‹ La Philosophie de l'histoire aux différents ages de l'humaniteChapitre 47 sur 51 · LA HOLLANDE · texte numérisé non relu

LA HOLLANDE

Do Costa. Capadose. Groen van Prinsterer. — Scholten. — Van Oosterzee. — Opzoomer. — Chantepie de la Saussaie. — Hofstede de Groot.

La nation hollandaise, de race germanique, qui avait produit, après les Frères de la vie commune, Agricola et Erasme, doit à la réforme calviniste son indépendance, sa puissance et sa gloire. Elle a fondé dans le sang des martyrs son Eglise, et de TEglise a surgi

()) .!)«!- l'homme et le deceloppement d: ses facultés, ou Essai de physique sociale. Taris, 18J5. - Lettres sur la théorie des probabilités appliquée aux sciences morales. Bruxelles, 1S4G.

PEtat (1), qui au dix-septième siècle fut Tune des premières puissances de l'Europe .

Après ses grands publicistes et les querelles des arminiens et des gomaristes, la Hollande avait subi Pinfîuence de Descartes et de Spinoza, puis celle de Rousseau et de Voltaire. La foi déclinait et s'éteignait quand brilla d'une douce lumière Hemsierliuys (1720-90), le Platon néerlandais. Au commencement du dixneuvième siècle, l'Eglise réformée était, dans le vaste d^lta du Rhin^ comme partout ailleurs, arienne, socinienne, pélagienne. Elle avait adopté la philosophie morale de Kant; la révélation était pour elle comme pour Lessing l'éducation de l'humanité, et le Christ, tout en étant la source de la vie morale, avait légué pour religion au monde un platonisme épuré. Van Heusde avait même (en 1831) recommandé au dix-neuvième siècle la méthode socratique de préférence à toute autre.

En 181-4 l'Etat avait pris en main la réorganisation de l'Eglise dont la république batave avait renversé les anciennes institutions. Il faisait son œuvre dans l'esprit et au profit du rationalisme qu'alimentaient depuis l'Allemagne Paulus et Bretschneider. L'opposition, Bilderwyk en tête, protesta en vain au nom de l'ancienne foi et de l'ancienne autonomie.

La piété reprit vie en Hollande, comme ailleurs, peu après 1815; mais le réveil ne devint qu'à dater de 1827 une puissance qui inspirât respect et haine. L'Etat lutta contre elle par la persécution et les garnisaires de 1833 à 1836.

Les écrivains les plus distingués du réveil ont été : M. Groen van Prinsterer et deux Israélites, Da Costa et M. Capadose. L'historiosophie les réclame tous les trois.

Da Costa (mort en 1860) est pour nous l'auteur d'Israël et les Nations (1848). a Saint Paul l'a déclaré : l'Eglise des gentils n'est pas l'Eglise définitive; Israël n'a été rejeté que pour un temps; il se convertira tout entier à Jésus-Christ et sera pendant le millénium le cœur et la tête de la chrétienté. » Mais c'est bien moins par cet écrit que par ses poésies lyriques que s'est immortalisé Da Costa. L'esprit des Esaïe et des Jérémie s'y unit aux inspirations d'Homère, au génie de la civilisation européenne, au patriotisme des Hollandais. En décembre 184-7, sentinelle dans la sombre nuit, il prédisait la révolution de Février, et bientôt après en 1830, « la société périt, » disait-il; « le communisme nous me-

H) Groen Tan Triasterer, La HoUande et Vmjluaice de Calvin. J86i.

nace, le danger n^a été écarté que pour un instant; préparons nos cœurs à recevoir le Christ qui fondera aux yeux de tous son royaume sur les ruines de la quatrième et dernière monarchie. »

Nous retrouvons chez M. Capadose cette passion de la vérité, cette sainte haine du mensonge et cette pénétrante clarté d'idées qui caractérisent les hommes d'élite de sa race. Avant 1830, au temps où rien n'annonçait encore une révolution nouvelle, dans « la tranquillité des sépulcres, » il prédisait Tavénement plus ou moins éloigné du despotisme, qu'il considérait comme le développement naturel du système libéral ou révolutionnaire, et comme le complément de la révolte de riiomme contre Dieu en 1789.

C'est à cet opuscule que je dois le principe de la triple nature humaine. M. Capadose, selon l'esprit typique de son peuple, retrouve le corps, l'âme et l'esprit dans Caïn, Abel et Seth; dans Cam, Japhet et Sem; dans les peuples sauvages, les peuples idolâtres civilisés, les peuples monothéistes; dans l'islam, le judaïsme et le christianisme; dans les Eglises orientales et romaine, les Eglises luthérienne et anglicane, les Eglises calvinistes; dans les hommes charnels, psychiques, spirituels.

c( La séduction et la chute d'Eve et d'Adam se sont reproduites dans celles de la France au dix-huitième siècle. La France a attiré après elle toute l'Europe dans sa révolte contre Dieu, à laquelle correspond celle de l^Eglise de Rome contre Christ. Mais la conséquence du péché est l'esclavage du pécheur, et le principe révolutionnaire de la souveraineté populaire ou de la démonocratie pousse tous les peuples sous le joug d'un despote préfiguré par Napoléon. Ce despote sera l'Antichrist, qui établira son règne lentement, avec calme, par la ruse, et qui usera des deux amis, Hérode et Pilate, le jésuitisme et la franc-maçonnerie, pour détruire, si possible, la vraie Eglise. Celle-ci se dessine déjà dans la crise actuelle par la communion spirituelle des vrais croyants qui luttent contre les forces de Satan, et qui hériteront la terre au retour de Jésus-Christ. »

M. Capadose et Da Costa ne purent accepter en toutes choses la hgne de conduite que M. Groen van Prinsterer, l'illustre historien de la maison d'Orange, traçait aux chrétiens du réveil. Hollandais de cœur, vivant par ses travaux historiques dans les temps de la gloire nationale, plein de reconnaissance et d'amour pour l'Eglise de ses pères, ce grand homme d'Etat défendit, avec un courage héroïque que n'a point couronné le succès, l'Eglise nationale et l'école chrétienne contre la malveillance

aveugle du parti rationaliste et radical. On le vit en même temps prendre contre ces mêmes hommes la défense des dissidents qui étaient Tobjet de persécutions aussi odieuses qu'absurdes, et celle des catholiques qui par leurs prétentions excessives avaient eftrayé le public, irrité le pouvoir.

Nous ne connaissons des écrits de M. Groen van Prinsterer que ceux en langue française. Il s'est peint tout entier dans son Etude d'histoire contemporaine : Le parti antirévolutionnaire et confessionnel dans r Eglise réformée des Pays-Bas (1860). G^est bien à juste titre qu'on Ta nommé le Stahl hollandais. Dès avant 1830, il a reconnu (comme M. Capadose) dans la souveraineté du peuple inaugurée en 1789 la grande révolte de Thomme contre Dieu et la cause première de la ruine des Etats modernes. Avec Stahl et par les mêmes arguments, il oppose à la Révolution la Réforme qui voulait n'obéir qu'à Dieu. 11 ne partage point d'ailleurs les illusions de Stahl et d'Hengstenberg sur le libéralisme et l'esprit évangélique de Rome. « Rome nous tend la main quand elle a besoin de nous ; mais^ dès que l'occasion devient favorable, son devoir est de nous extirper. »

Le foyer du rationalisme dominant était l'université de Groningue qui se glorifiait de MM. Hofstede de Groot et Pareau. On s'y faisait un devoir de réduire la vie de la foi à la vie pratique et de ne formuler aucun dogme; flottant entre la Rible et l'incrédulité , on ne prétendait en aucune manière à ériger ses opinions en un système scientifique. — Vers 1840 se forma à l'université de Leyde une école fondée par M. Scholten. Sans se rattacher à l'une ou l'autre des écoles idéalistes allemandes, il prenait pour méthode la spéculation, pour point de départ l'idée d'un Dieu tout-puissant, et construisait une dogmatique soi-disant chrétienne dont le déterminisme était le caractère distinctif. Retenu par sa foi en un Dieu mi-transcendant^ mi-immanent, il ne niait pas le miracle, qu'il affirmait bien moins encore.

A cette même date, en 1840, apparut comme un orateur de premier ordre, M. le pasteur van Oosterzee, de Rotterdam, qui inclinait fortement vers la libre pensée. Mais bientôt il attaqua M. Scholten et défendit les antiques doctrines de l'Eglise. Toutefois son désir est d'ajouter à la piété pratique du réveil la science d'une théologie qui a la prétention de pénétrer dans le sens des saints livres plus avant que ne l'ont fait les docteurs de la Réforme.

— o.jO —

En 184r», un jeune jurisconsuUe, M. Opzoomer, appelé, comme professeur de philosophie, de l'université de Leyde à celle d'Utrecht qui est le boulevard de la théologie biblique, fit connaître le premier à la Hollande la fameuse loi française des trois états de la foi naïve, du doute ou de Téveil de la raison, et de la philosophie ou de la science qui rend la paix à l'esprit. Sa méthode était Tempirisme et il se complaisait à battre en brèche toute la dogmatique chrétienne. Il introduisait en même temps dans sa patrie le panenthéisme de Krause^ qui était alors en très-grande fayeur en Belgique. M. Opzoomer eut bientôt pour disciple et pour auxiliaire M. Pierson, et leurs attaques se portèrent contre ridéalisme de Leyde aussi bien que contre la Bible, mais ils n'eurent pas le courage d'implanter en Hollande le positivisme. Le respect que leur inspirait la religion, les obligea d'admettre avec Texpérience des sens celle du sens intime, et ils se virent accusés d^être tout à la fois matérialistes et mystiques.

Enfm, M. Chantepie de la Saussaie, qui était pasteur wallon à Leyde. tenta, dans un journal qui eut six ans de durée, de 1853 à 1858. de fonder entre la foi et l'incrédulité une école intermédiaire, qui donnerait au monde moderne la vraie science chrétienne. Il a dès lors poursuivi sans se lasser cette grande œuvre dans de nombreux écrits hollandais. Son principe fondamental, c'est le théisme immanent de Hermann Fichte, de Weisse, d'Ulrici. L'immanence de Dieu explique le plus simplement du monde la divinité de Jésus-Christ, permet de placer dans le cœur même de l'homme une des sources au moins des révélations divines, partage notre foi entre Dieu et l'humanité, et fait avec Schleiermacher de la conscience chrétienne la mesure de la vérité (1). Mais cette science-là, qui est sans pitié pour l'orthodoxie traditionnelle, viendra toujours se briser contre l'histoire biblique de la rédemption et ses divins mystères. Il faut ou qu'elle les nie ou qu'elle s'humilie devant eux.

Nous devons à M. de la Saussaie une vue toute nouvelle et trèsféconde sur le protestantisme comme principe politique [en hollandais, 1871.) 0 Calvin avait fort bien posé dans son Institution la séparation de l'Eglise et de l'Etat et la souveraineté de Dieu sur l'un et sur l'autre. Le principe de leur séparation a été en Allemagne méconnu par Luther et son Eglise, sauvegardé par les Hohenzollern calvinistes. La révolution française a soustrait l'Etat à l'autorité

[W Revue de Dandiran. <872. Numéros 1 et 2.

de Dieu et de sa loi et l'a ainsi dépouillé de sa force morale. Le siècle doit se replacer sur la double base posée par Calvin. »

Au milieu de ces luttes de principes, on a négligé la paisible étude de Thistoriosophie. Le seul écrit que nous puissions citer, ce sont les Leçons en hollandais de M. Hofstede deGroot sur l'Histoire de réducation de l'humanité par Dieu jusqu'à la venue du Christ [\%-ï9i]. Ce titre indique un disciple de Lessing et il paraît (1) que Tauteur réduit l'œuvre du Christ à la fondation d'une Eglise qui serait pour tous les peuples une école de morale et de piété. Si donc, dans la première partie de son livre, qui contient l'histoire des Hébreux, M. de Hofstede nous expose comment l'Eternel les a élevés par Moïse et les prophètes en vue du Messie, son Messie à lui ne sera point le Fils de Dieu mourant pour la rédemption du monde, et son exposition doit être constamment en désaccord avec l'esprit et le texte de nos saints livres. En revanche, nous trouvons dans la seconde moitié de l'ouvrage de précieux aperçus sur la divine éducation des gentils. C'est ainsi que M. de Hofstede oppose fort bien au despotique Orient, berceau de la religion et de la morale, du sentiment et de l'imagination, l'Occident qui est la terre de la pensée et de la réflexion, de la science, de la liberté politique. C'est ainsi encore qu'avec Clément d'Alexandrie et Hamann il montre comment les Grecs ont, après les Hébreux, le plus contribué au développement de l'humanité par la philosophie, tout spécialement par celle de Platon. Puis, se frayant des voies nouvelles, il oppose « Platon et Aristote qui se complètent comme le font l'Orient et l'Occident. » Les doctrines morales de Zenon et d'Epicure, qui s'étaient propagées sans peine dans les deux continents, unis pour la première fois par Alexandre, ont servi plus tard, en combattant le christianisme, à mettre en évidence la supériorité de la morale chrétienne. Cependant Rome faisait la conquête du monde pour le pacifier, apportant partout après les violences de la guerre les bienfaits de la justice. Or, si la Grèce a préparé par la philosophie ou la dignité de l'intelligence l'avènement du christianisme, la belliqueuse cité du Tibre Fa fait par Vhurnanitas, c'est-à-dire par la dignité de l'homme luimôme, cette dignité consistant dans la force virile de la vet^fu et dans l'amour du genre humain soumis à un même maître. » Il y a dans cette importance attribuée à Vhumanitas romaine une vraie découverte.

(<) Je ne connais cet écrit que par ranalyse qu'en donne Antonidès.

Page 1