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LES ILES-BRITA>\MQUES ET LA HOLLANDE

§ 1. — L'âge d'Elisabeth.

L'Angleterre est, après l'Espagne, la contrée de l'Occident dont la Réforme et la Renaissance ont le moins troublé le développement régulier.

La vraie Réforme, celle de la foi et des mœurs, se produisit dans le peuple sans éclat, par les saintes Ecritures, comme d'ellemême, sans la puissante impulsion d'un Calvin, d'un Zwingle, d'un Luther. Pendant que s'opérait ce travail tout spirituel, un tyran du haut de son trône afiVanchissait dans son propre intérêt son royaume du joug des papes, et, se faisant lui-même le chef absolu de son Eglise, condamnait aux flammes et les réformés et les catholiques. Il n'est pas étonnant que l'Angleterre n'ait eu ni son Sleidan ni son de Thou.

En Ecosse, l'œuvre de la Réforme, dirigée par Knox, fut violente,

passionnée, révolutionnaire. Mais elle enthousiasma du moins les esprits et enfanta Buchanan. On a de lui un traité De jure regni apud Scofos, qui parut la même année que le Brutusde Languet, et une Histoire de l'Ecosse, qui est très-estimée. Si son style rappelle par sa brièveté Salluste, par son élégance Tite-Live, sa haine des rois est trop violente pour éveiller et mériter la confiance.

La nation anglaise n'ayant été ni déchirée par la guerre civile comme l'Allemagne et la France, ni appelée à soutenir une longue guerre contre l'étranger comme la Hollande, entra déjà en 1558, avec l'avènement d'Elisabeth, dans une ère d'apaisement et de prospérité qui fit d'elle l'admiration et l'envie de toute l'Europe. Le règne de cette princesse fut l'âge d'or de la littérature britannique. On dit Vôge d'Elisabeth comme celui des trois Philippe. Londres marchait au pas de Madrid. Shakespeare fut contemporain de Lope de Véga, comme Milton deCaldéron.

Le protestantisme, devenu la religion de la nation entière, raviva dans son sein tous les germes indigènes de liberté, de piété, de poésie. Ils allaient être étouffés par le paganisme de la Renaissance qui au temps de Ronsard et de sa pléiade faisait irruption à Londres ; par l'architecture italienne qui avait prévalu sous Henri YIII en 15i4; par Venphuisme, jargon fade et pédant de mots étrangers qui devait détrôner la langue de Chaucer et dont la cour se passionnait sottement» Mais Shakespeare, opérant une prompte réaction, guérit radicalement l'Angleterre de la maladie que le Sud lui inoculait.

Shakespeare et Bacon sont la double gloire de l'âge d'Elisabeth.

Le premier est le plus grand génie poétique des temps modernes. Catholique de naissance et de profession, il n'en est pas moins le créateur du drame protestant comme Lope de Véga du drame catholique. Si nous ne pouvons reconnaître en lui un poëte vraiment chrétien, il avait au moins cette pauvreté spirituelle (I) qui est le premier degré de l'échelle céleste. On le voit dans ses sonnets soupirer « après le repos et la mort dans un monde d'injusticeS; de perversité, d'inditîérence; » gémir d'avoir « une âme abrutie par des puissances rebelles, » et des bas-fonds de sa vie de comédien aspirer « aux choses les plus hautes qui sont à l'abri de la mode et du temps, à la beauté, à la bonté, à la vertu, son refrain en des mots divers ("2). » Le profond sentiment de la

(1) Matth. V, 3.

(2) Sonnets 66, «23, M'*, 105, 146 de rédition anglaise; 48,80, 8i, no, lie de la traduction de Fr. Hugo.

corruption de rhonime et de sa souffrance; la conviction non moins vive de sa dignité morale et de sa haute vocation : voilà ce qui fait la grandeur de Shakespeare (1).

Homère a été le photographe de Fhomme aux âges héroïques: Shakespeare est celui de Thomme moderne avec les tendres et intimes affections de la race germanique, avec les complications de la vie, que produit une haute civilisation, avec la délicatesse du sens moral redressé et aiguisé par le christianisme. Le poëte a observé la nature humaine comme Copernic ou Galilée les astres. Il met en pratique la méthode que Bacon formulera bientôt. Chacun de ses grands drames est Tétude et Thistoire d'une passion ou d'un caractère. Macbeth est Tambition; Othello, la jalousie; Roméo, Famour coupable. Le roi Lear et sa famille sont le tableau en raccourci d'un monde qui périt par la faiblesse des uns, par ringratitude, Tégoïsme, la violence des autres. Hamlet, c'est l'homme honnête et bon qui ne peut accomplir par un meurtre le décret de la justice divine. Falstaff est l'homme dégradé par une vie sensuelle et grossière. Caliban est la matière sans l'esprit.

Coriolan est à la fois l'histoire d'un homme et un trait de l'histoire d'une nation; intrépide, désintéressé, fier, imprudent, insolent, le patricien périt victime de la stupide haine de la populace.

Dans ses drames historiques et nationaux, comme dans ses drames individuels et psychologiques, Shakespeare est toujours fidèle à la règle qu'il avait lui-même exprimée en ces termes : « offrir un miroir à la nature, montrer à la vertu sa vraie figure, au vice son image, au temps et au siècle sa forme et son empreinte (2). w Les neuf drames empruntés à l'histoire des Plantagenets semblent inspirés par une pensée plus élevée encore, par celle qui caractérise le théâtre d'Eschyle : la justice vengeresse du Dieu vivant. Jean-sans-Terre monte sur le trône par le meurtre de son neveu Arthur, et le dernier de cette maison criminelle, Richard III, perd sa couronne et sa vie par ses forfaits. Shakespeare aurait donc droit au nom d'historiosophe. Nous n'oserions, toutefois, affirmer que, dans son intention, le dernier de ces drames fût relié au premier par cette loi de la lente rémunération divine. 11 nous suffit de l'entendre dans toutes ses pièces tenir le langage de la

iW Nous savons gré à Shakespeare de l'expression qu'il donne à la piété de ses personnages. Pour ne pas profaner la prièie sur d'impurs tréteaux , il l'adresse mèuie dans la bouche d'un moine à quelque faux dieu du paganisme.

(J) Hamlet, acte III, scène 2.

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