‹ La Philosophie de l'histoire aux différents ages de l'humaniteChapitre 34 sur 51 · LA FRA>CE. — LA SAVOIE. — LA SUISSE ROMANDE. DE 1793 A · texte numérisé non relu

LA FRA>CE. — LA SAVOIE. — LA SUISSE ROMANDE. DE 1793 A

§ 1. — Considérations historiques. La révolution de 1789 qui de française est devenue européenne, n'a pas son analogue dans le passé. Il est sans exemple que des nations, vieilles de mille ou quinze cents ans, se soulèvent pour faire valoir leurs droits légitimes à la liberté, à l'égahté, substituent à l'Etat dont le prince était le but, celui qui se propose le bien de l'individu, et opposent au principe de la monarchie autocratique le principe républicain de la souveraineté populaire. Il est sans exemple que chez des nations arrivées à un âge aussi avancé l'individualité s'épanouisse avec une telle puissance qu'elle donne naissance à une littérature nouvelle où toutes les passions, bonnes ou mauvaises, s'expriment en des chants lyriques d'une juvénile fraîcheur, où toutes les doctrines, vraies ou fausses, trouvent d'éloquents défenseurs. Il est sans exemple que de telles nations soient déchirées par des luttes intestines entre le parti de l'avenir et

il) La Chine, p. 105 sqq.

celui du passé, qui se comprennent eux-mêmes aussi peu l'un que Tautre et qui se jettent chacun clans de déplorables excès. Ces phénomènes étranges du dix-neuvième siècle ne peuvent, semble-t-il, s'expliquer que par le caractère individualiste de la race germanique et par la foi personnelle de la religion du Christ.

Le manifeste politique et social de la révolution de 1789, c'est la Déclaration des droits de l'homme^ composé hétérogène des principes évangéliques des puritains d'Amérique, des principes démocratiques et gréco-romains de Rousseau, et des principes germains de la monarchie anglaise. Exécuté à l'aide des huguenots, ce programme aurait pu faire, malgré son incohérence, le bonheur de la France. Mais elle les avait réduits à néant, en ne leur laissant le choix qu'entre l'exil ou l'abjuration, et les atroces cruautés dont elle avait usé envers eux, avaient allumé chez ses propres enfants une soif de sang dont elle fut la victime. Ce furent des démons à face humaine qui inaugurèrent le beau règne de la liberté, de l'égalité et de la fraternité (1). Ils tentèrent de « briser les chaînes » de Dieu et de son Oint , fermèrent les temples, proscrivirent ou massacrèrent les prêtres, et adorèrent, les uns la Raison, les autres l'Etre suprême de Rousseau, la plupart rien du tout.

La France, que la Révolution avait enivrée de sang, se lassa d'immoler chaque jour, dans la seule ville de Paris, une centaine de victimes humaines à la déesse de la Liberté sur l'autel de la guillotine. Les sacrifices cessèrent par le massacre de ces prêtres de Moloc. La justice divine avait puni le crime par le crime même.

A la monomanie du massacre succéda, sous le Directoire, celle de la débauche. Puis, comme le fantôme de la Terreur épouvantait encore tous les esprits, la France accueillit comme une délivrance l'avènement au pouvoir d'un césar corse.

Au prix de tant de sang et de ruines, elle avait acquis uniquement l'égalité civile (-2), que la noblesse et le clergé avaient spontanément reconnue dans la nuit, à jamais mémorable, du i août. Le paysan était affranchi, ainsi que l'a fort bien établi M. Michelet; mais les libertés provinciales et municipales avaient sombré dans

(1) Lamartine a caractérisé la Révolution en trois mots : «De saints désirs; de vaines utopies d'atroces moyens.»

(2) Le Genevois iMallet du Pan a dit en 1800 « que le caractère de la révolution française est la destruction de toutes les distinctions héréditaires, de toutes les inégalités créées par l'ancien régime; qu'elle est une question d'égalité; que c'est sur ce conflit, influiment plus que sur la liberté, à jamais inintelligible pour les Français, qua porté et portera jusqu'à la fin la Révolution. B Mercure britannique.

la tempête : l'Assemblée constituante, en découpant la France en quatre-vingt-trois départements, lavait asservie à une administration centrale que Louis XIY n'aurait pas osé établir. L'esprit de liberté personnelle et d'individuelle initiative n'avait point été éveillé par le renversement de toutes les anciennes autorités. Napoléon trouva la nation plus docile que jamais au joug du despotisme. Les mœurs étaient pareillement ce qu'elles avaient été sous la Régence. Enfin, quand les temples furent rouverts, nul souffle de la vie d'En-Haut n'arait passé sur la nation : la superstition était la même dans les campagnes, l'incrédulité dans les villes, l'intolérance partout.

Cependant le tiers état, à qui Sieyes avait stupidement fait croire qu'il était tout, non content de voir les deux zéros de la noblesse et du clergé perdus dans sa masse, avait égorgé par myriades tous ceux qui lui étaient hostiles ou suspects. Mais il ne tarda pas à voir grouiller au-dessous de lui, dans les bas-fonds de la société, le quart état, et il se hâta de raffermir, par la constitution de l'an III, la propriété personnelle que Mirabeau lui-même avait ébranlée, que restreignaient de plus en plus Robespierre et Saint-Just, que Babeuf prétendait sinon supprimer, au moins égaliser (1). Babeuf, à la tête de ses dix-sept mille communistes, a préludé à la révolution socialiste de 1848 et aux communards de 1871. Les prolétaires sont là, aux aguets, disant à leur tour : (( Nous sommes tout, le reste n'est rien, » et très-décidés à traiter la bourgeoisie comme elle a traité le clergé et la noblesse. Leur règne sera celui de l'enfer : Y Horreur fera oublier la Terreur. L'incrédulité des Diderot et des d'Holbach déploiera toutes ses conséquences, et l'Europe verra ce quil en coûte à rompre les chaînes de Dieu et de son Christ.

§ :2. — La science politique. Nous venons de nomm.er l'abbé Sieyes (17-i8-183()\ 11 fut le grand écrivain politique de la Révolution. Esprit honnête, étroit et faux, ce nouveau Rousseau comptait les hommes, ne les pesait pas et les supposait tous égaux. Il n'y avait pour lui ni hiérarchie des fonctions sociales ou des classes, ni organisation de lEtat en corporations douées de leur vie propre. Aussi avait-il sacrifié les provinces à la nation (2), le

II) Malkt du Pan disait on 1791 déjà : « Dans le tableau de cette mémorable subversion (de r£uro])e par les Germainsi, on découvre limage de celle dont rEnrope est menacée. Les Huns et les Hériiks, les Vandales et les Goths ne viendront ni du ^■ord ni de la mer Noire, ils sont an milieu de nous. »

(2i Pour se faire une idée dn mépris de Sieyes pour le passé, il faut le voir proposant de divi-

clergé et la noblesse au tiers état. Dans un pays où des millions de citoyens ne savent pas lire, il donnait pour base à l'édifice social le suffrage universel, car « c'est d'en bas que doit partir la confiance ! Toutefois les assemblées populaires ne doivent prendre aucune part directe au gouvernement; la démocratie brute est absurde. Elles se bornent à nommer des commissions et des jurés. Ces commissions, qui n'ont quune ombre de pouvoir, ont au-dessus d'elles un corps conservateur, et la nation a pour chef suprême un grand électeur (vain fantôme de roi) . Dans cette république représentative, les fonctions politiques, exercées toutes par des commissions, seraient si bien divisées que la pondération des pouvoirs serait chose superflue. )>

Cette théorie de l'Etat, que Sieyes décorait du nom pompeux de « système français, » n'est que le développement de celle de Rousseau, si bien mise en pratique dans nos républiques suisses au profit du despotisme.

§ 3. — En philosophie, Volney et Dupuis étaient les deux héros de l'incrédulité. Le matérialisme, qui avait été jusqu'alors moins un système sérieux qu'une arme contre la révélation, prit un caractère vraiment scientifique dans le champ de l'anthropologie. Cabanis (1757-1808), dans un livre riche en faits, les Rapports du physique et du moral de l'homme (1802), tenta de fonder sur la physiologie la science sociale. Le médecin badois Gall, l'auteur fameux de la crâniologie, niait l'existence de l'ame, et concourait ainsi, à Paris, vers 1810, à la création d'une école de médecine que Broussais ne tarderait pas à illustrer. On s'y eff'orçait à démontrer la nullité de la psychologie.

Condillac avait pour successeurs Destutt de Tracy et Laromiguière. Ils restèrent sans rivaux à Paris, jusqu'en 1811. Ni l'un ni l'autre ne s'occupèrent d'historiosophie.

Cependant l'esprit français, qui était arrive en 1793 à son aphélie, revenait lentement des ténèbres vers la lumière. Déjà Cabanis, dans les derniers temps de sa vie, avait été ramené par les causes premières à la foi en un Dieu vivant et par la physiologie elle-même à la conviction que le moi est indestructible (1). Les sciences physiques et historiques témoignaient par Deluc et

ser les 26.000 lieues carrées de la France en 80 départements, de \% sur M, soit de 324 lieues carrées; en9X80 ■= 720 arrondissements de 6 sur 6 lieues carrées, et en 9X^:20 = 6,480 cantons do 4 lieues carrf^es.

(4) Lettre de Cabanis à M. F. sur les causes premiéret. Chez Gabon, Paris, 1822.

Cuvier. par Letronne, Klaproth (pour la chronologie), deParavey, en faveur de la révélation et contre Tincrédulité. En 1811, Royer- CoUard (1763-1845) appelé subitement à une chaire de philosophie, qu'il n'occupa que deux ans, porta un coup mortel au sensualisme, à l'aide de Read et de Dugald Stewart, jusqu'alors inconnus à Paris. Il l'attaqua simplement avec l'analyse de l'intelligence et de la volonté humaines. Parmi ses disciples étaient Cousin et Jouffroy.

Sous la Restauration, à la Chambre des députés, Royer-Collard, pour qui les hommes de la Terreur n'avaient jamais été que de « la canaille pure et simple, « éleva au-dessus des tyrans et du peuple la souveraineté de la justice, et soutint, d'après Burke, la légitimité historique qui relie autant que possible le présent au passé. Il fut le vrai patriarche des doctrines constitutionnelles en France.

A la voix de Royer-Collard les jeunes [^ens qui se pressaient à ses cours, avaient été tous gagnés au spiritualisme. Dans ce même temps un ancien élève de Condillac et de Cabanis se convertissait, dans la solitude, par la philosophie elle-même, à la foi chrétienne, et cet apostat était un homme que Cousin a nommé c< le plus grand métaphysicien qui ait honoré la France depuis Malebranche. » C'était là un vrai miracle dont on parla le moins possible, et qui serait à peine connu de nous tous sans le père Gratry, à Paris, et M. Ernest Naville, à Genève.

Maine de Biran (1770-1824), de la Dordogne, avait découvert, par la lente et pénible étude de soi-même, les trois sphères de la vie humaine : « la vie animale; la vie de l'âme et de la volonté; la vie de l'esprit et de la religion, dont les caractères se trouvent si visiblement empreints dans le premier, le plus beau, le plus divin, le seul divin des livres de philosophie, le code du Christ. » L'ame s'était d'abord offerte à lui comme ensevelie et pour ainsi dire perdue sous la nature, la chair et les sens. Puis il Pavait vue sortir de sa prison ténébreuse et se présenter dans son immortelle beauté ; car il avait constaté en lui-même une force libre qui domine les penchants aveugles ; il s'était « connu dans toutes ses résolutions comme cause antérieure à ses effets et qui lui survivra, qui ne devient pas, mais qui est réellement et absolument. » Enfin, au terme de son pèlerinage, l'âme lui était apparue affranchie du joug des appétits inférieurs, se convaincant de la divine sainteté du Christ et de la nécessité de la grâce, déployant la faculté de l'absolu, se tournant vers Dieu, l'adorant, le priant, l'aimant,

lui sacrifiaal sa volonté propre et trouvant en lui sa force et son repos. « L'homme, disait Maine de Biran, est intermédiaire entre Dieu et la nature. Il tient à Dieu par son esprit, et à la nature par ses sens. Il peut s'identifier avec celle-ci et y absorber son moi, sa personnalité, sa liberté, en s'abandonnant à tous les appétits, à toutes les impulsions de la chair. Il peut aussi jusqu'à un certain point s'identifier avec Dieu, en absorbant son moi par l'exercice d'une faculté supérieure. Il résulte de là que le dernier degré d'abaissement, comme le plus haut point d'élévation, peut également se lier à deux états de l'âme où elle perd également sa personnalité; mais dans l'un, c'est pour la perdre en Dieu; dans l'autre, c'est pour s'anéantir dans la créature (1). »

§ 4. — Le libéralisme. Un mouvement pareil de retour vers la foi se dessine, mais moins accentué, dans l'existence de Benjamin Constant et de Madame de Staël, l'un et l'autre protestants et Suisses.

Benjamin Constant fut le défenseur de la liberté individuelle contre le despotisme de l'Etat, du clergé, des masses et du socialisme. Moins sage et modéré que Royer-CoUard, il prétendait que le roi constitutionnel devait régner et non gouverner. Esprit honnête et loyal, il avait été effleuré par le souffle de l'Evangile dans la société de Madame de Krudener; mais les tempêtes des passions le ressaisirent bientôt. Il vivait « ne trouvant nulle part le repos. » Il éprouvait même un triste plaisir à se moquer de lui-même et des autres. Cependant il finit, comme il l'a lui-même avoué, par comprendre la vérité des paroles de Bacon : « Un peu de science mène à l'athéisme, et plus de science à la religion. )j L'étude des faits l'a forcé à battre en retraite, quoique « chaque pas rétrograde» fût pour lui « un sacrifice d'amour-propre. »

L'objet de ses études était l'histoire des religions. Dans un âge de matérialisme, il faisait, par une rare exception, du sentiment religieux un élément constitutif de l'esprit humain. C'est « une force universelle qui s'éclaire, s'épure et perfectionne sa forme par un progrès incessant, sans tendre vers un but nettement déterminé. Son histoire est celle des résistances que lui ont successivement opposées les sacerdoces et de prétendues révélations. L'issue de la lutte est la chute des dogmes autoritaires et l'établissement d'une religion humanitaire. »

(t) De (ierando a plus tard distingué la vie des seus, la vie aHoctive, la \ ic inlellecluelle, la vi morale et, enfin, la vie religieuse. Du perfectionnement moral. 1824.

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Cette religion ne pouvait être qu'un Yague déisme. Nous n'en saurons que plus gré à Benj. Constant des pages émues où il décrit les admirables effets de l'apparition du christianisme, et du témoignage très-explicite qu'il rend à l'unité primordiale des traditions (1).

La fille du Genevois Necker (1766-1817), avait à son début, en 1787, publié un éloge enthousiaste de J.-J. Rousseau. Dans son écrit de la Littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales, qui parut en 1800. elle faisait, après Turgot et Condorcet, son dieu de la perfectibilité indéfinie de Tespèce humaine : « Tous les grands événements tendent à la civilisation universelle ; le christianisme a exercé une influence heureuse sur les Barbares et fait son temps ; la révolution française est une invasion de barbares venant de l'intérieur même de la société; pour les civiliser, il faut trouver un système supérieur, où puissent se réunir tous les esprits. »

Son dernier écrit, de 1818, contient moins des Considérations générales que des appréciations de détail sur la révolution française. Toutefois elle y soutient ces deux thèses : la Révolution est de droit historique, car la liberté est ancienne et le despotisme des rois^ moderne ; — la Révolution est légitime, car avant Î789 la France n'avait pas de constitution, et c'est le droit d'un peuple d'en avoir une.

La foi au progrès, l'amour de la liberté, l'appel à toutes les nobles passions de l'àme, le sentiment religieux : voila ce qui faisait la force et la grandeur de Madame de Staël, au milieu d'une société incrédule, débauchée, égoïste et servile. Elle ne possédait point toute la vérité; mais elle n'en était pas moins une protestation vivante contre les mensonges de son siècle et l'annonce d'un retour des esprits à la lumière. Vers la fin de sa carrière, qui fut brisée avant le temps, elle reconnut l'insuffisance du déisme et chercha dans l'Evangile un appui a sa foi chancelante.

V Allemagne, vrai chef-d'œuvre, avait été en 1813 pour la France comme un voyage de découvertes en une terre qui lui était à peu près inconnue. Madame de Staël avait eu pour précurseur un catholique, Villers, né en 1767 dans la Lorraine allemande et marié à la fille de Schiœzer. 11 avait publié en iî^Ol un écrit sur Kant, en 1803 un autre sur la R<^jorniatiun de Luther. Ce dernier,

(1) De la reli(]iou considéré, duns sa source, ses foruiea cl ses oéocioppement^.

aussi savant qu'impartial, fut couronné par l'Institut, à Paris, mis à rindex par Rome. Villers était aussi le traducteur de l'opuscule de Kant sur la paix universelle (1801). Cette brochure d'historiosophie produisit à Paris une vive impression. Le grand philosophe de Kœnigsberg y soutenait, lui aussi, que nos monarchies absolues pouvaient, devaient se transformer en des républiques monarchiques, et la France retrouvait avec surprise chez un Allemand, la confédération européenne et la paix universelle, projetées par Henri IV et par Tabbé de Saint-Pierre, entrevues par Condorcet dans un prochain avenir.

§ 5. — L école catholique a eu pour fondateurs le vicomte de Donald et le comte Joseph de Maistre^ pour allié le vicomte de Chateaubriand; plus tard, pour tribun qui passa à rennemi, Tabbé de Lamennais; pour érudit, le baron danois d'Eckstein, grand scrutateur des origines de l'histoire.

L'apparition simultanée de ces hommes célèbres marque évidemment au sein du catholicisme français, un réveil de la vie religieuse. Mais il s'opéra dans l'intelligence et l'imagination bien plus que dans la conscience. La France retourna à l'autorité et aux institutions de l'Eglise romaine, non à l'Evangile de Jésus-Christ. Elle n'a produit nul Sailer, nul Martin Booz.

Chateaubriand (1768-1848) a hésité toute sa vie entre la foi et l'incrédulité, non moins qu'entre la liberté et l'autorité. Ce n'est point un grand caractère, ni un homme d'Etat de premier mérite, ni un penseur original, ni même dans ses Etudes historiques (1831j un historien philosophe; c'est une imagination puissante qui a pressenti certains besoins intimes de son siècle, et qui les a exprimés en un langage d'un éblouissant colons.

Tandis que l'école romantique (p. 225) d'Allemagne s'éprenait d'une passion toute poétique pour le christianisme du moyen âge. Chateaubriand, se faisant l'avocat d'une religion dont il n'avait point éprouvé l'action personnelle, glorifiait en 1801 le Génie du catholicisme bien plus que celui de lEvangile. Ce livre fameux suivait d'une année celui de Madame de Staël sur la Littérature et l'a éclipsé. En cette même année 1801, Ballanche publiait son premier écrit : Du sentiment considéré dans ses rapports avec la littérature et les arts.

G'étah le temps où le romantisme, c'est-à-dire la poésie subjective et lyrique de l'individualité, faisait son apparition dans la France catholique. La première création de cette littérature nouvelle fut René, que suivit de près (en 180-4) Obennann, de Seuaii-

court. Ces types des souffrances humaines, qu'avaient précédés Werther et Faust, et qui précédaient à leur tour les héros de lord Byron, étaient bien d'un siècle où la foi n'éclaire, ne fortitie, ne console plus Thomme déchu.

L'àme, qui avait perdu son Dieu, s'enthousiasmait de la nature. Avec le sens des beautés de la nature s'éveilla chez les Français le sens de la vérité historique. Ici encore Chateaubriand a hâté l'éclosion de ses besoins nouveaux par ses admirables peintures des pays et des peuples. Ses Martyrs^ où il opposait à la civilisation corrompue du vieux monde païen les vertus héroïques de l'Eglise naissante et la vie sauvage des Germains, annonçaient la révolution qui allait s'opérer dans la science historique et à laquelle préludait Sismondi. Une page de cette épopée a révélé au jeune Augustin Thierry la vraie physionomie des Germains.

Le vicomte de Bonald (1753-1840), né dans le Rouergue, appartenait à cette noblesse rurale qui avait conservé loin de la cour la simplicité des mœurs antiques. On aurait dit un patricien de la vieille Rome, pour qui les Grecs « étaient une nation de femmes et d'enfants, d'athlètes, de rhéteurs, de sophistes. » Rien ne l'émeut, et jamais il ne sourit. Il est absolu dans ses opinions, plus ingénieux que profond dans ses vues philosophiques, rigoureux dans ses raisonnements, froid, adj'oit, serré dans sa polémique.

C'est lui qui est le chef de l'école traditionaliste, dont le principal organe a été \q?> Annales de Philosophie chrétienne, de M. Bonnetty, et qui a été condamnée par Pie IX en 1855. Elle dépouille de toute idée innée et de toute spontanéité, l'homme de la Bible^ de Platon, de Descartes, rapporte directement à Dieu l'origine du langage, et fait dériver d'une révélation primitive toute connaissance de Dieu, toute foi, toute civilisation.

En politique, de Bonald oppose (1), après Gentilis et Filmer, vingt ans avant Haller, au contrat social de Rousseau la transformation spontanée et nécessaire de la famille en l'Etat. « Comme il n'y a dans l'univers que des causes, des moyens et des eftéts, tout se réduit chez l'homme, à l'intelligence, k ses organes et aux objets de son activité; dans la famille, au père, à la mère et à leurs enfants; dans l'Eghse, à Dieu^ aux prêtres et aux fidèles; dans l'Etat, au roi toujours actif, à ses ministres ou à la noblesse,

(1) Déjà en n96 dans sa Théorie du pouvoir politique et religieux ; puis eu 1802 par son principal ouvrage, la Législation primitive.

et aux sujets, qui n'ont, connue les simples fidèles et les enfants, aucune part quelconque au tiouvcrnenient. » Toute aspiration à la liberté politique de la part de ce peuple condamné à une perpétuelle minorité, serait orgueil et révolte.

La philosophie de Fhistoire de Bonald consistait à exalter la France, à ravilir les républiques suisse et hollandaise (1), à accabler de mépris la Réforme, à maudire la Révolution et à la mettre au compte de Luther.

Quand de Bonald cherchait à deviner les secrets de l'avenir, il voyait « Jésus-Christ, devant qui tout genou doit ployer, réunissant toutes les nations dans une même législation, comme le pasteur réunit ses troupeaux dans un même bercail. C'est à la France à y entrer la première, car elle est dans la chrétienté ce qu'est un premier ministre dans le gouvernement d'un Etat 2;. »

Savoisien d'origine, Joseph de Maistre ( 47^3- 1821) unissait aux fermes convictions de Bonald et à la vive imagination de Chateaubriand, ce zèle ardent qui fait de votre vie un bruyant combat et qui attire sur vous les regards du monde, mais qui s'allie difficilement avec la paix intérieure du vrai croyant. Il ne démontre point la vérité du catholicisme : il la proclame. Il ne raisonne et n'argumente pas : il témoigne et prophétise. C'est un Bossuet laïque qui vous étonne et vous entraîne, et qui se moque, par de hardis paradoxes, par d'impitoyables sarcasmes, de vos vieux préjugés. C'est un croisé qui, de sa lance acérée, blesse plus ou moins dangereusement : la Réforme, « un des plus grands crimes que les hommes aient commis contre Dieu (3) ; » l'incrédulité du dix-huitième siècle « malade de théophobie (4) ; » la spéculation métaphysique (et les positivistes ont plus tard applaudi) ; les doctrines révolutionnaires de la république^ qui ne peuvent être détruites que par leurs contraires; l'empirisme de cet « homme médiocre » qui se nomme Bacon, Ce belliqueux champion du catholicisme semble d'ailleurs n'y voir que le plus solide appui des trônes, accepte les superstitions comme étant « les ouvrages avancés de la citadelle, » et aimerait à brûler toutes les traductions de la Bible en langue vulgaire.

(1) Voyez les aiiatlièmos de Bonald contre la paix de \Vestphalie reconnaissant le droit de vivre à ces républiques et aux Etats protestants d'Allemagne, Essai analytique sur les lois naturelles, p. 50 dans les OEuvres complètes.

(2) Ugisl. prim., t. I, p, 316, 166. - Notons p. 275 sqq. l'histoire du peuple hébreu, figure, modèle et prophétie pour tous les peuples.

(3) Soirées de Suint-Pétcrsbounj, t. II, p. 249. — (A) Ibid., 1. 1, p. 32'J.

La philosophie de de Maistre se résume dans l'autorité suprême d'un Dieu de justice sur une race infirme et déchue. Il la châtié par des peines et des supplices très-justes dont les exécuteurs sont très-coupables ; il la gouverne par lEtat et l'EgUse qu'il a investis d'un pouvoir absolu, et le premier devoir de l'homme, c'est la docilité.

La corruption de notre race est telle. « que le fondement de la société, c'est la justice pénale^ le bourreau, et que la guerre est nécessaire pour sauver les peuples d'une totale corruption (I). » Bien plus, « réduit à lui-même, l'homme est trop méchant pour être libre. Aristote l'a dit : il y a des hommes qui naissent esclaves. L'univers jusqu'à l'ère chrétienne a toujours été couvert d'esclaves, et jam.ais les sages n'ont blâmé cet usage. Le christianisme en l'abolissant lentement a fait ce que nul n'avait osé même rêver (-2).

« Les souffrances des justes, (dont Job, Plutarque, Proclus, rendaient compte par les voies mystérieuses de la Providence, Sénèque par la sagesse de l'Educateur divin), s expliquent plutôt par l'insondable corruption de l'humanité , par les péchés des justes eux-mêmes, surtout par la réversibilité de leurs souffrances sur les coupables. »

La souffrance appelle la délivrance; le péché, l'expiation. De Maistre a exposé sur la rédemption par le sacrifice sanglant une théorie qu'a discutée avec soin l'Allemagne, si riche de son propre fonds en spéculations théosophiques.

Avec de Donald, il fait dériver toute vérité de la révélation primitive (3), et reposer la foi personnelle sur l'autorité de la tradition universelle dont l'Eglise a le dépôt.

Sa politique est pareillement celle de Donald (4) : « Dieu fait les Etats; si l'homme le tente, il détruit. L'Etat a pour éléments la noblesse et les autres classes, qui toutes ont reçu de Dieu leur sanction. » Cette théorie organique de l'Etat, qui était la négatioii de celle de Rousseau et de Sieyes, et que le moyen âge n'avait pas connue, est un retour inconscient à Platon et Aristote.

ce Au-dessus de l'Etat est l'Eglise, l'Eglise avec le pape pour chef. Le pape protège les peuples contre le despotisme des princes.

c( Le pape est supérieur au concile; mais il ne décide rien

(1) Soiiées de Saint-Pétr.rsbour(j, septième entretien. — (2) Du Pape, III, 2. (3) Le paganisme entier n'est qn'uu système de vérités « corrompues et déplacées, n Soirées t. II, p. 280.

(4; Esiui sur les principes (jenéraux des constitutions politiques. 1810.

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sans le concile ou les évèquus » (comme le roi d'Angleterre sans son parlement). « Les évêques sont les organes nécessaires du pape, et non des instruments dont il use ou n'use pas à son gré. — Le pape est intaillibie connue l>st celui qui juge et ne peut être jugé (1), » comme est un tribunal d'appel qui peut se tromper, mais dont on est tenu de respecter les sentences, llien de moins ultramontain et de plus hérétique que les doctrines de de Maistre sur la papauté.

Son livre du Pape (1800) doit à Auguste Comte d'avoir pris place parmi les écrits d'historiosophie. Pour Condorcet le moyen âge était une énigme insoluble, qui devenait une dangereuse objection contre la théorie du progrès continu de l'esprit humain. De Maistre a si bien démontré combien la papauté avait été favorable à la cause de l'ordre, que Comte a pu faire de cette période le degré par lequel l'humanité a monté des temps antiques aux temps modernes. Dans cet écrit, où il critique du reste trèslibrement la politique de la cour de Rome, de Maistre défend les droits sacrés de la papauté avec infiniment d'habileté , de science, d'esprit et à grand renfort de sophismes, contre Voltaire qui « par distraction » devient le meilleur témoin pour la vérité (2), et contre Ferrand plus hostile encore que Voltaire.

Dans ses Considérations sur la France (1796), de Maistre développe cette double pensée : la Révolution, qui ne ressemble à rien de ce qu'on a vu dans les siècles passés, est tout à la fois satanique et providentielle. La France avait la mission d'être la nation très-chrétienne. Elle a renié la foi, et pour châtier un tel péché il fallait la Teireur. Il fallait que la faute universelle de l'incrédulité ou d'une indulgente complicité fut lavée dans le sang.

Ronald avait fondé ses espérances sur la résurrection de la féodalité : de Maistre attendait la restauration de la papauté des Grégoire VR. S'appuyant sur la proposilion de Machiavel, que « jamais il n'y eut dans le monde de grands événements qui n'aient été prédits de quelque manière, » il reconnaissait autour de lui les signes avant-coureurs « d'une troisième explosion de la bonté divine en faveur du genre humain, d'une révélation nouvelle, d'un rajeunissement extraordinaire du christianisme (3), je ne sais quelle grande unité vers laquelle nous marchons à grands pas (.4); » Cette unité d'ailleurs devait procéder moins de

' !) Du Papci 1, \. - 121 L. Il, tli. 9. - (3) Coiusldér., |j. 7j. - (4) ^oi; e<.v, l. 11, p. :;77 sitq.

la soumission de tous les hommes au sceptre du Christ et de son vicaire, que de la conciliation de la religion et de la science, que leur « afïinité naturelle réunira dans la tête d'*un homme de génie dont Fapparition ne saurait être éloignée. » Telle est aussi Tespérance de Baader et la nôtre. Mais ce génie-là ne sera pas un catholique romain : le S y lia bus le tuerait au berceau.

§ 6. — L'école de Montesquieu. Le comte Ferrand (1758-1821) e rattacherait à Técole catholique par sa haine de Luther, « le génie infernal d'un moine ambitieux; » par son amour des gouvernements absolus, et par sa foi en la Providence qui a se joue en soutenant l'univers, fait concourir les convulsions du désordre à Tensemble d'un ordre souverain et, à l'approche de ses jugements, fascine les yeux de ses victimes. » Mais la papauté n'a pas eu de plus sévère censeur de sa politique et de ses scandales. Il avait été grand admirateur de Montesquieu, dont il avait vu la Révolution confirmer les prophétiques enseignements. Les atrocités dont il fut le témoin, le rendirent infidèle à son maître : il prit en horreur, non-seulement la souveraineté nationale, mais toute participation quelconque du peuple au gouvernement. Ce que nous aimons en lui, c'est le moraliste qui, dans un style nerveux, limpide et un peu froid, exalte la vertu, flétrit le vice et stigmatise en particulier l'hypocrisie des démagogues, tout en rendant gloire à la Providence.

L'Esprit de l'histoire (180'2) qui, par son titre, a la prétention de faire suite à l'Esprit des lois, contient une foule de réflexions intéressantes sur le gouvernement des peuples, leurs lois, leurs mœurs, leurs influences réciproques et leurs destinées. Ferrand est un historien pragmatique; mais on dirait qu'il n'a point lu Bossuet, Condorcet, Turgot, Yico; car il n'y a pour lui ni lois du développement des peuples, ni progrès de l'esprit humain, ni plan du gouvernement divin de l'humanité (1).

Dans sa Théorie des révolutions (1817), il est le continuateur d^\ristote, qui lui « semble avoir voulu écrire d'avance l'abrégé de notre révolution (2) . » Il ne fait aucune mention de la loi de Platon, et cependant il a bien vu que « de par la nature il est enjoint à toute grande société révolutionnée de parcourir le cercle du despotisme du peuple, du despotisme des factions, du despotisme d'un seul, et de se porter ainsi, à travers les tempêtes, d'un pôle à l'autre du monde social (3). » Il distingue aussi fort

[i] Il n'a fait qu'entrevoir la loi des trois âges, 1, I, p. 235. (2) T. II, p. 269. - (31 T. IV, p. 226.

bien, des révolutions d'un peuple qui marche de la barbarie vers la civilisation, celles où Ton tombe par Texcès de la civilisation et où Ton rentre dans la barbarie avec tous les vices d'une société putréfiée (1). Malheureusement Ferrand a élargi démesurément son champ d'études. Au lieu de le restreindre aux commotions violentes qui ébranlent la société entière, il y fit rentrer les cabales des cours, les invasions des Barbares, les conquêtes des nations civilisées, les réformes opérées par les pouvoirs légitimes, les changements qui s'opèrent insensiblement dans les mœurs et les lois des peuples. Aussi, malgré la connaissance exacte qu'il a de toutes les histoires spéciales, malgré la justesse de ses vues d'ensemble (2), malgré la finesse de ses aperçus, sa théorie des révolutions ne sort pas des généralités et n'aboutit à aucune formule précise, à aucune loi positive.

Alexis Dumesnil publia, en 1810, un livre qu'il intitula de l'Esprit des religions. La méthode plus encore que le titre indiquait un disciple de l'auteur de l'Esprit des lois. Une multitude de faits pris au hasard chez tous les peuples était distribuée, sous quatre grandes rubriques, en plus de deux cents très-courts chapitres, écrits en un style quelque peu prétentieux. On retrouvait d'ailleurs dans toutes ces observations de détails deux grandes pensées : la commune origine de toutes les religions, et la supériorité, pour ne pas dire la divinité du christianisme qui rétablissait dans sa pureté la vérité primitive. L'idée était grande et belle; aussi récrit eut-il plusieurs éditions (3] . Mais l'auteur était un jeune homme qui n'avait point fait de son sujet une étude approfondie, et personne aujourd'hui ne se souvient de lui (I).

§ 7. — Le socialisme. Tandis que de Maistre et de Bonald se rejetaient vers un passé théocratique ou féodal impossible, le comte de Saint-Simon^ qui descendait de Charlemagne, et Ch. Fourier, le fils d'un marchand de draps, se précipitaient par des voies d'erreur ou de mensonge vers un âge d'or de leur invention.

Saint-Simon fut bien moins un grand philosophe qu'un homme d'action, généreux, désintéressé, enthousiaste, ambitieux de la gloire qui suit de salutaires réformes. Disciple de Condorcet dans sa jeunesse, enfant d'un siècle sans foi, contemporain, si ce n'est

(1) T. 111,1. \I,ch. 2 et p. 147sqg.

(21 Par exemple, sur lliistoire juive, t. Il, p. 253.

(3) Je possède la "troisième île 1823, et ne sais si c'est la dernière.

(■i lîouillct ne le connaît pas.

de Morelly, au moins de Brissot et de Babeuf, il passa sa vie à sonder le problème de la misère. Sa gloire est d'avoir posé la question du travail et du prolétariat en des termes tels que tous les esprits sérieux et tous les cœurs honnêtes en ont pressenti rimmense gravité. Dévoilant à l'esprit humain un horizon nouveau, il a montré par delà l'égalité et la liberté le bien-être, par delà les réformes politiques les réformes sociales.

Il n'a d'ailleurs point résumé ses vues en un système. Il indiquait plutôt le but à atteindre que le chemin pour y arriver. Ce but, c'était un âge d'or «qu'une aveugle tradition a placé jusqu'ici dans le passé, et qui est devant nous dans la réorganisation et la perfection de l'ordre social. Il faut trouver un régime industriel où toutes les forces de la société seraient principalement consacrées à l'amélioration de l'existence physique et morale de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. Ce régime est une monarchie industrielle qui, basée sur le suftrage universel, laisserait à l'individu la plus grande somme de liberté possible, respecterait la propriété, mais non l'héritage, et ferait du travail, protégé, et non réglementé par l'Etat, l'unique source de la richesse et de la considération. A chacun selon sa capacité; à chaque capacité selon ses œuvres. Pour arriver à ce but, il ne faudrait point bouleverser l'ordre de choses actuel; il suffîrait d'abolir le régime féodal et militaire et de supprimer la bureaucratie. Le moyen le plus puissant, serait la religion : le catholicisme s'est ligué avec les puissants contre les pauvres; la Réforme a méconnu l'action sociale de la foi chrétienne; la société moderne accepterait du christianisme comme vérité évidente la charité, de même qu'il avait accepté des religions antérieures l'immortalité de l'âme et le monothéisme. Le grand et unique devoir de la charité amènerait par une révolution pacifique l'humanité à la perfection (1). D

Fidèle à son maître Condorcet, il avait foi au progrès incessant de l'esprit humain. Aussi respectait- il le passé et le jugeait-il avec assez d'impartialité pour en discerner plus ou moins clairement les grandes périodes. En 1808, son historiosophie était à peu près celle de Turgot : il faisait succéder aux trois âges du fétichisme, du polythéisme et du monothéisme, une période où la science l'emporte sur la religion et qui est celle du phijsicisme.

(Il Introduction aux travaux scirntiflques du dix-ncuriéme siècle. 1808. — néorganiantion dp In société européenne. ISI'i. — L'Industrie. 1SI7. — Le nouveau cfiristiuyiisme. 1823.

A cette même date il employait pour la première fois cette division en (}poqve^ organiques et époques critiques, que les saintsimoniens ont popularisée.

En la même année 1808 où le comte de Saint-Simon publiait son premier écrit, paraissait à Lyon la Tliéorie des quatre mouvement'; que l'auteur n'avait pas osé signer de son nom. Charles Fourier (1768-1837) vécut commis voyageur sous l'empire, ignoré de tous et portant au dedans de lui un monde d'idées et de rêves qui lui semblaient d'inébranlables vérités (i). La France n'a pas produit d'esprit plus faux, plus confiant en lui-même, plus logique dans ses erreurs, plus téméraire, plus fantastique. Son génie créateur ne se laissait arrêter par rien, ni par les lois de la nature humaine, ni par celles de la nature physique, ni par la pauvreté de la langue française, ni par le ridicule.

Fourier, comme Saint-Simon, a été inspiré par la catastrophe de 1793 qui lui démontrait l'impuissance de la religion, de la morale et de la politique à faire le bonheur du genre humain. Comime Saint-Sinion et mieux que lui, il sonda toutes les plaies de la société humaine, et vit que « la terre n'offre plus qu'un affreux chaos d'immoralité. » La critiq|:|p amère qu'il a faite de la civilisation, est l'arsenal où ses successeurs ont largement puisé. Mais, tandis que Saint-Simon admettait la marche mesurée et sûre de l'esprit humain vers son état de définitive perfection, Fourier se riait de la théorie du progrès. Il prétendait, avec Babeuf, fonder par la révolution la plus radicale un ordre de choses absolument nouveau.

« Son idéal était le règne sans rival du travail industriel, et une association harmonique supprimant les antagonismes des intérêts, des métiers, des classes.

« Cette harmonie se fondait sur l'attraction passionnée qui était sa grande découverte, et qui ferait de lui le Newton et le Copernic du monde moral. La doctrine de l'empire de l'esprit sur la chair était une erreur déplorable qu'ont propagée d'un commun accord les trois grandes charlataneries : la religion, la morale et la politique, et qui a conduit le genre humain de malheur en malheur et de crime en crime dans cet abominable état qu'on nomme civilisation. La raison doit cultiver, développer, raffiner toutes les

(\) Théorie, etc. 1808.— Traité de l'association domestique agricole. <822. — Le nouveau monde industriel. 1829. —La fausse industrie. 18.35.

passions et arriver, en les satisfaisant toutes, à la complète suppression du mal. ï)

Il est en effet bien évident que lorsque toute femme aura un favori, un géniteur et un époux, avec un nombre illimité de possesseurs, le délit et le péché d'adultère seront radicalement supprimés par cette harmonieuse garmne erotique.

Nous n'avons point à exposer ici comment Fourier organisait « le travail attrayant par séances courtes et variées, avec attirail élégant, en groupes, séries et phalanges, » ni ce qu'il entendait par c( les trois sphères matérielle, animique, intellectuelle des douze passions sensitives, affectives, distributives. » Nous dirons seulement un mot de son historiosophie.

Nous retrouvons chez Fourier cette manie des périodes analogues qui, à cette même date, s'était emparée des disciples de Schelling. « Le monde durera quatre-vingt mille ans; quarante mille ans de progrès, quarante mille de déclin. Gomme tous les êtres vivants, il aura ses quatre âges d'enfance, de jeunesse, de maturité et de décrépitude. Il est tout jeune encore; il a sept mille ans et va entrer dans sa jeunesse. Son enfance comprend huit périodes, et chaque période se subdivise en six phases dont quatre pleines et deux d'ambigu et d'apogée. La première période, de deux à trois siècles, a été un temps d'association harmonique, un paradis, un Eden pour les mces créées par les 30 à 40" lat. Nord. A cet échelon de justesse, ont succédé quatre échelons de fausseté : le sauvagisme avec Finertie; le patriarcat avec la moyenne culture; la barbarie avec la grande culture; la civilisation avec la science et les arts. Nous sommes à la vingt-neuvième phase du mouvement social, qui est la troisième de la période de civilisation. Les trois dernières périodes seront de justesse grâce à Fourier, le rédempteur du monde : le garantisme ou la demi-association; le sociantisme ou l'association simple; Fharmonisme ou l'association composée. Vers la fin de l'âge de l'enfance, une couronne boréale fondra les glaces polaires; les eaux de l'Océan deviendront une espèce de limonade ; les monstres de la mer et les bêtes féroces de la terre ferme périront et seront remplacés par des espèces nouvelles, utiles à l'homme, par des anti-lions, coureurs élastiques avec lesquels on ira en un jour de Calais à Marseille, par des anti-baleines, traînant les vaisseaux à la remorque, etc.» De ces folies-là nous concluons le besoin invincible qu'éprouve l'humanité d'une ère future de bonheur sur la terre.

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