‹ La Philosophie de l'histoire aux différents ages de l'humaniteChapitre 42 sur 51 · II · texte numérisé non relu

II

Bopp et de \V. de Humboldt. MM. Mariette et Chabas survivent ou surcèdent au vicomte de Hougé. La Babylonie et l'Assyrie sont exploiées par un Allemand devenu Français, M. Oppert. M. François Lenormaut, qui se déclare de l'école de Bossuet, a résumé tout ce que les savants de France, d'Allemagne et d'Angleterre ont déchitiré des antiques annales de l'Orient. L'histoire du monde a été embrassée dans son ensemble par M. Prévost Paradol ( l), qui enchaîne les faits les uns aux autres, et en tire une grande leçon de morale, mais n'entend pas écrire un ouvrage de pliilosoi.hie.

§ "2. — (Jutholiqncs. Blanc de Saird-Bnnntt . L'abbè ijahriçl. Le P. Grfitry. L'abbé Leroy. L. Lacroix.

La France catholique contemporaine a produit trois historiosophes distingués : FultramontainM. Blanc de Saint-Bonnet; le mystique abbé Germain; le Vico chrétien, le P. Gratry. M. Javari et le P. Félix ont, avec d'autres, étudié ia question du progrès. A ces noms s'ajoutent ceux de l'abbé Louis Leroy, qui a complété et corrigé le Discours de Bossuet, en jugeant les peuples anciens à l'aide des prophètes hébreux 1^:2), et de M. L. Lacroix (né en 1817), professeur d'histoire à Nancy,- qui discute avec beaucoup de soin et avec autant de profondeur que de piété, soit les plus hautes questions de la philosophie : l'union de la religion et de la science; la providence et les révélations de Dieu; l'esprit religieux, seul principe régénérateur des sociétés; — soit les plus grands événements du monde ancien et moderne : Moïse, les Grecs et les Perses; Piome, l'empire et l'Eglise; le chiistianisme et l'islamisme; les révolutions dynastiques de la France (3).

M. Blanc de Saint-Bonneî vit dans la patrie de Balianche, dans la capitale religieuse de la France. Nous le laissons faire l'apolo-

{\' Essai sur l'histoire universelle. 2 vol., deuxième r'dit., 1865.

;2) Le régne de Dieu dans la grandeur, la mission et la chu e des empires, ou Philosophie de l'histoire vonsidérée au point de vue divin, tiic.Vàvi'i, I8.')9. — L'auteur a méconnu la mission des quatre monarchies. Il sarrêle avec Bossuet à la tlnite de l'empire romain, et il fait Men, car il dit de Luther qu«il a traîné dans les excès de la débauche une existence pleine dagltations et de remords; » de l'Angleterre que, « jadis lîle des sain;s, elle n'est plus aujourd'hui «juun ri'paire de brigands. »

(3) Dis u)is d'eitseiyiteiuent historique à ta Faculté des lettres de SVanc-/. l'aris. 186.;.

L'auteur de Grandeur H décadence des tiations (1861), M. Jabouille, est un disciple de Montesquieu par le titre de son livre, de Bossuet par la préface. Cet écrit est une histoire trèsdétaillée dos Hébreux, très-succiucte «ie l'antique Orient, sans vues philosophiques.

gie de l'infaillible Eglise de Rome, et cherchons en lui l'homme de foi et de génie qui, tel que de Maistre et Saint-Martin, tel que Salvien, prophétise au milieu dune société vouée à la mort. Il se sait le témoin dun « cataclysme intellectuel (1), » où le monde ^"obstine à voir une bienfaisante inondation. Avertissements et ( onseils, censures et menace», supplications et prières, il n epargne rien pour ouvrir les yeux à ses frères. Des hautes régions où habite sa pensée, ses paroles descendent, embrasées, vers la terre. Elles rouh nt sur nos têtes comme un sourd tonnerre, déchirent d'éblouissants éclairs les sombres nuages de l'erreur et lancent leurs foudres sur les foules, sourdes et muettes. Chassant Dieu de l'Etat, des lois et des mœurs, les peuples croient courir par la voie du progrès et de la liberté, vers une ère de bonheur : « Arrêtez! leur crie-t-il, c'est Tabime. Retournez à la foi de vos pères, convertissez-vous à Dieu. » Mais nul ne prend garde à ses paroles.

M. de Saint-Bonnet ne se borne point, d'ailleurs, a opposer aux vaines opinions de son siècle ses comictions religieuses : il en démontre la vérité par le raisonnement, il les établit par l'histoire, il travaille à les réduire en un système qu'un mot résume : la chute. Ce mot est un déii jeté a notre siècle du progrès.

Né en 1815, M. de Saint-Bonnet, qui fut élève de piiiiosophie sous M. l'abbé Noirot, était encore simple étudiant à Paris quand il écrivit son livre de t Unité spù'ùuelle, ou de la société et de son but au delà des temys (2). Il y est chrétien très-décidé par l'usage qu'il fait du dogme de la Trinité pour expliquer la nature humaine et l'histoire (3 , platonicien par sa doctrine de la raison et de l'amour cie Dieu. Mais, l'auteur s'etant arrêté, dans ses recherches sur l'homme, a la famille, et n'ayant pas même exposé la genèse de la société, son premier ouvrage interesse peu 1 historiosopiiie. Nous noterons seulement la sévère et juste critique de la metiiode que les anciens et les modernes ont suivie dans

M) Pontiqiie réelle, p. 15«.

yj.) Première éditiuii, iWl ; deuxième l'-dition, 1845; 3 vol.

Ki) « L'flnf/gMi7'' semble avoir pins partirnii.Tcnienl réalisé la iiolion àv pios^iunce, a laquelle répondent le droit du plus fort, l'esprit de coiiquéti' et l'esclavage. Les temps moyens semMint a\oireu plus parliculierenient en vue do rf'uiiser la notion de sagesse, à laquelle répondent w. justice et /c respect dv droit des faibles ; et l'avenir, devant tout accomplir, semblait apj)elo à réaliser la notion de l amour, à laquelle, sans la ibute, auraient correspond» la charité \u\ ■ laite et une admirable union des boninies sur la terre. On sent que Tidée de puissance den.mrant seule après !a chute na pu donner que la civilisation antique: que, reiime à lidée de sagesse, elle a jju nous donner la civiliî-ation moderne; et que, si elle eut été crmronnce comme en Dieu par iidéi' de l'amour, elle nous aurait donné la société pure. Mais rbonimu se troiive arrêté dans son plus beau développement par les suites de sa d^cbéance. » (Hreface.)

leurs études historiques et politiques. « Ils inclinent tous à raisonner sur les faits sans en juger la valeur morale. Dans la sphère du monde physique, la vérité est dans ce qui est : dans la sphère de la liberté, elle est dons ce qui doit être. En méconnaissant cette opposition, ainsi que l'ont fait Ch. Comte et, avant lui. Aristote, Machiavel, Montesquieu^ on dresse la théorie du mal (I). »

La veille de la révolution de 1848, parut, dans une revue, le livre de la. Douleur, qui est certainement un des ouvrages les plus originaux et profonds qua produits la France. Puis, après « deux années de la plus infatigable méditation, y^ en 1851, Tauteur «présenta au clergé et à l'aristocratie » son « mémoire » non moins remarquable de la Restauration française {^). Au milieu des tempêtes, des désordres, des résultats dérisoires de la Révolution, se sont révélés à lui le sérieux de l'existence humaine, les dangers imminents que court TEurope entière, et le plan de Dieu qui, par la douleur, le travail et la religion, conduit les hommes au bonheur dans ce monde et dans l'autre. Le temps des paisibles spéculations est passé ; il faut se jeter tout armé dans la grande bataille de la vie. Il est maintenant question de sauver la société, et non plus d\ restaurer l'image plus ou moins distincte des relations des trois personnes divines. Or, l'arme du croyant, c'est la }>arole, et le style de M. de Saint-Bonnet se transforme : la passion du bien le colore, Tardeur de la charité l'entlamme. C'est bien la même abondance d'idées qui parfois encore déborde en flots tumultueux; mais Tesprit, mieux recueilli, donne à la pensée plus de transparence et une rare vigueur. Cependant, la rédemption de toute une race déchue ne peut être une œuvre personnelle (comme serait tenté de le croire un protestant) : le salut de Tindividu est une trop faible barrière à opposer au mal qui sévit dans la société avec une violence inouïe. Pour une telle lutte, il faut un corps d'armée puissant^ une institution fortement organisée; il ne faut rien moins que l'Eglise infaillible de Home, dont M. de Saint-Bonnet devint le courageux champion.

Nous voyons ensuite ^1. de Saini-Bonnet prendre part a la dispute sur la nécessité de joindre à l'étude des classiques celle des Pères de l'Eglise (3j ; publier dans V Univers une série d'articles sur V Infaillibilité au point de vue métaphysique (4) et sur la Poli-

(i) Proîegohi., cb. Y sqq. — i.2) Ouvrage épuise.

i3i De raffaiblisscment de la raison et de la décadence en Europe. Deuxième éditioa, <Ê*i Epuise.

(41 Ces articles ont été réunis en un volume en 186).

tique réelle {\j; enfin, réfuter, dans le Mùnde (2), le P. Gratrv qui prétend conduire mathématiquement l'esprit humain à Dieu par le calcul infinitésimal. Il travaille aujourd'hui à son grand ouvrage de la Chute (6). Son esprit est d'ailleurs moins historique qu'ontologiste, c'est-à-dire moins disposé à expliquer Thomme par rhistoire qu'à l'expliquer par Tessence même de Dieu. C'est en cela qu'il se distingue complètement de son compatriote Ballanche. Le christianisme, à ses yeux, fait accomplir à Thomme les lois mêmes de Tlnfini lorsqu'il le conduit vers la perfection. C'est une des pensées fondamentales de l'auteur, celle qui ressortira surtout de ce livre inédit.

Résumons à notre point de vue particulier la philosophie de M. de Saint-Bonnet :

« Les êtres finis doivent se détacher de Dieu pour constituer sur la terre leur personnalité. Puis, en vertu de la loi de Tattraction spirituelle, ils retournent vers Dieu sans se perdre en lui, et trouvent dans son sein l'amour et la félicité. » M. de Saint-Bonnet est ici le Gioberti et le Molitor français.

a Ce qui constitue le centre et le fond de l'homme, c'est le cœur, c'est l'amour, l'amour du souverain bien, l'amour de Dieu. Son âme est faite comme une fleur dont le calice se tourne vers le soleil. La matière est la vitre qui s'interpose entre le papillon et l'air libre ou la lumière (4).

« L'œil par lequel l'homme perçoit le divin, c'est la raison impersonnelle. Elle nous donne la conscience du bien, l'entendement du vrai, le goût du beau. Ses idées sont certaines, nécessaires, universelles, absolues. Elles sont bien un acte du moi, mais en tant qu'il perçoit cette lumière qui lui vient de Dieu. Ce n'est pas le moi qui atteint l'Infini, c'est l'Infini qui l'atteint ; c'est Dieu qui a mis dans l'âme l'idée de la perfection, source de toutes nos idées et de toutes nos sciences. La raison est l'intervention de Dieu dans la pensée humaine. — La foi est l'accomplissement et l'apaisement de la raison dans la lumière, dans la joie et dans la possession des grands problèmes. La raison peut les poser; la foi seule vient les résoudre. La raison aspire à l'Infini, la foi le

(t) Politique réelle. Avant-propos et conclusion du livre de riNFAiiuBiurÉ. <86).

(2) Ce journal a fait tirera soixante exemplaires, qui ne se vendent pas, ses articles sous ce titre : Philosophie fondamentale. La raison. Précédé de l'infini et l'infinitésimal. Par l'auteur de riîcf iiuiBiLiTÉ. In volume de 520 p., s. d.

i;j) Cet ouvrage renfermera trois livres : L'Infini, la CJiute, la Grâce. Un troisième et dernier volinne comprendra : La Foi, la Prièrp et da réimpression de) la Douleur.

• 4) Unité, t. Il, ch. XV «qq.; p. KM.

trouve et le fait aimer. — Uintelligence n'est que rinstrunieut pai lequel le moi applique aux choses du temps les idées innées (\v la raison, qui deviennent ainsi relatives, spéciales et contingentes (1).

« Interroger Tintelligence sur les vérités absolues, c'est s'adresser au moi humain, au contingent, au fini, âu §eiis privé. Le psychologisme (2) : telle est la base d'innombrables erreurs. C'est là le chemin de Torgueil qu'a frayé Luther avec son libre examen; c'est le chemin où se sont perdus Descartes en partant de sa propre pensée, tous les panthéistes en prenant leur moi tini pour lïnfini, les libéraux en atTranchissant l'homme de l'autorité divine, les socialistes en voulant jouir sans Dieu.

« Les idées de la raison étant certaines et absolues dans leur source, la raison devrait suffire, semble-t-il, pour nous conduire à la vérité et nous assurer que nous la possédons. Mais c'est l'homme qui s'en sert, et il la fait céder à son moi. La loi que Dieu lui propose et qu'il ne peut violer sans se perdre, l'ignorance la lui cache, le mensonge la nie, la passion la renverse. Il faut que l'homme puisse constamment la retrouver avec une certitude absolue, et c'est l'Eglise qui a la mission de nous l'enseigner et de la maintenir. L'infaillibilité de l'Eglise est le pivot de toutes les questions, le point d'appui dont pa)lait Archimède. Autrement on ignore où est le droit, et les hommes en cherchent les principes à travers les révolutions et les déchirements sans fin (3). »

L'infaillibilité de l'Eglise a pour corollaire la persécution des hérétiques. M. de Saint-Bonnet répudie sans '"oute l'Inquisition (4). Toutefois, il repète, après Grégoire XVI, qu'il y a délire à garantir à chacun la liberté de la presse, qui donnerait au premier venu ce droit d'enseigner les nations, que Dieu n'a donné qu'à ses apôtres. Il attaque la liberté de conscience au nom du droit de la vérité, en face de laquelle on ne doit pas laisser libre concurrence à l'erreur. Il combat le libéralisme des néocatholiques, et voit moins de danî^'er dans la doctrine franchement impie de Proudhon, capable au moins d'éclairer les honnêtes gens encore eu dehors de la lumière du christianisme.

Tandis qu'il nous renvoie à l'Eglise pour apprendre d'elle le dogme et le devoir , M. de Saint-Bonnet interroge l'économie

'\\) LVnité,\.U, cb. I sqq. — La Rtriso!'. préface, partiel et 111. — Dp l affaiblisseinent d' la. ruUon, p. 19 sqq.

Cil Raison, p. ■\n.

(3; Polit., p. V. - 41 fhid., p. HO ^qq. ; \'2i.

politique sur les luis conslitutivesde la société humaine. Il trouve « cette science inouïe plus pleine encore des merveilles du cliristianisme que les sciences historiques elles-mêmes. Elle est immatérielle dans ses origines comme dans ses fins. Sans la foi, sans le dogme et depuis dix-huit siècles sans TEglise et le clergé, pas de vertu; sans la vertu pas de travail, mais Toisiveté et la misère, et pas d'épargne qui est la première vertu sociale ; sans épargne et renoncement, pas de propriété qui est Tatterrissement de la vertu, pas de capital ; sans capital pas de loisir pour étendre et cultiver Tâme, pas de liberté et de pleine jouissance de tous les droits de l'homme, pas de développement du bien-être, des lumières, de la moralité; pas de civilisation. Mais la civilisation a une fin qui est spirituelle comme les origines du capital : elle prépare l'homme à Téternité (1). »

M. de Saint-Bonnet fait avec raison (2) du travail la condition antélapsaire de l'existence humaine. « La vie terrestre n'est point le temps du repos et de la jouissance. L'homme fut créé complet, à condition de se créer complètement lui même. ('Ballanche tenait déjà le même langage.) Arrivé dans ce monde, il n'y trouva pas plus son sol que son âme formés. Cette vie n'est qu'un ensemble organisé pour tenir l'homme dans la misère, afin que l'homme lui oppose un ensemble de vertus pour en sorlir. Il devient ainsi le fils de l'obstacle et du mérite. L'agneau trouve tout prêt le gazon que cherche sa faim : l'homme est précisément le seul être auquel la nature retire son assistance, et, — le point est assez capital, — le seul de toute la création qui travaille. L'ignorant imagine que le travail fut créé pour satisfaire à nos besoins, tandis que Dieu a créé nos besoins pour nous obliger au travail. Le travail qui, par son intensité, engendre la douleur, explique la liberté, et la liberté l'existence humaine. Si celui qui vous crée, veut fort peu de bien être pour beaucoup plus de travail et de vertu, c'est qu'il veut le bien-être de votre âme pour les cieux. Il a fait la journée de l'homme longue et dure, car c'est ainsi que l'homme acquiert sa personne et sa vie au sein de l'Infini (3).

« Voici la sublime nature des choses. La loi de la nécessité lève l'homme de sa paresse, qui est un retour au néant, et le fait courir à la liberté. Si Dieu eût monté d'un point la fécondité de

(1) Reslaur.,p. 36sqq.; 90, ns sq-i. ; 289.

(2) D'après Gen. JII, 16-19. la chute augmente les souffrances do la idîto ot ajoute iiu travail les Soeurs et les peines.

\i)fieitunr., p. i, I9, 20S sqq.

la nature, Tliionime, s'en rapportant à elle, se serait éteint peu à peu. Sïl Teùt baissée d'un cran, l'homme se serait découragé. Les continents, les saisons, les climats, les sols, ont été pondérés suivant l'homme. Le degré où le Créateur a fixé la nature, est la mesure de la grandeur du genre humain (1).

« La société humaine a débuté en Orient, pour s'accomplir en Occident. Ce fait dit la haute donnée de la création. La nature exubérante de l'Asie fut la natte étendue sous les pas de l'enfance. Elle ne demanda d'abord à l'homme qu'un faible effort pour lui fournir toutes les richesses nécessaires à son existence. Au déclhi des civilisations orientales s'éteiiiiiant dans le luxe. Dieu fonda celles de l'antiquité. Le nord de l'Afrique et le midi de l'Europe offrirent une nature plus austère. Elle demanda à l'homme un effort auquel il ne put répondre que par la frugalité de l'esclave. Au déclin de la civilisation classique, Dieu, portant la civilisation plus près du pôle, demanda à l'homme un effort auquel il ne put répondre que par une vertu universelle. Telle est la marche. L'avance de la nature est offerte en raison inverse de la liberté humaine, et l'homme ne va pas en vieillissant, mais en augmentant son pouvoir intérieur. Le globe présente une gamme sur laquelle les civilisations sont déposées suivant le point où en est la liberté morale {î>).

« A mesure que l'homme faisait la terre, la défrichait, la domptait, l'âme se faisait en lui, et pendant qu'il tirait ce monde brillant du chaos, son propre monde, la société, sortait peu à peu de son âme (3).

(c L'âme se faisait; elle s'élevait à l'étage de la personnalité, pour monter au second, celui du renoncement ou de l'amour, lequel mène à la sainteté divine. L'homme est tenu de se former à la ressemblance de Dieu (4). » Voilà de nouveau les trois degrés de la vie humaine.

a La loi de la formation des âmes est celle de la formation de la société. Le peuple, qui est la partie la plus basse du bassin géographique, monte à la bourgeoisie, qui a les vertus de la personnalité, travail, prévoyance et frugalité, et que distingue la création du capital. La bourgeoisie monte à la noblesse, que distingue

H] Restaur., p. 197 sqq.

(2) Jbid., p. 21, 201. - (3) Ibid.,v. 19 3qq.

[A] Ibid., p. 261.- Les trois pouvoirs de lame humaine sont pour noire écrivain: volonté libre ou pouvoir créateur, d l'image de la Toute-l'uissance; - raison, ou reflet en nous de la divine sagesse ; —cœur, élan, issu delanjoiir ioûni et constituant le fond ontologique de rtiomme.

le don do cette personnalité, désintéressement, justice, bravoure et, honneur. La noblesse monte enfin à Tamour et à la sainteté, car il ne lui reste qu'un pas à faire. Une nation est ainsi toute vivante. La société n'est qu'une échelle placée contre la sainteté et Tlnfini; elle a son but au delà des temps (1).

« Ceux qui sont au-dessus, attirent les rangs au-dessous; les êtres supérieurs secourent les êtres plus faibles, comme l'aristocratique Angleterre nous en donne un exemple remarquable. C'est là la loi divine de la charité, c'est celle de la hiérarchie des anges. Il y a une autre loi, celle de la nature et de l'animalité : les espèces supérieures mangent les espèces inférieures. Si la première loi voit sa source tarie en vos cœurs, la seconde vous reprendra de vive force. En dehors du christianisme, l'homme est anthropophage (2).

« Les âmes étant libres, s'il en est toujours qui s'élèvent du peuple vers la noblesse, il en est toujours aussi qui retombent. La société est le tourbillon des mérites. Quand le mouvement de décomposition dépasse celui de composition, il est clair que la mort nous menace (3) .

« Ce monde pris en bloc, toutes les familles qui en ont conduit les affaires et tenu la civilisation, familles princières, militaires, savantes, propriétaires et rurales, étaient au fond les meilleures (àpiGToi) du genre humain. L'aristocratie, noblesse et bourgeoisie, est la tête d'un peuple et sa vie ; elle doit lui donner d'elle et le faire noble. Le peuple, étant le gros d'une humanité sauvage, est aussi incapable de se gouverner et de se sauver par lui-même qu'il l'eût été de passer par lui-même de la vie sauvage à la civilisation. Aussi n'y a-t-il jamais eu dans l'antiquité de démocratie; car alors les esclaves, c'est-à-dire le peuple, ne comptaient pour rien. Toutes les bontés que Montesquieu a débitées sur la démocratie, sont les contes de grand'mère de la philosophie. Aller à la démocratie, c'est rentrer au point de départ, c'est détruire l'opération des siècles; c'est puiser la vie oîi il a fallu toujours la porter; c'est attendre la justice et la paix de ceux qu'il faut arracher à la barbarie et au mal. Une nation qui se démocratise, est une nation qui se démoralise. La souveraineté du peuple est le suicide d'un peuple, et ne plus vouloir d'aristocratie, c'est ne plus vouloir de progrès (4). »

(0 Restaur., p. 6,224, 26«. 268. - (2) Ibid., p. H2 sqq.; 263. - (3) Ibid., p. 253, 2ft3. (*) Ibid.. p. 88, 225, 249-272, nC«, 38S.

D'ailleurs, le philosophe de Lyon partage les préjugés des théologiens catlioliques contre l'Etat : « L'ordre politique n'est point de Tordre primitif de la création, mais des impérieuses nécessités de notre nature déchue. L'Etat, c'est le bien armé, la morale fortifiée, la société garantie à l'homme malgré le mal. malgré l'égoïsme, malgré les vices et la méchanceté du cœur. Le gouvernement est en raison inverse de la vertu (l). »

Dans l'application que M. de Saint-Bonnet fait de ses principes à Thistoire de Ihumanité, nous relèverons ses vues sur l'esclavage, sur la révolution opérée par le christianisme et sur les temps modernes.

« Loin de l'autorité, et hors des sources de la grâce, déposé sitt* une terre avare de subsistance, l'homme déchu devint sauvage. L'état sauvage n'est que l'absence du capital. Mais, comme par la nécessité Dieu donnait l'éveil à l'âme, les plus vertueux furent les plus laborieux ; le capital commença et avec lui naquirent l'inégalité, la liberté, la civilisation. Cependant, les riches tie l'étant pas assez pour payer un salaire à des ouvriers libres, leurs inférieurs se donnèrent à eux, et l'esclavage, auquel correspond le despotisme, a été le début de l'histoire, partout où l'état patriarcal n'avait pas été conservé. Les hommes se plaignent d'avoir commencé par être esclaves; c''est comme s'ils se plaignaient d'avoir été enfants (2).

« Si l'esclavage fut un malheur issu de la chute, ce ne fut pas un mal absolu. Il avait, comme la guerre, sa raison morale : il formait au travail et au sacrifice l'homme qui serait mort de faim. Il fut sur eux une sorte de christianisme forcé ; il produisit dans Tâme la soumission et le renoncement, ces deux éléments de l'humanité, et il sauva ainsi en pleine antiquité un très-grand nombre d'âmes. Yoilà pourquoi l'intinie bonté l'a toléré pendant quatre mille ans. L'amour de Dieu pour les hommes explique tout. S'il ir'y avait pas eu des hommes libres de tout travail du corps, il n'y aurait pas eu de civilisation pour affranchir plus tard les esclaves. Rousseau le disait : la liberté n'est possible qu'à la faveur de l'esclavage (3 . » Quoi donc! l'économie politique ramènerait sur ce point crhique les Saint-Bonnet avec les de Maistre à Rousseau et Aristote?

« Un mot dévoile l'histoire du monde : le christianisme a sub-

H) Polit., p. Ai sqq.; 8< sqq. ; 102. - Restavr., p. 30S sqq. (2) Restaur., \\. 24 ^qq. ; 3.V2, 27-V - m Ihid., p. 28, 262 S^q.

stitué l'esclavage moral à 1 esclavage politique. En remettant à la conscience le touet pris aux mains de ihérus, il a rétabli ilionan»; dans sa glorieuse responsabilité devant Dieu{l).

« Le christianisme, en prêchant aux Barbares, avec la toi chrétienne, les deux vertus du travail et de la modération dans les jouissances, les a enrichis et civilisés. Si ces nations ont cinq fois plus de capital que les plus riches nations antiques, si leur population est plus du triple sur le même emplacement, c'est quelles sont des nations chrétiennes {:2).

« Cependant, le christianisme, tout en remplaçant l'ordre politique et la contrainte de l'antiquité par l'ordre moral et la liberté, a fait croître avec l'arbre de la liberté celui de l'autorité. Il a élevé simultanément la nature humaine et son tuteur. C'est un portique appuyé sur deux colonnes précieuses, et comme on n'a point à redouter que l'homme se brise lui-même et veuille étouffer son moi, la colonne de l'autorité dans ce merveilleux édifice a toujours semblé du plus grand prix et la plus importante à maintenir sur sa base (3). » Mais, dirons-nous, l'Eglise catholique n'a-t-elle pas si bien façonné les'peuples à l'obéissance qu'elle les a rendus inaptes à la liberté ?

«Au seizième siècle les mœurs appelaient une réforme; mais la foi était complète et vivante, et le protestantisme n'a été que la grande protestation de l'esprit privé de l'homme contre l'esprit absolu de Dieu (4). Cependant il est la religion de la personnalité, il peut commencer la nature humaine, il ne peut l'achever, l'élever à la charité et à la sainteté. Il semble avoir jusqu'à présent tiré meilleur parti de ses peuples que le catholicisme, parce qu'il leur a fait ramasser les vertus les plus près de l'homme. Mais s'ils ont paru élever une civilisation solide, ils ne pourraient en monter le faite sans écrouler. Us ont l'esprit, l'idéal, et non le cœur. Ils volent, mais en idée, et nous marchons, mais nous marchons avec nous-mêmes et nous aimons. Le sang du Christ a exalté chez eux le moi, et la liberté s'est levée la première à ce contact inouï. Mais leur nature est piquée du dard de l'orgueil et elle périra. Ils viendront à nous au temps voulu de l>ieu qui ne précipite rien. Peut-être même, le jour ou ils nous retrouveront, seront-ils aussi avancés que nous, tout en n'ayant marché qu'avec des débris de dogmes. Les Romains ont été aussi promptement convertis que les Hébreux eux-mêmes (5). »

(0 Restaiir., p. 480. - (2) Ibid., p. 30, 170 sqq.; 2W. 200. - (S) Polit., p. m sqtj.: {2. (4) HeflU'ir., p. 76 sqq. - ,5) Ibid.. p. 395 sqq.

M. de Saint-Bonnet est sans pitié pour le jansénisme, qui aurait à notre sens sauvé la France si elle eût pu letre. Il y voit « comme le vice du sang français : en prêchant une foi mutilée, il a éteint en quelque sorte de concert avec le gallicanisme le sentiment religieux jusque dans le clergé, et son absurde déclaration des droits tyranniques de Dieu a provoqué la déclaration ridicule des droits de rhomme (1). »

Si M. de Saint-Bonnet n'a pas compris que la terreur de Tinfinie justice jette Thomme coupable dans les bras de la miséricorde infinie, il a du moins admirablement défini Terreur radicale de Rousseau et de notre siècle. « L'homme ou naît bon, ou est déchu. S'il naît bon, il progresse d'une marche régulière dans le bien et la vérité; s'il naît bon, qu'on lui accorde la liberté la plus illimitée, car il n'en usera que pour bien agir; s'il naît bon, il a un droit immédiat au bonheur; s'il naît bon, sa somme de jouissance doit être égale à celle de tous ses frères. Mais il souffre, il a faim, il est dans les fers : la faute ne peut en être qu'à quelques imposteurs et quelques tyrans, qu'aux institutions de la société actuelle. Le socialisme est ainsi le plus logique et le plus irréfutable de tous les systèmes. L'honmie au contraire est-il déchu : son histoire seia celle d'une longue déchéance, comme aussi le dit la tradition universelle, et le progrès ne datera que de la rédemption divine. L'homme est-il déchu : limitez sa liberté qui serait celle de toujours mal faire; soumettez-le à Dieu et à ses lois, fortifiez l'autorité spirituelle et politique. L'homme est-il déchu : qu'il renonce à la félicité que son cœur rêve avant son entrée dans le ciel; qu'il s'elïorce de s'élever par le travail et la charité à la sainteté. Alors seulement il sera autorisé à dire au sociaUsme qu'il a droit d'exister et de posséder (2). »

Nous devons d'ailleurs rendre pleine justice à la haute et ferme impartialité de M. de Saint-Bonnet. En parlant de la royauté, il dit : « Le système de la souveraineté du peuple a pris naissance sur le trône où l'on a méconnu les droits de Dieu. Louis XIV a corrompu la noblesse; la noblesse la bourgeoisie; la bourgeoisie le peuple. » La bourgeoisie toutefois est aux yeux de notre écrivain le grand coupable : « Elle forme aujourd'hui toute la couvée de Voltaire, et c'est par son scepticisme que le peuple est en anarchie. La noblesse avait vécu quatorze siècles et brillé mille ans

{{) RaisO)K p. 32( '^qq. — (2 fiestour., p. 7g sqq.; ioS. i'C, <82.

et elle a été châtiée de sa décomposition par ravénement de la bourgeoisie; mais celle-ci en cinquante ans a mis la France en décadence (1).

« La révolution française est la grande illusion, le mensonge le plus vaste qui ait paru sur la terre. Elle ne ressemble à rien de ce qu'on a vu dans le passé : jamais une civilisation entière n'avait osé rompre tout lien avec le ciel. — Vous avez perdu la crainte de Dieu, vous aurez celle du pillage. Vous apprendrez que le pain vient de la foi. Quand la foi n'est plus reçue par l'oreille, elle est enseignée par la faim (2). »

En 1848 M. de Saint-Bonnet disait : «Vurétat où le voltairianisme a mis les masses, la république, c'est la démocratie, et la démocratie, c'est le socialisme; car, à deux pieds du fond de l'abîme, on ne saurait rester en l'air. » Plus tard il avait repris espoir: « Les encycliques des papes et un autre enseignement, celui des faits, ont dissipé les illusions chez les hommes de sens. En sorte que la situation est aujourd'hui totalement changée (3). » Quelles sont aujourd'hui ses espérances et ses craintes après les malheurs de sa patrie? Nous l'ignorons.

Quoi qu'il en soit du prochain avenir, M. de Saint -Bonnet croit et nous croyons avec lui que la grande lutte du bien et du mal se terminera par la victoire du Christ sur tous ses ennemis^ et nous ne voulons comme lui aucun compromis entre la divine vérité et l'erreur humaine. Nous croyons aussi^ que l'avenir est à la sainteté et non au peuple ou à l'aristocratie (4). Ce qui nous sépare de lui, c'est son ultramontanisme. Si nous en dégageons son historiosophie, elle nous apparaît brillante de clarté. On empruntera à cet éminent penseur : ses vues sur la pauvreté de la nature et sur le but du travail, sur la gamme des civilisations, sur la constitution hiérarchique de la société, échelle de la sainteté et tourbillon des mérites, et l'on se souviendra du tableau saisissant qu'il trace de la présente révolte de l'esprit humain contre Dieu et le Christ.

L'abbé Gabriel (né en 179"), chanoine de Notre-Dame de Paris, est l'auteur d'un écrit de la Vie et de la Mort des nations (i857j, faisant suite aux Principes généraux d\i.ne Théodicée pratique {iSoiy).

«) jRestaur., p. 74, i\6, m, .168.

(2) Ibid., p. vil sqq. ; HA, 143, 177, 268, - J.ffaibliss., p. 150. - Polit., p. 80.

(3) Restaur.,\^. ix, p. iGO, m sqq. - Raison, p. 327. - (4| Restaur., p. <<8, 19».

C'est un mystique qui vit dans g la Thébaïde du cœur(i ) : » le recueillement est devenu sa seconde nature et lui inspire un langage plein d'onction qui s'élève sans le moindre effort à la prière. C'est un esprit indépendant qui peut vantent) de bonne foi la liberté que laisse à tous son Eglise, parce qu'il en use uniquement pour sonder les mystères fondamentaux de la révélation. C'est un philosophe mystique qui se hasarde dans le champ de l'histoire, mais qui n'étudie que les causes les plus générales de la vie des nations, et à qui les grandes phases de l'esprit humain sont Uioins familières que les degrés de la vie spirituelle, si bien décrits déjà par Bonaventure et Jean de la Croix. Son livre doit être « un prodrome d'une grande tentative de rénovation religieuse ; » mais nous n'y voyons qu'un moule nouveau où l'on a versé les vérités chrétiennes, plus ou moins bien comprises (3). Ce moule d'ailleurs a été façonné à l'aide des systèmes philosophiques d'outrelîhin, auxquels l'auteur a emprunté, en les rectifiant, avec l'immanence divine, le dualisme schellingien ou les antithèses de Hegel sans leur synthèse.

« Le Dieu tri-un a soumis l'univers à la loi des antinomies ou de l'unité et de la pluralité, et à la triple loi (4) de la solidarité qui forme de plusieurs parties un tout, de la responsabilité ou do la vie individuelle, et de la réversibilité, ou de l'action réciproque des parties qui s'individualisent en s'unifiant.

cf L'homme corps-esprit a dans la création la fonction de médiateur (.5). Son intime nature, c'est le cœur comme l'a dit M. Blanc de Saint-Bonnet (6), et l'indéfini comme aurait pu le dire Platon, ou en d'autres termes, l'aspiration d'un être fini à l'Infini. Cetlo aspiration suppose la transfiguration de notre vie physique et apparente en notre vie réelle et définitive;"), et cette transfiguration n'est possible que par le sacrifice, le dévouement, la mort a soimême et la nouvelle naissance.

«Aussi, le vrai progrès est-il l'inverse du devenir des philosophes allemands. Ce devenir est une incessante mutabilité, qui suppose des horizons toujours nouveaux, tandis que l'homme est appelé, sans cesser dêtro fini, à détruire successivement, par l'amour, ou le don voioutaire de soi-même, les limites qui le sé-

(0 p. .'n8. — (2) Préface.

(31 Le péché i.'î-t ici moins une révolte contre Dieu qn'un isolement de riicu ; Jcsus-Chribtmj.ns le réileu.|itenr que If nouvel Adaïu.

■ 4) r. -■> sqq. - 15 P. 378. - ''j) P. r.2. - ^7) P. X9< "^qq.

parent de Dieu. Ce progrès est indéfini, puisque nous devons devenir parfaits comme rinfinie pertVction (1).

» Le bien, c'est l'amour, Faction sinmltanée de trois facultés, sentiment, intelligence, volonté, la comnmnion à Dieu, la charité entre les hommes, le progrès dans l'être et la vie. Le mal, c'est régoïsme, l'isolement, la guerre, le chaos et le progrès dans l'anéantissement.

a Tous les peuples commencent avec Dieu leur histoire : de leur principe religieux émanent des institutions sociales et politiques, des sciences, des littératures, des beaux-arts, qui sont si admirables qu'on les prendrait pour les produits du génie même de Dieu (^2). Mais, à mesure que le principe religieux s'affaisse et disparait, tous ces monuments s'écroulent, et la nation, l'humanité périt pour avoir perdu Dieu.

« Ainsi s'oppose le monde à 1 Eglise. Babyione à Jérusalem, la lignée de Gain à celle d'Abel. Dieu serait pour notre race déchue comme n'existant pas, s'il n'avait pris notre nature. Le Verbe incarné, Jésus-Christ, est l'union du fini et de l'infini, l'idéal humain réalisé, le centre éternel et le foyer toujours vivant de l'amour divin, la source d'une vie nouvelle, l'auteur d'une nouvelle création.

« Le Christ s'est continué et perpétue par l'Eglise, et les sacrements sont les moyens, les signes sensibles à l'aide desquels l'homme peut communier sous toutes les phases successives et tous les aspects de la vie à cet amour, qui est Dieu lui-même, manifesté par le Christ et l'Eglise.

« L'homme manifeste à son tour les merveilleux trésors de cette communion dans le monde ou la société du temps, et, par sa vie intime, dans le monde divin ou la société des esprits. »

L'idéal de la société chrétienne, que l'auteur trace sans recourir aux prophéties bibliques, est le tableau vague et incomplet de cet organisme humanitaire que créera un jour le Sauveur par les moyens tout spirituels de la parole évangéiique, de la foi et de la sainteté.

Il y a là les précieux éléments d'une philosophie de l'histoire toute pleine de la présence de Dieu, de l'indéfinie grandeur de

(«) p. 3t. Noyez la dernière partie des Principes sur le progrès. « Il est la loi de rLomnie, loi nécessaire pour notre corps, morale pour notre esprit. Nous sommes libres de nous soustraire à ce devoir: si nous le remplissons, nous avançons dans létre et dans la vie ; sinon, dans le néant et la mon.

WP.aïa.

l'homme, de son insondable misère et de la puissance spirituelle du Christ.

Le P. A. Gratry, de Lille (1805-72), avait^ tout jeune encore, pai" une conversion subite, renié Condillac pour se donner à Christ. Htome de désir, d'élan, d'enthousiasme, de qui l'esprit se portait sans cesse sur les choses invisibles, il sympathisait, d'un cœur toujours ému, avec toutes les souffrances, et cependant sa parole a plus de grâce et de souplesse que de puissance et d'onction. Il avait d'ailleurs ajouté aux riches trésors de sa vie spirituelle ceux des sciences profanes, mathématiques, économie sociale, philosophie. Son début fut sa Lettre à M. Vacherot sur la sophistique contemporaine (1851). Bientôt après, confondant avec l'Etre infini la notion abstraite de l'indéfini, il tenta de démontrer l'existence de Dieu par le procédé infinitésimal, et fonda sur la base la plus fragile tout un système de philosophie qui devait être l'apologie du christianisme. Sa psychologie, où il fait preuve de cette connaissance du cœur humain qui caractérise les mystiques, est, pour nous, la seule en France qui, depuis Maine de Biran, ait fait droit en plein à la triple nature de l'homme (1).

Pendant le concile, il n'a pas craint de mettre a nu les mensonges historiques sur lesquels la papauté a fait reposer ces mêmes prétentions à l'omnipotence et à l'hifaillibilité, qu'il devait plus tard sanctionner par son acte de soumission.

Celui de ses écrits qui va nous occuper, c'est : La morale et la loi de l'histoire (1868). Le P. Gratry essaye^ nous dit-il, d'y enseigner « les principes de la science nouvelle, que Yico a nommée, mais qu'il n'a pu connaître. » Le Yico chrétien du dix-neuvième siècle a replacé, en effet, l'historiosophie sur son antique et seule véritable base, la justice.

Mais la justice ne marche pas seule. Qui croit en elle, croit en son triomphe final, et son triomphe fondera dans l'avenir un ordre de choses meilleur que l'ordre présent et passé. La science nouvelle de la justice est donc en même temps celle « de l'espérance et du progrès. »

Ce principe de la justice, que nous savons avoir été le fondement de la vie religieuse, morale et intellectuelle de l'humanité depuis ses origines (2), et que Yico et les historiosophes moder-

{i)De la connaissance deDieu. 2 vol., ISliS. — Logique. {^où. — Laphilosophie da Credo. \^\. (2) Voyez les Egyptiens, t. 1, p. 6vi sqcr.; les Mazdéiens, p. 73 sqq.; les Hétreux, p. <00 sqq. ; «23 sqq.; les Grecs, p. <77, 201 sqq.; 210, etc.

nés avaient perdu do vue , Gratry la rajeuni en l'éclairant et l'élargissant. Comme il s'est placé sous les rayons directs de Celui qui s'est nommé la Lumière du monde, il peut développer en plein le sens des préceptes moraux du Christ, en poursuivre les applications dans la société et l'Etat, en démontrer la sanction par l'histoire des derniers siècles et du temps présent. Son langage, toujours biblique au point de départ (1), devient successivement celui de l'économie sociale, de la politique, de la philosophie. L'écrivain fait ainsi tour à tour appel à l'autorhé de l'Ecriture et à celle de la science, et ses enseignements répondent si bien à notre besoin d'un Dieu vivant, au sentiment inné du devoir, à nos légitimes désirs de bonheur, qu'ils le dispensent de toute démonstration. La lumière ne se prouve pas : elle brille et les aveugles seuls en contestent la réalité.

Cependant, quelle que soit la hauteur où le P. Gratry s'est élevé par sa foi, les poètes hébreux, qu'il n'a pas suffisamment étudiés, voyaient Dieu de plus près et les hommes de plus haut que lui. La justice dont il parle, est bien plutôt la vertu de l'homme que la puissance de Dieu, qui délivre les bons, châtie les méchants et prépare ainsi de loin l'œuvre finale de la rédemption. Aussi ne sait-il point, comme Esaïe ou Ezéchiel, lier à l'exhortation la promesse, la menace à la censure. Mais au moins est-il bien leur frère par son ardente sympathie pour sa nation et pour toutes celles de notre Occident : il souffre avec elles, il désespère d'elles, il reprend courage, il prie pour elles, il les supplie de rentrer sur la voie qui seule mène au bonheur.

Le siècle présent est d'ailleurs trop étranger aux grandes vérités de la révélation, pour que le P. Gratry commette l'imprudence de lui jeter les perles des cieux. C'est à peine s'il se permet une allusion aux mystères de la Trinité, qui sont pourtant le dernier fond de sa philosophie. Il se borne à montrer comment Faction du Dieu triple et un explique seule le progrès. « La géologie nous le dit : il y a progrès de la matière inerte à la personne intelligente et libre, l'homme, pour qui tout a été créé. Lhomme, à son tour, progresse vers Dieu, dont seul il peut imiter la vie et goûter la félicité. Il a devant lui l'infini; il ne peut devenir l'infini, mais il se développe dans l'infini; il approche et approchera toujours, et ne parviendra jamais (2). »

(1) « J'ai tout puisé dans les paroles du Ciirisf, La tcicnce nouvelle des lois de 1 hi-itoirc est « tout entière dans rEvangilc. v T. I, p. 20.

[2) T. I, p. 187 sq«i.: 277,280, 289.

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