‹ La Philosophie de l'histoire aux différents ages de l'humaniteChapitre 40 sur 51 · II · texte numérisé non relu

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organiques aux fonctions intellectuelles et morales, et des moindres animaux aux animaux pairs. L'homme résume en lui toutes les lois du monde, comme les anciens lavaient dignement senti. Aussi ne peut-il exister aucun phénomène qui ne soit objectivement humain (Comte est ici en plein accord avec Steffens), et la pensée peut habituellement passer des moindres spéculations mathématiques aux plus sublimes conceptions morales, ou réciproquement, par une série d'intermédiaires assez rapprochés pour n'exiger aucun etïbrt chez les esprits bien dressés. Cependant, la nature humaine, à son tour, se développe, et son développement poursuit la série du perfectionnement animal. Les facultés caractéristiques de l'humanité, primitivement dissimulées par un inévitable engourdissement, prédominent de plus en plus sur les appétits physiques. La lutte éternelle et indispensable entre notre humanité et notre animalité se termine par le plein éveil de l'intelligence et par le triomphe des sentiments nobles et bienveillants sur les intérêts personnels (1).

« Dans cet immense enchaînement des ordres ou des règnes, l'inférieur oiTre des ébauches du supérieur. Ainsi, chaque espèce animale se réduit, au fond, à un être humain plus ou moins avorté. Ainsi la nutrition et la destruction individuelle sont les germes de l'ordre social, et la conservation de l'espèce par la reproduction est celui de la continuité historique^ de rhérédité et du progrès. Ainsi encore, à la cellule, à la fibre des êtres organisés correspond dans la société la famille; aux tissus les classes; aux organes les cités; aux appareils les Etats. 11 y a même trois lois fondamentales qui conviennent à tous les ordres de phénomènes. La loi d'inertie ou de persistance mécanique produit chez l'homme la puissance de l'habitude si bien analysée par Bichat, et dans la société la tendance opiniâtre de tout système politique à se perpétuer spontanément. Si Tordre intérieur d'un système pareil est altéré par le progrès, c'est que le progrès général n'est pas assez rapide, pas assez énergique pour imprimer une égale impulsion a tous les éléments; or, ce n'est là qu'une appUcation de la grande loi du mouvement, ou de la conciliation de tout mouvement commun avec les différents mouvements particuliers. Enfin, la troisième loi, celle de l'équivalence constante entre l'action et la réaction, régit toute notre histoire qui est une série d'actions et de réactions entre l'humanité et son milieu d'existence (^2). » Ce

(1) Philos., t. IV, p. 623 sqq. - Polit., t. IV, p. 181 sqq.

(2) Philos., t. VI, p. 793 sqq. - Polit., t. 1, p. 5'J3 sqq. ; t. II, p. <81 sqq.; 289 sqcf.

parallélisme entre le monde moral et le monde physique ne fut longtemps, a dit Sophie Germain, que « le rêve d'une imagination hardie, incertaine encore des formes qu'elle osait revêtir; » aujourd'hui il « apparaît aux yeux en même temps qu'à la pensée avec l'évidence qui appartient aux sciences exactes (1). » Tel est le langage de la science moderne. Mais l'humanité entière avait, dès son origine, pressenti d'instinct cette splendide vérité quand elle recourait à des métaphores empruntées aux choses matérielles, pour nommer ses idées abstraites, tant intellectuelles que morales, et quand elle inventait les symboles de ses dieux qui, en s'altérant, ont donné naissance à d'innombrables légions de mythes. Puis, entre lïnstinct aveugle du monde primitif et la science lumineuse du monde moderne, s'interpose la typologie biblique qui voit dans le premier Adam et dans la loi cérémonielle d'Israël, en quelque sorte l'ébauche du dernier Adam et de l'économie de la grâce. La loi positiviste^ que nous nommerons la loi des analogues, vient donc cl'une manière très-imprévue donner une base scientifique à la discipline théologique la plus étrange et, en apparence, la plus fantastique.

Voilà comment, dans sa lutte avec le matérialisme, Comte, qui se renie, devient sans s'en douter l'apologiste de la Bible. Suivonsle dans les attaques qu'il dirige contre les révolutionnaires et les socialistes de notre siècle.

Il leur reproche (et ce reproche atteint Voltaire et Condorcet non moins que Rousseau et F'ourier) « d'exagérer d'une manière absurde la supériorité propre à la raison moderne, d'interpréter la plupart des opinions antérieures de Ihumanite comme l'indice d'une sorte detat chronique d'aliénation mentale qui aurait persisté jusqu'à ces derniers siècles, et de ne point, d'ailleurs, s'inquiéter davantage d'en motiver la cessation que l'origine. Leur esprit antihistorique suppose toujours une société sans ancêtres, même en s' occupant surtout des descendants (2). » L'historiosophie gardera le souvenir de cette critiquer si vraie et si mordante.

Bien loin de lâcher, comme Fourier, la bride à toutes les convoitises de la chair. Comte voulait <x surmonter l'égoïsme par les pures et chastes affections de la famille, et élever ainsi tous les hommes jusqu'à l'amour universel, qui est la suprême vertu et, en même temps, le bonheur suprême. On se lasse de penser et

(1) Ravaisson, tdia., \^. 68.

(2) Polit., 1. 1, p. 160. Conip. t. II, p. -458. - Philos., l. M, p.

d'agir, jamais on ne se lasse d'aimer. Lharmonie des trois vies spéculative, active et affective, constitue la santé de Tâme (1).

(( Ces révolutionnaires, continue notre auteur, font une œuvre radicalement chimérique et profondément désastreuse quand ils travaillent à supprimer la vie domestique, état intermédiaire et nécessaire entre la vie personnelle et la vie sociale. Car la famille est, d'une part, profondément naturelle, se rattachant au mode d'existence propre à la partie supérieure de la hiérarchie animale, et, d'autre part, elle grandit en importance avec le progrès continu de l'histoire au lieu de s'affaiblir et de s'effacer. )? Comte va même jusqu'à déclarer le mariage indépendant de toute destination physique et à désirer que l'opinion interdise les secondes noces (2).

La propriété est inséparable de la vie de famille, et Comte, sur ce point encore, repousse avec nous les doctrines de Proudhon.

«Au-dessus de la famille est la cité; au-dessus de la société domestique fondée sur la sympathie et régie par l'amour est l'admirable société civile, fondée sur l'activité collective et la spécialisation des travaux et régie par la prépondérance de la force ou de la richesse. La cité a pour éléments, non des individus isolés, des sauvages, comme le prétendent liousseau et son école, mais des familles monogames. La cité est, ainsi que la famille, une institution naturelle dont on retrouve les ébauches dans le règne animal; elle est le résultat, non d'un contrat raisonné, mais d'une instinctive sociabilité qui a été démontrée par Gall (3). »

La politique de Comte se résume dans trois principes : celui d'Aristote, la diversité des travaux ou oftices et la combinaison des efforts, d'où résulte une hiérarchie à deux degrés, la masse active et la classe contemplative; — celui de Hobbes, la domination spontanée de la force, c'est-à-dire de certains individus que leur organisation cérébrale pousse vers le commandement et dont la prépondérance naturelle est un réel bienfait pour la société entière (ce principe renverse la vaine hypothèse du contrat social et le faux dogme de la souveraineté nationale); — enfin, celui du catholicisme, la séparation des deux pouvoirs temporel et spirituel, condamnant, avec le protestantisme, la philosophie qui, depuis Platon jusqu'à Saint-Simon, rêve le gouvernement du monde par

(0 PoUi., t. I, discours préliminaire, premicre ranic; puis, p. Oi; t. II, p. -48. — Philos., t. M, p. 8C2. — Comte traite les médecins matérialistes de vétérinaires. Polit., t. II, p. 436. (2) Philos., t. IV, p. 559 sqq.; t. VI, p. 858 sqq. - Polit.. 1. 1, Disc, prel., quatrième partie. {■■i] Polit., t. H, cL. 5. - Philos., t. IV, p. .530 s-qq.

les sages et un règne final de l'esprit que Comte désignait (nous le savons déjà) du nom de pédantocrotie 1).

a Un pouvoir spirituel distinct du temporel suppose une société religieuse supérieure à la société civile et à la société domestique (oublions que c'est un fétichiste qui nous parle). Fondée sur la communauté de croyance et régie par la foi, elle réunit librement les cités comme la cité les familles ; seule elle embrasse l'humanité entière, et c'est elle^ et non quelque monarchie universelle, qui est le véritable appareil des organes sociaux (2). »

3o Théorie du [yrogres Jannoin. — Comte distingue, avec Bichat, dans la nature organique et. avec Bûchez, dans l'humanité l'existence et la vie, Fêtre et son évolution. Tordre et le progrès. D'où deux sciences sociales, l'une statique, l'autre dynamique (3).

« L'ordre est la condition permanente du progrès. Le progrès est le but continu de Tordre^, son lent développement et sa manifestation finale.

« L'humanité progresse^ se perfectionne elle-rnème et améliore sa condition extérieure en vertu de lois qui lui sont propres. La progression humaine succède à l'organique, mais n'en procède pas. Il y a solution de continuité. » Comte qui soutient l'invariabilité des espèces, qui repousse la génération équivoque et qui dit que tout être vivant naît, sinon exovo, comme le soutenait Harvey, au moins ex vivo i), ne pouvait faire sortir l'homme du singe.

« Le sens nécessaire de l'évolution générale (nous l'avons exposé plus haut), est de l'animalité en l'homme vers les fonctions supérieures qui caractérisent la nature humaine, vers la raison et une active sympathie.

« La vitesse du mouvement peut être retardée ou accélérée par diverses causes : les unes principales, comme les milieux d'existences; les autres secondaires, comme l'ennui, qui est inconnu des sauvages paresseux et apathiques, la durée moyenne de la ^ie, Taccroissement naturel de la population o).

« La théorie des réactions que subit le développement humain, est encore dans l'enfance. Il faut distinguer la réaction astronomique, physique et chimique du climat ou de la nature; la réaction biologique ou vitale des races; les réactions internatio-

(<) Polit., t. II, ch.5. - Philos., t. I, p. 133 sqq. ; t. IV. p. 60 sqq. ; t. M. p. ÔTl sqq.

(2) Philos., t. V, p. 323 sqq.; 6T3 sqq. — Dans sa Polit., t. II, p. 417 sqq.. Comte crée un immense édifice d'inslitutions de tout genre, au sommet duquel est un pouvoir spirituel aisolu qui livrera, comme saint Dominique et Rousseau, les dissidentâ au bras séculier.

(3) Philos., t. IV, p. 317 sqq. - (Ai Polit., t. I, p. 591 sqq. (5) Philos., t. IV, leçon cinquante et unième.

nales par la conquête, llnvasion, le oommorce, et la réaction directe de l'individu. Cette dernière est la plus considérable; mais il y a un monstrueux orgueil à la croire illimitée avec certain.^ despotes et avec les écoles tliéolOj^iques et métaphysiques. Llwmme s'agite et l'humanité le mène (1).

a La marche de la civilisation ne suit pas une ligne droite : elle se fait selon une série d'oscillations variables autour d'un mouvement moyen qui tend toujours à prédominer. Ces variations n'intervertissent jamais les phases du développement ni ne franchissent un intermédiaire de quelque importance. Les maladies sociales les plus violentes ne sont elles-mêmes point régies par des lois spéciales : il en est d'elles comme de nos maladies physiques qui, d'après Broussais i'2), ne proviennent que d'un excès ou d'un défaut d'irritation. » En vertu de ce principe, Comte, par une radicale erreur, fait rentrer dans le développement nécessaire et normal de l'humanité l'anthropophagie, la guerre, l'esclavage, ridolàtrie.

« Enfin, le progrès humain n'est point illimité comme le disaient Turgot et Condorcet. Ainsi l'exige l'analogie de l'organisme collectif avec l'organisme individuel : l'un et l'autre sont assujettis à un inévitable déclin spontané. Mais aujourd'hui l'humanité se dégage à peine d'un lent essai préparatoire; elle doit donc certainement rester encore à l'état progressif pendant une longue suite de siècles, au delà desquels il serait fort déplacé de spéculer maintenant (3). »

Tels sont, d'après Comte, les caractères généraux du progrès humain. Voyons quels en seraient les éléments et les lois :

(c Le progrès est a) physique : matériel, industriel et hygiénique; bj intellectuel: scientifique et esthétique; c) moral. L'élément le plus important, ce n'est pas l'intellectuel (comme le disait Comte avant 1845), c'est le moral, c'est le perfectionnement du cœur, c'est le développement de la tendresse, et de cette énergie de caractère qui surmonte les terreurs religieuses (4), nous donne le sentiment habituel de notre propre dignité et nous excite à une activité continue. L'évolution industrielle sert aux deux autres et les favorise indirectement (5). »

L'élément de la vie religieuse ou spirituelle n'existe pas pour

(1) Polit., t. II, ch. Vil. - Philoi., t. IV, \,. 3U6; 362 sqq. ; 43) sqq.

(2) Philos., t. IV. p. 406. - (3) Philos., t. VI, p. 848 sqq.

(4) Comte veut, comme Epicure et Douddha, délivrer Tborame « de tout vain scrupule et de toute terreur oppressive, » le dépouiller de « toute espérance chioiérique. » Philos., t. VI, p. 837 sqq. ; 881 .sqq.

[5\ Ibid., t. 1, p. 105 sqq. ; t. IV, p. 651.

Comte. Cette vie-là tsl un état pathologique dont Tesprit humain ne se dégage qu'avec une peine infinie ainsi que le prouve la fameuse loi des trois états. « La première des époques successives de l'esprit humain est théologique et militaire; la deuxième, transitoire, hàtarde, est métaphysique et critique; la troisième, définitive, est scientifique et industrielle (avant ISiri), morale et afiective (depuis).

(( Cette loi est la plus précieuse acquisition intellectuelle de l'esprit humain. Ainsi s'est achevée celte longue recherche des lois de l'univers, qui avait commencé avec ïhalès au premier éveil de la raison . L'ordre immuable dont on avait constaté l'empire dans le monde physique entier, a étendu son règne sur le monde de la liberté (1).

i) « L'état religieux se subdivise en trois périodes : fétichique, polythéique, monothéique.

a) « L'esprit humain (Comte dit : le cerveau) a son activité propre qui est alimentée, stimulée et régularisée par son milieu d'existence. A l'origine cette activité est plus forte que celle du monde extérieur: l'imagination, la réflexion l'emporte sur l'observation; les inspirations du dedans prévalent sur les impressions du dehors et (par une aberration qu'on n'explique pas) l'homme invente des causes au lieu de chercher de simples lois. Ces causes, il les trouve en soi-même ; ne connaissant que soi. il explique tout par soi, il assimile tout à soi, il suppose à tous les objets du monde extérieur sa propre nature, il les vitalise. Tout prend vie, volonté, amour, intelligence; tout est dieu, tout est fétiche 2;. Plus tard, 6) le divin se détache des objets matériels et donne naissance à une multitude de dieux invisilDles, qui c) plus tard encore se perdent en un seul.

2) « A l'âge provisoire duthéologisme, succède l'âge transitoire delà métaphysique. Ici l'activité spontanée de l'esprit prévaut encore sur l'observation extérieure ; mais les dieux, que détruit l'ontologie, font place à des idées abstraites, à des entités. Elles ne peuvent rien constituer d'organique et leur utilité est toute négative.

3) c( Enfin, dans l'âge définitif du positivisme, l'équilibre s'établit entre l'activité et la passivité du cerveau. Il se subordonne à son milieu; il met ses inspirations en harmonie avec ses impressions du dehors ; et, sa subjectivité lui livrant la synthèse néces-

(I) Philos., t. IV, p. 236. - Polit., t. I. p. 22 sqq. ; t. II, p. 30.

(21 ISotez que le fétiche est un objet où les sorciers fixent un génie vagabond qui lui est totalement étranger, et non point un objet que les sauvages auraient enrichi dune vie serahlal)Io à !a leur.

saire à son élaboration, il découvre enfin les lois universelles devant lesquelles s'évanouissent et les entités et les dieux (1). »

Nous dirions en moins de mots : D'abord, tout était dieu; puis, après un premier déchet, il en resta plusieurs; au moyen âge, il n'y en avait plus qu'un; aujourd'hui, il n'y en a plus du tout.

D'ailleurs, si l'on en croit Comte, la puissance intellectuelle, morale et sociale des religions est en proportion directe du nombre des dieux. « C'est à peine si l'on peut dire que le monothéisme est une religion; tant il est dépourvu de toute efticacité réelle (2). » Il paraît que le monothéisme de Moïse et de Jésus-Christ, qui ont créé l'un un peuple, l'autre une Eglise impérissables, ont infiniment moins d'efficacité que le polythéisme d'un Hésiode et surtout que le fétichisme d'un sorcier nègre !

Comte a tenté de formuler les lois spéciales ou de classement qui régissent le progrès, selon ses trois éléments, dans les différentes branches de l'activité humaine. Mais il a complètement échoué.

« L'évolution de la vie spéculative a produit les mathématiques et l'astronomie dans l'antiquité, la chimie au moyen âge, la physique et la biologie dans les temps modernes. La sociologie, qui embrasse la logique et la psychologie, a été fondée par Comte, et il a préparé la voie à la science suprême et dernière, la morale (3) . » Oh ! la pauvre humahité qui a dû attendre la venue de Comte pour savoir ce qui est bien et ce qui est mal !

« L'évolution de la vie active et pratique traverse un double âge de la guerre offensive ou de conquête sous le polythéisme, défensive au moyen âge, et aboutit au règne de l'industrie.

« Le mouvement affectif est la résultante du mouvement actif et du mouvement spéculatif. Cette troisième évolution consiste dans la progressive extension de roltmisme et la restriction progressive de l'égoïsme. Elle compte aussi trois états distincts : la famille dans le fétichisme: la patrie et l'instinct civique dans le polythéisme; l'humanité et l'instinct universel dans le positivisme. La théocratie a intercalé la caste entre la famille et la cité ; le monothéisme, l'Eglise entre la cité et l'humanité (4). »

Comte n'a fait que mentionner en passant, sans l'étudier, la loi de l'évolution esthétique. Les phases en seraient : la poésie, la musique, la peinture, la sculpture, l'architecture (5).

(I) /'//j/o^-., t. lll.p. 28sqq.; t.IV, ilornières pages. - [2] Philos.^ \,\\, p. <2i, 280. (31 Polit., 1. 1, p. 30. - (4) Polit., t. 111, di. I. 15) Phiioi., t. V, p. <55

4) Lhistoriosophie d'Aug. Comte est jusqu'aux temps modernes si étrange, pour ne pas dire absurde, que nous l'aurions volontiers passée complètement sous silence. Mais, puisqu'on veut faire de lui le fondateur de la vraie science historique, nous devons donner au moins l'esquisse de son système, dùt-on nous accuser de mettre cet homme de génie au pilori de l'opinion publique.

Son idéal, qui sert de règle à tous ses jugements, c'est une incrédulité absolue qui seule met l'âme en repos, et une organisation de la société où l'on réprime par le dernier supplice la dissidence. Les deux grands tléaux de l'humanité sont donc : d'une part, l'individualité, l'indépendance personnelle, le libre examen, source de l'anarchie, et, d'autre part, toute philosophie déiste et spiritualiste, toute religion quelconque, surtout le monothéisme chrétien (1). Sur la voie du progrès au contraire marchent, ici, les empiristes, les sensualistes, les athées^ et se rangent, là, les castes des théocraties antiques et les institutions de l'Eglise catholique.

4) « L'âge rehgieux, commence par o) le fétichisme qui est la période de la famille et de l'absence totale de foi. L'adoration des fétiches n'est qu'une humble soumission aux lois immuables de la nature ou au fatalisme, et cette humilité crée chez le sauvage une harmonie, une paix mentale qui est le plus haut degré de la religion (lisez : de l'athéisme) (2) .

b) « L'esprit fétichique (ainsi l'affirme Comte sans la moindre preuve) passe à l'état polythéique par la voie normale de Tastrolatrie et par la voie exceptionnelle de la personnification. Le moment est venu pour l'homme d'opposer sa volonté à la nécessité ; il se place en contraste avec le monde pour le dompter ; la lutte est rude, il cherche des auxiliaires et superpose à la nature visible des personnes invisibles auxquelles il attribue une puissance illimitée (3). — Le travail de personnification aboutirait à des diva-

(1) Veut-on un exemple de l'intelligence qu'a notre auteur des questions religieuses ? « L'omnipotence, dit-il, que le christianisme attribue à Dieu, exclut nécessairement toute bonté et louie sagesse. Elle consacre sans doute en Dieu et chez ses adorateurs l'égoisme davantage que la stupidité. Mais elle donne à ses désirs le caractère de purs caprices, et la formule métaphysi(iU(' de légoïsme : vivre en soi pour soi, convient ainsi également aux deux modes extrêmes de la vitalité : Dieu, et ces animaux inférieurs dont l'existence est réduite à la vie nutritive.» {Polit., t. III, p. 431 sqq.) En d'autres termes, le Dieu «les chrétiens, et l'huitre qu'on mange à la douzaine, se valent. (Comp. p. 271, une opinion toute semblable de Hegel.)

(2) « Le fétichisme est le fond commun (d'irréligion) qui persiste au travers de toutes les révolutions de l'esprit humain, et auquel doit remonter le positivisme pour être populaire;" c'est un âge d'or où « le sentiment prévaut sur l'intelligence et l'activité, où les cannibales euxmêmes ont d'incomparables tendresses, où les guerres sont non de pillage, mais de religion, où fleurit la poésie..., » et autres folies semblables, (Philos., t. III, deuxième leçon; t. V, cinquante-deuxième leyon.)

13) Philos., t. IV, p. 068.

gâtions désordonnées s'il n'était contonu par la grande doctrine félichique du fatalisme, dont le sacerdoce antique a tiré Tidée du dieu unique, le Destin. — Le principal dogme du polythéisme est, d'ailleurs, celui des métamorphoses, qui détruit le dogme fétichique de la fixité des espèces.

« Le sacerdoce ou la théocratie, issu de l'astrolatrie, a tenté en Egypte (1)^ de former inmiédiatement par l'unité des croyances et par les castes, la définitive organisation de la société. Mais il créait TEglise avant la cité, et en immobilisant les Eglises anticipées, il prit une voie rétrograde. Toutefois, l'unité sociale qu'il avait fondée, l'humanité ne l'a jamais oubliée (2). »

« L'étrange anomalie » du monothéisme hébreu embarrasse quelque peu Comte. « Une étude directe et approfondie de l'ensemble du sujet lui a fait découvrir que les prêtres égyptiens et chaldéens étaient monothéistes; que la caste guerrière était pour eux une menace perpétuelle, et qu'ils se créèrent des lieux d'asile, dont le mieux connu est la Judée. » Moïse devient ainsi « le meilleur type des prêtres païens, et nous pouvons nous faire une juste idée de leur poésie religieuse par l'incomparable majesté des chants hébraïques (3). »

c). « En Grèce, la guerre, par l'activité collective qu'elle imprime aux familles, donne naissance à la cité, au polythéisme militaire, et à la spéculation philosophique qui a prévalu et sur le sentiment et sur l'activité. La cité grecque, en substituant prématurément le mérite à la naissance, a détruit, avec la caste, l'unité sociale ébauchée par la théocratie, et ouvert une ère révolutionnaire, anarchique, qui ne se termine que par l'avènement du posi^ tiyisme, en 1791. Les Hellènes sont une nation passive, indifférente, dégradée, au sein de laquelle quelques grands hommes ont excité une agitation vague et stérile qui ne tendait à aucune unité organique. La gloire de leurs poètes, artistes, orateurs, philosophes, est l'origine de ce délire chronique qui s'efforcera de faire prévaloir l'idéalité sur la réalité. Les seules écoles auxquelles il faut irrévocablement réduire la véritable évolution de la philosophie grecque, sont celles de Thaïes, de Pythagore et d'Aristote : seules elles ont préparé le positivisme. L'école deSocrate, de Platon et du déiste (!) Zenon n'a compté que des esprits

H) Comte conuait rindo moins que Bnssuct et range les Chinois parmi les peuples tliédoratiqnes ! ( Philos., t. V, p. t5.| i2) Polit., t. HI, ch. III. C'est l'un des chapitres les plus sensés des dix volnnies de Comte. (3] PhUcs., f.V, p. 290 sqq. - l'ottt.: t. IM, )). 282.

étroits, àc pirrs discoureurs, qui ont adopté le monothéisme parce qu'il convenait à leur débilité morale {{).

d). « A 1 anarchie intellectuelle de la Grèce succède le polythéisme militaire social de Home, qui fait prévaloir Taction sur la contemplation. Il est caractérisé par son aptitude spontanée à nous rapprocher directement de la véritable unité, radicalement méconnue par les Grecs, c/est-à-dire, de la formation d'un Etat bien organisé, ayant à sa tête un dictateur durable, et de Tincorporation du monde par la conquête. Rome, d'ailleurs, dans le cours de son développement, s'éloigne du régime sacerdotal et se rapproche du positivisme : ses mœurs et ses lois se dépouillent de leur caractère religieux.; 1 "industrie surtout prend un immense développement chez les peuples vaincus, qui sont condamnés à vivre en paix (2).

e). « Sous les Césars s'est opérée, dans l'empire romain, une immense révolution mentale, qu'avait annoncée avant le temps et hors de temps le monothéisme des discoureurs grecs. Le polythéisme militaire, par son élaboration propre, avait atteint son but : tous les dieux s'étaient réduits à un seul, le Destin, et dans les cœurs et les esprits étaient nés le sentiment et même la conception de l'humanité. Alors parut un de ces aventuriers qui tentèrent, à cette date, l'inauguration monothéique en aspirant comme leurs précurseurs grecs à la divinisation personnelle, Jésus de Nazareth. Mais le vrai fondateur du christianisme fut Paul, disciple d'Aristote, qui identitia le dieu-destin du monde païen avec le Jéhovah des Juifs (3). »

Pour ne pas interrompre « l'indépendante continuité de la grande série sociale, » Comte prétend que le clergé chrétien fait suite aux écoles philosophiques d'Athènes et d'Alexandrie, que la féodalité est la civilisation romaine modifiée par le catholicisme, et que le moyen âge ne doit aux Germains que le duel ( i).

« La transition grecque avait développé l'intelligence, la transition romaine l'activité. Il fallait régler nos forces pratiques et théoriques, et l'amour seul pouvait le faire. Telle fut la destination générale du monothéisme féodal ou défensifqui fit son œuvre du quatrième siècle au treizième. Mais il a échoué, et le moyen âge, avec son régime des causes (c'est-à-dire de la foi en Dieu), n'a été qu'une nouvelle et troisième transition, la transition affective. »

(I) Polit., t.IH, ch. IV. - (2) Polit., t. 111. ch.V.

.31 Ibid., p. 398 sqq. ; «0. - Philos., t. V, p. 276 sqq. - {A) Philos., t. V. p. 388. - Polit., t. !1I.

Eclairé par de Maisire, Comte reconnaît que le moyen âge est en progrès sur l'antiquité par sa séparation des deux pouvoirs temporel et spirituel, par son sacerdoce ouvert à tout le monde, par l'admirable institution d'une éducation tout intellectuelle et morale qui inspirait k l'homme un sentiment tout nouveau de sa dignité, et en même temps une profonde humilité; enfin, par la pacifique et libre agrégation de plus de nations que n'en avait conquis la Rome pa'ienne (1). Comte va jusqu'à donner son approbation à un régime qui faisait i( de la foi absolue le premier des devoirs, » et se montrait sans pitié pour les dissidents. Quant au culte des saints, il corrige et fortifie Timpuissant monothéisme, tout en préparant le fétichisme final (2).

« Mais le catholicisme, avec son impuissante doctrine monothéique, n'a pas pu maintenir l'unité intellectuelle en prévenant ou surmontant les hérésies^ ni diriger l'essor de la pensée humaine, qu'il avait lui-même provoqué. Toutefois, ce qui a péri de lui, c'est sa doctrine, et non son organisation sacerdotale, qui, reconstruite sur de meilleures bases, présidera à celle de la société définitive (3). »

2). Age meta physique. — ce Avec le quatorzième siècle commence une période bâtarde, anarchique, où nulle doctrine puissante ne dirige plus l'esprit humain, où l'individualisme secoue toute autorité et renie le moyen âge, où régnent avec leurs entités les philosophes, vains discoureurs, nouveaux sophistes dont le dernier mot est le scepticisme.

c( La dissolution du moyen âge a été : spontanée pendant les quatorzième et quinzième siècles, qui appartiennent en réalité aux temps modernes; systématique et protestante, jusqu'à la révocation de l'édit de Nantes et au triomphe de l'anglicanisme; déiste et décisive jusqu'à la révolution française.

« Le protestantisme, parodie musulmane, est un essor incomplet de l'esprit d'examen. Il a un dédain irrationnel pour le moyen âge et une prédilection non moins irrationnelle pour l'Eglise primitive, effaçant ainsi la notion du progrès fondamental opéré par le cathohcisme. Il maintient les peuples dans une funeste illusion sur la tendance nécessaire des sociétés modernes vers une vraie régénération. Aussi les nations protestantes, après avoir devancé les nations catholiques^ sont-elles maintenant en arrière pour le

[\] Philos., t. IV, p. 383 sqq.; t. V, p. 223, 300 sqq.; 338, 3C5; t. VI, p. o8 sqq.

(2) Philos., t. V, p. 3T2 sqq. - Polit., t. III, p. 4T5.

(3) Philos., t. V, leçon cinqnaatc-quatrième. — Polit., t. III, cli.Vl.

développement tinal du mouvement révolutionnaire. Au reste la Réforme avait pris pied chez les nations de l'Occident, dont la civilisation était le moins avancée. Dans le Sud les esprits étaient trop complètement émancipés pour reconnaître Tautorité des Ecritures, et le peuple ne voulait pas se laisser enlever le culte des saints et surtout de la Vierge qui a radicalement supplanté Dieu dans les cœurs méridionaux (1). »

Comte indique fort bien les plaies de la société actuelle. On re pourrait, entre autres, mettre mieux au grand jour qu'il ne le fait, l'impuissance du parti rétrograde et ultramontain, du parti libéral agressif, critique^ sans principe moral, et du tiersparti qui se jette tour à tour à droite et à gauche. Mais quand il se donne pour le sauveur de Thumanité, elle hésitera à se confier à un messie qui proclame pour ses héros (avec Frédéric IT) Diderot et ses deux disciples, Danton, « le seul homme d'Etat dont l'Occident puisse s'honorer depuis Frédéric, » et Condorcet, « l'unique philosophe qui poursuivit dans la tempête la méditation régénératrice (2). »

3). Age positiviste. — «L'âge positiviste date de la Convention, et de 1848 où la France est rentrée sur la voie du progrès. Une classe spéculative et sacerdotale se formera spontanément qui, après la suppression du budget de l'instruction publique et de celui des cultes (3), créera par la voie pacifique de l'éducation, sur la terre entière, une parfaite unité de doctrines et de croyances. L^action progressive de cette éducation positiviste amènera sans révolution violente une réorganisation complète de l'humanité. Les prolétaires apprendront à vénérer les supérieurs et se formeront aux aff'ections domestiques. La richesse se transmettra par Fadoption aux citoyens les plus dignes, et constituera ainsi le patriciat. La puissance suprême sera confiée dans Fordre spirituel à un souverain pontife, qui nommera son successeur (car toute élection populaire est abolie), et dans l'ordre civil à un triumvirat. Les grandes monarchies actuelles se diviseront en républiques fédératives de deux à trois millions d'habitants. L'activité industrielle remplacera Fexistence militaire, comme la science succédera à la théologie et à la métaphysique. Toutes les vertus se développeront sous Faction d'une doctrine qui donnera aux

f (j Philos., t. V, ]>; 601. G72. - Polit., t. HI, p. ô-û; IV, p. 412.

(2) Polit., t. III, tli. MI. — Philos., t. V, leçon ciuquante-ciiiquifaïc; t. M, leçon ciu<iuautesixième.

(3) Polit.. 1. 1, \\ J23.

hommes une vigueur inébranlable en leur ôtant le vain espoir d'une assistance extérieure (divine) et les chimériques entraves (de la foi en une vie future). Dans chaque république le grand Etre aura pour représentants de sa nature les femmes, pour interprètes de ses lois le sacerdoce, pour ministres de ses desseins le patriarcat^ et pour agents de sa puissance les prolétaires (1). »

Comte, si sévère pour Condorcet (p. 168), mérite tous les reproches qu'il fait à son maître. Il nous promet une nouvelle histoire des progrès de Tesprit humain selon la loi des trois états. Que nous donne-t-il ? Le spectacle inverse d'une continuelle décadence. Le fétichisme est la perfection initiale. La théocratie de l'Orient tente de fonder l'ordre final et il échoue. Le polythéisme de la Grèce, celui de Home et le monothéisme chrétien sont des temps de désordre, et tout va empirant encore pendant l'âge métaphysique. On ne rentre dans la voie de la perfection définitive qu'à dater de 1789.

La vraie formule de Comte serait bien plutôt : la thèse de Torche primitif; l'antithèse d'un âge de désordre d'une longueur démesurée, et pour synthèse le positivisme (^).

Mais quand on nie la chute de l'homme, quand on admet, avec Herder, Fichte, Hegel, que tout ce qui arrive est bon et nécessaire (3), quand on soumet notre histoire à des lois pareilles à celles d'un monde physique dont les trois règnes se sont succédé selon un ordre régulier, on s(^ voit dans l'impossibilité d'expliquer pourquoi dans nos annales, des premières pages aux dernières, tout n'est qu'aberrations, mouvements rétrogrades, confusion et chaos.

Nous répudions chez Comte le fataliste, le matérialiste, l'athée, le phrénologue, l'historien fentaisiste, le despote, le persécuteur, le fétichiste. Mais l'historiosophie lui doit, sans parler de l'unité de plan de la nature terrestre et de l'histoire humanitaire, la loi des analogues, une théorie du progrès où il y a moins d'erreurs que de vérités, des études intéressantes sur la société moderne, une excellente réfutation des philosophies socialistes et révolutionnaires de l'histoire, et une apologie non moins irréfutable des grands et universels principes de la morale domestique et sociale.

i\)Plulos., t. VI, leçons b: à (iO. - Foi!., t. II!, di. Vil; t. IV, di. 1 à \. (2) Polit., t. IV, p. io sqq. - (3) Philos., t. IV, p. 387. - PulU., t. i, p. T,.

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