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Considérant. L. Blanc.
Après la débâcle du saint-simonisme, quelques-uns de ses adhérents vinrent grossir le petit noyau des disciples de Fourier. Toujours méconnu, constamment exposé à de cruelles moqueries, Fourier mourut en 1837, au moment où sa doctrine prenait son essor et devenait en quelque manière une puissance.
D'autres saint-simoniens revinrent si ce n'est au catholicisme, au moins à des croyances qui leur permettaient d'en parler le langage. Ainsi P.-J.-B. Bûchez (1796-1865). docteur en médecine, et ses deux disciples, Aug. Boulland (mort en 1859) et M. Aug. Ott (né en 1810). de Strasbourg, docteur en droit.
Dans sa jeunesse, Bûchez était tombé dans les ténèbres du matérialisme (1) et s'était trouvé en contact avec tous les scepticismes. « Mais il y eut une chose dont je ne doutai jamais, ce fut de la morale ; et j'en rends grâce à Dieu, elle fut toujours ferme dans mon cœur et dans ma conduite (2). » Aussi traversa-t-il rapidement les bas-fonds du saint-simonisme. Ses méditations sur la loi du progrès étudiée à la double lumière de la morale du devoir et de la méthode des causes finales (3) aboutirent à le convaincre de la conformité de la philosophie avec la révélation chrétienne.
Il n'en était point encore convaincu quand il rédigea de concert avec Roux \ Histoire parlementaire de la Révolution française (1833-1838). On y prêche la souveraineté du but et déclare (avec Rousseau) sans droit les soi-disant ennemis de la société. « Les seuls vrais représentants de la Révolution sont les Jacobins et Robespierre qui mettaient en pratique le grand principe de l'égalité et de la fraternité, seul démocratique, seul catholique. Le principe de la liberté politique, économique, religieuse, est celui de la bourgeoisie, du protestantisme et de l'anarchie. Il faut une nouvelle révolution qui se fera par et pour le peuple. C'est à la société à remplir la première ses devoirs envers les individus. » On ne saurait mieux faire pour irrher les appétits du bas peuple, légitimer ses exigences aveugles et l'exciter à faire triompher sa cause à l'aide de la guillotine.
(1) Introduction àla science de l'histoire. T>ë\\\\èmeéà\i\ov\, 18C2, t.ll, p. 26. La première édition est de 1833.
(2) Essai d'un traité complet de philosophie au f.oint de vue du vatholicisme et du progrès, (3 vol., 4839-1840), t. I, p. 23.
(3) D'après son ami, M. Roux-Lavergne (qui est devenu plus tard son adversaire en se rangeant à la suite de M. L. Veuillot), dans sa Philosophie de l'histoire. H8.50.
Dans son Introduction à la science de rhistoire (1833), qui doit seule nous occuper (ainsi que dans son Traité de philosophie), fUichez insiste avec une telle force sur la conscience comme critère unique de la vérité, que ses admirateurs ont voulu faire de lui le Kant français, et il soumet si humblement les résultats de ses recherches au jugement de TEglise (1 ) que M. Blanc de Saint-Iionnet l'associe à Bossuet. En réalité il est un esprit impatient qui, de son propre aveu (-2), se hâtait trop de prendre la plume, et qui re- [omhe. de sa foi soi-disant catholique dans un athéisme inconscient, des sublimes doctrines de Platon dans le grossier sensualisme de Condillac (3).
Bûchez n'a étudié avec soin que la question du progrès (4) ; mais il y a fait des découvertes qui sauveront son nom de Toubli.
a) Par une heureuse inspiration, il a distingué dans la société humaine les lois du progrès ou du mouvement et les constantes. c< Les constantes sont les éléments de la nature humaine qui restent toujours les mêmes dans leur essence au milieu de toutes les transformations des peuples et de Thumanité. Ces éléments sont la vie personnelle et la totalité (ou la société) : le jeu harmonique de ces deux pôles fait l'histoire du monde (5). — Le mouvement procède de Dieu. Le Dieu qui a créé l'humanité et Ta faite essentiellement passive, se révèle à elle aux temps voulus. Chaque révélation lui imprime une nouvelle impulsion. Il agit du dehors sur elle, comme il le faisait avant elle sur la nature pendant la création. Ses actes d'intervention s'opèrent d'après un plan préconçu. Ils se succèdent comme une série mathématique de termes séparés, indépendants, qui ne s'engendrent point les uns les autres, et qui nont d'autres rapports entre eux que celui de croissance ou de décroissance. Dieu a produit par la successive création des règnes de la nature les âges de la terre : il produit par ses successives révélations les âges de l'humanité. La même formule embrasse donc l'histoire du monde physique et celle du monde moral, et elle les relie tous les deux à la Divinité (G). » Tl eut été impossible de trouver pour une conception aus:>i grandiose une expression plus simple et plus sévère.
(\) Introd., t. II. p. 254.
(21 Introd., préface. - Traité, t. II. p. 28, 85.
(3) Par exemple : « La conscience est le proiluit factice de IVducation. » — « La foi se borne h croire à l'éternité de la loi. » Introd., t. I, p. 332, 344; t. II. p. 226. 247.
(4) « 11 a consacré, son livre à une idée nouvelle, celle du progrès. Introd., t. II, p. . 15) Ibid.,t. I. p. 30 sqq.; 226 sqq.
(6) Ibid., t. I, p. 142 sqq.; 473 sqq.; t. II, p. 3i sqq.; livres 4 et 5.
« Les forces sérielles ou l'activité créatrice et réyélatrice de Dieu, cause de tout progrès, s'opposent dans l'humanité aux constantes sociales, comme dans la nature aux forces circulaires de la gravitation ou de Fél'ectricité. »
b) Cependant. « Dieu a donné pour mission à Thomme, qu'il a fait à son image, de continuer d'âge en âge l'œuvre divine de la création dans le monde de la liberté. Il la doté d'une vie propre qui croît, s'épanouit, décline et meurt, tandis qu'il fait son éducation par des révélations ou des enseignements de plus en plus relevés. A son école, Thomme et l'humanité se forment au bien, et apprennent à s'associer à ses desseins. Ils deviennent, comme le dit saint Paul, coouvriers avec Dieu (1). » Bûchez a donc fort bien saisi l'harmonie entre la progression mathématique des interventions divines et l'évolution naturelle de la nature humaine.
c) « A chaque âge. » poursuit Bûchez, qui se rencontre ici avec Wronski et Krause, « Dieu propose à l'humanité un but nouveau. » C'est à mettre en pleine lumière cette précieuse vérité que notre philosophe dépense le plus de temps et de force, a Toute société ne subsiste qu'à la condition d'avoir un but d'activité; car elle se dissout aussitôt qu'elle le met en oubli, ou qu'elle l'a épuisé. Sans ce but, pas de progrès social, car un peuple n'avance qu'autant que tous ses membres poursuivent en commun une œuvre collective. Il n'y a donc pas d'idée plus importante que celle du but de la société, comme il n'y a pas de plus dangereuses erreurs que celles qui portent sur ce point fondamental (:2). )>
« Le mouvement social, qui dans la durée de chaque âge est déterminé par le but que Dieu lui a assigné, est régi par une loi dont la formule est : désir, roisoimement, exécution. C'est-à-dire, la nouvelle société éprouve un unanime désir de réaliser son but; mais ce but est soumis à l'examen de la raison et rejeté par plusieurs; enfin, le temps est venu de V accomplir avec les lumières qui résultent de cet examen; toutefois on n'y réussit jamais parfaitement. Les temps de raisonnement, individualisme, analyse, entre deux temps de synthèse, correspondent exactement aux époques critiques du saint-simonisme (3).
« Les buts que Dieu pose d'âge en âge à l'humanité par des rein T. I, p. 179; t. II, p. 13, etc.
(2) T. 1, p. 163 sqq.; 226.
(3) Bucliez prétend en outre distinguer dans chacune de ces trois périodes, trois époques de fondation, de discussion et A'orminsation. Mais il lui est impossible de les retrouver dans Ibistoire.
vélations nouvelles, s'ajoutent les uns aux autres^ et forment tous ensemble la morale qui embrasse la vie entière de Thomme : ses rapports avec Dieu, avec ses semblables, avec lui-même et avec le monde physique (1). »
Voici les buts successifs, les révélations et les âges de Thumanité.
J. Age adcuidque : Yé\éhïion par quelque incarnation divine; pour but, fonder la famille en préparant lEtat, ou conserver par la vie industrielle l'individu et Tespèce.
2. Age noachique, pendant lequel la société se divise en deux races qui s'isolent et dont Tune opprime Tautre : une race pure et céleste d'immortels, d'anges, de demi-dieux, et une race terrestre et souillée d'hommes mortels. Pour révélateur, Noé inspiré. Pour but, repeupler la terre en apprenant le sentiment et le devoir de la cité.
3. Age brahmanique. Un prophète inconim révèle que tous les hommes sont des anges déchus qui expient sur terre une faute commise au ciel, et que le degré de misère ici-bas est mesuré sur la grandeur de la faute là-haut. Pour but, rétablir l'unité sociale et l'égalité détruites par le péché commun, tout en régularisant par les castes la diversité des fonctions.
4. Age chrétien et dernier. Révélation de Jésus-Christ, incarnation de Dieu, rachetant tous les hommes et les faisant ainsi tous égaux, tous frères. Pour but, constituer l'humanité tout entière en une société unique, en un seul corps (^).
Le vice radical de l'historiosophie de Bûchez apparaît dans tout son jour chez son disciple, M. Ott. Il a le mérite d'avoir publié en 1842 le premier Manuel philosophique, en langue française, d^histoire universelle; mais le christianisme est pour lui une religion sociale, qu'il exalte parce qu'il ne la comprend pas, et il éprouve^, comme son maître, une profonde aversion pour l'individualisme de la Réforme évangélique. Sa morale indépendante équivaut d'ailleurs à la négation de Dieu.
BouUand est un historien fantaisiste, dans son Essai d'histoire universelle (3), et un moraliste distingué, dans son Histoire des transformations religieuses et morales des peuples (1 839 . a La morale est le tout de l'homme; la méthode de l'investigation morale, la
(W T. l, p. 32» sqq.
(2) T. II, p. 291, 304, 3J3, etc.
13) Ou exposé comparatif des traditions de tous les peuples depuis le.i temps primitifs jusqu'à nos jours. 2 vol., isat». Cet écrit va de pair avec celui de Fabre dOlivet.
seule base des études historiques; la lutte de l'esprit contre la matière, le sujet de Thistoire. La loi, c'est le sacrifice que l'homme fait au devoir d'une certaine somme de jouissances. Mais de nature fhomme est égoïste. Il faut donc que Dieu lui ait révélé la loi sans laquelle toute société est impossible. Cependant la société, en cherchant à réaliser la doctrine qui lui a été révélée avec la loi, se scinde en trois parties : ceux qui enseignent le sacrifice, ceux qui Tadoptent, et ceux qui (sauvages ou hérétiques) le repoussent et s'insurgent. Des luttes ou de la détérioration de ces trois corps, naît la nécessité de révélations nouvelles qui poussent l'humanité vers le but universel fixé par Dieu. Ces révélations sont au nombre de trois : celle de Texistence d'un bon principe et d'un principe mauvais; celle de la chute dune partie des esprits célestes, et de l'expiation; celle enfin de Jésus-Christ qui par son propre sacrifice a donné à l'honmie la liberté spirituelle et matérielle. Le progrès consiste à rendre le sacrifice toujours plus absolu et en même temps plus spontané, plus spirituel. C'est par cette voie que l'humanité arrivera au règne de Dieu annoncé par le Verbe; car le sang de Jésus-Christ est encore fécond pour l'avenir. »
Pierre Leroux, de Rouen, (né en 1798. mort en 1871). a été, comme Bûchez, un disciple de Saint-Simon. Mais au lieu de se tourner vers le catholicisme, il a,« voué son existence (ainsi que le disait Proudhon) à la recherche d'une religion nouvelle qui remplacerait le christianisme (l). »
Pour l'interprétation des religions mythologiques, il suivit le théosophe Fabre d'Olivet. Traducteur du livre « sublime, prophétique, » de Lessing sur l Education du genre humain, qui se termine par la métempsycose, il crut trouver dans cette doctrine la clef des énigmes de l'existence humaine ("2).
a Le fond de notre nature est le besoin du bonheur, et d'un bonheur terrestre. » Pour satisfaire plus sûrement ce besoin, Leroux supprime en Dieu la personnalité et avec elle la justice, réduit l'homme à n'être que sensation, sentiment et connaissance, fait du monde une incarnation spontanée, successive, de son Dieu
(1) Le principal ouvrage de Leronx est De l'Humanité, de son principe et de son avenir, où se trouve exposée la vrai" définition de la religion, et où Von explique le sens, la suite et l'enchaînement dumosaïsme et du christianisme. )^0, 2 vol.
l2i 11 en fait la croyance primordiale de tons les peuples, celle même de Moïse et de Jésus- Christ. La transmigration des âmes yar les plantes et les animauT, le paradis et fenfer, la société des dieux, l'anéantissement en Dieu, les voyages à travers les astres ne sont que des hérésies plus ou moins récentes.
immanent ou de la vie universelle, et rejette enfer et paradis.
Cependant tout homme est malheureux.
D'où vient le mal, la souffrance?
« De l'inégalité.
« L'homme vit en communion avec ses semblables par les trois modes nécessaires de la famille, de la cité et de la propriété. Ces trois besoins ont donné lieu à un triple esclavage qui a subsisté jusques à nos temps. Car l'histoire se résume en ces trois périodes :
«Le régime des castes de famille, en Inde, en Perse, en Assyrie, en Egypte; — le régime des castes de patrie, en Grèce et en Italie, où tous les droits étaient subordonnés à la qualité de citoyen; — le régime, enfin, des castes de propi'iété, pendant la période féodale, et dans nos temps actuels où le capital du bourgeois a remplacé le château fortifié du seigneur.
« Mais un temps viendra où ces trois modes d'existence seront transformés par la vraie charité qui, sans les détruire, fera régner enfin l'égalité, et avec l'égalité le bonheur.
« Or ce bonheur à venir sera par la métempsycose celui de tous les hommes qui seront morts auparavant; car ils renaîtront sur cette terre. Nous sommes les générations passées, et les générations futures seront la nôtre. »
A tout bien considérer, la philosophie de P. Leroux n'est ellemême, comme tous les systèmes socialistes, qu'une variété de celle d'Epicure.
Il a d'ailleurs compromis sa réputation par ses explications fantastiques de la Bible, et, en d8i8, poussant la démocratie jusqu'à l'anarchie, il s'est perdu à la tribune de l'Assemblée constituante par ses utopies extravagantes.
Nous avons dit que Fourier en mourant avait vu ses théories faire enfin irruption dans la société française. M. Considérant, de Salins (né en 1808), les avait popularisées par son livre de la Destinée sociale (1834 et 4-5). Pour les rendre quelque peu plausibles, il en élagua les excentricités absurdes et garda un complet silence sur les favoris, les géniteurs et les possesseurs. En historiosophie, il rejeta la perfectibilité de Condorcet; car « on ne perfectionne pas ce qui pèche par le fond, et la société, étant mauvaise, doit subir une transformation radicale. » Toute l'histoire de l'humanité devient ainsi une longue série de maux sans le moindre bien auquel l'avenir puisse se rattacher. Un pessimisme aussi absolu ne
se discute pas. Nous ne reproduisons donc pas ici l'exposition que le disciple nous donne des périodes du maître. Aussi bien ne Toyons-nous nulle part dans l'histoire la sauvagerie faire la transition entre Tédénisme et le patriarcat, ni le patriarcat précéder la barbarie, ni la théocratie s'intercaler entre la barbarie et la civilisation. La formule fouriériste ne repose sur aucune étude de l'histoire. Mais nous ferons notre profit des preuves que, dans sa critique de la société actuelle, Considérant nous donne de la profonde corruption de riiumanité. et nous applaudissons à sa protestation contre le christianisme mutilé qui nie le règne définitif de la paix sur la terre.
M. Louis Blanc ^né en 1813) fait concurrence aux fouriéristes. Dans son Organisation du travail (1839), il est le disciple quelque peu honteux de Morelîy et de Babeuf. Dans son Histoire de la Révolution française (i847-1862i, il soutient les mêmes pernicieuses doctrines que Roux et Bûchez sur la liberté et la fratermté. Elles lui donnent sa formule de la loi des âges, qu'il applique à rhistoire moderne, et qui difi'ère peu de celle de Turgot.
(( 1) Au moyen âge règne IV/z/fo///^' de croyances traditionnelles, aveuglément acceptées, d'une Eglise qui impose par la violence ses lois aux consciences, d'une royauté qui aboutit au despotisme. La contrainte étouffe la personnalité.
c( 2) A l'instinct succède la raison qui s'éveille. Devenu majeur, l'homme est le seul juge de tout ce qui le concerne, et prend un sentiment exalté de ses droits sans que rien lui indique ses devoirs. L'individunlisrne, principe de la bourgeoisie, a triomphé par Luther en religion, par Voltaire et les encyclopédistes en philosophie, en politique par Montesquieu, par Turgot en économie politique, par la Révolution dans le monde de la réalité. Mais il mentait quand il promettait la liberté, et il a produit l'anarchie qui mène à l'oppression.
« 3) Dans l'ordre définitif des choses, l'association succédera à la libre concurrence, et le principe évangélique de la fraternité, qui était représenté par les penseurs de la Montagne et qui a pour un temps succombé avec eux le 9 thermidor, deviendra le fondement d'une société nouvelle, œuvre de l'homme, qui s'organisera sur le modèle de notre corps, œuvre de Dieu. De l'harmonie des cœurs naîtra enfin la liberté. »
Le but où tend M. L. Blanc, est celui que l'humanité atteindra par l'intervention du Christ. Mais qu'est-ce que TEvangile a de
commun avec Robespierre ou la Terreur, la liberté avec la guillotine et la charité des fidèles avec cette odieuse fraternité dont on fait un principe de haine entre les classes?
Cabet avec son Icarie ne nous a point dit ses vues sur Thistoire de rhumanité. Le christianisme n'était pour lui qu'une forme du communisme.
§ 5. — Le positiviste Auguste Comte.
L'école positiviste, qu'a fondée Auguste Comte (1798-1857) (1), se confond avec Fécole naturaliste de Charles Comte, et ne diffère du matérialisme que par Taffectation qu'elle met à se tenir dans les limites de l'observation extérieure. «Il n'y a qu'un seul objet d'études : les choses qui tombent sous les sens. Le but des recherches, c'est le comment, jamais le pourquoi; c'est la découverte des lois, jamais celle des causes, et la loi se définit par la succession plus ou moins accidentelle des phénomènes, et non par leur enchaînement nécessaire. » «Tout est relatif, s'écriait, déjà en 1817, Aug. Comte : voilà le seul principe absolu. » Avec sa méthode, l'école peut nier l'âme, si le cerveau suffit à expliquer tous les phénomènes soi-disant psychologiques. Mais elle doit réserver la question de Dieu auquel les sens ne peuvent aucunement atteindre : 0 L'athéisme est une émancipation insuffisante de l'esprit, qui nie quand il devrait s'abstenir. »
Aug. Comte s'est cru et ses disciples, M. Littré, M. Stuart Mill, miss Martineau l'ont proclamé le plus grand génie des temps modernes, qui a découvert la vraie philosophie, créé la science de l'histoire, donné enfin aux hommes une base immuable pour toutes leurs convictions (2). Nous sommes prêt à reconnaître en lui un de ces philosophes qui, tels que Wolf ou Hegel, ont d'après Leibniz (3), embrassé et tenté de réduire en un système toutes les connaissances humaines. Nous rendons pleine justice à la perspicacité avec laquelle il saisit d'emblée la vérité toutes les fois que ses idées préconçues ne troublent pas sa raison. Mais le positiviste est chez Aug. Comte le plus orgueilleux et le plus inconséquent
(1) Coiin de philosophie positive. I830-I8'»2, G vol. — Système de politique positive, ou traité de sociologie. 185l-<85^, 4 vol.
(2) V. l'excellent et satirique article de M. Laurent sur Aug. Comte, dans sa Philosophie de Vhistoire, p. 179 sqq.
(3) Philos., t. VI, p. ^8<.
des penseurs, le plus ignorant et le plus aveugle des historiens, le plus despotique des socialistes, le plus amusant des fondateurs de religion. Bien loin d'ouvrir à Tesprit humain une ère nouvelle, il n"a fait que clore et résumer celle des encyclopédistes, comme Hegel celle des idéalistes.
\^ Biographie (1). Né en 1798, «d'une famille éminemment catholique et monarchique, » Aug. Comte eut pour père spirituel Condorcet. A lage de vingt ans et déjà mathématicien distingué, il devint le disciple de Saint-Simon. Plus tard, cette liaison de peu de durée lui apparut comme une « funeste )) perturbation de son «évolution spontanée, » et il traita son maître de «jongleur dépravé.» Nous le voyons d'ailleurs féliciter Gall etBroussais d'avoir porté les derniers coups à la psychologie et à la métaphysique; apprendre de Bichat à considérer la vie sous son double aspect statique et dyncuiiique; attribuer avec Gall aux affections la prépondérance sur rintelligence. Aimer est devenu le fondement et l'essence de sa philosophie définitive. Il s'est trouvé ainsi d'accord, à son grand étonnement, avec Vauvenargues et Pascal (2).
A vingt -quatre ans, il fit «sa grande découverte » de la loi des trois états, qu'à vrai dire Gampanella, Vico, Turgot avaient faite avant lui. Un an plus tard, il distinguait, après Saint-Simon, dans l'âge théologique trois périodes en plaçant, contrairement à l'histoire, le fétichisme avant le polythéisme et le monothéisme de Hume.
En 1826 et 1827 il exposa sans grand succès sa philosophie dans un cours qui, imprimé en six volumes de 1830 à 1842, a donné naissance à la nouvelle et puissante école du positivisme.
Les deux derniers volumes de cet ouvrage contiennent une histoire de l'humanité. Comme « il n'existait point jusqu'ici de véritable histoire conçue dans un esprit scientifique, c'est-à-dire ayant pour but de rechercher les lois qui président au développement social humain, » Comte entreprit de combler cette lacune en retravaillant VEsquisse de son « éminent précurseur, » Condorcet (3).
On devrait croire que le fondateur du positivisme, avant de prendre la plume, aurait fait de l'histoire une étude positive et consciencieuse. Mais «j'ai toujours pensé,» disait-il en 1842, en écrivant précisément son historiosophie, « que chez les philo -
(<) Prétace du t. M de la PkilOioplae et du t. 111 de la Puiitiquc.
(2) Polit., t. 1, dédicace.
(3) Ibid., 1. 1, y. 37y.
sophes modernes la lecture nuisait beaucoup à la méditation, en altérant à la fois son originalité et son homogénéiié. En conséquence, après avoir, dans ma première jeunesse , rapidement amassé tous les matériaux qui me paraissaient convenir à la grande élaboration dont je sentais déjà Tesprit fondamental, je me suis, depuis vingt ans au inoins, imposé à titre d'hygiène cérébrale l'obligation de ne faire jamais aucune lecture qui puisse otirir une importante relation, même indirecte, au sujet quelconque dont je m'occupe actuellement. » Il déclare en particulier n'avoir voulu lire ni Vico, ni Herder, ni Hegel. Quand donc il nous dit qu'il entend traiter Thistoire d'une manière abstraite, en évitant autant que possible les faits concrets et les dates (1), ce n'est là qu'une précaution oratoire destinée à voiler son ignorance.
Toutefois le disciple de Condorcet se constituait l'héritier de de Maistre qui, dans son « admirable » livre du Pape, avait rétabli pour le moyen âge la marche progressive de l'esprit humain. Comte fit même son profit des vues de Bonald sur la législation, et ces deux chefs de l'école catholique lui ont enseigné que «l'ensemble du passé ne se peut comprendre sans un respect immuable (2). »
Onze ans plus tard, une révolution s'étant opérée en lui, il éprouva le besoin de retravailler de fond en comble sa philosophie de l'histoire. Les périodes, les vues d'ensemble sont restées les mêmes; les preuves, les détails, les faits sont plus rares encore, le style est plus obscur. Mais la coordination générale est plus rationnelle, et les religions sont appréciées d'après une autre règle de jugement.
Une « sainte passion » pour une femme (3) que la mort lui avait bientôt ravie, lui avait révélé toute la puissance de la vie effective. Il résuma dès lors la nature humaine dans cet adage : Agir par affection et penser pour agir, et la religion, qui n'avait été pour lui qu'un acte de l'intelligence, lui parut avoir son siège dans le cœur. Sans renoncer à la phrenologie de Gall, il prétendit sérieusement avoir créé « un nouveau spiritualisme (i). » Saint-Simon ne lui aurait plus reproché « son athéisme. »
Cependant, le seul être qu'un philosophe positiviste puisse ado-
(II Philos., t. V, p. 14. - (2) Polit., t. III, p. UI5; t. II, p. 178.
(3) Noici dans quel style Comte parlait de Clotilde de Vaux ; « Cette indispensable renaissance, « qui devait êmaul'r du cœur, me fut procurée, il y a six ans, par l'ange' incomparable que len- „ semble des destinées humâmes chargea de me transmettre dignement le résultat général du « perfectionnement graduel de notre nature morale. » Ibid,, t. 1, pre/ace, \<. 8.
(4)/6Jd., t. I,p.2t8.
rer, c'est rhomme/et ce grand abatteur d'idoles en inventa une nouvelle, plus folle et plus ridicule qu'aucune de celles des Chinois ou des Hindous. C'était une trinité formée du grand être, riiumanité; du grand fétiche, la terre, et du grand milieu, l'espace. Dans son dieu-humanité, il ne faisait pas entrer tous les hommes (car il en est de parasites, de réprouvés), mais il lui adjoignait « nos dignes auxiliaires animaux, » le bœuf, le cheval, le chien et peut-être aussi le chat. Il avait même Teffronterie de déclarer sa religion démontrée. Imposée à tous les peuples par une nouvelle papauté, elle amènerait la nature humaine à un tel degré de perfection qu'elle produirait des phénomènes de conception spontanée ou en d'autres termes l'apparition de vierges-mères (1).
Déjà le culte nouveau de l'humanité, forme définitive de celui de la vierge Marie {^), se célébrait à Paris où la révolution de 1848 avait rendu tout possible. Déjà Comte avait institué la série des neuf sacrements sociaux, imposé à ses disciples trois prières journalières et publié son fameux Calendrier historique. Le service religieux consistait dans la commémoration des morts qui, du reste, n'existaient que dans le souvenir des survivants. Il devait y avoir des fêtes statiques en l'honneur de l'ordre des sociétés humaines, et des fêtes dijnnrniques en l'honneur du progrès : fêtes de la presse, des postes, de la police, fêtes des locomotives, du fer, des pommes de terre et des navets (3). ; 2o La p/iilosofhie de Comte est un tissu de contradictions. Point d'âme, et l'on donne, au grand effroi de Littré, le nom de lois intellectuelles aux vérités innées! Pas d'autre source de connaissance que les sens, et « aucune véritable observation n'est possible qu'autant qu'elle est primitivement dirigée et finalement interprétée par une théorie quelconque (4). » Tout est relatif, sauf toutefois les axiomes mathématiques ! Tout est relatif, elle devoir de l'amour est absolu ! L'homme n'est que matière et l'on nous parle de liberté! Il n'est que chair, et l'intelligence doit prévaloir sur l'instinct, la sympathie sur l'égoïsme ! Le besoin d'unité est une déplorable illusion, et l'on dispose toutes les sciences en un système d'une unité parfaite ! On ne sait que ce que l'expérience nous apprend, et la science qui couronne l'édifice, celle de l'homme, de l'Etat et de leur histoire, la sociologie a pourfiambeauun idéal qui n'a jamais été réalisé !
m Poltt., t. IV, p. 68, '-73. - U' Ibid., 1. 1, p. 3J0.
(31 Ibid., t. I, p. 259; t. Il, p. 63. - (-'.) P/iilus., t. IV, p. .U8.
L'esprit du système de Comte, comme de tous les socialistes, est la passion de l'autorité et la haine de la liberté individuelle « La royauté constitutionnelle de Montesquieu est bâtarde, irrationnelle, contradictoire, stationnaire ; tout pouvoir local^ commune ou noblesse, est rétrojjrade; la centralisation est admirable; la constitution du catholicisme excellente. Le libre examen, c'est Tanarchie. Le mot choit doit être autant écarté du langage politique que le mot couse du vrai langage philosophique (1). » Sont-ce là les propos d'un esclave ou d'un tyran ?
Plus l'esprit, les principes, la méthode de sa philosophie sont en opposition flagrante avec l'Evangile, plus nous devons insister sur les témoignages que Comte rend sans le savoir à la vérité. Car s'il arrivait que le génie de l'impiété fut sur un point d'accord avec la foi, si Dieu et le diable étaient du même avis, qui pourrait s'inscrire en faux contre tous les deux?
Comte, qui dans les premiers volumes expliquait, en vrai matérialiste, la vie par la chimie, la chimie par la physique, la physique par la seule quantité et la philosophie parla mathématique, était arrivé vers la fin de son livre à la conviction diamétralement contraire. Il admettait pour chaque règne de la nature des lois spéciales. « Les ordres des phénomènes avec leurs sciences respectives s'échelonnent les uns au-dessus des autres. Ils sont à la fois indépendants et solidaires. Ils s'enchaînent, l'inférieur servant de base au supérieur, sur lequel il exerce bien une certaine action, mais qu'il ne détermine et n'explique point. Le matérialisme consiste à rendre compte de la science supérieure par l'inférieure, à dégrader les plus nobles spéculations en les assimilant aux plus grossières, en particuUer à tout expliquer en sociologie par des influences purement secondaires de climat ou de race (2). » Cette définition du matérialisme « restera pour son auteur, a dit M. Ravaisson, un de ses principaux titres au nom de philosophe (3). r Je ne puis d'ailleurs concevoir comment l'indépendance des règnes de la nature n'a pas forcé Comte à reconnaître l'existence d'un Dieu créateur.
« La loi du progrès, poursuit Comte, régit et le monde physique et l'humanité. Il y a progrès, non-seulement du végétal par l'animal à l'homme; mais, dans le règne animal même, des fonctions
(«) Polit., t.I, p- {2^ sqq. - P/nlos., t. I, p. 692: t. IV, p- 82 sqq.; i02 sqq.; t. \, p. '.90, Wi sqq. 1. VI, p. 3^6 sqq.
|2) Polit., 1. 1. p. oO sqq. - Philos., t. Vf. (3) La Philosophie en France au dix-nexaieme siècle, i>. 78.