DE 1848 A
§ 1. — Vue d'ensemble.
Pendant ces vingt-deux ans de la seconde république et du second empire, au sein d'une société qui oubliait les choses d'en haut et poursuivait avec une ardeur croissante les jouissances de la terre, quelles transformations ont subies, sous nos regards, en France, la religion, la littérature, la philosophie et les sciences?
L'ultramontanisme y a triomphé bien plus complètement qu'en Allemagne. Le P. Gratry a lui-même fléchi le genou. L'Eglise gallicane a cessé d'exister. Nul peuple de croyants n'a suivi le P. Hyacinthe dans son exode. — L'école libérale, dont Pie IX a sévèrement condamné les tendances, poursuit, en évitant les conflits, une existence équivoque. Les deux représentants les plus distingués en sont le prince de Broghe (né en 1821), l'auteur de l'Eglise et l'Empire romain au quatrième siècle (1856-59), et le professeur de philosophie à Nancy,M. Amédée de Margerie,à qui catholiques et protestants doivent d'excellents écrits sur la Famille (1860) et sur la Théodicée (1865). — L'école ultramontaine a pour chefs le fougueux journaliste M. Yeuillot( né en 1813), le rédacteur de VCnivers (18-43-59, et depuis 1867), « le tueur d'évèques, » l'avocat de la Saint-Barthélémy, et (au jugement de Proudhon) M. Blanc de Saint-Bonnet à Lyon, le Bonakl et le de Maistre de la génération présente.
L'Eglise réformée a vu sortir de son sein et se constituer «mi Eglise libre ses membres les plus zélés, à la tête desquels brillent MM. le comte Agénor de Gasparin, Edmond de Pressensé et Rosseeuw Saint-Hilaire. Plus tarda éclaté dans l'Eglise nationalCj entre les libres penseurs et les chrétiens fidèles à Jésus-Christ, une lutte violente, où sont vivement attaquées et non moins vivement défendues toutes les vérités fondamentales de la révélation.
La littérature romantique a déchu. M. Victor Hugo nous a donné, dans ses Légendes des siècles, en un style emphatique, des fragments d'une soi-disant philosophie de l'histoire, qui se résume dans les trois mots de progrès, justice et bonté. La fatigue du
lyrisme et de la poésie de la subjectivité a produit Técole descriptive de M. Leconte de Lisle, ou des impassibles, gens sans cœur, sans conscience^ sans foi, sans espérance, qui soupirent (avec Schopenhauer) après le néant du bouddhisnie. D'autres, les réalistes, placent leur orgueil à copier la réalité, que le péché a faite très-laide et triviale. Loin d'eux tous, et près de Dieu, se tient M. de Laprade, le Balianche de la poésie contemporaine.
L'école spiritualiste et déiste de Cousin (nous la comparerons à celle de Hermann Fichte) occupe, entre le sensualisme de Condillac et Tathéisme de Littré, une position toute semblable à celle de Fécole catholique libérale entre l'ultramontanisme relativement modéré des Bonald et celui des Veuillot. L'une et l'autre avaient réagi, au nom de la vérité, contre l'erreur : l'une et l'autre se trouvent aux prises avec le mensonge, qui prévaudra pour un temps. — Ces philosophes déistes ont renoncé à créer un nouveau système de philosophie. Ils se bornent à traiter des questions de religion et de morale (MM. Em. Saisset, Jules Simon), ou se vouent à l'étude de Thistoire de la philosophie Th. -H. Martin, Barthélémy Saint-Hilaire, Ravaisson, J. Simon, Ch.de Rémusat, Hauréau, Bouillier, Renouvier), ou réfutent avec vigueur le matérialisme (Paul Janet, E. Caro) . Le seul penseur vraiment original de cette école, c'est M. Alaux (du Tarn, ^ né en 1828). Son Analyse métaphysique^ méthode pour constituer la philosophie première (1872), ouvre, au dire de la critique allemande, une ère nouvelle, où la pensée, qui part de l'expérience (comme chez Herbart), arrive à concilier admirablement la liberté humaine avec l'absolue domination de Dieu (ce que Lotze lui-même n'a su faire) .
Cependant, la théorie de la connaissance s'est complétée à NeuchcViel, en 1847 et 1856, à laide de la philosophie allemande, par l'auteur de ces pages (t. I, p. ix), et, d'une manière entièrement indépendante, en 1804, par M. Ernest Naville,à Genève (1), à Paris, en 4865, par le physiologiste M. Claude Bernard (2). Ils ajoutent à la déduction et l'induction l'assimilation ou la découverte, qui est, pour le premier, la pénétration du non-moi par le moi, pour les derniers une hypothèse qui précède et que confirme l'induction.
Les hommes que le siècle présent admire, parce qu'il se mire en eux, ce sont tous ceux qui, hégéliens, positivistes, critiques,
(i) Le Père ctieste, sixième discours, dans lo Chrétien evanrjeuqite de 18Gi. (2) Introduction à l'étude de la médecine erjiévimentale. \8Co. — Voyez Ravaisson, Op. cit. p. 120 sqq., pour M. Bernard; p. 67 pour Sophie Germain ; p. 141 pour M. Caro.
s'accordent à renier, sans Tavouer (1), le Dieu vivant. Tels MM. Littré (né en 1801), le célèbre disciple d'Auguste Comte, qui nie les causes efficientes et finales, et qui ne permet pask Stuart Mill de réserver, en vertu même de leur commune méthode, la possibilité d'un Dieu quelconque; — Vacherot (né en 1809, à Langres), qui déclare que Tidéal n'est jamais réel (tandis que la révélation affirme, au contraire, que Dieu, ou l'Etre idéal seul est, et que le monde n'est pas); qui rejette et les croyances 'du catholicisme et la psychologie expérimentale de l'école spiritualiste, mais que le vif sentiment de l'idéal soutient à une très-grande élévation morale et rend hostile au matérialisme; — Taine, des Ardennes, qui nie non-seulement, avec Comte, la cause, mais, avec Stuart Mill, la substance; pour qui la vie, l'âme, la volonté n'est qu'une collection ou une relation de phénomènes, et qui nt> fera oublier qu'en la désavouant sa phrase à jamais célèbre : « Le vice et la vertu sont des produits comme le sucre et le vitriol; » — Renan, de Bretagne, qui avec MM. Yacherot et Taine, a reçu du P. Gratry le nom de sophiste ("2); qui ne tient rien pour vrai ni pour faux, et qui assiste avec le sourire d'une curiosité glaciale à la comédie de l'histoire. A ces grands noms se rattachent ceux de MM. Havet, E. Burnouf, d'Eichthal, Dollfus, Scherer.
Les théories socialistes sont représentées, pendant cette période, par Proudhon, le génie de la destruction, de la contradiction, du blasphème. Elles ont été réfutées avec autant de vigueur que de sagesse par Bastiat (1801-50), deBayonne '3), dont le P. Gratry et M. Blanc de Saint-Bonnet se sont approprié les doctrines. Aujourd'hui la guerre de plume a cessé; les descendants de Morelly et de Babeuf discutent la torche à la main.
Dans le champ des sciences d'observation, le transformisme de Darwin a trouvé, je ne sais pour quelle raison, un froid accueil dans la patrie de de Maillet et de Lamarck. L'archéologie préhistorique est cultivée avec un zèle qu'aiguillonne l'espoir de convaincre d'erreurs, par des faits matériels, les traditions de la Genèse. L'école de Burnouf met à profit les travaux de celle de
(1) C'est ce qui fait dire a M. Caro que celte école criliiiue, >• renais? aiicc- un dix-luiilièuie siècle, est un dix-huitième siècle plus dangereux que l'autre et plus dilTicile a combattre, parce
l'ii tient en réserve son dernier mot, et qu'il faut presque le lui arracher pour le savoir. »
(2) Gratry déUnit cette sophistique hégélienne par 4-y-y=::2 y, ou, dans les termes mêmes de Hegel; A est autre que U, B est autre que A, donc A et D sont la même chose. « Ces sophistes sont les hatelenrs de la pensée. Ils en violentles lois comme d'autres les lois sociales; ils altèrent la valeur des mots comme d'autres celle des moimaies. »
(3> Lei sophisincs économiques. 2 vol., <^C. — Les harmonies économiques, ISoO.