‹ La Philosophie de l'histoire aux différents ages de l'humaniteChapitre 37 sur 51 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

LA FRANCE DE 1830 A î848.

§ 1. — Vue d^ ensemble.

La révolution de 1830, si elle a tué le saint-simonisme, si elle a jeté dans une voie nouvelle Lamennais et donné naissance à récole catholique libérale, n'a troublé dans leur développement ni les études historiques et physiques, ni la philosophie spiritualiste, ni la littérature romantique.

Les beaux temps du romantisme courent sans interruption, depuis 18-2i et le Globe, depuis 18i>7 et le Cénacle, jusqu'à la chute des Burgraves, en 1843, et à la réaction classique de Ponsard.

L'école romantique, tout en restant éminemment lyrique, avait abandonné ses anciennes voies et s'était faite révolutionnaire. De propos délibéré, elle prétendit donner à un peuple nouveau un art nouveau. Pour cela il fallait s'insurger contre la littérature du siècle de Louis XIV. Mais, «lans la fameuse préface de Cromwell (1827), qui fut son manifeste, elle commit la triple bévue d'attribuer aux temps primitifs la poésie lyrique, à la Grèce et à Rome l'épopée, et le drame au monde moderne. Puis elle substitua à

l'élégance conventionnelle du style de Racine une simplicité trop souvent vulgaire et triviale, à l'harmonie des vers une rudesse de sons pénibles à l'oreille, à l'idéal qui relève et repose l'âme, les mots, les scènes à effet qui la troublent. En même temps disparut tout respect, toute atîèction pour la royauté, et l'esprit de révolte, associé à un vif sentiment de la justice, poussa ces esprits qui ne se possédaient pas^ à saper jusqu'aux fondements de la société humaine. Aussi n'ont-ils fourni aucuns matériaux à l'historiosophie. Les drames mêmes de Hugo sont pour nous sans intérêt, tant ils sont dénués de toute vérité psychologique et historique. Sainte-Beuve, qui avait le génie de la critique littéraire, est dans son Port-Roy oJ le mort disséquant le vif; Balzac^ en photographiant la vie humaine, en a exclu l'empire de l'âme sur les passions, la justice divine et la foi en la vie éternelle; Alexandre Dumas est une source exubérante de drames et de romans qui n'ont pas la moindre valeur morale ; Eugène Sue est un incendiaire qui attise de sang-froid les convoitises populaires; Georges Sand, dans ses romans passionnés et socialistes, est le jouet d'idéaux mensongers. Alfred de Musset seul tient le langage sérieux de la vérité, et ce qu'il nous dit, c'est l'affreuse tristesse d'un cœur et d'un siècle qui ont renié la foi et qui vivent sans Dieu. Ponsard enfin qui fait opposition aux romantiques, n'apporte point sur la scène un idéal qui soit autre et vale mieux que le leur.

L'école de Cousin, qui est revenue au bon sens des Ecossais et s'est en même temps rapprochée du catholicisme^ s'étend d'un trait, de 181 1 jusque vers l'an 4840, où se fait jour le positivisme d'Aug. Comte, suivi de près par la sophistique de Hegel.

Le chef de l'école gauloise, H. Martin (né à Saint-Quentin en 1810^, a publié, de 1833 à 1836, sa grande Histoire de Fronce (en 45 vol.), quia fait rentrer dans l'ombre celle deSismondi. Amédée Thierry (né à Blois en 4797) poursuivit V Histoire des Gaulois (4828) sons r administration romaine (4840-47); Fauriel nous a donné celle de la Gaule méridionale sows les conquérants germains (183(3), et de Tocqueville (I805--o9) apprenait à la France étonnée que la Démocratie ne subsiste et ne prospère en Amérique (1835) que parce qu'elle s'est fondée sur la religion. Cependant le vicomte de Rougé continuait les travaux de Champollion sur l'antique Egypte; Stanislas Julien, Pauthier, Ed. Biot, Bazin, ceux d'Abel Rémusat sur la Chine. Le Bopp français, Eugène Burnouf, déchiffrait mot après mot deux livres du Zend-Avesta et initiait l'Europe à la connaissance du bouddhisme.

L'historiosophie, sous le règne de Louis-Philippe, a été presque entièrement négligée par les écoles spiritualiste et catholique. Elle a été en revanche l'étude exclusive du panthéiste Wronski, l'étude favorite des socialistes de toute tendance. Les uns se sont égarés dans de folles imaginations; d'autres ont appliqué la loi de Turgot à l'histoire moderne; Bûchez a découvert la loi sérielle des interventions divines; Aug. Comte, celle des analogies, et il a fait faire un pas à la théorie du progrès.

î^ :2. — Le^ catholiques. Lamennais. De Montalembert , Ozanam, de Piiancey. Guiraut. Frère.

Pendant la tempête de 1830, Lamennais partagea avec les saintsimoniens Tattention de la France et de l'Europe. Nous ne redirons point ici comment le nouvel Arnaud de Brescia, voyant sombrer TEtat, crut le moment venu de rendre à l'Eglise sa liberté et sa pauvreté; comment, de concert avec le comte de jNIontalembert, du Poitou; Lacordaire, de Dijon; l'abbe Gerbet, il réclama avec instance la séparation de l'Eglise et de l'Etat (qu'à la même date, un écrivain suisse et protestant du plus haut mérite, Vinet. demandait dans le Semeur 2i\ec non m.oins de force); comment, condamné par le pape, le 15 août 1832, il publia^ en 183i, les Paroles cVun Croyant, qui eurent cent éditions et qui épouvantèrent tout l'Occident. Elles avaient quelque chose de surhumain; on eût dit l'appel aux armes du génie même des révolutions politiques et sociales. Lamennais, qui avait donné pour base à la foi le consentement des peuples et de l'Eglise, se voyant renié par celle-ci, tentait de la réformer par le peuple. Il rêvait d'un christianisme démocratique et d'une démocratie chrétienne , d'un chiliasme sans le Christ. Puis, l'eftroi causé par cet écrit incendiaire se dissipa , et Lamennais , que le torrent du siècle avait rejeté, tout meurtri, sur ses rives, ne fut plus qu'un triste et grandiose monument de l'impuissance de la raison humaine quand elle prétend sans la seule vraie foi réformer le monde. On le vit une fois encore, en 18i8, reparaître sur la scène : il fut dans la Constituante et dans la presse le principal représentant de la démocratie radicale. Ses derniers elîbrts ne firent que constater le néant de ses plans d'avenir.

Nous ne craignons pas de le dire : Lamennais n'a pas cru du cœur en Jésus-Christ. Sa méthode l'indique ; son Esquisse d'une

philosophie nouvelle (1840) le démontre. Elle est l'œuvre d'un génie puissant; mais sous le voile d'une terminologie chrétienne, les doctrines sont toutes celles du déisme.

Il est toutefois deux grandes vérités, plus ou moins exactement formulées, que l'historiosophie doit recueillir de cet ouvrage. Elles dérivent l'une et l'autre de l'unité du plan de l'univers.

« Les substances finies étant un écoulement (1) de la substance infinie, tout est force, intelligence et amour en Dieu et dans l'univerSj dans la nature comme dans l'humanité. La matière et l'esprit ne sont donc point opposés l'un à l'autre, et la philosophie cartésienne a commis à leur sujet une grave erreur. » Lamennais arrivait par le déisme au même résultat que Baader par la théo- Sophie.

« L'unité du plan universel implique celle de la loi du développement. La terre s'est développée comme le font l'embryon dans le sein de la mère, l'homme et l'humanité dans le sein de la nature, la société dans le sein de l'humaniié, la pensée et la science dans l'entendement humain (2). y>

Lamennais est moins heureux quand il veut donner la loi du développement humain, a Elle comprend trois termes qui marquent les progrès de l'activité humaine en lutte avec la nature : la vie physique, l'art et la science. D'abord, la satisfaction des besoins matériels ; puis, aux contins de la matière et de l'esprit, l'instinct et la poursuite consciente du beau; enfin, la pensée pure aspirant à connaître le vrai qui est le beau, dépouillé de ses formes sensibles, dont le vrai nom est Dieu. L'homme grandit en lutte avec les puissances aveugles de la nature, qu'elle parvient à maîtriser par son intelligence, et dont elle s'affranchit toujours plus en s'individualisant, en même temps qu'il s'unit à Dieu qui est le terme de sa tendance (3). » Maine de Biran avait exprimé une pensée analogue en des termes plus exacts et plus précis.

Montalembert (1810-1870) a été le chef et la gloire de la nouvelle école catholique libérale qui, si elle eut prévalu sur le jésuitisme, aurait réconcilié son Eglise avec le siècle et la Réforme. Nous citerons ici de lui moins les M oine>< d'Occident f 1860-67)

H> T. II, p. 3 et 4. - (2) T. III, ]). Il sqq, ;38 sqq.

(3) Ibid., p. 19. — Nous notons dans le t. III le cbapitre sur le langage qui a ses analogues dans la couleur et le son des corps inorganiques (p. S6 sqq.); les livres huitièmcet neuvième sur les beaux-arts, leurs principes philosophiques et leur histoire (c'est là que se trouvent l'analyse et la description du temple gothique, qui sont un des plus beaux morceaux delà littérature françaiseï : — la Trinité, société divine, qui est lotvpe des sociétés humaines.

que l'éloge de Faristocratique Angleterre î^\} par un catholique français, et que ses paroles d'encouragement à l'adresse de ceux qui, depuis le Sj/llabus, résistaient en face à « l'idole » de la papauté et au « terrorisme de la secte odieuse qui domine et exploite le christianisme de nos jours. »

L'école qui compte dans ses rangs les Lacordaire, les de Falloux, les de Broglie, a produit plusieurs écrits d'histoire ecclésiastique. Mais l'historiosophie peut-elle accorder une entière confiance aux écrivains catholiques qui sont contraints, à quelque école qu'ils appartiennent, de tenir pour infaillible une Eglise fondée sur de fausses décrétâtes, qui doivent glorifier ou nier son intolérance, et qui accusent, suivant les temps, la Réforme d'avoir causé toutes les révolutions modernes en exaltant l'esprit d'indépendance, ou d'avoir, par l'oppression des consciences, arrêté la marche de l'Occident catholique vers la liberté, façonné les peuples à la servitude? Quel cœur honnête et droit n'éprouverait pas un profond sentiment d'indignation, de honte et de dégoût en voyant la curie romaine contraindre un Lacordaire à reconnaître par écrit à l'Eglise la puissance de forcer ses enfants rebelles, par des peines salutaires, à abjurer leurs erreurs, et Lacordaire se respecter assez peu lui-même pour faire, dans son Saint Dominique, l'apologie de l'Inquisition? L'histoire devenant ainsi un continuel mensonge, Rohrbacher racontera en vingt volumes celle de l'Eglise sans écrire une ligne qui nuise à la cause de Rome (:2).

De tous les historiens catholiques contemporains que la mort a retirés de ce monde, Ozanam (1813-53; est peut-être le plus impartial et le plus savant. Il gagne les cœurs par l'intimité de sa foi qui abondait en œuvres de charité, par son amour de la liberté, et par la beauté de son style où se peignent l'élévation et la pureté de son âme.

Réfutant Gibbon, redressant les Thierry, complétant Guizot, il a, dans ses nombreux écrits, démontré les progrès que l'esprit humain afaitsy?«r le christianisme depuis la chute de l'empire romain jusqu'aux siècles de Saint François cV Assises et du Dante. « Ce qui progresse, ce n'est d'ailleurs pas le dogme, ce sont la foi, la science, les lettres, l'amour des beaux- arts, et cette longue et obscure période est celle de la pénible éducation que l'Eglise a donnée aux peuples germains.

(0 De ravenir politique de l Angleterre. 1856.

'.2| Voyez sur la littérature historique et religieuse de la Iraiice catholique, BuDgener, i^wpc' et ronci/r au dix-iieuvieme siècle, 1870. et Rome et le rrtiL <8:;î.

Ozanam a étudié ces peuples avec une sympathie qui est trèsrare chez les catholiques. « Aux temps de l'invasion des Barbares, dit-il^ Finstinct de liberté s'était réfugié chez eux. Le christianisme s'en est servi pour fonder sur Tobéissance raisonnable tout l'édifice des législations modernes. »

Nous n'avons pas le courage de mettre la moindre réserve à nos éloges d'un écrivain si consciencieux, si grand dans son humilité, si sympathique. Il nous suffit de son accord avec le protestant Guizot. La philosophie de l'histoire moderne peut accepter de confiance les résultats similaires de leurs travaux.

Henri de Riancey (1816-70), le contemporain, le compagnon d'œuvre d'Ozanam, est le Dittmar de la France catholique. Il a publié, en 1838, avec son frère Charles, et seul, vingt ans plus tard, une Histoire du monde où toute la science moderne est, avec un rare talent, mise au service de la foi chrétienne, o La Providence et la Justice divines gouvernent, châtient, unifient le monde ancien en vue du Christ, qui est apparu lorsque les peuples anciens se mouraient d'incrédulité, de superstition et d'immoralité, et qui par son Eglise a fait l'éducation de la race nouvelle des Germains (1). »

Un poëte de talent, un romancier, Alexandre Guiraud (1788- 1847), entreprit vers la fin de sa carrière d'exprimer et développer « l'idée génératrice de sa vie morale et intellectuelle, » dans une Philosophie catholique de l'histoire (1839 et 41), qu'il n'a pu terminer. L'ouvrage, surchargé de lourdes discussions, n'est ni catholique ni philosophique, mais manichéen. La création est une lutte entre Satan et le Verbe. Ce qui aurait pu se chanter dans un poëme mythique, ne se supporte pas dans un écrit où l'on prétend tout démontrer.

A la même date, en 1838, l'abbé Frère, d'une orthodoxie irréprochable, publiait ses Principes de la philosophie de l'histoire. il compte dans la vie des peuples huit âges, dont il détermine avec une merveilleuse précision toutes les aptitudes, sans négliger même les modifications du cerveau. Mais, comme il lui est impossible de retrouver ces âges dans l'histoire, nous passons outre.

H) Il est digne de remarque que lauteur, comme Dobsuet, fait de l'empire dAlexaudre la quatrième monarchie de Daniel.

§ 3. — Les philosophes libres penseurs. M ichelet et Quinet. Wronski.

Sous Louis-Philippe, la libre pensée eut pour principaux représentants en historiosophie, MM. Michelet, de Paris (né en 1798), et Quinet, de Bourg (né en 1803); les traducteurs, l'un de Yico, l'autre de Herder, et tous les deux les seuls historiens de leur temps, qui aient tenté d'unir à la philosophie et à Térudition la poésie du style. Ils sont experts dans Fart d'assouplir, de ciseler la phrase. Mais une rivière sans fin de diamants ou un torrent de pierres précieuses de toute espèce, finit par lasser le lecteur, que reposerait plus de simplicité et de naturel.

Etrangers à la foi chrétienne, très-hostiles aux Jésuites^ fesprit du dix-huitième siècle les animait sans qu'ils en eussent gardé tous les préjugés. Ils s'étaient mis avec ardeur à l'étude de la science et de la philosophie allemandes. S'inspirant de Fichte, de Schelling, de Hegel, ils avaient répudié les théories de Rousseau et de Gondorcet. La grande idée que l'humanité s'affranchit peu à peu de l'esclavage de la nature, les avait saisis l'un et l'autre. Ils la développèrent avec cette originalité de vues qui est le caractère des esprits supérieurs. Cette émancipation fut d'ailleurs pour Quinet, le plus allemand des deux, une évolution spontanée de l'esprit humain; pour Michelet, plus latin, le résultat d'une longue lutte de l'esprit contre la matière et la fatalité.

Peu de temps après la révolution de 1830 parut une Introduction à r histoire universelle (avril 1831), de M. Michelet, qui était une glorification de la France aux dépens des races germaniques, et à laquelle néanmoins l'Allemagne fit un gracieux accueil. Elle y trouvait ses vues sur la succession des peuples et des civilisations. c( Prosterné à son origine sous la toute-puissance de la nature, l'esprit humain part de l'Inde et de l'Egypte pour marcher à la conquête de la liberté. Les progrès de son affranchissement sont marqués par ses stations en Perse, en Judée, en Grèce, à Home. Le christianisme immola la matière et la fatalité, et proclama la liberté de l'àme. Mais il a recule devant la lutte et n'a point été favorable à la vie sociale. L'œuvre se poursuit sans lui, et c'est la France qui conduit le monde moderne dans la route mystérieuse de l'avenir. La France est le peuple de la liberté et de l'égalité. » Nous l'avouons, non sans quelque embarras : nous n'avons pas

le courage d aller chercher dans VHhfoirede France de M. Michèle! ce qu'elle contient de vues philosophiques justes et nouvelles.. Comment ne pas se défier d'un écrivain qui, abusant de sa brillante imagination et suivant sans reflexion ses impressions premières, change Fhistoire en « une épopée lyrique (I , y> où la langue française et trop souvent aussi le bon sens sont mis à la torture? Quelle entente de la liberté politique peut -il y avoir chez un ennemi déclaré des institutions locales de l'Angleterre et de la décentralisation? Jusqu'où faut-il pousser Tignorance des questions religieuses pour voir dans la révolution française une tardive réaction de la justice contre la doctrine chrétienne de la grâce?

M. Quinet a fàme plus profonde, plus sérieuse que son ancien compagnon d'armes. Dans cet aride désert de la vie où l'incrédulité vous mène perdre, il a « besoin d'eau vive, )■> comme il le disait naguère (2). et il s'écrierait volontiers au milieu des ténèbres qui l'enveloppent, comme les réchappes d'Edom : « Sentinelle, que reste-t-il de la nuit? (3) » Mais il n'y a pas d'autre aurore pour notre terre que celle du Christ, et ce n'est pas vers le Christ que M. Quinet tourne ses regards.

De ses nombreux écrits, celui qui appelle ici tout spécialement notre attention, c'est, sous le nom de Génie des religions, une philosophie de l'histoire de l'antiquité, où les institutions, les beaux-arts, la science de chaque peuple, s'expliquent par le fait primordial de ses croyances. La foi est la mère de l'Etat et de la civilisaîion.

Cet ouvrage parut en 1841, l'année même où Schelling ouvrait h Berlin son cours sur la philosophie de la mythologie. L'un et l'autre s'efforçaient à établir, malgré les faits, des rapports de filiation entre les nations antiques. Mais l'un apportait à ses études un panthéisme gnostique auquel il ployait violemment la réalité; l'autre la soumet à son examen sans idée préconçue, et se borne à unir entre eux les peuples par une chaîne, aussi légère que fragile, d'hypothèses plus ou moins vraisemblables. L'un faisait subir à ses auditeurs les tourments d'une dialectique abstruse et inintelligible ; l'autre enchante ses lecteurs par un style plein de poésie et de clarté. L'un, constamment attardé par son bagage métaphysique, ne faisait qu'indiquer brièvement le sens général

{{) Le mot est de M. Taine.

(2) L'Emancipation, organe dAi christianisme libéral de la Suisse 70)nande .i^9, p. 63

(3) Esaie XXI, 10, H.

de chaque mythologie ; l'autre, partant immédiatement des dogmes, pénètre jusque dans les secrets les plus intimes du caractère national. L'un, qui se disait chrétien, ne savait quelle place assigner dans son système à Israël. L'autre, tout en attribuant une origine naturelle au culte de Jéhovah, parle de ce Dieu et de son peuple avec une intelligence de l'Ancien Testament et une admiration qu'on aimerait à retrouver chez tous les théologiens orthodoxes. Tous les deux enfin font du paganisme une préparation à l'Evangile : c'était la première fois qu'en France on énonçait cette pensée, et qu'on en faisait au delà du Rhin l'idée fondamentale d'une explication du paganisme. Mais ici la comparaison n'est plus possible; car M. Quinet indique à peine en passant ce que ScheUing ne perd pas un instant de vue, et Schelling ne commet pas l'erreur de prendre l'Evangile pour un des rameaux de l'arbre polythéiste.

M. Quinet, en disciple de Herder, voyait dans l'histoire de l'humanité la suite de celle de la terre ; dans les continents les moules où une main puissante a jeté les raceshumaines; dans les races les rejetons d'une souche unique, ainsi que le démontrent les traditions et les langues; une radicale erreur (à laquelle il reviendra plus tard), dans la forêt abstraite et les hommes abstraits de Rousseau, avec leur contrat social. « La société humaine eut pour fondateurs, non des ouvriers taillant le bois ou la pierre, mais des prophètes, des poètes (commeie disaient Fichte et Schelling). La source de leur inspiration, c'était la nature dans sa primitive magnificence. Chaque contrée révélait à son peuple le même Dieu sous une forme particulière; de chaque société s'élevait une voix dans le chœur universel, et la terre enfantait ainsi son Dieu dans le travail des âges.

« L'Orient est la terre et lage de l'apothéose de la nature, des castes, du despotisme et de l'architecture. Ha une seule et même religion partagée en autant de sectes que d'empires. Dieu se révèle à l'Inde par la lumière, à la Chine par l'écriture; puis, à la Perse par la parole et à l'Egypte par la vie organique ou animale; enfin, à la Babylonie et à la Phénicie, par les astres et par le sentiment de l'infini dans l'amour païen. La religion hébraïque, issue de Brahma et de Zervan Akérèné, recueille le plus pur de la substance de l'Orient, et en même temps, comme par un miracle visible, marque la fin de son règne; elle le couronne et le maudit, elle le consacre et l'abolit.

« Le second âge est, en Grèce, celui de l'apothéose de la nature humaine, de la liberté républicaine et de la statuaire.

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