II
C'est au nom de la liberté que Comte rem'erse la théorie de Rousseau; c'est encore au nom de la liberté qu'il fait dans l'Etat au selfgovernment la plus grande et aux autorités la plus petite part possible. Mais la liberté veut des âmes viriles, et elle ne peut s'allier avec l'eudémonisme. La philosophie de Comte péchant par ses contradictions non moins que par sa méthode, son livre, quïl n'avait pu terminer, est tombé dans un demi-oubli, malgré d'excellentes études sur des questions spéciales de politique, d'ethnographie et d'histoire, en particulier sur l'esclavage.
Ballanche, de Lyon ^1776-1847^, le plus célèbre des historiosophes français, doit sa réputation bien plus à son talent d'écrivain qu'à ses découvertes scientifiques. Il est pour la postérité l'auteur d'Antigone. On a voulu faire de lui le fondateur d'une école mythique qui n'a marqué que par de folles rêveries. Nous cherchons dans ce génie indépendant l'historien, le philosophe, le moraliste, et trouvons un catholique français qui, dans le fond intime de son être, est mi-germain, mi-hellène et moins platonicien que protestant.
C'était un esprit méditatif et rêveur, dont l'esprit du siècle n'avait jamais ébranlé les convictions intimes ^1), que la souffrance avait mûri dès ses jeunes années, et qui traversa la vie atteint au cœur de ce mal des grandes âmes qu'il appelait la nostalgie céleste. Eallanche chercha sans se lasser dans l'obscurité des temps primitifs et à la lumière crépusculaire des siècles antéhistoriques, la loi des évolutions de l'esprit humain, qui devait lui donner la solution des problèmes actuels et la clef des mystères de l'avenir. Il fut le Yico du dix-nedvième siècle. Gomme le philosophe de Naples, dont il avait étudié avec soin les écrits, il demandait aux innombrables accidents de l'histoire sa formule générale. Comme lui, il croyait la trouver dans les phases de la lutte des plébéiens de Rome contre les patriciens (2). Pour l'un comme pour l'autre, les langues étaient « une cosmogonie intellectuelle, où sont déposées d'une manière synthétique les archives du genre humain, » et les mythes l'histoire énigmatique des plus anciennes sociétés politiques. Mais Yico supposait muet et sauvage l'homme primitif, et pour Ballanche la vie sauvage était le résul-
(II OEuires. t. III, p. 99.
^2' Toutrfois Ballanche reconnaît que le peuple hébreu est limage et le type de tous les peuples. 0£uj;7-es complètes, t. III, p. 212.
tat d'une dégradation, l'homnie un être collectif qui ne pouvait vivre qu'en société. La formule que cherchait Yico, était celle du développement des peuples, tandis que Ballanche portait toute >on attention sur Fhumanité. Vico était un érudit qui ne savait pas écrire : Ballanche était un artiste consommé.
Philosophe dans tous ses écrits, Ballanche est poëte dans ses livres historiques, historien dans ses poëmes en prose. Sa parole a, comme celle de Lamartine, un charme qui vous séduit, une harmonie qui vous enchante. Mais sa pensée plane indécise au dessus de vous; il se plaît a la faire deviner; il veut qu'elle se reproduise d'elle-même dans votre esprit. Elle ne vous saisit pas, c'est à vous à la saisir en vous élevant jusqu'à sa hauteur.
Ballanche n'a exposé ses vues sur l'histoire entière de l'humanité que dans la Vision d^Hêbal, son chef-d'œuvre (1 ) . Mais là même il n'indique point avec netteté les grandes phases qu'a traversées le genre humain. Il aime à planer dans les hauteurs de la spéculation; l'étude exacte et sérieuse de la réalité répugne à son esprit. Il veut deviner et non déchiffrer, inventer et non raconter. Son Orphée, qui contient d'ailleurs des pages dune grande beauté, est un tableau fantastique des siècles antéhistoriques où se clôt l'ère panthéistique de l'immobile Orient, et où commence en Grèce celle du progrès et de la liberté. Dans sa Formule générale, Ballanche se proposait de reconstruire, selon ses vues d'ensemble, l'histoire des trois sécessions plébéiennes à Rome. La Cité des ejipiations devait exposer l'état futur de l'humanité dans lequel le christianisme complétera son évolution : la peine de mort est abolie, et une cité immense reçoit dans ses murs tous ceux qui ont des crimes, des délits, de simples fautes à expier.
Nous laissons Ballanche relier l'histoire de notre race à celle de l'univers, et découvrir avec les théosophes dans notre principe ontologique un principe cosmologique (2), ou supposer avec Anselme que nous sommes destinés à réparer les pertes produites dans la milice céleste par la rébellion d'un certain nombre dïntelligences (3).
Il s'inspire de la révélation chrétienne quand il attribue à l'homme une puissance immense de vie propre. «L'homme se tait lui-même. Dieu lui a donné la liberté pour qu'il méritât. Il est
(4) Elle ne fait pas partie des OEuvres en -i vol., et il m'a été impossible de me la procurer (2i nsion d'Hébal, p. 12. - (3| T. III. p. II;;. Corap. p. 38, 72, 12'i.
tenu de conquérir d'abord sa dignité et ensuite la gloire de ses grandes destinées (1).
G Son essence n'a pu être avilie par la chute. Toutefois, sa déchéance Ta dépouillé de sa spontanéité. Il faut maintenant que la Providence secoue violemment le genre humain pour le faire avancer. Il n'"a d'intelligence qu a la sollicitation du besoin; il n'a de vertu qu'à la sollicitation de la douleur. Aussi, d'une part, s'il est vrai de dire que l'homme, hors de la société, n'est qu'en puissance d'être, on peut affirmer, d'autre part, que la société, avec ses injustices et ses souffrances, lui a été imposée comme épreuve, comme moyen d'initiation (2).
«La réhabilitation de l'homme déchu s'opère par la souflrance. Toute faute peut être expiée par le coupable lui-même dans ce monde ou dans l'autre. » Ici Ballanche supprime les peines éternelles, que Platon laissait subsister; Jésus-Christ n'est plus notre victime expiatoire, et les sacrifices sanglants des Hébreux et des païens n'ont plus de sens.
Avec Golgotha disparaît la Pentecôte. Jésus-Christ n'a point envoyé du ciel sur la terre un nouveau principe de vie spirituelle.
« Le chrétien est appelé à s'assimiler ce que lui enseigne l'autorité, c'est-à-dire la science adoptée sans examen. Il doit finir par tout trouver en lui (c'est le langage de Lessing). L'abus du principe de l'autorité va directement à l'abolition de la liberté et du sentiment moral. Il faut que l'homme trouve toujours l'autorité en lui-même (3j. » Ballanche, en pariant ainsi, se sait protestant (A).
Sa vue d'ensemble sur l'histoire universelle rappelle celle de Fichte et de Hegel, qui aurait été corrigée et complétée par l'Evangile. « Le genre humain, qui est le même individu, passant par mie suite de palingénesies, marche toujours, marche même a travers des déserts, marche malgré les hommes du retardement (5) et au milieu des nations qui grandissent et dégénèrent; il marche de l'esclavage à la liberté et à la souveraineté, de la solidarité instinctive à la charité consciente, de la confusion du pouvoir temporel et spirituel à leur séparation, de la souifrance au
\\) T. III. p. 13, 31 sqq., etc. - (2) Ibid., p. 12, 68, 203. Comp. t. Il, p. 252 sqq.
(4) " Nos opinions, il faut Tavoucr, seraient assez inclinées au protestantisme à cause de cet " esprit a'analyseet de discussion qui porte à tout examiner, à se rendre raison de tout... Mais « nos mœurs religieuses sont catholiques parce que nous tenons à un culte extérieur, à des « signes sensibles de notre croyance... >^ T. II, p. 144.
15) T. III, P..16, 2î8; t. II, Cll. 2 de rf-:ssai.
bien-être universel. Il n'y 'a point d'ailleurs pour l'humanité de perfectibilité indétlnie : le christianisme est la religion finale et l'autre vie le terme du progrès. »
Mais que signifie ce terme de palingénésie qui reparaît si souvent sous la plume de l'historiosophe lyonnais ? « Dieu est Téternel hiérophante des mystères de la réhabilitation. Par des initiations-progressives il prépare, les peuples d'abord, puis l'humanité, à la vision de l'éternelle vérité. Les violentes secousses que Dieu dans sa souveraine sagesse et selon son plan général imprime aux nations déchues et inertes, sont suivies de grâces nouvelles. Aux temps d'élégie (les époques critiques des saint-simoniens) succèdent des temps de palingénésie où une partie des hommes vit encore dans le passé, pendant que l'autre s'avance vers 1 avenir. Alors (d'après Machiavel) des signes apparaissent dans le ciel, des traditions apocalyptiques se répandent sur la terre, et des voyants, en sympathie avec le siècle futur, reçoivent de la Providence une sorte de demi-révélation (1). Après chacune de ces évolutions, Dieu initie l'humanité à un degré supérieur de lumières et de liberté. »
A en croire Ballanche, qui ne remonte pas au paradis, « les sociétés humaines ont commencé par les castes, par les privilèges, par les injustices et la servitude, par l'antagonisme des patriciens, seuls initiés, seuls initiateurs, et des plébéiens sans droits, sans famille, sans tombeaux et sans Dieu. Au fait des castes s'ajoutait le principe de la solidarité qui en unissait les membres les uns aux autres par une espèce de fatalité et qui comprimait l'individu.
« Le premier progrès, ce fut le défrichement du sol après la retraite des eaux ou la conflagration des volcans ; ce fut la lutte des patriciens aidés des plébéiens contre les éléments, et la conquête d'une demeure fixe sur les puissances du chaos.
« La force évolutive de l'humanité résidait dans les plébéiens que la souffrance pressait de s'émanciper en luttant contre les institutions primitives. Leur affranchissement s'est opéré en trois degrés successifs : ils ont conquis d'abord avec le sentiment de leur dignité la parole sacramentelle ; puis, le mariage ou le droit à la vie civile, et enfin, Tégalité politique (:>).» Tel est en quelques mots le résumé des vues de Ballanche sur l'histoire du monde ancien.
(Il ï. m, p. '2.3. - !2) /«/'<'.. p. tjiî, un s<! ;.
Jusqu'ici Ballanche n'est que le continuateur de Vico. Le disciple devient maître à son tour en franchissant l'ère chrétienne.
« Alors, poursuit-il, est apparu le christianisme qui est lïnitiation du genre humain tout entier (non à la vie de l'esprit, mais) à la liberté et l'égalité. C'est la religion éminemment plébéienne; c'est la loi de l'émancipation et de la grâce ; c'est toute la loi morale et elle ne s'occupe que de l'individu dans ses rapports de dépendance avec Dieu et ses semblables {]).
a Le christianisme, qui était contenu déjà dans toutes les traditions primitives, est aujourd'hui encore le but auquel doit tendre l'humanité. L'esprit de cette religion, méconnu du moyen âge vers lequel il serait impossible de nous faire rétrograder, est un esprit de liberté, d'assimilation, d'indépendance personnelle.
« Le principe individuel désagrégerait la société s'il ne restait, avec l'opinion commune, l'instinct sympathique. Cet instinct, qui constitue la solidarité des sociétés antiques et primitives, se transforme dans les sociétés chrétiennes en une charité consciente et réfléchie, bien autrement puissante (2).
« Cependant la société, une fois formée d'individus indépendants, doit un jour produire elle-même le pouvoir qui la régit. Elle s'est dégagée successivement de toutes les tutelles initiatrices, et maintenant elle est appelée à se gouverner par ellemême (3j. » Voilà bien les gouvernements républicains deKant et de Fichte.
« L'ère actuelle n'est point, comme on l'a cru, celle de la liberté civile, ni même celle de l'égalité devant la loi ; c'est l'ère de l'énergie de la pensée; celle de la raison humaine devenue adulte et s'ingérant de décider par sa propre autorité. Mais en s'émancipant, la société ne s'affranchit point du haut domaine de la Providence. Lasse du funeste héritage que lui a légué le dixhuitième siècle, elle cherche plutôt à se dégager de ce suaire d'incrédulité dont elle est encore à moitié enveloppée (-4). »
Ballanche appelait de ses vœux, avant Vinet, la pleine indépendance de l'Eglise et la distinction du temporel et du spirhuel ; avec les socialistes,, l'extension du bien-être à toutes les classes de la société. Comme tous ses compatriotes, il plaçait le peuple français à la tète de la civilisation et voyait en lui le représentant et le législateur de la grande société européenne (5).
(i) T. III, p. 61 sqq., UO, 3U; t. II, p. 161.
(21 Ibid., p. 200, 2U. 299. — 13) Ibid., p. 202,322. - (A) Ibid., p. 55, 202; t. H, p. 265.
( r>) T. m, p. 68 sqq.
Quels trésors Rallanche lègue- t-il à Fhistorio?ophie? Le souvenir d'un catholique croyant qui comme Fénelon a défendu la cause de la liberté (1 ) et revêtu la vérité de tous les charmes d'un style plein de poésie; la confirmation, par un esprit indépendant, de la doctrine révélée de la chute et d'une réhabilitation progressive; des aperçus ingénieux sur les origines des sociétés humaines et sur leur avenir; une vue d'ensemble exacte sur la marche générale de l'humanité; l'idée et l'expression heureuse des temps de palingénésie ; nulle étude sérieuse et savante des siècles historiques.
A l'école mythique appartient Favre d'Olivet, qui a sur Balanche l'avantage d'avoir écrit (en 1820] une Histoire philosophique complète du genre humain. Mais ce prétendu théosophe cache la trivialité de ses idées sous des expressions inintelligibles, emprunte à Fourier sa psychologie, suppose muet l'homme primitif, tire des mythes de toutes les nations une folie histoire de l'Asie, et sème de la Grèce à nos jours, sur sa route les paradoxes les plus absurdes. L'oubli a fait justice de son ouvrage.
§ 4. — Les socialistes.
Pendant que la France entière suivait avec une ardeur toute juvénile les luttes de la politique, de la littérature et des sciences, le socialisme, semblait-il, végétait et se mourait. Personne ne lisait, ne critiquait les écrhs de Fourier. Désespéré de sa solitude, Saint-Simon tentait (en 18-23) de mettre fin à ses jours. Il parvint enfin à réunir autour de lui quelques disciples, et il mourut en 1825, leur laissant, prétendait-on, un Aouveau Christianisme.
Cet ouvrage, que Wronski me disait, en 1831, n'être point de Saint-Simon, contient la critique des doctrines catholiques et réformées, faite par un homme uniquement préoccupé des questions sociales, et l'exposition, tout aussi superficielle, d'une religion de la charité, sans Dieu, sans foi et sans culte.
Abandonnés à eux-mêmes, les saint-simoniens se trouvèrent dans un très-grand embarras. Leur maître ne leur avait point laissé un système complet de ses vues, et leurs opinions personnelles n'étaient point en harmonie avec les siennes. Tandis que
M) Ballanche aimait à voir dans Fénelon le fondateur de l'ère actuelle.
le comte réclamait pour chacun la plus grande somme de liberté possible, ces jeunes plébéiens avaient les instincts de despotisme des races latines. Ils étaient d'ailleurs d'une ignorance telle qu'ils riaient eux-mêmes du respect qu'ils inspiraient au public. Mais comme ils s'étaient posés en réformateurs, ils devaient se produire dans le monde avec une doctrine nouvelle, et dans l'impossibilité où ils étaient d'en inventer une, ils se virent condamnés au plagiat. Ils dérobèrent à Fourier son association universelle qui devait rendre impossible tout antagonisme, au moyen âge sa hiérarchie spirituelle et temporelle^ à Hobbes, Campanella, Mahomet, la réunion sur une même tête des deux souverainetés, à Platon la pédantocratie dont un des leurs, Auguste Comte, ne tardera pas à se divertir.
En hjstoriosophie, ils donnèrent, à laide deJouffroy, d'amples développements à la distinction faite par leur maître des époques organiques et des époques critiques. « Après les périodes où tout se fait sous l'influence d'une pensée unique et d'une même foi, en viennent d'autres où la société n'est plus qu'une agglomération d'individus isolés et luttant les uns contre les autres. Ces dernières sont d'ailleurs un mal inhérent à la nature humaine, et par cela même qu'elles sont nécessaires, il faut ne point blâmer ces grands destructeurs d'un monde ancien, ces démolisseurs de religions et d'Etats, qui prêchent la haine par amour, provoquent le désordre parce qu'ils désirent l'ordre, établissent l'esclavage sur l'autel qu'ils élèvent à la liberté. Sachons les admirer; plaignons-les seulement d'avoir été soumis à la mission terrible qu'ils ont remplie avec dévouement, avec amour pour l'humanité (1). » C'était faire d'un phénomène historique une loi fatale qui détruit la responsabilité individuelle et justifie le crime.
Cependant, connue ils avaient la prétention de donner à l'humanité sa forme définitive, il fallait, en vertu de cette loi, pour cette œuvre d'organisation, une religion nouvelle et la religion finale. Ils rédigèrent donc le Nouveau Christianisme, qu'ils attribuèrent à Saint-Simon. Leur maître devint ainsi le Messie suprême, le Moïse et le Christ de l'humanité, le conciliateur du monothéisme matériel et du monothéisme spirituel, l'unité vivante de l'esprit et de la chair. Malheureusement pour eux, cette même loi, faisant succéder fatalement à toute époque organique une époque critique, devait infailliblement amener la ruine et de leur
(«) Doctrine de Saint-Simoiu p. Ml.
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religion et de leur organisation qu'ils proclamaient seules rationnelles. Pour comble d'embarras, Auguste Comte, celui de tous 1»^ plus dénué de tout besoin religieux, prouvait, avec la loi des Irois états, que l'état parfait était le positivisme ou Tathéisme.
Les saints-simoniens s'étaient ainsi jetés dans une impasse dont ils ne pouvaient sortir, quand éclata la révolution de 1830. La profonde agitation des esprits remplit tout à coup ces novateurs d'un courage héroïque. Mettant à nu le fond de leurs pensées, les chefs proclamèrent, devant l'Europe étonnée, la réhabilitation de la chair, et glorifièrent Tantique culte de Vénus. On arrivait ainsi à la communauté des femmes. Plusieurs reculèrent, honteux; les retraites et les schismes se multiplièrent, et Tassoeiation périt pour ne plus se relever. Le ridicule l'avait tuée.