‹ La Philosophie de l'histoire aux différents ages de l'humaniteChapitre 43 sur 51 · II · texte numérisé non relu

II

Cette théorie du progrès indéfini a détourné le P. Gratry de rétude de la prophétie biblique. Esaïe et Daniel ne se perdent point dans dincommensurables périodes; saint Paul et saint Jean nous disent, au contraire, qu'avec Jésus-Christ ont commencé « les derniers temps. » Nous ne saurions donc admettre, avec Bossuet et le P. Gratry, que c< le genre humain n'est qu'au début de sa carrière, et que nous avons devant nous bien des siècles (1). »

« Dans le monde de la liberté, le progrès est le résultat de deux forces : Dieu pousse ses créatures au bien et à la justice, en vivant et en lui-même et avec elles, et elles font effort, de leur côté, pour imiter Dieu (-2).

« Dieu a tout préparé pour nous ; en toutes choses, il a plus fait pour nous que nous ne le savons. Si vous saviez le don de Dieu (Jean IV, 10), dit l'Evangile : parole universelle, vraie toujours et partout. Dans la nature, Dieu nous donne chaleur, lumière, breuvage, nourriture. Il nous donne, à notre naissance, la lumière de la raison, et avec elle la certitude. Il nous donne la vraie religion; sa parole est au milieu de nous et nous atteint tous. Il nous donne tout germe dans Tordre social, et ses saintes lois providentielles tendent à tout développer i'3).

« Dieu nous a faits pour vivre dans trois mondes : celui de la nature, le monde propre de Fhomme, qui est la société, et le monde suprême, qui est Dieu (4).

(( De là nos trois grands devoirs, qui sont exprimés dans ces trois paroles sacrées : « Croissez, » a dit le Créateur à Adam, a nmltipliez et remplissez la terre, et domptez-la. » — « L'homme, « dit le livre de la Sagesse (IX, 3), « a été placé sur la terre pour disposer le globe terrestre dans l'ordre et la justice. » — «Cherchez d'abord, » a dit Jésus-Christ, a le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroit (Matth. VI, 33) (5). »

o( Le devoir même, sous sa forme simple et une, a pour formule cette parole du Christ : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites -le pour eux (Matth. VII, 1:2). » « Voilà la loi de la justice, qui s'accomplit par la charité, et qui, pareille à celle de l'attraction, implique toute la science. C'est toute la loi morale, et c'est en même temps la loi de l'histoire. Elle est la cause de tous les faits ((5).

« De cette loi primordiale de la justice découle, par une pure

()) r. 1, p. 285. - (2) Ibid., p. 288.

(31 Ibid., p. 6\ sqq. - (4) Ibid., p. 10 ^qq. - (o) Ibid., p. M sqq

(0) Ibid., p. 6 bqq.

conséquence et déduction, la loi du développement des faits, la loi du progrès. Jésus-Christ Ta formulée en ces termes : « Si vous demeurez dans ma parole, vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous affranchira. » Justice, vérité et liberté, ou bien obéissance, lumière et activité libre et puissante dans la charité : tels sont les trois termes du développement de Thomme et de Thumanité. Ils sont en une manifeste analogie, d'une part, avec les trois hypostases divines; d'autre part, avec la force physique universelle qui, par ses trois espèces de vibrations ditierentes, produit d'abord la chaleur, puis la lumière et, enfin, l'action chimique i).

« Cette loi du progrès explique l'histoire du monde chrétien. Dans sa première phase, l'Eglise lutte pendant plus de mille ans contre le paganisme romain et la barbarie germaine, pratiquant la parole de Dieu et la justice. Puis, elle entre dans la phase de la vérité, qui, d'abord, fut toute théologique et scolastique, qui éclaira plus tard la nature, et qui, de nos jours, apporte la luynière dans le monde social. La troisième phase, celle de la liberté, a été mal inaugurée par la révolution française, et ne date que d'aujourd'hui : l'humanité, jusqu'ici presque passive, commence à prendre en ses mains, avec pleine connaissance et entière liberté, la question des affaires du monde; elle entre dans son âge viril ('2).

« Fait pour arriver au bonheur par la justice, l'homme n'est séparé de la terre promise que par un obstacle moral, que la liberté peut briser. Cet obstacle, c'est le vice sous ses deux formes souverainement injustes : la spoliation et l'homicide, les petits larcins des pauvres et les odieux larcins de la féodalité financière, les guerres des despotes ou des violents d'en haut et les massacres des violents d'en bas ou des anarchistes, la soif Sfitanique du sang et la soif satanique de l'or (3). »

Quelle que soit la puissance du mal, le P. Gratry se refuse à admettre « l'existence dans toutes les nations d'un venin mortel qui les pousse à la décadence.» Il les croit, avec l'auteur du livre de la Sagesse (1, 14), « guérissables et toujours libres de préférer la vie à la mort [A). »

« Si Satan est le prince de ce monde, Jésus-Christ a dit qu'il en sera chassé. Il le sera par cette portion de l'humanité dans laquelle a été versé un sang, un esprit nouveau. LEvangilc qui a opère

(I) T. I, p.' s(i«[.; 2'M sqq.

12) Ibul., p. iM,-20\i sqq.; 2VJ sqq.; t. Jl, p. 234. - (:ii T. F, p. 52. ch. V sqq.; Il, cli. VIII,

(41 ï. I, p. 62 sqq.

cette première et incomparable transformation, produira de plus grandes choses encore selon la promesse de Jésus-Christ (Jean XIV , 12). Rien ne peut arrêter sa marche, le mouvement de Thistoire et rapproche du royaume de Dieu M). L'espérance d'un réveil religieux et moral qui amènera Téclatant triomphe de la vie, se confirme par le spectacle des paisibles et salutaires réformes que la vérité, fille de la justice et de l'Evangile, a récemment inspirées à la libre Angleterre, et par celles qu'opère dans l'ancien et le nouveau monde le principe d'association. Les yeux de nos enfants verront ce que rêvent aujourd'hui timidement quelques esprits, ce qui eût paru folie pure il y a cent ans. L'humanité, arrivée à son âge viril, découvrira, sur les traces du grand génie méconnu, Bastiat, les lois de la société humaine, et la société se réformera par la justice et la charité conformément aux principes de la science. Alors aussi se réalisera partout, à l'exemple de l'Angleterre, cette constitution idéale du gouvernement mixte qu'avaient exposée Aristote, Polybe et Gicéron dans l'antiquité. La centralisation, qui est l'oppression de la masse par un point, aura fait son temps. Le libre échange existera entre toutes les nations, que l'électricité et la vapeur ont réunies en un même organisme. Elles seront toutes un même corps, comme le disait saint Paul (Ephés. m, 6). L'unité de circulation dans le tout fortifie et spécialise chaque organe, et la vie forte, distincte et libre de chaque organe fait la richesse et la force du tout (2). »

Catholique romain, le P. Gratry ne met pas en doute que son Eglise ne devienne sans autre transformation celle de l'ère de la liberté et l'unique troupeau dont le Christ sera le seul berger. La prophétie, qu'il néglige, aurait certainement troublé sa sécurité, et par la réflexion seule il aurait pu comprendre que la fausse unité de l'Eglise romaine, comme celle des Eglises nationales protestantes, doit être brisée pour faire place à l'unité spirituelle, libre et organique. Sa philosophie de l'histoire aurait en outre été ou plus solidement établie ou mieux équilibrée s'il avait rappelé que l'unique méthode qui conduit à la justice, c'est la foi individuelle, et maintenu d'une main plus ferme l'opposition entre la vie spirituelle du chrétien et la vie morale de l'honnête homme. Enfin, la Réforme a le droit de s'étonner du complet silence qu'il garde à son sujet. Mais ces péchés d'omission ne diminuent point

(Il T. l,p. 169 sqq.; 269 sqq.

(2) Ibid., i>. l'Ji ; t. n, p. XI bqq. ; «27, 324 sqq ; 561, 380.

la valeur positive de son livre qui est sans contredit Tun des plus excellents de notre siècle. L'historiosophie lui doit la démonstration de l'identité de la morale évangélique avec l'économie sociale d'un Bastiat. Elle lui doit la réduction des lois de l'histoire à celle de la justice. Elle lui doit une nouvelle formule du progrès qui s'harmonise sans difficulté avec celle de Turgot. Elle lui doit une vue d'ensemble nouvelle sur l'histoire du monde chrétien, et des études, d'une rare impartialité, sur le siècle de Louis XÏV, sur lu révolution de 89 et sur l'état présent de notre Europe.

§3. — Les protestants. Vinet, Secrétan, Trottet, de Pressensé, Em. Naville. De Gasparin, Rosseemo Saint-Hilaire. Gaussen. Ch. Cuvier. Aimold Guyot.

'Vinet, de Lausanne, avait été retiré de ce monde à l'âge de cinquante ans, en 1847, peu de mois avant la révolution de Février. De tous les écrivains protestants il est le seul qui ait fait école. Son nom est indissolublement lié à un grand principe, celui de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, et ce principe, il l'a imposé dans les pays de langue française à tous les esprits supérieurs par la puissance de sa conviction en dépit des vices de son argumentation (1). Puis, c'est lui qui nous a fait comprendre l'indispensable nécessité de la foi personnelle et le prix infini de l'assimilation. Ses Discours (1831) nous ont rendu palpable l'harmonie des besoins intimes de notre âme avec l'Evangile. Il a ainsi poursuivi l'œuvre de Pascal, de ce génie unique que nul n'a aussi bien compris, pénétré, expliqué que lui (1848). Enfin, sa critique littéraire, aussi remarquable par la finesse et la solidité de ses appréciations que par la bienveillance de sa charité et l'indépendance de son caractère, a démontré dans le Semeur que le Christ est le critère de la beauté comme il est la lumière de la science et la source de la sainteté. Si l'on a pu lui reprocher d'insister sur la foi personnelle au détriment de l'objective vérité et de faire prévaloir sur la grâce divine la liberté humaine; si l'autorité qu'il attribuait au sens moral et à la conscience chrétienne rappelait de loin la périlleuse doctrine de Schleiermacher ; si plusieurs de ses disciples sont devenus des libres penseurs, au moins devons-nous reconnaître hautement qu'il n'a jamais émis le moindre doute sur

(\) La liberté des cultes. 1826. - Essai sur la manifestation d^s convictions religieuses. 1842.

un seul des faits de la révélntion ni sur la divine inspiration des Ecritures.

Parmi ses nombreux disciples, nous nommerons ici deux liistoriosophes vaudois^ MM. Ch. Secrétan et Trottet, et, à Paris, M. Edmond de Pressensé (né en 18-2i^. théologien de la meilleure école de Schleiermacher, historien ecclésiastique (l), orateur de la chaire et de la tribune, l'homme éminent du protestantisme contemporain de France. A ces noms se joint celui de M. Ernest Naville, de Genève, qui, après nous avoir fait connaître le vrai Maine de Biran, celui qui partant de Condillac était arrivé à PEvangile, a discuté avec autant de profondeur que d'éloquence les grands problèmes de la philosophie religieuse.

En dehors de la sphère d'action de Vinet, sofFrent à nous : le comte Agénor de Gasparin (1810-72), le Montalembert de la Réforme, qui nous a légué les fragments d'une philosophie de l'histoire moderne dans ses écrits sur le^ trois premiers siècles de V Eglise, Innocent 111 ei Luther, sur la guerre des Etats-Unis en 1861 ou im grand peuple qui se relève, sur la France de 1870 : il juge les hommes et les événements avec cette courageuse impartialité, cette clarté de vue, cette énergie de réprobation et d'admiration qui ^nous ne pouvons assez le répéter) ne peuvent procéder que de la vraie foi; — M. Rosseeuw Saint-Hilaire (né en 1802 . professeur d'histoire à la S(5rbonne, qui, tout en poursuivant sa grande Histoire de l'Espagne, s'eflbrce de convaincre ses compatriotes que ce qu'il faut à la France (1869) c'est l'Evangile; — à Genève, Gaussen (17901863), le rénovateur des études prophétiques dans nos Eglises de langue française (2); — à Strasbourg et maintenant, dans l'exil, à Berne, M. le professeur Ch. Guvier (né en 1798) qui, dans un Cours d'études historiques au point de vue philosophique et chrétien, nous donne, le premier, une ethnographie complète des trois races de Sem, de Japhet et de Cam (3 ; — à l'université de Princeton, mon compatriote, mon ami, M. Arnold Guyot, que la révolution de 1848 a jeté par delàl'iVtlantique. Il a introduit dans sa nouvelle patrie l'enseignement de la géographie d'après la méthode de K. Ritter. Son écrit anglais, la Terre et l'Homme (4), qui, traduit en allemand, n'a pu

ii) Histoire des trois premiers siècles de l'Eglise. 4 vol., 1838-lSGI. — L'Eglise et la Révolittion française. 1864.

(2) Daniel le irrophéte. 3 vol.. 1850.

(3) Esquisse d'une philosophie de l'histoire. 1859. — Esquisses d'histoire générale. Les Sémites et le monde mahometan. 1863. — Les Cuinites traditionnels et les peuples de race ■ oire. 1873.

(4) Tlte Earth and .Van, lectures on cornparaiice phijsiral Geography in its relation to Ihe History of Mankind. ByArn. Guyot, professer at îSeucliâtel, Switzerland. Boston, 1M9.

rêtre en français, résume et complète les jurandes vues de sou maître sur la géograpJde comparée et sur les rplatiom de la nature et de l'humanité. J'avais réservé ici une large place à sa philosophie de riiistoire, qu'il n'a point encore imprimée et dont il m'avait promis une esquisse. De trop nombreuses occupations, la maladie, de lointains voyages Font empêché de tenir sa parole.

Nous rappellerons ici les travaux des Genevois, Merle d'Aubigné (1) et M. L. Chastel, de M. de Félice, de Jacques Matter, de Christian Bartholmèss, sur l'histoire de la Réforme, de l'Eglise, des doctrines morales et religieuses; d'Ad. Lèbre sur les races slaves.

Elève de Vinet, M. Ch. Secrétan (né en 18 J 5) a conçu, à Munich, en suivant les cours de Schelling II, le seul système complet de philosophie que les peuples de langue française puissent, dans le siècle actuel, opposer à ceux de l'Allemagne, et qui a sa place marquée entre ceux de Rrause et de Hermann Fichte à sa gauche, ceux de Steffens et de Stahl à sa droite. Le panthéisme de la Volonté a produit par réaction un théisme à demi chrétien de la plus absolue liberté (2)^ qui est la négation du matérialisme^ la réfutation du panthéisme, une apologie toute nouvelle de la révélation et une philosophie de l'histoire (3).

Le point de départ de M. Secrétan, c'est le sens moral. Ce critère de la vérité, que le déiste de Genève. Rousseau, avait en quelque sorte découvert, dont Kant avait fait la base de sa philosophie positive, que Bûchez empruntait à Kant, et qui s'était associé chez Schleiermacher à la conscience chrétienne, est ainsi revenu d'Allemagne par M. Secrétan, et déjà par Vinet, dans sa terre natale.

La méthode de notre auteur est tout à la fois la déduction de Descartes ou plutôt la dialectique de Platon, l'induction de Schelling Il et l'assimilation de Vinet. Par cette induction (nos lecteurs

Hl Ses écrits ont eu un succès prodigieux en Angleterre et en Amérique où les éditions se sont tirées à cent mille excniplaires.

(2) Im Philosophie de la lih"rté. Première édition, 2 vol., 1849. — Deuxième édit., ridée. 1866 L"Histo\re. 1872.

(3) Nous avons Lésité àfaire Fanalysede ce système. Nous croyons savoir en elTetqueranteur, tfoA n'a point dit encore son dernier mot, n'en défendrait plus aujourd'hui toutes les tlièses, et il nous est impossible de tenir compte de ses écrits postérieurs qui ne rentrent point dans notre champ détudes. Mais la Philosophie de la liberté a fait la réputation de notre compatriote; elle a versé depuis vingt-trois ans son contmgent d'idées dans l'esprit de ses nombreux lecteurs; elle appartient à l'histoire. Comment d'ailleurs passer sons silence un écrit dont M. Ern. Naville a dit que c'est « peut-être un des livres où l'on a déveloii|>é avec le plus de vigueur d'intelligence et de chaleur d'àme, les preuves de la valeur à la luis morale et métaphy. sique de la foi des chrétiens ? » (La vie éternelle, p. 187 de la troisième édition.)

le savent, p. 320), nous entendons celle qui, dans le cours de riiistoire cosmique, à chaque carrefour où la déduction hésite et fait halte, indique le chemin de droite ou de gauche qu'a choisi rintinie Liberté. Avec cette méthode on ne construit a priori ni Funivers ni la rédemption, (c Autre chose, » dit excellemment M. Secrétan, « est d'inventer le christianisme, autre chose est de le comprendre après qu'il nous a été donné (IV »

Nous n'exposerons point le procédé de pure dialectique par lequel l'auteur arrive à la notion de l'absolue et inhnie Liberté. Ainsi défini. Dieu échappe complètement à l'intelligence humaine, comme le Dieu des Eleates, de Platon (celui qui est au-dessus de l'être), de Philon, de Plotin, et de certains mystiques. La Trinité d'essence ne se nie ni ne s'aftirme plus : on ne la discute pas.

Ce Dieu se nomme, non point : a Je suis celui qui suis, » mais (ainsi que l'avait dit déjà Tertullien) : « Je suis celui que je veux être. » On exclut sans doute par là de l'essence divine (contrairement aux textes bibliques) toute nature qui aurait limité, motivé, contraint sa souveraine liberté. Mais on porte atteinte à l'immutabilité divine ; car celui qui est aujourd'hui ce qu'il lui a plu de devenir, était autre avant cet acte de souveraine volonté.

« La volonté créatrice (que nous croyons n'être qu'un simple acte de l'Intelligence divine) est une puissance, même une personne, et cette puissance est le, fond de toutes choses.

G Dieu étant esprit et liberté, ses créatures sont toutes volonté et esprit. » Ici reparaît la monadologie de Leibniz, d'Herbart et deLotze (2).

« Le Créateur a (non-seulement conçu en lui-même, mais) produit au dehors dans leur unité idéale l'univers, l'humanité. L'humanité, pour ne parler que d'elle (qui est pour nous une simple idée divine, mais une idée qui doit, au terme d'un trèslong développement, se réaliser en pleine, existe, dès l'origine des temps, sous la forme d'une espèce qui est une force. » Cette hypothèse, empruntée à un disciple de Schelling, le naturaliste Schimper, établit une solidarité intime, spirituelle, mystérieuse entre tous les hommes, que la Genèse unit par les seuls liens physiques et psychiques d'une souche commune. Tous les êtres de l'univers deviennent pareillement les parties intégrantes d'une seule et même idée-force, tandis que Leibniz ne les relie les uns aux autres que par l'éternelle Monade qui les a tous fulgurés. »

(1) Histoire, p. 172.

(2) Leçon sixième.

Mais si le monde, si Thumanité existe de tout temps sous la forme parfaite de Tunité, d'où vient que l'unité se trouve aujourd'hui brisée en une multitude indéfinie d'individus? d'où vient l'imperfection? d'où vient dans la nature et dans le monde moral le progrès de l'imparfait au parfait? d'où viennent le devenir et le temps? d'où vient le frère jumeau du temps, l'espace? « D'une chute, d'une chute primordiale et universelle (qui nous rappelle hi fiction toute semblable de Platon, d'Origène, de Julius Muller), d'une chute qui a probablement étendu son action (comme le prétendait Baader) sur la matière, intelligence obscurcie, force enchaînée. »

Cependant, « à la chute s'est dégagée de la puissance Créatrice la puissance Restauratrice qui est la cause de tout progrès, et plus tard est apparu l'Esprit-Saint qui amène tout à la perfection. » Ces trois personnes divines ne sont ni la Trinité d'économie de certains théologiens hétérodoxes, bien moins encore les trois puissances de Schelling II; mais elles sont cependant, comme celles-ci, des forces qui sont des personnes. Nous ne saurions reconnaître en elles autre chose que les trois phases d'une seule et même volonté, de la volonté créatrice qui est amour, ou que l'identique substance divine qui est immanente à l'univers, et qui, à trois dates successives, se serait incorporée dans les êtres finis.

Comme l'humanité-espèce est l'idéal, et que les individus ne sont que des phénomènes infralapsaires, ils ne sont plus, semblet-il, que des moyens accessoires, et elle est le but essentiel. Que devient alors notre dignité, notre valeur morale, notre responsabilité, notre liberté? L'auteur sent qu'il est entraîné à la dérive vers de dangereux écueils. Il hésite, sa pensée s'obscurcit, et le jour ne se fait de nouveau en lui que lorsqu'il découvre dans les individus les organes libres dont s'empare la deuxième puissance pour faire son œuvre de réparation.

Cette œuvre a commencé avant l'homme. « L'histoire de la terre est à la fois celle de la volonté Restauratrice qui lutte, en souffrant, contre la matière (i), et celle de l'humanité-espèce tendant à s'incarner dans le premier homme.

« L'homme ou telle autre créature libre, ayant pour essence la substance de la volonté Créatrice, est le Dieu immanent qui devient Dieu par sa victoire sur la tentation (2).

(1) Leçon douzième. - (2) p. 3H, 321.

«La tentation a été pour riiomme une chute. Dieu, qui en le créant voulait le bien, laisse dans sa justice le péché avoir son effet. Mais il faut que le but divin se réalise et que Tordre primitif soit rétabli. L'histoire de Fhumanité est donc celle du Acerbe ou de la volonté Restauratrice, qui est aux prises avec le mal moral; qui vit dans l'espèce, au-dessus des individus qu'elle pénètre de plus en plus; qui souffre avec notre race déchue (comme le disait Schelling), et qui sous le nom de la Providence la pousse à ses destinées (1).

a Considérée sous un autre aspect, Thistoire de notre race est celle de Tindividualité dont le Verbe a fait son organe. Dans les temps primitifs l'homme n'a pas sa valeur propre, la société est despotique, la religion fataliste; point de conscience, point de liberté, rien qu'une masse confuse obéissant instinctivement à d'irrésistibles impulsions. Puis, en Grèce et à Rome, les différences individuelles se prononcent et l'on arrive à concevoir un homme qui, s'élevant au-dessus du fini par sa perfection morale, sera considéré ici comme la divinisation de l'homme et là comme l'incarnation de Dieu (2).

« La puissance Réparatrice, avons-nous dit, s'Unit à l'homme dans une certaine mesure. Il y a donc dans chaque homme deux natures, une humaine, et une divine qui s'ajoute à la première. Leur union, qui n'était que preparée chez les Hébreux et chez les Grecs, s'est consommée pour la première fois en Jésus-Christ. Il est Dieu parce qu'il est vrai homme.

« Jésus-Christ en qui le Verbe est devenu un individu, expie nos fautes par l'acceptation volontaire de la souffrance et de la mort, et il crée une vie nouvelle, qui nous affranchit du péché en nous sanctifiant par la pénétration de l'Esprit-Saint.

« L'Eglise est l'organisme de l'humanité qui par la conversion de tous les individus revient à son unité absolue.

« L'œuvre de restauration parle Christ est en parfaite harmonie avec les perfections divines, avec la nature humaine et avec le développement des nations antiques et modernes. Toutes les lignes parties de la conscience et prolongées parla raison nous semblent aboutir au christianisme (3). »

Nous n'insisterons point sur le désaccord qui existe entre la philosophie de M. Secrétan et la révélation biblique. Lui-même le signale fréquemment à ses lecteurs avec une loyauté toute helvé-

H) p. 342, etc. - (2) Leçon douzième. - (3) P. 3S3.

tique. Ce qui subsistera de son œuvre (I), c'est le principe de la solidarité quil a le premier remis en lumière; ce sont ses belles pages sur la rédemption sans laquelle il y aurait cbute continue; ce sont surtout ses admirables leçons sur le mal dont toute notre race est solidaire, et qui est à ce point radical (au sens de Kant) qu'il exige une nouvelle création morale. On est tenté de se dire que, moins philosophe et plus croyant, M. Secrétan aurait été plus grand et plus célèbre encore.

Le pasteur J.-P. Trottet (1818-62) (2), dont une mort prématurée a brusquement interrompu les travaux, n'avait point la vivacité d'esprit et l'imagination brillante, les hardiesses et les grandes vues d'ensemble, les paroles inspirées de son compatriote. Sa marche est en revanche plus égale et plus sûre. Le but trèsdistinct vers lequel il se dirige, c'est la rénovation de la théologie ; « la foi chrétienne s'éteint; il faut pour la ranimer briser les vieilles formules. » La source ou il puise la science religieuse de l'avenir, c'est la conscience chrétienne sur la voie frayée par Vinet et Schleiermacher. Mais « pour préparer l'avenir il faut connaître le passé : » il fera donc une étude approfondie des religions mythologiques; car c( la conscience chrétienne n'est que la dernière forme de la conscience humanitaire. L'humanité a depuis son berceau toujours éprouvé le même besoin de Dieu, qui constitue le fond de l'individualité. Ce besoin, elle l'a exprimé de cent manières différentes; elle s'est même égarée dans sa recherche du vrai Dieu; néanmoins les religions mythologiques sont l'école par laquelle elle devait nécessairement passer selon la loi de son développement, et les révélations que l'on voit éclore d'âge en âge, existaient toutes en germe dans sa conscience. »

C'est là la troisième histoire en langue française de l'instinct religieux. Celle de Benjamin Constant se terminait par un vague déisme; la deuxième, de M. Quinet, qui s'arrête à Jésus-Christ, est une œuvre d'art ; celle de Trottet devait être le piédestal d'un néo-christianisme quelque peu rationaliste

«L'humanité dans son enfance était patriarcale; wSes facultés spirituelles furent mises en mouvement par la nature, et son premier Dieu (d'après Schelling II) fut un Dieu indéterminé et ineffi-

(II Notons qu'il a adopté de Krause la loi des trois âges, et de Chalybœus les trois sphères économique, politique et morale de l'activité humaine.

(2) Le géniedes civilisations, t. 1 et 11, «8t>2, contenant l'histoire ancienne; les tomes suivants n'ont pas paru.

cace de la lumière, l'esprit du ciel étoile^ Ouranos, qui devint le soleil lorsqu'on lui eut associé la lune, Ouranie.

ce L'esprit humain devait s'élever de cette adoration du Dieu de la nature à celle du Dieu esprit et à la vie de la vraie foi. Mais il est resté stationnaire en Chine, squelette pétrifié en face des nations progressives, et il a été entraîné par un courant descendant vers la matière dans les cités-empires de Babylone, de Mnive, de Tyr et de Carthage. Le mouvement ascendant s'est opéré chez les nations à castes : il s'est préparé en Inde et a produit en Perse et en Egypte deux religions dualistiques. L'unité s'est faite en Grèce dans la religion de Zeus, sur la terre des arts, et s'est consommée dans la cité de Rome. Israël a été un peuple mis à part par la Providence pour donner aux nations le Christ, objet de leurs désirs. »

Ce plan est très-savant, très-ingénieux; il nous séduit par sa simplicité et sa symétrie; il vaut au moins celui de M. Quinet. Chaque peuple pris à part est en outre étudié avec beaucoup de soin, et nous sommes heureux de voir les mythologies expliquées par les besoins fondamentaux de l'âme humaine. Mais dans ce système le surnaturel biblique se trouve être un hors-d'œuvre qui le dépare en en rompant inutilement l'unité. Peut-on d'ailleurs sérieusement affirmer que ces idolâtries, à certains égards si monstrueuses, si immorales, si infâmes, sont les phases que l'esprit humain devait nécessairement traverser pour arriver au Dieu trois fois saint de l'Evangile? Enfin, fallait-il avec Hegel ranger ces nations sur les divers degrés d'une unique échelle ? La torture où Trottet met son esprit pour passer de l'une à l'autre, ne devaitelle pas l'avertir qu'il faisait fausse route ? L'ordre arbitraire qu'il leur impose, nel'a-t-il pas entraîné trop fréquemment à dénaturer les faits ? Trottet est une des victimes françaises du panthéisme allemand.

§ 4. Les, pldlosopltes libres penseurs. BarcJiou de Penhoën, Quinet, Taine et Renan.

Les nombreuses écoles de la philosophie française contemporaine, nous donnent quatre historiosophes (d) : le théiste Barchou de Penhoën, auteur de la seule Philosophie de l'histoire qu'on puisse placer à côté de celles de Hegel et de Conrad Hermann ; M. Quinet,

(I) iSoos écartons M. Ramée {Théologie cosmogonique ou recomtitution de Vancienm et primi-

qui a cherché dans Thistoire de la terre les analogues des lois régissant celle de rhumanité; le positiviste M. Taine, quia découvert une méthode nouvelle d'étudier les nations, et le sceptique M. Renan qui a fait valoir le principe des races. La question du progrès a été discutée par Proudhon, MM. Véron, de Ferron, About.

M. Ba)'cliou de Penhoën (1801-55) de Bretagne (1), a subi la double influence de Tidéalisme hégélien et du socialisme français.

c( Au commencement et à la fm, au-dessous, au dedans et audessus de toutes choses est un Dieu conscient de lui-même et présent partout, dont Tactivité infinie produit une infinie multitude de mondes simultanés qui naissent et périssent et qui se succèdent en des séries infinies. — Partie intégrante de l'univers, Thomme, que Dieu a formé à son image, est une intelligence infinie servie par des organes finis. — Tout ce qu'on dit de l'origine arbitraire de la société, de la religion et du langage, est la plus gratuite de toutes les hypothèses. — Le peuple est doué d'une vie triple. Il a d'abord son idiome^ ses doctrines et sa civilisation; puis il est en relation de paix ou de guerre avec les autres nations; et enfin, il s'assujettit la terre (2). Cette triple vie est celle de l'humanité qui par une évolution continuelle s'élève d'âge en âge vers la perfection. — A son origine, elle fut soumise à des dynasties divines, c'està-dire à des législateurs inspirés qui lui donnèrent sa religion et son organisation première. — A son terme. Dieu sera connu dans toute sa sublimité; la nature, de souveraine qu'elle était, ne sera plus qu'une docile esclave, et les peuples, unis par la même foi et la même civilisation, formeront une seule et même société. — Entre son berceau et le terme terrestre de son développement, l'humanité s'est successivement créé plusieurs mondes en Orient, en Grèce, à Rome et dans notre Europe chrétienne. » M. Barchou trace de ces différents mondes des tableaux complets, précis, lumineux, pleins de vie et d'intérêt, qu'il termine par le bilan de leurs richesses et de leurs dettes. -— S'il n'a fait qu'esquisser fort rapidement le développement de la création terrestre qui a précédé l'apparition de l'homme, il sonde avec d'autant plus de soin les

tive /ot J853), pour qui la race séniiliquc avec son monothéisme est le 2)clé, le (laleux d'où vient tout le mal. — M. Théophile lunck, tliéislc, na publié de sa P/nlosop/iie des lois de l'histoire que le premier cahiei-, contenant lu MétUodc et Dieu, 18oy.

(I ) EssoÀ d'une philosophie de l'histoire. Paris, <8o-'i.

(2) Les trois vies sonticila vie propre et deux des vies de relation. Celle des relations divines fait défaut.

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mystères de Favenir. Sa voix évoque à deux pas de nous les formes inconnues d'une société nouvelle où le gouvernement représentatif fera place à des hiérarchies d'associations libres, et il nous montre à Thorizon lointain, par delà la résurrection universelle dont parle le christianisme, l'humanité remplissant sur un monde nouveau de nouvelles fonctions dans la société infinie de Tunivers. M. Barchou a su se garder et du matérialisme des socialistes et de l'athéisme idéaliste de Hegel. Il est théiste, et plût à Dieu que la France comptât beaucoup d'écrivains aussi religieux que lui. Mais son Dieu, malgré le Verbe qui exprime ses idées, n'a jamais parlé à l'homme, et il ne gouverne, ne sauve, ne juge ni les peuples ni les individus. Les révélations et les miracles de la Bible sont de vaines fables sur lesquelles on doit garder un respectueux silence.

Sept ans après la révolution de 1848 parut dans la Revue des Deux-Mondes, un article de M. Quinet sur la PInlosopIde de l' histoire de France. C'était une courageuse protestation contre le fatalisme, faite au nom de la conscience et de la vérité historique. « Les amis de la liberté (MM. Michelet et Thierry) ont inventé pour la France une histoire exceptionnelle, régie par une loi particulière en dehors de tout le monde moral : c'est le pouvoir absolu qui, en détruisant tout ce qui lui faisait obstacle, a créé l'égalité d'où est née la liberté. Avec cette formule, on étouffe les instincts moraux, tous les crimes de la royauté sont justifiés et la Terreur devient une nécessité providentielle. Avec cette même formule, on dénature tous les faits : le loup engendre l'agneau, le despotisme la liberté tandis qu'en réalité il l'a rendue impossible. » M. de Sismondi avait déjà combattu cet ce optimisme barbare; » mais il n'était pas Français. La protestation de M. Quinet produisit au contraire une vive impression. Elle étonnait un siècle sans foi où les Polybes abondent et où les Démosthènes sont fort rares.

Plus grandes encore furent la surprise et les colères que causa en 186r^ l'apparition de la Révolution.

M. Quinet n'y reniait point les principes de 1789; mais il brisait l'idole de la Révolution, dont il avait été le prêtre passionné. En voyant se dérouler l'histoire de la France, il avait compris enfin que ce dieu-là ne répondait pas à son attente, et il s'était rendu compte des causes de son erreur. Il appliqua la règle éternelle du sens commun et de la conscience à cette crise inouïe que les partis extrêmes interprétaient et tordaient chacun dans son sens.

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Tout en rappelant que la raison d'Etat n'était point une invenlion révolutionnaire et qu'elle avait été largement pratiquée par Louis XIV, par Philippe II, par l'Inquisition, il arrache d'une main impitoyable à Mirabeau, aux Girondins, à Danton, à Robespierre, à Paris, à la France leurs masques de convention. L'Assemblée constituante seule trouve grâce devant lui par ses utiles travaux de législation. En même temps, il ne craint pas de déclarer Louis XYI, que soutiennent sa conscience et sa piété, a plus grand que ce monde déchaîné contre lui. » Il nous fait pressentir, sans le nommer, le Dieu de la suprême justice dans ce retour des atroces supplices des protestants sur les fils de leurs bourreaux. Il ose même reconnaître dans ces huguenots que la Bible a fait ce qu'ils sont, « le cœur et les entrailles d de la France, que Louis XIV a arrachés par la révocation de l'édit de Nantes.

« Les hétac(»mbes humaines de la Terreur s'expliquent par les fausses doctrines de Rousseau. L'homme étant bon de nature, si le mal persiste, c'est qu'il y a trahison, et l'Etat a le droit de faire périr qui ne se soumet pas à ses principes ou ses dogmes. Mais conmient tous ces grands révolutionnaires qui savaient si admirablement mourir pour la liberté, n'ont-ils pas su la fonder? Ils n'ont pas compi'is que le catholicisme est incompatible avec la liberté et l'égalité, qu'il fallait adjurer ie peuple de sortir de l'Eglise romaine, et que, nulle reHgion, toute décrépite qu'elle est, ne mourant d'elle-même, il était nécessaire d'user de violence pour affranchir le monde de ce joug fatal. » On a répondu à M. Quinet qu'il aurait pardonné a la Terreur ses atrocités si elles avaient supprimé la foi chrétienne.

Le catholicisme aboh, qu'est-ce que la Révolution aurait du mettre à sa place? M. Quinet reproche vivement aux protestants de n'avoir pas même tenté de faire adopter leur religion par les assemblées souveraines. Mais cette religion n'est à ses yeux que la transition entre la foi et la raison, et sa pensée est qu'un peuple peut être renouvelé sans une foi nouvelle par la seule liberté (Ij. Erreur fatale qu'il avait autrefois rejetee (2) et à laquelle il est revenu vers la tin de sa carrière.

(2) 11 iuiii iL'liiv le tableau que M. Quint traçait dans le Cénie des religions de la société cbiuuisf «fondée hors de Dieu » ou << se pctriliant sur un Dieu pétriOé » qui est « l'Etre suprême des encyclopédistes. » il ajoutait : « Si dans l'Occident le principe religieux venait à s exténuer de même, "qui no doute que l'on ne vil les peuples s'agiter, non indilTéreiument, mais convulsivement, dans le désespoir, élevant, renversant les princes, changeant, renouvelant à tout propos les noms des chels, ies formes de lautontc, sans pouvoir réussir a imprimer le niomdre mou-

Cinq années s'écoulent, et M. Quinet, rhistorien, le publiciste, le philosophe, le poëte, surprend le public et même ses amis par la publication d'un écrit d'histoire naturelle et d'archéologie : la CréoMon (1).

« Ce livre est le fruit mûr de ma vie, » dit M. Quinet. Il la rédigé après dix années d'exil passées sur les bords du Léman et au sein des Alpes. Ses guides dans ses études ont été les géologues et les archéologues suisses. Il a si bien profité de leurs leçons que nous les avons entendus admirer la vérité du tableau qu'il trace des âges successifs de la terre, et surtout les lumières nouvelles pour eux-mêmes dont il éclaire les changements qui se sont simultanément opérés dans la configuration du sol et dans celle des êtres organisés.

Ce livre de la Création doit sa valeur scientifique à l'exploration que l'auteur a fait d'une voie nouvelle qu'avait indiquée Stefifens, ouverte Bûchez, tentée Aug. Comte. Appliquant à la nature et à l'homme la plus excellente des méthodes et la plus féconde en découvertes, il compare et explique l'une par l'autre l'histoire de la terre et celle du genre humain, et il démontre ainsi l'unité, les consonnances^ les lois communes de ces deux domaines. Mais la science qu'il crée, ne se bornera point à satisfaire notre soif de connaissance; il voit dans « la' rencontre » des sciences naturelles et de l'histoire « le plus grand événement intellectuel de notre temps (îî); « une révolution se prépare semblable à celle qu'opéra à la renaissance la découverte de Copernic; la science nouvelle, en montrant à l'homme un « ordre si visible dans l'éternité passée, lui fera prendre confiance dans l'éternité future; il cessera de la craindre (3). »

Malheureusement, tout spiritualiste qu'il est, M. Quinet traite de « folie ( i) » l'hypothèse des Cuvier, des d'Orbigny, des Agassiz, des Oswald Heei% qui attribuent à l'intervention miraculeuse de Dieu la création de tous les êtres. Puis, tout en déclarant le matérialisme « une amputation faite à la nature humaine^, » il se laisse entraîner par le transformisme à croire avec Vogt l'homme issu du singe (5). Il se voit ainsi contraint à renier ici encore son passé et à rééditer les fables de Lucrèce sur la primitive sauvagerie de l'humanité. Enfin, il a beau défendre la thèse du « règne humain

vement, la moindre amélioration efficace an principe de la société, roue d'ixion condamnée éterut'llemeut a tourner dans le vide? >- Edit. de 18j5, p. 218.

0) 2 vol., 1870. - (2) 1. I,p. 5b. - (:i)/6jt/.,p.26.

(4) Ihid., p. 88; II, p. 408. - (8i T. II, p. '.09.

qui seul a une histoire et qui par ses incessants progrès fait opposition à la relative fixité des espèces animales et végétales, » notre race n'en est pas moins « l'embryon (1) » d'une race meilleure, qui nous remplacera sur cette terre comme nous avons nousmêmes succédé aux mammifères terrestres, et nous ne sommes pas plus immortels que les anoplothères ou que les ichthyosaures. M. Quinet finit ainsi par ne plus distinguer du règne de la nécessité celui de la liberté. Les lois analogues qui les régissent, se transforment en des lois identiques.

Sachant, dailleurs, par la tradition que l'homme est le couronnement de la nature ou, comme le disent Aug. Comte et Lotze, un microcosme, et que s'il est semblable à Dieu par son esprit, il est animal par la moitié inférieure de son être, nous nous associons à M. Quinet quand il se plaît à voir l'homme plonger par ses racines dans les dernières profondeurs de la nature et à surprendre dans son cœur les échos lointains et comme la réminiscence platonicienne (2) de toutes les grandes révolutions de la terre. Nous reconnaissons, nous aussi, dans le langage des oiseaux certains phénomènes de celui de l'homme ; dans les constructions géométriques des animaux inférieurs les ébauches de l'architecture (3) ; dans le travail de la nature modifiant de mille manières un même type, l'analogue de la musique qui sait d'un seul motif tirer mille variations (4), et dans la marche progressive de la terre vers une faune ou une tlore plus parfaite, l'aspiration de l'artiste à un idéal qui est « le mystère des êtres futurs encore enveloppés dans les êtres actuels (5). » De même encore, dans le domaine des sciences sociales, il y a de réelles analogies : entre le combat de la vie chez les animaux ou les plantes, et la relation de la population avec la subsistance (6); — entre les cités des polypes et celles des hommes (7j ; — entre la localisation des fonctions dans l'organisme animal et ia division du travail dans la société humaine (8).

Nous sommes pareillement tout prêt à rechercher, avec M. Quinet, les lois qui régissent en commun l'histoire de la terre et celle de l'homme. Nous les dégagerons seulement des erreurs et des obscurités du transformisme.

« Tout commence par les infiniment petits (par les infusoires au dire des partisans de Darwin) (9).

(M T. Il, p. -407.

(2) T. I, p. 403. - 3) T. II, p. Mi sqq. - (41 T. II, p. 363 S'il. - (5) Ibid., p. 361.

(G) T. II, p. 253 sqq. - (7) T. H. p. 309. - l8) T. II, p. 249 sqq.

(9) T. I,p. «04. *43, 483; t. II, p. 280,320

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0 Le progrès sopère, non point sur une ligne unique, mais sur autant de lignes parallèles qu'il y a de classes d'êtres organisés et de races humaines (1).

(( Il est faux que chaque espèce ou chaque génération nouvelle soit en progrès sur les précédentes, et que le temps mesure l'amélioration. La marche de la nature et de l'humanité est moins aveugle et fatale, plus noble et libre qu'on ne l'avait imaginé (2).

« Il existe (en vertu, soit de la sélection et du combat de la vie, qui condamne à la mort les faibles, soit en vertu de la prédestination divine) des classes d'êtres privilégiés (3), et c'est par elles, par la tête que le progrès de l'ensemble s'accomplit : par les phanérogames et les dicotylédones, par les vertébrés et les mammifères, par les blancs, par les hautes classes de la société. La plèbe, les nègres ou les Peaux-Rouges, les invertébrés restent à peu près immuables (i).

c( L'humanité est un embryon qui croît toujours, passant par diverses formes. Les époques qu'elle traverse, sont marquées par des peuples qui s'y arrêtent, cessant de grandir mais non de vivre. Toutes coexistent ainsi en même temps sur la terre : les premières origines chez les Chinois, l'âge de pierre chez les sauvages, celui de l'Egypte chez les fétichistes du Sénégal, celui d'A-braham chez les Arabes nomades, etc. La diversité des époques fait donc celle des sociétés. A ces arrêts de développement de l'humanité correspondent les espèces dans celui du monde organisé (5;.

« Quand la puissance de développement et de progression a épuisé un genre ou une nation^ elle les laisse dans une immutabilité qui ressemble à un déclin, et passe à d'autres qui s'élancent dans la vie, renfermant dans leur sein un incommensurable avenir. » On avait, avant M. Quinet, comparé déjà la série des dynasties assyrienne, perse, macédonienne, romaine, germaine, aux empires successifs des poissons siluriens, des forêts houillères, des gigantesques sauriens et des mammifères (6).

« Dans un empire qui décline, les premières parties qui s'atro-

(i) T. Il, p. 238. — Cette loi est singulièrement reslreiute par les suivantes.

(2) T. II, p. 240 sqq.

(3) T. II, p. 348 sqq., et les chapitres si émouvants sur la destruction des Polynésiens, t. 1, p. 350 sqq.

(4) T. II. p. 234 sqq. — C'est un fait remarquable que le retour des esprits a la Ihéorie de liucgalité,de la hiérarchie, des i)riviléges.Le darwinisme ia favorise hautement.

{t>j T. Il, p. 334 sqq. — (0' I. H, p. 243, 3:,o : 1. 1, p. «8?,

phient, sont les plus hautes. D'abord la pensée; puis Tart; jpuis l'industrie, et, enfin, la force militaire (1).

« Le progrès a donc ses temps de défaillance (les époques critiques des saint-simonipns, les élégies de Ballanche). 11 ne suit point une ligne droite, continue; il rétrograde. La nature elleknême a ses époques de barbarie, de moyen âge (2) .

« Mais le til de la vie organique et de la civilisation ne se brise jamais. La même vie passe d'un genre ou d'un empire à l'autre : la force une fois acquise se communique en se transformant (3).

« Le nouveau type dominant n'est point le rajeunissement ni la descendance de celui qu'il remplace. C'est un type jusqu'alors Tgnoré et comme perdu dans quelque région reculée. Tels les .Juifs, les Macédoniens, la famille arabe, la tribu germaine ; tels les sauriens peu nombreux et sans gloire dans la période de transition, tout-puissants dans la période secondaire, ou les mammifères de Stonesfield et ceux des terrains tertiaires (4). »

Ces quelques espèces d'un rang inférieur qui précèdent leurs royales congénères, ont reçu de certains géologues le nom de prophétiques. M. Quinet les compare aux précurseurs de Jésus- Christ, des réformateurs, des révolutionnaires de 89 (5).

« Jamais la nature ni l'humanité ne retournent en arrière. Elles ne recommencent jamais leur œuvre oh ovo. Elles ne reviennent ^s, l'une au moule qu'elle a brisé, l'autre à la forme sociale qu'elle a abandonnée (6).

« Plus un type d'être organisé ou de société humaine est antique, moins il ressemble à ceux de notre temps (7).

« La durée n'est point un signe de supériorité. M. Lyell a dit que la vitesse de changement est d'autant plus grande que l'organisation est plus élevée. Il en est ainsi du dinothérium et des insectes. îl en est de même des cités grecques et des Chmois (8). »

Quant à l'histoire des langues en particulier, M. Quinet, qui en emprunte la généalogie à de Bunsen, compare : le monosyllabe à la cellule organique; — la succession des langues monosyllabiques, polysyllabiques ou agrégées, et synthétiques ou à tlexions, à celle des mollusques, des poissons, des reptiles et des mammifères ; — la naissance des idiomes dérivés, tels que l'hindoustani ou l'italien, à celle des espèces végétales et animales par voie de

M)T.JF,p. 29«. - (2) T. II, p. 237.

(3) T. H, 278 sqq.; 28i sqq.; 1. 1, p. 77.

(4) T. I,p. «85; t. II, p. 324 sqq. - li) T. I, «95 sqq.; t. II, p. 329 sqq. - i^-i 1. 11, P- 282 (7) Ibid., p. 2»S. - (8) Ibid., p. 2J6.

transformation ; — et, entin^ le mélange des langues à celui de ces mêmes espèces, lequel est facile et fécond quand elles sont voisines, impossible ou stérile quand elles sont trop distantes (I). M. Quinet, après Aug. Comte, a fondé en historiosophie une discipline nouvelle, celle des analogies de l'humanité et de la nature. Ses successeurs auront à faire la critique de ses lois, à distinguer les deux règnes qu'il tend à confondre, à découvrir dans rhistoire générale d'un règne les histoires spéciales de ses principaux types, et à rendre à Fhomme son immortalité, à Tunivers son Créateur.

M. Taine (né en 1828), qui ne voit pas de différence entre la morale et la chimie, ne pouvait hésiter, comme le fait M. Quinet, entre Tanalogie ou Tidentité des lois de la nature et de celles de l'humanité. Mais, n'ayant point fait une étude spéciale des sciences physiques, il nous indique simplement au courant de la plume quelques-uns des phénomènes semblables qu'offrent les organismes du corps et de ses membres, de Tâme et de ses facultés, de la société et de ses classes, de Thumanité et de ses peuples, de la civilisation et de ses éléments constitutifs. Il retrouve pareillement la sélection de Darwin dans l'histoire des nations. Surtout il explique par le combat de la- vie les procédés de l'intelligence qui assurent par la lutte des idées vraies et fortes contre les idées faibles et fausses le triomphe final des premières.

Le trait distinctif de l'historiosophie de M. Taine, c'est, en opposition directe avec les champions de l'individualité, les Schleiermacher, les Rrause, les Staudenmaier, les Bunsen, sa prétention de réduire, après H. Beyle (Stendhal), <c l'histoire à un problème de mécanique , et l'homme à un théorème qui marche. Les événements sont les résultats de trois causes qui se combinent^ se renforcent ou se neutralisent : la race qui est le ressort du dedans; la nature ou l'impression du dehors; le moment ou l'impulsion déjà acquise. » L'individu devient ainsi un automate que les circonstances extérieures ont construit et dont elles font jouer les ressorts.

M. Taine excelle d'ailleurs à appliquer aux peuples la méthode suivie par Sainte-Beuve et Carlyle dans l'étude des individus. « Les

(n Nous omettons la loi d'alternance que les faits historiques cités ne démontrent pas (t. II, p. 342 sqq), et la loi d'atavisme que M. Quinet justifie par des exemples qui sont en réalité de réaction (t. II, p. 233 sqq.).

peuples, que les siècles passés croyaient tous jetés dans le même moule, ont chacun leur caractère spécial, d'une inébranlable solidité, qui est le résultat des impressions extérieures et Tœuvre de myriades de siècles. C'est à saisir ce caractère que doit viser rhistorien; c'est par l'âme qu'il doit expliquer la constitution, la religion, la philosophie nationales (1). »

C'était le temps où, dans le monde politique, se discutait le principe des nationalités, que Napoléon III avait posé en 1859, et qui avait été proclamé déjà par Pie IX en i848.

Un journaliste, M. Justin Drommel (2), avait défini la nationalité « un groupe social basé sur une fatalité géographique et ayant directement en vue, comme cercle supérieur et comme aspiration, l'humanité tout entière.» M. Odysse Barrot (3) lui avait répondu : (( Vos nationalités politiques sont artificielles. Une nationalité, c'est un bassin hydrographique, et les frontières sont par conséquent les montagnes. Vos grands empires sont le fléau de la civilisation et dépeuplent les provinces. Aussi, le monde oscillet-il entre deux systèmes opposés de sociétés simples et composées, de petits Etats et de vastes empi/ès. Le temps approche où, par la décentralisation, les vraies nationalités recouvreront leur indépendance et où l'Europe sera une confédération d'Etats souverains d'une médiocre grandeur. »

M. Renan (né en 18"23), remontant des nations à leurs différents berceaux, a popularisé le principe des races.

A nos lecteurs suisses et allemands nous rappellerons en peu de mots quelles sont les doctrines de cet illustre représentant de la sophistique moderne, chez qui le sens du beau étoufle le cœur et la conscience, et pour qui rien n'est vrai que le devenir, l'indécis, la nuance : « Dieu est une simple catégorie de la pensée, dont l'idéal est le vrai nom. » (C'est croire à la lumière et nier le soleil). — a Comme Dieu n'est pas, le surnaturel est impossible, et ne se discute même pas. — Il y a dans la matière une con-

{i) Essais de critique et d'histoire. I86C. — Histoire de la littérature anglaise. 4 vol., 18C4. — L'Intelligence, <8"0.

[2) La loi des révolutions. Les générations. Les nationalités. Les dynasties. Les religions. 186«. L'auteur déduit la loi des révolutions, de la France moderne seule, et en fixe le cycle à la durée d'une génération, çeize ans. 11 emprunte à Auguste Comte son histoire des religions et ses Etats de 2 à 3 millions d'habitants, à Platon la succession des gouvernements : aristocratie, bourîreoisie et démocratie républicaine ou impériale.

(:{ Lettres sur la philosophie de l'histoire. 18G-1. On y trouve dos pages curieuses sur les procédés qui ont fuit de la Lorraine une province frauçaisc.

science obscure de l'uiiivci^, qui tend u se faire, un secret ressort poussant le possible à Texistence, à la vie. — L'àme humaine ou la conscience est une fonction du cerveau, un résultat de la matière, comme Tharmonie d une lyre. — La nature humaine étant simple, tout, dans l'histoire de l'humanité, est du même ordre, sort des mêmes causes, obéit aux m.êmes lois. — La religion, qui est la part de lïdéal dans la vie humaine, n'est point une invention des prêtres, elle est vraie dans son essence. » Ici, la France actuelle est en progrès sur celle de Yolney.

M. Renan traite les races comme M. Taine les nations. Il en fait en quelque sorte des espèces, douées chacune d'aptitudes qui feraient défaut aux autres. Ainsi les Sémites concevraient fatalement l'idéal sous la forme d'un Dieu unique; les Japhétites, sous celle dune multitude de déites (I).

On a répondu à M. Renan que la plupart des nations sémitiques avaient été polythéistes comme les Japhétites; que, trèscertainement, les Camites d'Egypte avaient, à leur origine, ador^ un Dieu unique, et qu'il en était probablement de même des Indiens et des Grecs. Nous croyons avoir prouvé, dans le Peuple primitif, par l'étude comparée de toutes les traditions, que h> monothéisme a été la religion primitive de l'humanité. Ajoutons, avec M. Laurent (^), que les races supérieures sont appelées à faire l'éducation des inférieuresj et que toutes ensemble doivent entrer, chacune avec sa fonction spéciale, dans l'organisme final de l'humanité.

ls{. Jousserandot, dans sa Civilisation moderne (1866), en place le principe fondamental, par une rare exception, dans la conscience du moi, de sa valeur propre, de ses droits à l'égalité et à la liberté, et il fait de l'individualité l'étape qui doit conduire le genre humain à son état définitif de perfection. Le contrat social de Rousseau et sa démocratie autoritaire trouvent en lui un ennemi déclaré. Mais il exagère comme M. Renan les différences des races : l'individualisme serait le caractère exclusif des Japhétites, l'immobilité et l'ascétisme celui des Sémites et des Hébreux.

(h Histoire des langues sémitiques. iS.:C. — Etudes d'histoire rrUgieuse. 18Ô7. — De l'origiru: du langage. 1858.

(2) Philosophie de l'histoire, p. 133 sqq.

§ 5, — Le problème du progrès, Javary. Le P. F''lix. Proudhon, Véron. About. De Ferron.

M. Javary (né on 48:20), professeur de philosophie au lycée d'Orléans, à qui Ton devait déjà une excellente étude sur la Certitude, a donné, en 1851, Thistoire, l'analyse et la critique de ridée du progrès scientifique, littéraire, moral, économique et social. Il se fait connaître à nous, dans ce livre, comme un théiste qui, dans le fond secret de son âme, croit à la révélation. Son écrit est, sous la forme d'une discussion pleine de calme et de Sî^gesse, une protestation de l'éternelle vérité niorale contre les erreurs fatalistes du siècle. Laissant à d'autres l'étude des lois organiques de la vie des peuples, il oppose l'indestructible conscience du bien et du mal à la doctrine qui se résume dans l'a- ^i^ge : « Tout ce qui est, est bien. » Il oppose à cette prétendue nécessité, qui emporterait les nations vers la perfection, la liberté qu'elles ont de s'abandonner aux plus mauvaises passions ou de s^ relever de leur décadence morale. Il s'oppose (avec \\. Quinet) à ceux qui prétendent que le mal inévitable engendre de soi le bien. — La religion est un des éléments constitutifs de la nature hupiaine, et il est faux que l'extinction de la foi soit un des caractères des derniers progrès de l'esprit humain. — L'humanité n'a pas le droit de se mettre à la place de Dieu, de se considérer comme un être absolu, et de ne reconnaître d'autre loi de son développement qu'une perfectibilité indéfinie. — En politique, audessus de la souveraineté du peuple est celle de Dieu; au-dessus des droits de la majorité, la justice éternelle. — En économie nationale, l'inégalité est la condition vitale de la société. — La classe supérieure a le devoir de faire servir ses avantages au bien de tous. — Le but assigné à l'homme est le développement total de sa nature par la puissance de l'âme, par l'énergie morale, par le triomphe de la volonté sur les passions. Mais, pour que ce but soit atteint, il faut que la religion renonce à son ascétisme et mette fin au divorce qui semble exister, depuis trois siècles, entre la civilisation et le christianisme (1). »

Le livre de M. Javary est une des pierres vives qui ont leur place assurée dans l'édifice de l'historiosophie.

(O p. «39, U9 sqq., 189. 226, 238, 23 '( sqq., 280.

En 1856. le P. Félix (né en 1810) commença une série de conférences sur la grande idée dusiècle^ le progrès (1). Ses discours sont plus éloquents que scientifiques; c'est de Tapologétique et non de l'historiosophie. P. Enfantin lui a reproché d'avoir jeté un voile épais sur Tascétisme gnostique du catholicisme, et Ton est mal venu à soutenir que le vrai progrès ne peut s'opérer que dans et par une Eglise dont le Syllabus est le code.

En 1858, le 22 avril, parut le fameux ouvrage de Proudhon : De la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise. Le 27 avril, ordre était donné par le parquet d'en faire la saisie.

Moraliste indépendant, Proudhon (de Besançon, 1809-65) voulait édifier la société nouvelle sur le principe de la justice tel qu'il existe dans la conscience humaine. Mais, en même temps, il attaquait, avec la violence et le cynisme qui le caractérisent, l'Eglise catholique, le christianisme et toute religion quelconque. Les attaques passent des critiques les mieux fondées aux plus révoltants blasphèmes.

Cet ouvrage contient une étude (la neuvième), sur le progrès. L'auteur a devant lui les systèmes de Leroux, de Jean Reynaud(2), de Bûchez, de Pelletan (3). Il refuse le nom de progrès à toute marche vers Dieu ou l'absolu, atout perfectionnement fatal et à cette évolution organique qui aboutit nécessairement à la mort. Sans le nommer, il emprunte à Bûchez l'idée de la progression et de la régression mathématiques. En l'appliquant à l'histoire de l'humanité, il la voit (( tendant constamment à mettre en pratique le principe de la justice. Mais, par le fait de sa liberté, elle le conçoit d'une manière incomplète, et se fait ainsi de faux idéaux qui

(\) Le propres par le christianisme. Conférences de Notre-Dame de Paris. 1856-64.

(21 Auteur de Terre et ciel, philosophie religieuse. 183A. Mort en 1863. « Notre âme, gardant sa personnalité et la mémoire, se réincarnera à Tinfini sur d'autres astres.» C'est la doctrine de la perfectibilité indéfinie étayée sur le mazdéianismeet le driiidisme.

(3) M. Pelletan, auteur de la Profession de foi du dix-neuvième siècle, mériterait une meilleure place que celle que nous lui donnons dans cette note. Son livre est le résumé le plus complet et le plus plausible de la théorie rationnelle du progrès indéfini : nulle construction du passé d'après des Idées préconçues; mais aussi nullt; vue nouvelle sur la marche du progrès. « Le proi:rès est le mouvement universel des êtres qui, incessamment épanchés de Dieu, gravitent infatigablement vers lui sans pouvoir l'atteindre. La force qui toujours crée, a successivement produit les règnes de la nature et depuis l'homme, depuis l'homme sauvage, les civilisations de plus en plus spirituelles. — L'âge d'or est devant nous; le règne de Dieu va s'établir sur la terre. —Dieu donne à ses créatures sa propre éternité à revêtir déplus en plus par la durée, et sa propre immensité à conquérir par la progression. — .A. chaque école à dire sous quelle forme et sur quelle scène l'homme doit après sa mort poursuivre sa marche ascensionnelle vers Dieu. )) Ce spiritualisme, tout imprégné des doctrines chrétiennes du divin, de l'éternel, du parfait, de l'absolu devait être souverainement antipathique à Proudhon, pour qui le progrès est la négation de toute formule immuable et l'atllrmatioa d'un mouvement qui ne tend ni a'aboutit à aucun ordre permanent.

deviennent ses idoles. L'un de cet, faux idéaux qui se substituent à la justice, c'est la religion; la religion, c'est le péché; le péché, c'est la régression. »

Que si le lecteur est curieux d'apprendre que Virgile aurait dû occuper dans l'histoire la place qu'a malheureusement usurpée Jésus-Christ ; que Jésus-Christ a été devant la mort bien moins grand que Danton (1); que la révolution française est la sublime épopée du monde moderne, ou que la morale des jésuites est le plus beau tleuron de la couronne de Christ (2) : qu'il consacre quinze jours à l'examen d'un livre où se réfléchit, comme dans un miroir, le chaos intellectuel de la France révolutionnaire. Elle vérifie d'une manière saisissante la parole de saint Paul, que l'homme psychique ne comprend rien aux choses spirituelles. Le sentiment le plus vif de la justice ne la préserve point des jugements les plus absurdes, des plus odieuses calomnies et des sophismes les plus extravagants.

M. Eugène Véron (né en 1825) est l'auteur du Progrès intellectuel dans rhumanité. Supériorité des arts modermes sur les arts anciens (Paris, 1862). C'est une âme noble et grande, accessible aux intimes émotions de la poésie, passionnée de l'idéal, souffrant du doute, avide de vérité. Il croit qu'il y a dans le cerveau humain une intelligence distincte de la matière. Les Yogt et les Littré le traiteraient de spiritualiste retardataire.

Mais cette intelligence humaine, c'est celle de la statue de Condillac. Point d'idées innées, ou d'instincts de Dieu, du bon, du vrai, du beau. « Imposées de Dieu à l'homme, ces idées feraient (le lui un esclave et un tyran : elles l'asserviraient à l'obligation de l'uniformité intellectuelle et à la fatalité d'une science octroyée et révélée; elles autoriseraient au nom d'une vérité unique et de principes immuables, l'intolérance contre toute dissidence d'opinion, la persécution contre toute tentative de progrès (3). »

Si la sensation est la source unique de nos idées, l'unique méthode de la connaissance est, semble-t-il, l'expérience sensible. Chacun sait le souverain mépris des positivistes pour l'homme de foi et ses dogmes : « rien n'est certain, rien même n'existe que ce

(1) T. II, p. 128. - (2)/6id., p. 346.

(3) P. lY, 65sqii. ; U4, sqq. — « Le minerai de fer contient aussi peu en germe la machine à vapeur et le télégraphe électrique que l'esprit humain les beaux-arts. Ils ont dû leur naissance à laccumulation dans Tintelligence humaine de mille éléments étrangers sans lesquels la civilisation n'eût jamais existé. » P. 533 sqq. - Et cependant l'auteur admet p. 5i1 l'iDsliuct musical.

qui se voit, se palpe^, se pèse.:» C'est dans cet esprit qu'Aug. Comte exaltait sans mesure Aristote et traitait Platon d'imbécile. M. Véron nous tient-il le même langage? Il est, en termes plus polis, tout aussi violent contre le philosophe des idées innées; mais il ménage aussi peu Aristote que Platon. Que signifie ce mépris du philosophe de Fexpérience chez un sensualiste? Qu'il se souvient de Berkeley ; que Kant l'a convaincu que les choses en soi sont des inconnues; qu'il est le contemporain de MAI. Stuart Mill et Taine ; qu'il répète après eux que nos perceptions extérieures peuvent être toutes des hallucinations, et que rien ne nous garantit l'existence du monde sensible.

C'est ainsi que l'expérience disait hier k la foi : « Tu me fais pitié, avec ta science de l'invisible, » et qu'aujourd'hui l'expérience critique dit à l'expérience dogm.atique : «Ta foi aux choses visibles est un vain rêve. »

Que reste-t-il de certain? Le moi qui pense, de Descartes, mais à la condition qu'il ne conclue pas de son être à celui du non-moi, et que, enfermé dans sa cage, il ne se permette aucun jugement sur la réalité des choses qu'il croit voir au delà des barreaux de sa prison.

« Ce mode de vivre est celui de la seule vraie liberté. Car, le fond de notre moi, de notre intelligence, c'est une puissance illimitée de créer des idées; nos idées, c'est notre tout, notre univers, notre Dieu, et il y n'a pas d'autre autorité que celle de notre propre pensée, de lois que celles qu'elle a reconnues justes et vraies et qu'elle s'impose à elle-même (1). » Mais c'est précisément là le langage de Fichte et de Hegel, ou de Wronski. Ainsi l'esprit humain arrive à célébrer sa propre apothéose aussi bien par la voie du dogmatisme idéaliste et panthéiste de l'Allemagne que par le scepticisme sensualiste de la France ! Seulement on devient ici un dieu quelconque, là un représentant de la raison absolue.

<c Chaque moi créant ses idées qui sont son unique règle, les idées de l'un n'obligent en rien celles de l'autre. Tout homme a son esprit particulier. L'uniformité des intelligences, le sens commun est le déplorable produit de l'éducation que la métaphysique et la théologie ont donnée jusqu'ici à l'humanité (2). » Pour M. Yéron comme pour M. Darwin l'espèce disparaît, il n'y plus que des individus isolés.

<t Les idées premières, sensibles et particulières, poursuit M. Véron, en se multipliant, se combinent et se transforment dans notre intelligence qui en déduit, par la comparaison et l'abstraction, outre les idées générales, les principes et les idéaux de la raison. Les axiomes de la géométrie et des sciences purement logiques sont (on ne sait trop comment) indubitables et immobiles. L'idéal au contraire sans lequel tout progrès serait impossible, cbange de nature dans le cours des siècles et n'a donc rien d'absolu (1).

(c Le progrès de l'esprit bumain est infini. » Mais, dirons-nous, si le progrès a pour mobile l'idéal, si les idéaux sont de successives créations de notre intelligence, si l'intelligence n'est alimentée que par les sensations, le monde qui produit ces sensations, n'étant point infini, ne peut alimenter éternellement la source des idéaux.

Telle est cette philosophie du progrès qui se dit fondée sur Tobservation directe de l'âme (2), qui se donne conmie le dernier mot de l'esprit humain, et qui, se dressant sur les ruines de la métaphysique, a la prétention de projeter dans l'avenir sa lumière sur la route que nous devons suivre. « Ce phare intérieur qui marche devant nous (3), ne s'est allumé qu'il y a peu d'années; l'ère de la raison qui est celle de la subjectivité ou de la tardive conscience de notre personnalité, s'ouvre à peine (Voltaire la datait au moins du dix-septième siècle). L'homme, enfin, a pris possession de lui-même, et c'est le commencement d'une civilisation nouvelle dont les fondements ne sortent pas encore de terre (4) .

« L'histoire de l'humanité se divise ainsi en deux périodes : celle de l'objectivité et celle de la subjectivité.

« L'état originel de l'humanité, c'est l'innocence de l'animal, l'abrutissement des Papous. — De l'ignorance et de l'égoïsme naît le sentiment religieux : l'homme attribue sa volonté et ses passions au soleil, au feu, auvent, aux nuages; si l'impression de la terreur que produit en lui la nature, dépasse la mesure ordinaire, il imagine une cause invisible qu'il personnifie et qui est la Divinité. A la terreur s'ajoute l'espoir. La religion s'explique ainsi par la recqnnaissance et par la peur (5). — Jéhovah est un dieu solaire. J^es psaumes de David ne sont, comme les hymnes des Védas, que des chants au soleil levant î Le christianisme n'a rien ajouté au progrès î (6) »

Néanmoins nul Français n'a compris aussi bien que M. Véron

fOP. xn,273, 316, 391 sqq.

m P. 373. - (3) P. 36î>. - (4) P. Xïixsqq. - (5| P. <8, 30, 62 sqq. et pasiim. - (6) P. 583.

le vrai caractère de la civilisation antique : Tabsorption de l'individu par TEtat; la prédominance de lacîe, juste ou injuste, sur Tagent, vertueux ou criminel; la simplicité des sentiments, et le peu d'intimité des affections ; dans les arts en particulier. Timitation, le caractère plus physique que moral de la beauté, Timportance exagérée des types généraux, la mélodie sans Tharmonie; les sentiments religieux prévalant sur les sentiments humains.

c( Le progrès de Tesprit humain vers la subjectivité se manifeste dans rhumanité, comme chez l'individu, par la richesse croissante des idées, des sentiments, des passions, par l'analyse de plus en plus complète de ces trésors intimes, par l'affranchissement de l'individu, par sa foi en la vérité religieuse, philosophique, politique, poétique, par son idéal spirituel de la beauté, par le caractère tout psychologique et personnel des arts modernes. »

M. Yéron a démontré sa thèse de la supériorité des arts modernes sur les arts anciens pour la peinture et pour la musique (c'était chose aisée), pour la sculpture dont il a fort bien plaidé la cause contre Cousin et cent autres. Mais il a échoué pour la poésie, et le problème ne sera point résolu par un de ces progressistes pour qui la justice divine et humaine telle que la concevaient Hésiode, Eschyle, Sophocle, ou Moïse, David, Esaïe, est un des vieux préjugés de la période de l'objectivité (l).

« Les arts seraient issus du langage par deux lignes parallèles : celle de la musique, de la poésie et de la prose, et celle de la sculpture, de la peinture et de l'écriture (2). »

M. Véron distingue d'ailleurs les siècles d'épanouissement et ceux de décadence. Il compare l'humanité à un voyageur qui, à travers un pays inconnu, s'avancerait d'étape en étape vers un séjour enchanté qu'il ne connaît pas. Les grand(!S villes où il s'arrête avec joie, sont séparées par des plaines désertes, des forêts, des marécages, qu'il doit franchir s'il veut atteindre le terme de son voyage (3) .

Nous laisserons à M. Yéron sa psychologie, son scepticisme, son progrès de la sauvagerie vers l'infini, son inintelligence de la religion, son complet oubli du péché et ses contradictions. Mais nous mettrons à profit ses vues sur les traits distinctifs de la civilisation antéchrétienne et sur les progrès des beaux-arts.

M. About (né en 1828), Lorrain d'origine, de l'école positiviste,

{{) p. Zùk. - (2) p. 535. - (3) P. 249 sqq.

a, dans son livre : le Progressive ISO-i, si peu la prétention d'être un grand philosophe qu'il se déclare « un esprit vagabond et naturellement dissipé. » Toutefois il a «beaucoup lu, beaucoup médhé avant de rédiger cet ouvrage où je suis siar. dit-il, d'avoir mis le meilleur de moi. » Nous y trouvons un défenseur de l'association et de la liberté, ou du selfgovemment anglo-saxon, faisant avec infiniment d'esprit la critique de la France, de ses préjugés et de ses institutions.

M. H. de Ferron, dans sa Théorie du progrès {^ vol. 1867), en a raconté l'histoire, de Platon à Aug. Comte, a combattu la tradition de l'âge d'or, et a vérifié par la Grèce et Rome la formule de Yico des quatre phases théocratique, aristocratique, démocratique et césarienne. Mais il n'a pas réussi à les retrouver en Angleterre et en France où la théocratie arrive à sa plus haute puissance pendant la phase aristocratique, et où la monarchie absolue s'intercale entre cette dernière phase et la démocratie. Il est plus heureux dans sa réfutation du césarisme de MM. Romieu, Duruy et Dubois-Guchan. On peut en elî'et établir aisément, à l'aide de l'histoire du monde romain sous les Césars et de celle de la France^ de Louis XI à Napoléon I^r, que le progrès de l'Etat aboutit à la bureaucratie, au servilisme et à la décadence, tandis que la France au moyen âge et l'Angleterre prouvent au contraire que la liberté seule enfante le vrai progrès. M. de Ferron, placé entre le groupe des nations latines et celui des nations germaniques, propose les principes de l'individualisme et de la Réforme en exemple à sa patrie. « La France sera sauvée par l'impossibilité de comprimer complètement le sentiment d'indépendance et par le progrès de la science sociale.» Hélas! on aurait beau réformer l'éducation publique, instruire les jeunes générations des dangers du césarisme et de l'inutilité des constitutions écrites, leur inoculer le principe de la solidarité et des associations coopératives, on ne leur inspirera pas le sentiment de la responsabilité personnelle et l'énergie d'une volonté qui cherche sa force en Dieu. Ce qu'il faut à la France, c'est l'Evangile.

§ 6. — Les grands problèmes de l'histoire. Les origines. Les religions. La révolution.

M. Boucher de Perthes créait en 1846 l'archéologie française

des pierres taillées par ses Antiquités celtiques et antédiluviennes auxquelles nul ne prit garde pendant vingt ans. Mais les géologues d'Angleterre et de France lui ont enfin rendu justice.

Les archéologues français ont découvert^ dans les cavernes du sud de leur patrie, des dessins d'animaux remontant au premier âge de la pierre. Par la plus étrange anomalie les tribus les plus anciennes et les plus sauvages connaissaient les rudiments d'un art dont on ne retrouve aucune trace dans l'âge subséquent de la pierre polie.

Tandis que M. d'Eckstein se vouait tardivement à l'étude des Camites de l'Asie occidentale et en particulier des Gariens (1), M. d'Anselme (^), m.archant sur les traces de Lamennais, expliquait par nos saints Livres la mythologie universelle, et M. Leblanc publiait : Les religions et leur interprétation chrétienne (3 vol. 185^2-54.)

En 1859 et 1863, M. Adolphe Pictet, de Genève (3), critiquant et complétant les travaux de l'école allemande, démontra, par l'étude comparée des langues, que les Aryas ou Japhétites, à leurs premières origines, adoraient un Dieu unique, étaient monogames et formaient des familles constituées d'une manière saine et forte, reconnaissaient tous les droits de la propriété, faisaient de l'âme le caractère essentiel de l'homme et considéraient le mal comme une souillure (ij.

M. Fustel de Coulanges (né en 1830), professeur d'histoire à la faculté des lettres de Strasbourg, a étudié avec un soin minutieux et un plein succès les origines aala Cité antique (i>) et des sociétés humaines. 11 a restreint ses recherches à la Grèce et à Rome; mais il en confirme sans cesse les résultats par les Védas, et il aurait pu tout aussi bien le faire par l'histoire des Hébreux. Les traditions, les mœurs, les institutions, le cuite, la langue, tout atteste que la religion a été le principe constitutif de la famille ellemême, du mariage et du droit de propriété; que la famille patriarcale, point de départ des nations, a produit la tribu d'où est née la cité, et que le contrat social est une vaine fiction. En sui-

il) Ileviie orchéologique, quatorzième aimée. 1837,

(2) Le monde païen, ou de la vnjthologie tinivcfseUe en tant que dépravation aux miUe formes, de la vérité successivement enseignée par la tradition primitive, le Pentateuque et C Evangile. 2 tomes. Avignon, '.853.

(3) Les origines indo-européennes, ou les Artjas primitifs; essai de paléontologie linguistique. Paris, 2 vol.

(4) T. 11, p."-io sqq.

ip) La Cité antidue. Etude sur le culte, le droit, les instiLutioiis de la Grèce et de Hoir.c. Fari.s, (80'». Tioiïièmcédit., <87o.

vant le Hl d'Ariane qu'il a la ptloire d'avoir trouvé, M. de Coulanges rend compte avec une merveilleuse clarté de toutes les révolutions des cités grecques et de Rome, et du caractère intime de ces républiques si vantées où il n'y avait a ni liberté de la vie privée, ni liberté d'éducation, ni liberté religieuse. » Son ouvrage est pour l'Europe savante et pour notre génération ce qu'avaient été pour l'Allemagne les écrits de Sluhr. Nous devons toutefois signaler dans la Cité antique une grande lacune et une erreur plus grave encore. L'auteur n'a point traité la question de l'esclavage, et il pense que le plus ancien culte a été celui des ancêtres ou des mânes.

Toute histoire des religions, qui n'est pas une simple compilation, est une philosophie de l'histoire. M. Emile Burnouf (né en 1821) a tenté de fonder la Science des religions (1870). te Tout était à l'origine et tout doit redevenir un jour par la science opinions individuelles. Les plus justes ont été acceptées par les foules et ont ainsi produit les religions nationales. Ces opinions varient suivant les races qui ont, chacune, leur mesure d'aptitude intellectuelle, leur psychologie, leurs croyances. Supérieurs aux nègres et aux jaunes, les Sémites n'ont pu s'élever au-dessus de l'idée d'un Dieu unique et créateur. La race normale des Aryas est celle de la vraie religion et de la science. A son point de départ, tel qu'il nous est connu par le Yéda, elle est montée de l'observation des faits par la généralisation à la conception du vrai Dieu. La notion première d'où sont sorties toutes les religions aryennes, a pu être conçue le jour où le feu a été allumé pour la première fois. (Le progrès de la libre pensée depuis Lucrèce consiste à substituer le feu au tonnerre.) La plus ancienne trinité, dont celle des chrétiens est la dernière transformation, se compose du feu céleste, le soleil, Savitri, le Père; du feu terrestre, Agni, le Fils; du vent, Vayou, leur coopérateur, lEsprit. La théorie d'Agni ou du feu divin du sacrifice qu'on oint de beurre et de soma, est devenue celle du Christ ou de l'Uint dont un Arya ne saurait nier la divinité. L'esprit humain s'est ensuite élevé du feu, à la vie, à la pensée et, enfin, à la substance universelle, identique, immanente dans la matière, impersonnelle, à laquelle on a donné le nom de Dieu. C'est là le fond permanent, indestructible, de toutes les religions aryennes, parmi lesquelles se range le christianisme en vertu de la doctrine ésotérique de Jésus-Chri^î, laquelle était mazdéiennc et indienne. Les lois du développement de ces reli-

gions sont celles de la croissante prépondérance de la morale sur le dogme, celle de leur dédoublement indéfini par les schismes et les hérésies, et celle de leur croissance et de leur déclin. Après la période d'incubation les opinions communes donnent naissance à Torthodoxie, que le sacerdoce formule^ explique, enseigne, propage, et qui lutte contre les orthodoxies rivales et au dedans contre le libre examen ou la science. La science, qui est la vraie amie de la religion, détruit les orthodoxies qui rendaient impossible Funité, et fonde la paix en ramenant les esprits au dogme unique de la substance impersonnelle. >)

Qu'opposer à cette fausse science des religions? Le fait incontestable d'une tradition primordiale qui se retrouve chez toutes les races, et d'un monothéisme universel ; la supériorité des Sémites contemplant l'Eternel dans son infinitude, sur les Aryas qui ne réussissent pas à dégager Dieu de la matière; l'absolue impossibilité de passer du feu d'Agni au Dieu trois fois saint des chrétiens ; l'opposition radicale entre l'orgueil mazdéien de l'homme pur et l'humilité de l'homme pécheur que rachète Jésus-Christ; la force indestructible de la foi aux révélations bibliques, qui a ses temps de sommeil et de réveil, mais qui ne décline et ne périt point comme les civilisations; les théophanies de Jéhovah, préludes sémitiques de cette incarnation qu'on dit aryenne; l'Evangile qui unit en un même corps les Eglises protestantes des deux mondes, les Polynésiens, les Indiens, les nègres.

M. Burnouf réfute en passant le rabbin allemand Philipson dont on a traduit en français l'écrit du Développement de la vie religieuse dans le judaïsme, le christianisme et l'islamisme (Paris, 4856) : « Supprimez partout le surnaturel, faites disparaître du christianisme le dogme grec de la Trinité avec certains rites païens, et chrétiens, juifs, musulmans, adoreront le même Dieu (1). »

M. Rodier de Labrugière, de Nîmes, dans ^on Essai sur la philosophie des religions (1862), est un déiste qui cherche avec droiture de cœur la vérité, repousse, après mûr examen, les philosophies athées et panthéistes du siècle présent, touche à peine aux religions païennes, réduit à peu de chose la valeur de l'Ancien Testament et rejette la Trinité d'essence, la chute et la rédemption.

M. Nephtali Chambellan, ex-oratorien, est un disciple tout à la fois du P. Gratry et de M. E. Burnouf. La religion est pour lui un produit spontané, légitime, impérissable, de la nature humaine.

(0 L'ouvragt; ost épuisé. Jf> ne le curiDais pas.

«Le fétichisme est le gland d'où nait larbre splendide des religions subséquentes : les hommes n'y font encore que pressentir la Divinité. — Puis, elle se révèle à eux par le soleil, par la nature entière, et les croyances s'enveloppent de mythes. — Ensuite, Ihonmie concentre son attention sur lui-même, et les religions deviennent anthropomorphiques. — Enfin, Dieu se révèle luimême à l'âme, la morale opère sa dernière évolution, le culte se spiritualise, et ce qui avait été dans tous les siècles et chez tous les peuples l'essence des religions, devient sous sa vraie forme la foi de l'avenir, qui survivra au positivisme (1). »

La question capitale des origines du christianisme^ qui préoccupe tous les esprits en Allemagne, a été introduite à Paris par le traducteur de la Vie de Jésus, de Strauss, M. Littré, san> que Fon ait vu les grands philosophes français essayer à leur tour leurs forces au grand problème del'Homme-Dieu. En 1863 a paru enfin un écrit où l'esprit profane reconstruit à sa manière la vie de la Sainteté incarnée et de ses saints disciples.

Ce livre fut immédiatement acclamé par M. Ernest Havet, qui vient de nous répéter, après MM. Véron et Burnouf, que le christianisme est une grefl:e hellénique entée sur le vieil arbre dlsraël, et qu'il n'a pas même introduit dans le monde un nouTel idéal de vertu ou de piété (2).

La théorie des faux messies ou des hommes soi-disant providentiels, que les nations doivent accepter pour leurs sauveurs si elles ne veulent pas périr, avait été développée dans un but très-intéressé en tête de l'ouvrage de Napoléon III : Z// Vie de Jules César (1865).

La philosophie de la révolution de 1780, qui était arrivée, avec îkDL Roux, Bûchez et L. Blanc, aux extrêmes limites de l'erreur, s'est reportée vers la vérité avec ^DI. Michelet. Quinet, de Tocqueville et Renan.

M. Michelet rend justice au vif amour du roi, qui animait l'ancienne société française, attribue le bien qu'a fait la Révolution, à la nation entière, le mal aux Jacobins qu'il répudie, et voit dans l'affranchissement des paysans le résultat le plus important de cette immense crise.

M. Renan professe aujourd'hui en politique les mêmes doctrines que M. Blanc de Saint-Bonnet : «La société est une hiérarchie, C'est

(1) La Religion, son essence, son passé, son avenir. Paris. <8'2.

(2) Le christianisme et ses origines. Paris, «S72.

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