LA FRA-\XE DE 1821 A 4830. — LA RESTAURATION OU LES BOLTIBONS
§ 4. — La politique. Cuvier et Ampère. Lamartine, Lamennais.
L'empire avait pris fin; le joug de fer qui pesait sur la France était brisé. Les Bourbons, en restaurant la monarchie, l'avaient faite parlementaire. Montesquieu l'emportait sur Rousseau. Un peuple latin et catholique copiait dans sa vieillesse les Anglo- Saxons protestants de la Grande-Bretagne. Mais la forme de la royauté qui donne à la nation la plus large part au gouvernement de FEtat, devait s'allier avec une administration centralisée qui tue la saine et indispensable démocratie de la commune. Comme le fer et Targile ne peuvent s'amalgamer, la constitution nouvelle était à son origine déjà frappée deiiiort. Personne ne s'en doutait : les libéraux et les conservateurs^ hommes du passé; hommes de l'avenir, discutèrent toutes les questions imaginables, sauf la seule vitale, celle des libertés municipales et de la décentralisation. Leurs luttes étaient d'ailleurs des luttes de partis et non de factions, de principes et non de passions, de principes honnêtes et non de théories criminelles. C'était l'âge d'or du libéralisme où les révolutions elles-mêmes n'étaient souillées ni par l'incendie, ni par le meurtre, ni même par le pillage.
Les années 1820 et 21 marquent la fin de la littérature de l'empire et le commencement d'une période nouvelle dans les sciences, la poésie, la foi et l'histoire.
Cuvier, protestant du Montbéliard (1769-1832), l'Aristote du dix-neuvième siècle, le créateur de l'anatomie comparée, exécutait le plan de Leibniz en recomposant par les fossiles l'histoire de la terre, qu'il déclarait être en accord avec la tradition biblique. Cette harmonie faisait l'admiration d'Ampère, si grand par son génie et par son cœu)', par sa science et par sa foi (1).
En 1820, paraissaient les Méditations d'Alph. de Lamartine
(I) Ampère, à qui Ton doit une dassiOcation célèbre des sciences, distinguait quatre degrés dans la connaissance : robservatiou des faits, la recherche des causes, létude des lois, la science des principes. Ct-ttc même hiérarchie it. 1, p. tt sqq.) s'était connue imposée à mon esprit dans un temps où je ne consultais dans mes travaux que les écrits allemands, et ne connaissais dWmpère que le nom.
(1791-1869), le grand poëte avec Y. Hugo de Técole romantique. Sous sa première forme, cette école marchait sur les traces de Chateaubriand, de Rousseau le rêveur, de Bernardin de Saint- Pierre, de Madame de Staël. Elle ouvrait le livre de la nature et fermait ceux des Grecs et des Latins; elle revenait de Tincrédulité à une religion vague, sentimentale, qui n'était ni chrétienne, ni romaine; hostile à la Révolution, elle éprouvait pour les rois les sentiments d'une fidélité toute germanique; enfin ses chants les plus intimes étaient autant d'échos des tristesses des Renés et des Oberrnonns.
En 1821, Joseph de Maistre publia les Soirées de Saint-Pétersbourg, et à cette même date, Tabbé breton de Lamennais, le génie le plus original et le plus indépendant de Lécole catholique, redoublait d'efforts pour rendre la vie à son Eglise. Déjà en 1808, il avait signalé dans l'incrédulité le vice radical de la société moderne. Son Essai sur l'indifférence en matière de religion (1817-20), produisit en France une si vive impression qu'elle semblait présager l'approche de temps meilleurs. Mais elle fut de courte durée. On ne réforme pas le monde sans la foi personnelle des saint Paul, des Luther, et Lamennais ne prêchait avec toute l'école catholique que la double autorité du consentement universel et de l'Eglise. L'Eglise se résumait pour lui dans la papauté, les libertés gallicanes lui faisaient horreur; -ce Bossuet avait fait à la France autant de mal que Luther; les évêques et les rois étaient les ennemis de l'Eglise. » Le consentement était celui des traditions primitives avec tous les dogmes du catholicisme, et cette harmonie était la vraie réconciliation de la science et de la foi. Le monde serait renouvelé par le relèvement de la papauté et par l'action d'un clergé pieux et savant. Telles étaient aussi, nous l'avons dit, les espérances de de Maistre.
§ 2. — Les historiens. Sismondi. Avg. Thierry. Barante. MM. TJtiers et Mignet. M. Giiizot.
A dater de cette même année 1821, où fut fondée l'Ecole des chartes, les écrivains les plus distingués se vouèrent avec un tout nouveau zèle aux études historiques, La nation se reposait des longues guerres de la république et de l'empire en cultivant, toute fière de sa gloire militaire, les arts de la paix, les lettres, les sciences.
Lin étranger, un protestant, un Genevois. Slsmonde de Sismondi (1773-1842), le fondateur de l'école nouvelle, donnait aux Français (de 1821 à 18 U) leur première A^'s^o^Vé' fidèle et véridique (1). Une fut point un brillant écrivain ni un profond philosophe. Sans système préconçu, il s'abandonnait entièrement à ses sources, peu soucieux du terme où elles le mèneraient. « J'ai toujours, disaitil, cherché la vérité, » et ces mots auraient été sa meilleure épitaphe.
C'est en cherchant la vérité, qu'en 1819, dans ses Nouveaux principes d'économie politique, il abandonna Adam Smith, son ancien maître. Etonné des « progrès des choses et des souffrances des hommes, » ému de toutes les misères de la société actuelle, il attaqua le premier le principe de la liberté illimitée de l'industrie. C'était prêter au socialisme naissant l'appui d'un nom célèbre. Mais Sismondi ne songea point à organiser le travail : il se bornait à restreindre la production.
Augustin Thierry, de Blois (1795-1856), qui avait été pendant peu de temps secrétaire, disciple, fils adoptif de Saint-Simon, attaqua en 1820, dans le Courrier français, la vieille école historique encore toute-puissante. En 1825, il publia la Conquête de r Angleterre par les Nojinands, vrai chef-d'œuvre d'érudition et de beauté littéraire, où pour la première fois on personnifiait en quelque sorte les races des vainqueurs et des vaincus, qui devenaient ainsi les principaux personnages du drame. Mais Thierry n'avait point alors l'impartialité du grand historien. Dans ses premiers écrits sur la France on sent en lui le plébéien qui veut rabaisser la noblesse, l'homme de parti qui est aux prises avec le Boulainvilliers de son siècle, deMontlosier; il se fait gallo-romain pour triompher, en 1789, des Franks. En outre, le fatalisme l'inspire à son insu : il jusîifie le despotisme en faisant naître du pouvoir absolu la liberté par la réaction des insurrections communales, et les progrès de la civilisation par la destruction de toutes les franchises. Cependant Thierry avait l'âme trop délicate pour ne pas se dégager peu à peu de ses préjugés. De cruelles épreuves Tarrachèrent à son indifférence religieuse, et la catastrophe de 1818 dissipa ses dernières illusions. Dans son Histoire du Tiers-Etat (1850), il redressa plusieurs de ses erreurs, inspiré
(\) Sismondi avait (i(''j;\ publié sous rompiro son excellente Histoire des républiques itaUennes (1WI7 etsqq.).
par la conviction que le salut de sa patrie résidait dans le catholicisme et dans « la monarchie historique, dernier progrès, garantie et couronnement de tous les autres (1). « L'ancien disciple de Saint-Simon mourut en disant qu'il était un rationaliste fatigué, et en désirant être, jusqu'à sa dernière heure, un ouvrier de Dieu.
Le baron de Barante (1782-1866), en 1809, dans son Tableau de la littérature française au dix-huitième siècle, qui avait eu l'honneur de déplaire fort à Napoléon et aux voltairiens, avait très-bien résolu la grave question historiosophique des rapports des grands hommes avec l'esprit du siècle : ils en sont, disait-il, à la fois les instruments et les moteurs. Plus tard, en 1824, « lassé de voir l'histoire, comme un sophiste docile et gagé, se prêter à tous les principes que chacun veut en tirer, ^> il tenta dans son Histoire des ducs de Bourgogne de se taire pour laisser la parole aux chroniqueurs contemporains. C'était pousser l'impartialité jusqu'à l'abdication de tout jugement personnel. Barante a d'ailleurs été dans tous ses écrits l'adversaire du despotisme politique ou religieux, et nul de ses contemporains n'a mieux compris que lui la valeur des libertés municipales (2).
Cependant, d'autres écrivains, non moins distingués que Barante, Thierry et Sismondi, cultivaient le-genre d'histoire que nous avons nommé pragmatique. Ils le faisaient dans deux esprits contraires : les uns, en fatalistes, c'étaient des catholiques; les autres, les protestants, en déistes et en chrétiens.
Le chef de l'école fataliste, c'est M. Thiers (né 1797), de Marseille, avec son ami de collège, M. Mignet, d^Aix. Ils ont l'un et l'autre glorifié (de 1823 à 27) la révolution française et fait croire à leur patrie que l'insurrection était un droit, un devoir, un moyen de progrès. C'était sinon légitimer, au moins expliquer, excuser, atténuer les crimes de la Convention et de la Terreur. Le fatinn sous toutes ses formes détruit le sens moral; mais au moins celui des Fichte et des Hegel était-il le mouvement d'une raison absolue qui tend et aboutit à une idéale perfection, tandis que la nécessité est pour la France voltairienne un fait brut, une simple chaîne de causes et d'effets, qui n'a ni commencement, ni fm^ ni raison d'être. Cette doctrine, qu'on n'érigeait point d'ailleurs en un système scientifique, a fait un mal incalculable à la France.
(I) Histoire chi Tiers-Etat. Préiace. ~ (2) Des communes et ilc l'aristocratie. 1821.
Ce qu'il y ou\ de plus sinistre encore que ce fatalisme même, c'est que la gloire de ces historiens n'en fut point diminuée. Les protestations isolées de Benjamin Constant, et plus tard, de Chateaubriand (1831;, ne produisirent aucune réaction dans l'opinion publique.
Nous avons vu déjà Benjamin Constant travailler à son Histoire du sentiment religieux, dont il corrigea les dernières épreuves en 1830, sur son lit de mort. Plus heureux que lui dans sa vie spirituelle, M. Guizot^ né à Nîmes en 1787, de parents protestants, était revenu, jeune encore et sans réserve, à la foi chrétienne. Ce retour datait des temps (1812; où il préparait une traduction nouvelle de Gibbon. Il lui a été donné d'écrire, cinquante-quatre ans plus tard, une apologie de la révélation qui a mis le sceau à sa gloire. Dans ses Méditations sur l'état actuel de la religion chrétienne, il la défend contre le spiritualisme, le rationalisme, le scepticisme, l'impiété, tout en cherchant à réconcilier avec l'Evangile de la Réforme cette Eglise de Rome dont il ne peut admettre la radicale perversion.
Si l'étude patiente des sources, si l'impartialité, si ce droit sens qui est déjà le génie, décident des destinées des écrits historiques, la France n'en a pas produit dont l'immortalité soit mieux assurée que ceux de M. Guizot. Ils inspirent et méritent une pleine confiance, en même temps qu'ils vous captivent, si ce n'est par l'éclat du style, au moins par le talent d'analyse, de combinaison, de généralisation, et par la finesse des aperçus. Dans ses leçons sur V Histoire de la civilisation européenne depuis la chute de l'empire romain, et sur celle de la civilisation en France (1828-30), il a résolu après Boulainvilliers, Dubos, Mably, le problème des origines de la société moderne, et jeté par là même une vive lumière sur cette grande énigme du moyen âge, dont le mot était pour Condorcet : Ténèbres, et pour de Maistre : Lumière. « Notre société est le produit de trois éléments distincts : le romain, le chrétien, le germain, le dernier étant celui de la liberté personnelle. » Cette analyse s'est trouvée si exacte qu'elle a été acceptée et par le catholique Ozanam et par le libre penseur M. Laurent.
M. Guizot a fait école. Ses disciples, à notre sens trop fav(»rables au catholicisme, rendent justice à la race germanique, tandis que Amédée Thierry exagère les bienfaits de l'unification du monde ancien par les Romains, et que M. Henri Martin s'est fait l'avocat de la race gauloise.
§3. — Lei hisioi-iosophes. Cousin et Jouffroij. Cit. Comte. Bollanche.
En nous élevant de l'histoire pragmatique à l'historiosopliie, nous trouvons les deux célèbres disciples de Royer-Collard, Cousin et Jouffroy; puis le fondateur de l'école naturaliste, Ch. Comte; enfin, Ballanche. le catlioiique mi-platonicien, mi-protestant (1).
Cousin, de Paris (179^-1868). le plus célèbre des philosophes français au dix-neuvième siècle, a compté une foule d'élèves, mais n'a point eu de disciples. Pour fonder une école, il faut apporter au monde un principe nouveau, et Cousin n'en a découvert aucun. La faute en était à l'esprit humain lui même. La philosophie était à bout d'idées ; elle avait essayé de tous les systèmes possibles, et aucun n'avait survécu à son auteur. Il ne restait plus qu'une voie à tenter, celle de l'éclectisme. Mais pour discerner dans chaque doctrine ce qu'elle peut contenir de vérité, il faut une pierre de touche infaillible, et cette pierre, quelle sera-t-elle? Cousin à son début crut l'avoir trouvée dans un stoïcisme déiste. Puis, en 1826, il se laissa séduire par la méthode de Hegel (2; qui permet avec ses trois termes de ramasser, chemin faisant, toutes les vérités avec toutes les erreurs. Toutefois'il ne tarda pas à revenir à la méthode psychologique et synthétique de Descartes. Enfin, il se lassa de toute recherche métaphysique et il finit sa carrière au seuil de TEglise catholique.
Cousin a créé en France l'histoire de la philosophie, et cette science doit à ses élèves une foule de monographies de premier mérite.
En historiosophie. Cousin s'est borné à faire connaître à son pays les vues de Hegel, en 1828, dans un cours qui, avec ceux de Guizot et de Yillemain, enthousiasmait la jeunesse de la France et de notre Suisse romande. Un écoutait, on lisait avec une sorte d'ivresse ces leçons où la philosophie, l'histoire, la littérature, passaient devant nos yeux en des tableaux d'un art exquis et d'une admirable beauté. Cousin d'ailleurs passionnait son auditoire de jeunes gens en s'adressant à leurs besoins d'orgueilleuse indépen-
(1) Je ne connais pas l'Essai de Rio sur l'histoire de l'esprit humain dans l'antiquité. 2 vol. 4829 en 830.
(2) Cebt à Cousin panthéiste que s'adressent les accusations ultramoutaines datbéisme, et les reproches de ?]. Renan, de ua>oir pas eu la trancLise de nier hautement l'existence d'un Dieu personnel.
darifcfe, tandis qii'il dérobait à leurs regards le dieu de Hegel el dr Sclielling sous le masque de la Provideuce, et la fatalité sous celui d'un honnête optimisme.
Joutfroy, de la Franche-Comté (1796-18i-2), qui à l'âge de vingt ans avait vu avec désespoir la foi traditionnelle de son enfance succomber au doute philosophique, a laissé dans ses Mélnnges plusieurs morceaux d'historiosophie. Il y distingue, mieux qu'on ne l'avait fait avant lui, l'âge de la spontanéité et celui de la réflexion; la fatalité des affaires humaines qui n'exclut pas la liberté, et la fatalité mécanique des choses physiques; l'histoire philosophique qui n'atteint que les causes secondes, et la philosophie de l'histoire qui a pour objet les lois immuables du développement de l'esprit humain.
De tous les hommes d'élite de la génération voltairienne et libérale qui a fait la révolution de 1830, Jouffroy seul prenait au sérieux les problèmes moraux et religieux. Aussi, a-t-il si ardemment désiré une foi nouvelle, que du sein de ses ténèbres spirituelle^ il a cru en Toir les premières lueurs colorer l'orient. Cette perspective a rempli son âme d'un profond enthousiasme, et l'ardeur de ses espérances anime encore le fameux article du Globe : Comment les dogmes périssent. Il y peint les longues et violentes luttes de la raison et de la foi, la période de la critique négative qui fait table rase, et celle de la vérité nouvelle qui reconstruit. Mais la religion de l'avenir, dont il se faisait le prophète, était une brillante inconnue dont il ne discernait point les formes et les traits.
Charles Comte (1782-1837) est l'auteur d'un Traité de législation, qui est une exposition des lois générales suivant lesquelles les peuples prospèrent, dépjérissent ou restent stationnaires (1822-23). Le titre de cet ouvrage promet un Yico français. Mais ce Yico n'a su fornmler aucune de ses lois générales, et n'est que le fondateur, avec Cabanis, de l'école naturaliste, dont Buckle a été de nos jours le plus célèbre représentant.
L'homme, disait Pascal, était un monstre de contradictions. Comte en était bien la preuve. Esprit plus délit- que profond, ce philosophe, sensualiste comme Condillac, utilitaire comme Bentham, eudémoniste comme Spinoza, était un cœur grand et généreux qui se dévoua tout entier à la cause de la liberté, un homme honnête, consciencieux, inaccessible à la peur et à la séduction,
un travailleur infatigable, un écrivain sans prétention, sans déclamation, sans ambition de popularité. Rédacteur du Censeur, membre de la chambre des députés, « la persécution et son honnêteté l'ont tué. » a dit son disciple Bastiat.
L'incrédulité du siècle avait faussé et rabaissé cette noble et droite nature. Comte se proposa de soumettre l'étude de l'homme à la même méthode que celle du monde physique. « Son unique but, disait-il, est de ramener les sciences de la législation et de la morale, à la simple observation des faits (extérieurs), de faire considérer ces deux branches de nos connaissances comme une partie de l'histoire naturelle de l'homme, et de leur donner ainsi la même certitude qui a été donnée à d'autres moins importantes. Pour atteindre ce but, il faut n'apporter à l'étude des faits aucun préjugé, ni croyances religieuses, ni principes de morale, ni système philosophique (1). » Il ne comprit pas que le plus grand des préjugés et le plus inexcusable était d'admettre sans examen, comme un axiome, la parité des actions humaines qui, étant libres, peuvent être sans cesse autres que ce qu'elles auraient dû être, et des phénomènes physiques qui, étant nécessaires, sont toujc»urs pareils à eux-mêmes.
Par un autre procédé non moins arbitraire, Comte décrète que les faits à observer sont les faits sociaux et non les faits individuels, les mœurs et l'histoire des nations et non celles des individus. La psychologie lui inspire un secret effroi : il sait bien qu'en constatant avec la liberté humaine la distinction des actions bonnes et des mauvaises, elle renverserait tout son échafaudage.
Mais chacun de nous a, sans le savoir, sa psychologie d'instinct qui est le reflet de notre propre .vie. Pour Comte, l'homme est un être double, âme et corps; l'âme, une table rase sans la moindre idée innée (2), et les facultés de l'âme sont l'intelligence et l'affection, sans la volonté et sans la foi.
De ces opinions qu'il ne discute nulle part et suppose partout, il résulte d'abord que la peine et le plaisir sont les causes déterminantes de nos actions sans le contrôle du sens moral (3) ; puis, que le bien-être ou la satisfaction de nos affections, et le perfec-
(2) « Dieuna pas plus gravé dans nos cœurs ou dans nos esprits les lois auxquelles notre nature est soumise qu'il n'y a gravé la connaissance de la chirurgie ou de la médecine. » T. I, p. m.
(3) Ibid., p. 363.
tionnenient de rintelligence ou le progrès des lumières, à Texclusion de la justice et de la piété, constituent le bonheur des individus, la prospérité des nations.
Puis, comme il tient Tâme humaine pour être par elle-même dépourvue de toute vie propre, Comte se refuse à admettre l'existence des races et le caractère spécifique de cnacune d'elles. Par la même raison il traite d'absurde l'hypothèse des âges des nations : elles prospèrent et dépérissent, mais elles ne croissent point ni ne déclinent.
Les causes qui déterminent leurs vicissitudes de bonheur et de malheur, sont aveugles et fatales; car, des divers facteurs de l'histoire, Comte n'admet que la nécessité, sous la triple forme du monde physique, de la nature humaine et des mœurs publiques. Les mœurs sont ce que les a faites L'homme, et Lhomme est ce que le fait le monde physique. Tout provient donc en dernière analyse de la nature.
Aussi Comte a-t-il faU une étude approfondie de L'action de la nature sur l'humanité, o Montesquieu a exagéré celle du climat, méconnu celle du sol stérile ou fertile qui crée les peuples nomades et agricoles, ichthyophages. chasseurs, pasteurs, et entièrement négligé celle de la configuration du pays sur le commerce, l'industrie, la sûreté publique. » Puis, au tableau que Montesquieu H tracé des peuples des trois zones. Comte oppose une foule de faits contraires, et il donne comme résultat de ses longues études la loi suivante : la civilisation se forme, autour de la terre, dans les pays chauds et fertiles, se répand de là graduellement vers les pôles et s'arrête à un certain degré de latitude. Les Barbares, au contraire, se portent des extrémités vers le centre eî asservissent les peuples civilisés.
Comte a réservé la question de Lunité de l'espèce humaine, et déclaré insoluble celle de Lorigine des sociétés. L'ignorance où il est sur ce dernier point, ne Lempêche pas de traiter d'insensée la solution de Rousseau. Le Contrat social, que « les Français ont pris pour guide et qui les a conduits d'excès en excès au plus violent despotisme, « n'a jamais été réfuté avec autant de verve et de vigueur. Comte l'a déchiré feuille après feuille, il n'en reste rien {{). Mais on a étouffé par la conspiration du silence ce chef-d'œuvre de polémique : une aussi radicale destruction d'une telle idole était par trop humdiante pour ses adorateurs.
(1) Il réduit à néant en particulier (comme Iselini, par les témoignages des voyageurs les folles rêveries de Rousseau sur le bonheur idéal des sauvages.