avaient repris vie dans la Péninsule qu'illustraient Manzoni et Silvio Pellico. L'Italie se ressouvenait de son ancienne gloire et rêvait d'un avenir plus brillant encore que son passé. Mais l'Autriche et la papauté s'unirent pour l'enchaîner. Cependant vers 1830, se forma une école très-
{\\ l'ebcr cft'" Philosophie (1er Ceschichte, nés dem Italienischen.'Scuvried, 1789.
nombreuse de philosophes sphntualistes comme Cousin et ses disciples, idéalistes avec Fichte, Schelling et Hegel, catholiques libéraux avec Lamennais, et qui travaillaient à rendre à leur patrie affranchie et unifiée son antique primauté par Tharmonique concours de la religion et de la science ainsi que de Tautorité et de la liberté. Tous les elïorts de leur foi et de leur raison devaient se briser contre les institutions immuables de leur Eglise, contre ses doctrines irrationnelles et irréformables, contre la résistance désespérée des jésuites.
Le fondateur et le chef de cette école fut le prêtre Rosmini (1797-1855), né à Hoveredo d'une famille de l'aristocratie vénitienne. Il mérite, ce nous semble, le nom de Leibniz italien par son génie métaphysique, par son effort de concilier le christianisme et la philosophie, par son dynamisme ou sa doctrine de l'animation universelle, pai* sa théodicée. Il était comme Baader un philosophe de la prière ; aussi sa statue à Turin le représente-t-elle à genoux.
Le comte Mamiani, né en 1799, dans les Marches^ a dégagé ridéalisme de Rosmini des entraves de la théologie, sans rejeter le Dieu personnel.
Gioberti (1801-52) de Turin, prêtre comme Rosmini, a été le Lamennais de ITtalie. Il avait tenté dabord de faire de son pays un corps dont le pape serait la tête, et dans ce but, il cherchait à gagner à lui le clergé par une philosophie toute catholique. Mais, voyant l'inutilité de ses efforts, il publia en 1846 ses Provhiciales sous le titre du Jésuite moderne^ et lorsque Pie IX eut trompé l'attente de l'Italie, il substitua à Ihégémonie romaine celle du Piémont, en même temps que sa foi mal afiermie faisait place dans son cœur au rationalisme. Il fut écrivain passionné, orateur populaire, tribun, ministre d'Etat bien plus que philosophe.
A ces trois noms, nous associons celui du père Ventura (1792- 1861), de Palerme, qui se disait l'homme d'un seul livre, la Somme de Thomas d'Aquin. Ennemi déclaré des jésuites, il voulait concilier les droits de la papauté avec ceux de « la démocratie baptisée; » mais il dut quitter Rome et mourut à Paris le cœur brisé.
Pendant que Rosmini faisait école et que Gioberti préparait l'Italie entière au grand œuvre de Cavour, le sensualisme mitigé de Romagnosi se perpétuait en empirant par Ferrari, de la Lombardie. L'esprit qui l'anime est celui des encyclopédistes. Son idéal, c'est la mort de toutes les religions et la loi agraire. Avec II. 26
les positivistes, il ne voit partout que des phénomènes; tout n'est que mouvement mécanique et le monde est plein de contradictions irrésolubles, éternelles. La loi des antithèses domine et explique tout.
De 1860 à 65, l'hégélianisme pénétra en Italie comme il 1 avait fait déjà en France. Il y fut introduit par Vera et Spaventa.
L'Italie, fatiguée de la métaphysique mi-rationnelle mi-théologique de l'école de Rosmini, éprouvait le besoin de revenir à l'expérience et aux sciences positives, quand on appela d'Allemagne à l'université de Turin Moleschott, qui a trouvé le terrain bien préparé pour y semer le matériahsme.
De tous les philosophes italiens de notre siècle et des siècles passés, il n'en est aucun qui nous ait donné un traité philosophique d'histoire universelle. Ils ne se sont pas sentis de force à juger la papauté, et ils Sauraient essayé, que la prison ou le bûcher les auraient punis de leur audace. Aujourd'hui même que l'Italie a depuis 1859 reconquis la liberté de pensée, la gloire de Home sous les Grégoire VII et les Innocent III fascine tous les esprits; par patriotisme, les plus hardis ne peuvent être sévères pour les siècles où la cité des Césars était la reine spirituelle du monde. Aussi les voit-on éviter les questions d'histoire et se complaire dans celles d'ontologie, de logique, de cosmologie. A peine se hasardent-ils à étudier les lois générales du gouvernement divin du monde ou la théorie abstraite du progrès. C'est ce qu'ont fait Romagnosi, Rosmini, Mamiani, Gioberti (l). Ferrari qui a renié toute foi quelconque, a les allures plus libres. Un Italien vraiment catholique ne peut que raconter les faits en annaliste érudit et en docile serviteur de la papauté, à la manière de Cantu que l'on a comparé à Rollin i2).
Romagnosi, comme jurisconsulte et comme historien, est le débiteur de Vico. Ce qui ne l'empêche pas de combattre avec rudesse la Science nouvelle, qui sortait de son obscurité et où chacun puisait sans en dire mot (3). Ses idées diffèrent de celles de Vico sur trois points importants. 1) Il n'admet pas l'évolution nécessaire et organique de l'esprit humain : les facultés de l'âme se deve-
(0 Nous ne connaissons que par leurs titres le dialogue de Minghetti i)8o2), et le mémoire de Ceutofanti sur la Philosophie de l'histoire.
(2) Maïc Monaier, l'Italie est-elle la terre des morts ? 4860, p. 2i)2.
(3) Ainsi avait fait Filaugieri. Bertolo ne nomme pas même Vico dans sa revue des bisloriosopbes.
loppent pendant le soi-disant âge de Tinstinct par l'action des circonstances extérieures et fortuites, pendant celui de la raison par celle de la volonté rétléchie qui sait le but à atteindre. 5) Il distingue deux civilisations distinctes : Tune indigène et primitive, celle de l'Atlantide de Bailly; Tautre qui se transmet d'un peuple a l'autre. 3; Aux ricorsi de Vico, qui ramènent le déclin après chaque période de grandeur, il oppose avec l'école française le progrès continu de l'humanité.
Rosmini dans sa Théodicée (1827) explique la non-intervention de Dieu dans le cours des choses humaines par la loi de la moindre action que Maupertuis et Euler entendaient du monde physique : les êtres libres ayant été prédisposés à réaliser eux-mêmes leur essence, Dieu s'abstient d'uiie action spéciale qui s'ajouterait sans nécessité à la leur propre. A cette loi se relient celle de l'action réciproque des êtres, par laquelle on obtient de plus grands effets que par leur isolement; — celle de leur continuité, qui unit à l'animalité l'intelligence et la volonté humaines ; — celle de V exclusion du superflu : les peuples disparaissent quand leur rôle est terminé; — celle de leur diversité ; toutes les variétés possibles étant épuisées, Dieu, en multipliant les êtres semblables, produirait du superflu; — celle des extrêmes : Dieu, devant réaliser tous les possibles, atteint au maximum et au minimum, et entre les êtres extrêmes surgit un antagonisme qui donne lieu à des luttes terribles, mais qui est tempéré par la loi de rharinonie et de l'équilibre. Toutes ces règles de la Providence se réunissent dans celle de V unité de l'opération divine (1).
Ferrari résume en ces termes les vues de Rosmini sur lïiistoire : « D'un côté les masses qui se dégradent, entraînant les individus dans leur décadence ; de l'autre, les individus qui se perfectionnent, protégeant les masses contre elles-mêmes. D'un côté la chute du monde ancien; de l'autre la rédemption du monde moderne. Au commencement de Thistoire, le bonheur dans la barbarie primitive; sur la fin des temps, le bonheur dans la contemplation de Finfini. A l'origine de la création, le mal qui s'empare de l'humanité pour la précipiter dabime en abime; plus tard, l'Evangile qui la rachète pour l'élever jusqu'à Dieu. »
Rosmini, dans le cœur duquel luttaient l'esprit catholique du moyen âge et l'esprit philosophique de l'âge moderne, n'entendait
\l) l'enJ, t. I, p. 20» sqq.
pas rejeter une seule erreur dogmatique de son Eglise. Dans son livre des Cinq plaies de V Eglise (18-48) qui fut mis à Tindex, il ne touchait qu'à Téducation, à la liturgie, à la discipline, à la nomination des prêtres, et son idéal était un Grégoire VII régnant par la hiérarchie du clergé sur toutes les nations.
Gioberti^ dans sa première philosophie (1), a donné pour base à son système sous le nom de cycle de création les deux mouvements de projection et de retour, de Scot Erigène, d'Eckart et de Molitor : « L'Etre crée les êtres et les êtres reviennent à l'Etre, » ou « l"Un produit le multiple et le multiple retourne à l'Un. » A ce cycle de création, correspondent, dans le monde physique et dans le monde moral, des cycles de génération (2). Voici ceux de l'histoire^ qui sont séparés par la chute. Dans le premier cycle, l'Etre infini descend vers le fini par un acte libre de sa toute-puissance. Dans le second, le fini, violemment séparé de son principe, cherche à le reconquérir et à s'unir à lui. Le premier cycle commence à Dieu et se termine à l'homme; le second commence où finit le premier et va s'achever dans les hauteurs de l'essence divine. L'instrument de l'un est la création et son terme est la nature; l'autre a pour objet la béatitude et le moyen qu'il met en œuvre est la grâce. Dans le premier, Dieu est le créateur, Jéhovah; dans le second, il est le Rédempteur, Jésus-Christ. Le surnaturel, sans lequel rien ne s'explique, se trouve donc à l'origine et à la fin des choses (3). »
Mamiani nous a donné une théorie très-intéressante du progrès (4) :
c( Le progrès est un accroissement successif de l'être, approprié et coordonné à la fin qui est le bien, ou la vie se déployant indéfiniment sous des formes de plus en plus parfaites. » Mamiani ignore le progrès de Bûchez et de nos saints livres par série d'interventions divines.
« L'univers qui est vivant, progresse vers Dieu. Comme le fini est susceptible d'un accroissement indéfini et que Dieu veut et peut faire participer le fini à son infinitude, le mouvement progressif du fini est infini, sa perfectibilité illimitée.
« Il est possible que par la puissance de la vie universelle les
(0 Introduction a l'étude de la philosophie. BruTCllcs, <839-18-50. — Du Bon. 1842. (2) Ferri, t. I, cL. hO' sqq. — 13) DeLrit, p. ^9^, 20y. (4) Confessions d'un métaphysicien. 2 vol., <865.
êtres anorganiqups s'élèvent à la vie et de la vie à rintelligence. Mais dans le champ de l'expérience, le seul être qui progresse, c'est l'homme.
« L'homme est en relation avec l'absolu par la connaissance. Sa faculté de connaître étant indéfinie, il se rapprochera éternellement de Dieu sans jamais l'atteindre.
« Comme ses progrès sur la terre sont limités à tous égards, il faut nécessairement admettre qu'il est immortel et que l'humanité poursuivra sa marche vers Dieu dans une autre existence.
« L'humanité est une unité organique indestructible formée de membres ou nations qui périssent selon les ricorsi de Yico.
« L'unité organique des peuples se produit par l'union des individus semblables en des corporations qui différent les unes des autres et qui toutes ensemble coopèrent au bien commun, l'homme étant à la fois but pour lui-même, moyen pour la société.
c( Les éléments de toute société civilisée sont en premier lieu l'activité, la science et la moralité ou la religion, auxquelles correspondent les trois causes de décadence, l'inertie, l'erreur et l'égoïsme. Viennent en second rang la liberté, l'Etat et l'art (1).
« Les nations, membres du corps organique humanitaire, doivent leur origine et leur caractère propre à la race, à la migration, à la conquête. Il y a là une loi en vertu de laquelle la nature les diversifie et les situe en vue de son but final.
« Aucune nation ne pourrait développer à elle seule les six éléments de la civilisation; car ils réclament des aptitudes contraires. La tâche se répartit entre plusieurs qui travaillent solidairement pour le bien de l'ensemble.
« Il y a des nations de génie comme des hommes de génie. Ce qu'elles ont produit de parfait, devient la part des races inférieures par l'empire irrésistible et pacifique de l'aristocratie naturelle, et par l'esprit d'imitation, qui peut aboutir à créer de nouveaux modèles.
« Le rôle bienfaisant de ces nations aristocratiques met en pleine lumière la subordination de toutes les parties au bien de l'ensemble. Le lien entre ces membres divers se forme par vingt causes telles que le commerce ou la guerre, surtout par la force naturelle d'expansion des idées, des croyances, des inventions.
« La polarité des nations qui se heurtent, concourt par la vio-
(I) M. Ferri passe sous silence les vues de Maraiani sur les grandes époques de la civilisalion et sur la part qu'y ont prise les nations.
lence des contrastes au déveio})!jenient de leurs talents latents.
(c La nature varie et multiplie les causes du progrès, qu'elle oppose aux causes de décadence : le besoin d'activité^ la soif de liberté, le sentiment de la dignité personnelle et du devoir, l'accroissement des sciences, Tesprit d'humanité dans les guerres, l'intelligence des vrais intérêts du commerce. C'est ainsi que les nations peuvent décliner et périr sans que la marche de l'humanité en soit arrêtée.
« Enfin, la loi des alternatives fait apparaître au moment voulu, quand un peuple périt, un peuple nouveau qui conserve et propage la civilisation. Au reste, dans nos temps, les nations semblent appelées à travailler simultanément à la grande œuvre commune.
« Le résultat futur de ce grand travail de l'organisation humanitaire sera la paisible coexistence de nationalités autonomes. »
Le représentant de l'école rationaliste, Giuseppe Ferrari (1), s'est réfugié à Paris. Il n'y a pas pour lui de Dieu vivant qui sauve et rémunère, pas de conscience qui distingue le bien et le mal, et nulle espérance certaine d'un avenir meilleur. « L'histoire de l'homme, qui complète celle de la nature, n'a d'autre tâche que de classer les hommes par genres, espèces et variétés, sans se permettre le moindre jugement sur leur mérite ou démérite moral. L'humanité est régie par des forces aveugles, dont les plus puissantes sont les influences du climat sur les races. Ces forces réduisent à rien l'action des génies, et produisent une série sans fin de causes et d'effets tous nécessaires et tous inintelligibles. » Aussi l'humanité s'off're-t-elle à Ferrari, comme à Pline, sous le jour le plus sinistre : « elle est un océan de barbarie où naviguent fatalement, vers un but inconnu, les vaisseaux de la civilisation, et qui peut à chaque instant les faire sombrer. Les civilisations elles-mêmes ont leurs erreurs et leurs fantômes, leurs vanités et leurs religions, qu'on ne comprend que lorsque l'on les juge et les brave (2). »
Ferrari n'admet point l'évolution organique des peuples et de l'humanité. Il y substitue l'action simultanée de diverses causes qui contraignent les Etats à marcher du même pas. « Leur salut est dans leur équivalence, et c'est la guerre qui, par son unique
(1) Des nombreux écrits de Ferrari nous ne citerons ici que le plus récent où il résume son liistoriosopbie : La Chine et l'Europe, leur histoire et leurs traditions comparées, <867.
(2) La Chine, p. k\ sqq.
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pression, les condamne à se tenir de niveau pour rester indépendants (!). Mais s'ils sont sans cesse aiguillonnés par hi crainte d'être conquis, il y a évidemment d'autres causes qui déterminent leurs révolutions intérieures. Ces causes sont universelles. C'est ce que démontre la Chine qui, depuis ses origines jusqu'à nos jours, a parcouru aux mêmes dates les mêmes phases que l'Occident.
« Ainsi elle étale sur la longue liste de ses dynasties toutes les révolutions de l'Europe. Ses philosophes paraissent au temps de Pythagore; ses conquérants au temps d'Alexandre et des Romains; ses rédempteurs au temps de Jésus-Christ; sp^ barbares quand les Goths et les Vandales arrivent en Occident ; ses empereurs-pontifes quand Grégoire le Grand fonde la papauté; ses docteurs à l'époque d'Abélardet de saint Thomas; son meilleur théâtre quand on lit la Divine Comédie; ses poëtes agréables, sa renaissance et l'étude de son antiquité dans les périodes de Pétrarque, de Boccace, de nos latinistes, de nos hellénistes; enfin, ses dernières révolutions politiques et religieuses portent les dates des traités de Westphalie et de la révolution française. Pendant les deux premiers tiers de sa carrière, la Chine devance d'une génération l'Occident... Au temps de la papauté les deux régions marchent de niveau, avec une telle précision, qu'en 600, en 960, en 1250, en 1 400, les coïncidences des révolutions tiennent du prodige. Quand enfin on dépasse l'an UOO, la Chine est en retard peut-être d'un intervalle de trente ans (2). »
Cette thèse, malgré son étrangeté, mérite le plus sérieux examen. Plusieurs historiens avaient été déjà frappés de la coïncidence de Confucius et de Pythagore, de la propagation du bouddhisme en Chine et de l'établissement de l'Eglise chrétienne en Occident, de la papauté, du califat et du lamaïsme. Ferrari nous paraît avoir démontré que les Chinois de race mongole ont traverse les mêmes phases que nos nations camites, sémites et japhétites. Il faut donc opposer, comme le veulent Buckle et Hermann, l'Asie Ultérieure à notre monde occidental. Ici les races, les Etats, les civilisations, les religions, se sont rapidement succédé depuis les Cuschites de Nemrod jusqu'aux nations germaniques. Là, les mêmes révolutions se reproduisent, mais atténuées, chez un seul peuple qu'on dirait à première vue stationnaire. La Chine est donc dans le grand corps humanitaire un organe aussi vivant et
(1) iJi Chine. I». V. — (2| Ibid.. p. 594
nécessaire qu'aucun autre. Mais, s'il en est ainsi, il n'est plus permis de dire avec Schelling, Hegel, de Bunsen, qu'elle a fini son rôle quand l'Inde ou la Perse ou l'Egypte commencent le leur. Le système allemand qui fait de chaque peuple un moment du progrès humanitaire, est fortement ébranlé et doit être soumis à une sévère critique. Ferrari est ainsi un novateur en historiosophie. Ajoutons qu'il divise chaque grande période historique en quatre phases : la préparation, l'explosion des idées nouvelles, la réaction des idées anciennes ou la réflexion, et la solution ou la victoire de la vérité sur l'erreur. Chaque phase a la durée d'une génération, ou de trente à trente-trois ans. Les quatre comprennent ainsi cent vingt ou cent vingt -cinq ans. Ces chiffres se retrouveraient dans l'histoire de l'Italie au moyen âge, de l'Europe moderne et de la Chine (1).