II
(c Le troisième commence avec Evhémère : les dieux ne sont plus que des rois, des tyrans. La doctrine nouvelle crée à Rome une nouvelle société. Le paganisme de Rome, c'est l'apothéose de la cité.
« Enfm^ le quatrième âge est, à Alexandrie^ celui de Tapothéose de la philosophie. »
En 1831 parut, à Paris, sous le titre le Messianisme, une publication périodique dont l'auteur était un réfugié polonais, Hoëné Wronski, dePosen (1) (1778-1853; . Il se croyait, comme Manès et Mahomet, le Paraclet, et de son obscure retraite, il annonçait au monde, depuis ISO-i (^2), la vérité définitive qui devait faire enfin régner Tordre sur la terre. Sa philosophie prenait le nom a d'aôsolue pour accuser sa base éternelle en Dieu, et le nom de messianique pour accuser sa cime infinie qui se perd dans les destinées finales de l'humanité (3). »
Polonais par sa naissance, Allemand par sa philosophie, il n'était Français que par accident. On n'entendait pas à Paris son langage métaphysique, tandis que ses compagnons d'exil avaient peu de sympathie pour ses principes d'obéissance aux gouvernements établis, et que son nom était à peine connu au delà du Rhin où l'on n'aurait vu en lui qu'un disciple de Fichte. Il adressa des Appels aux empereurs, au pape, aux nations, aux hommes supérieurs de tous les pays. Nul ne lui prêta une oreille attentive. Au reste, il attaquait et irritait tous les partis. « Ineptes étaient les arguments de Pascal pour la révélation; ineptes les réfutations de Voltaire. La religion de la grâce des jansénistes était une fanatique dénégation de la spontanéité de l'homme, et le matérialisme la dégoûtante crasse de l'esprit humain. Les théories socialistes des saintsimoniens et des fouriéristes avaient l'animalité pour but ignoble, et l'organisation religieuse des révolutions par Lamennais ou par Bûchez était un sacrilège (4). » Il est mort désespérant du salut des nations, mais toujours convaincu de sa mission divine.
Ce bizarre rêveur n'était point, tant s'en faut, un esprit vulgaire. Il ne nous appartient pas de prononcer un jugement sur sa tenta-
(0 11 a résumé ses idées dans son dernier ouvrage : Philosophie absolue de Vhistoire,ou Genèse de Chuiimudé. Hisiorioophie ou science de l'hiitoire,2 tomes, 1852. Il a en nièiiie temps réimprimé le Secret politique de Napoléon, comme introduction à sa récente philosophie de Vhistoire. 18 .3.
(2) Historiosophie, 1. 1, p. 4; t. II, p. 212. — Secret, p. 128.
(31 Secret, p. 5 sqq.
W) Histor., 1. 1, p. 57; t. Il, p. 3J, 141 ; Secret, p. 90, 112.
tive de réformer les sciences mathématiques en tirant d'une unique fornjule toutes les autres. Sa Réforme de lu. philusophie et sa Métapolitique nous entraîneraient trop loin de notre champ d'études. Mais son Historiosop/iie nous fait connaître un génie synthétique qui essaye d'expliquer par une loi unique le passé, le présent et l'avenir de l'humanité.
Nous retrouvons dans son système la théorie de Krause sur les idéaux ou les buts de l'humanité; le Dieu indifférent de Schelling; le moi humain-divin de Fichte qui, s'il ne crée pas le monde, se recrée au moins lui-même, et l'apothéose finale de l'homme, mais avec la yie indestructible de l'àme.
« Notre âme, en effet, c'est le Verbe divin. Tout puissant, il est la source de notre activité infinie, de notre spontanéité créatrice. Mais nous ne le possédons qu'à l'état de virtuaHté à cause de notre double nature. L'existence animale et contingente se développe en nous la première et elle prévaut d'abord en plein. D'ailleurs, l'espèce humaine a hérité d'un monde antérieur et primitif l'idée absolue du mal qui constitue son originelle dépravation morale (2). Cependant le Verbe ou la raison n'en dirige pas moins notre développement, préparant par la loi du progrès le moment où nous opérerons notre propre création^ notre régénération spirituelle. Elle aura lieu lorsque, grâce à la doctrine messianique, nous serons conscients de la présence du Verbe en nous et que nous saurons l'évoquer. Alors la raison, qui est la vierge qui doit écraser la tète du serpent, détruira au dedans de nous la source de l'erreur et du péché, et réhabilitera en nous l'être absolu dont nous sommes actuellement privés par suite de notre désunion avec Dieu. En même temps nos deux existences physique et intellectuelle s'identifieront; par notre autonomie, les lois morales qui nous étaient imposées au nom de Dieu, deviendront nos propres lois, et par notre atitotélie, nous nous poserons nous-mêmes comme le propre but de nos actions. Notre individualité absolue sera ainsi établie, et avec elle, à l'heure de notre mort, notre immortalité, qui sera non plus la récompense de notre vertu, mais le fruit de notre propre création (J).
« Tel est le but auquel tend l'humanité, et tel est le véritable et unique objet de la philosophie de l'histoire (3).
« L'humanité s'est dirigée vers ce but suprême par une série
(1) Histor., t. I, p. 6o, 458, 177 sqq., 202; î. li, p. 2I'J sqq,, 240.' (2| Ibid., t. I, p. 102.
progressive de buts universels, qui lui ont été déterminés par une finalité inconnue. Ces buts sont au nombre de quatre : deux positifs^ le bien-être physique et le bien-être intellectuel, et deux négatifs et instrumentaux sans lesquels les deux premiers ne sauraient être atteints: la sûreté publique, ou la garantie de la justice par TEtat, et la moralité publique, ou la garantie de la dignité morale par TEglise (1).
c( L'histoire proprement dite, ou le règne des peuples, a été précédée de rère des buts individuels, des patriarches et des traditions (2j.
(c Les peuples ont successivement poursuivi les quatre buts généraux qui marquent la division de l'histoire en autant de périodes :
« 1) La première période, en Egypte et en Orient, est celle du bien-être physique. Elle finit avec le temps où fhumanité, s étant convaincue de l'insuffisance du but sensuel, en poursuit 2), dans la Grèce et à Rome, un autre supérieur : la sûreté publique par le moyen de TEtat, qui est la première création humaine. Pendant les siècles de despotisme et d'anarchie qui closent cette seconde période, l'humanité tourne ses regards vers Dieu; la raison, qui s'est fortifiée, entrevoit l'absolu, et 3) Jésus-Christ ouvre la troisième période, où le but religieux est atteint par le moyen de l'Eglise chez les chrétiens. Mais l'Eglise prédomine sur l'Etat, et la foi sur la raison, qu'elle comprime. La raison finit par se tourner vers l'étude des choses relatives et physiques, l'empirisme prévaut, et l'humanité se propose, A) à dater de la Réformation, un but intellectuel, le bien-être de cognition. Elle arrive à la certitude dans le domaine des faits, à la liberté de pensée dans toutes les questions.
^c 5) Avec la révolution française finit l'ère des buts universels et commence celle des buts transitifs ou la cinquième période, qui est l'état critique de l'humanité, l'âge de l'antinomie sociale, de l'antagonisme absolu entre le droit divin et le droit humain dont les principes sont à la fois indestructibles et inconciliables, et qui sont tour k tour victorieux et vaincus. Cependant tout tend à l'affranchissement de la raison; on est à la recherche du vrai absolu, du bien absolu, et le messianisme prépare l'ère nouvelle des buts indépendants de la nature terrestre de l'homme, l'ère de son absolue spontanéité et de sa création propre par son seul mérite,
^\] Histor., 1. 1, p. 101 s(i.{. - (2) Ibid.,v- <-^C.
l'ère de son autonomie et de son autotélie. Alors se concilieront la souveraineté de droit humain et celle de droit divin, que Napoléon I^r avait de fait réunies déjà. A lEtat et à TEglise confondus s'ajoutera l'union absolue ou la fédéralité messianique des nations, qui dirigera Thumanité vers ses destinées iinales sur la terre (1). Les nations appelées à remplacer ainsi la Providence, seront probablement les Slaves occidentaux et tout spécialement les Polonais.
« Cette ère finale comprendra deux périodes :
« 6) Celle du paraclétisme qui verra la création du vrai absolu, et
« 7) Celle des derniers temps ou de la création du bien absolu et de l'obtention de Timmortalité. »
Nous résumerons dans le tableau suivant les caractères des cinq grandes périodes de Wronski. Cette formule a sa vérité et sa beauté.
(1) Hlstor., t. I, p. ne Sfjq.; 196 sqq. ; t. II, p. 89, 107, inr, sqq., cl
(2) I.'aiitcur liôsittt entre ces deux hypothèses.