‹ La Philosophie de l'histoire aux différents ages de l'humaniteChapitre 48 sur 51 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

LES ILES-BRITAXMQUES.

§ 1. — De 1800 à 1830. Coup d^ œil général. UoMronomie. La géologie. — Th. Arnold. G. Miller.

Les trente premières années du dix-neuvième siècle, qui ne nous donnent qu'un historiosophe, Thomas Arnold, et qu'un historien pragmatique, George Miller, comprennent la dernière et brillante fleur de la littérature anglaise. Dans les Iles-Britanniques comme sur le continent, la poésie, dont VOssian de Macpherson avait, en 1760, préparé de loin le réveil, acquérait une profondeur de sentiment, une délicatesse et une grâce, une douce mélancolie, une sombre tristesse, une vivaché de coloris jusqu'alors inouïes. Ce furent les beaux temps des lakistes Coleridge, ^Yords^vorth, Southey; de lord Byron exaltant son désespoir jusqu'au blasphème et l'assoupissant dans la volupté; de Thomas Moore, poëte de l'Orient transporté dans la verte Irlande; de Walter Scott qui ressuscitait les croisés et les puritains; deCrabbe, le Juvénal chrétien de notre race déchue.

Le rêveur Coleridge (mort en ,1834) a le premier appelé l'attention de ses concitoyens sur la littérature allemande. Philosophe et poëte, il avait étudié et fort bien compris Kant et Fichte; mais le panthéisme de Schelling lui était plus sympathique et son auteur favori était Steffens. Il travailla pendant de longues années à une philosophie de la nature, qu'il n'a pas achevée et que ses compatriotes auraient probablement moins comprise encore qu'ils ne font ses poésies. Il y avait en lui un tel fond de mysticisme et d'indolence qu'il aimait mieux entrevoir de loin et confusément la vérité que la contempler de près, face à face.

La philosophie, durant cette période de trente ans, était représentée par les Ecossais Dugald Stevart (mort 1828), Playfair et Mackintosh (mort 1832;, qui ont publié trois histoires de la philosophie métaphysique et politique, de la physique et des mathématiques, de la philosophie morale. Sir James Mackintosh, le Royer- Collard (a dit Am. Pichot) de la chambre des communes, avait répondu à Burke avec un plein succès par ses Vindicix Gallicsd, qui lui valurent le brevet de citoyen français,

A cette même époque TAngleterre possédait un digne successeur de Robertson, en Hallam (mort en 18o9), qui dans son Histoire du moyen âge et dans celle de la Constitution de l Angleterre unissait à une minutieuse exactitude, à une grande sagesse de jugement, à une critique franche et clairvoyante, une impartialité qui est excessivement rare dans la patrie des Hume et des Lingard{l).

Dans le champ des sciences sociales, le grand philanthrope Owen tentait, sans se laisser décourager par ses revers, de faire reposer sur Tathéisme les fondements d'un âge d'or. Son esprit pratique le gardait des folles rêveries historiosophiques de son contemporain Fourier.

L'économie pohtique était étudiée, dans un esprit diamétralement contraire, en Ecosse par le pieux et vénérable Chalmers (1770-1847), qui mettait en évidence, longtemps avant Bastiat, les rapports de cette science avec l'Evangile (2).

Un autre Ecossais, Georges Combe, qui avait introduit dans les pays de langue anglaise la phrénologie de Spurzheim, publia en 1828 un Essai bien connu sur F homme dans ses relations avec le monde extérieur (3) . Déiste en religion , utilitaire et fataliste en morale, il crut dans la simplicité de son âme, et fit croire à ses innombrables lecteurs que Thomme, qui est fait pour cette terre, a son sort entre ses mains; que son premier devoir est de connaître les lois physiques, organiques et morales qui le régissent; que, une fois connues, il les observera sans peine, et qu'en les observant, il assure son bonheur. Comme si nous n'étions pas les esclaves des convohises ! les jouets de la fortune! les victimes des fléaux de la nature, des maladies héréditaires, de la méchanceté ou de la sottise de nos voisins !

Cependant Herschell (1738-^822) avec son gigantesque télescope avait donné à l'univers des proportions qui dépassaient infiniment tout ce qu'aurait pu concevoir avant lui l'imagination la plus hardie. La grave question d'historiosophie qui avait au temps de Galilée agité tout l'Occident, se posait de nouveau devant la raison et la foi, plus redoutable que jamais. Ce n'était pas seulement a terre qui disparaissait dans la foule innombrable des astres, c'était

M) Lingard a publié eiH8l9 son Histoire très- catholique, très-partiale, très-infidèle de VAnrjlC' terre.

(2) Economie civile et chrétienne, trad. en français en 1821. — Economie politique considérée parrapport à Vétat moral de la société, trad. en 182j.

{^] Lssay on the Constitution of .Manconsidered, in Relation to extemal objecls. Traduit en français, en allemand, eu suédois.

notre système solaire, c'était même notre voie lactée qui se perdait au milieu de mille et mille autres galaxies, Chalmers, dans un opuscule qui est un chef-d'œuvre, opposa aux découvertes du télescope celles du microscope, montra le Créateur aussi admirable dans les infiniment petits que dans les infiniment grands, donna à la vieille notion de la Divinité toute son infini tude sans Faltérer en manière quelconque, et réclama pour la plus petite des provinces de Tunivers, pour la plus coupable, pour la plus malheureuse la sollicitude de l'éternelle miséricorde (1). Le célèbre astronome Whewell développa les mêmes pensées dans celui de ses écrits qui fait partie de la collection des traités de Bridgewater, et le professeur Kurtz, de Mittau, les a propagées en Allemagne, associées aux vues de Schubert sur le monde des étoiles fixes (2). Aux problèmes de l'astronomie s'associaient ceux de la géologie. La géologie, en assignant une origine plus ou moins reculée à la terre, confirmait la doctrine d'un Dieu qui a créé le monde dans le temps; les six jours cosmogoniques de la Genèse se justifiaient d'une manière générale par les révolutions telluriques qu'attestaient les roches et leurs fossiles, et les recherches de Cuvier démontraient que le genre humain ne pouvait avoir plus de six à sept mille ans d'antiquité. Mais ie texte biblique si précis, si explicite, off'rait dans les détails de graves discordances avec la géologie. Aussi vers 1826 Bupkland en Angleterre, Chalmers en Ecosse transportèrent-ils avant le premier jour de la Genèse tout ce que la science révélait de l'histoire de notre planète. Ce ne fut que trente ans plus tard qu'un Ecossais découvrit la vraie harmonie de la Genèse et de la géologie. Un pauvre ouvrier mineur, qui était devenu par un miracle de persévérance un des professeurs les plus distingués de sa patrie, Hugh Miller, reconnut d'après Kurtz dans le récit biblique de la création une vision apocalyptique, l'interpréta selon les règles propres à ce genre de révélations, et vit ainsi le texte s'accorder de tous points avec les résultats de la science (3). Le problème était résolu. M. le professeur de théologie Zœckler, de Greiswald, en fit connaître la solution à l'Allemagne (4), l'auteur de ces lignes à la Suisse romande (5).

[\) Discours sur la révélation chrétienne considérée en harmonie avec Vastronomie vwdernr. Traduit en français, 1827.

(2i Bibel imd astronomie. iS^2. Deuxième édit., 1849. — Voyez mon Histoire de l'astronomie.

(3) The Footprints ofthe Creator. — The Testimomj of the Hochs, 1837.

(4) Die Urgeschichte der Erde und des Menschen. 1868.

(5) Le Surnaturel, etc. 1870.

Ami de Colrrigdp, Tiiomas Arnold, né dans File de Whigt en 1795, ouvrit à deux battants la porte de TAngleterre à la science allemande. C'était un de ces hommes de cœur et d'action, d'intelligence et de foi qu'on rencontre de loin en loin en descendant le cours des siècles, et qu'on salue avec une joie intime ; c'était un de ces hommes de l'avenir qui par la puissance de leur vie spirituelle s'élèvent au-dessus des passions, des préjugés, des partis de leur siècle, et qui, de la hauteur où ils planent, découvrent à l'horizon lointain le port vers lequel cingle le genre humain à travers les écueils, au milieu des tempêtes.

Arnold était membre du clergé anglican. Le feu rallumé par Wesley s'était lentement propagé dans tous les rangs de la société. L'Eglise nationale rivalisait de zèle avec les dissenters; les sociétés bibliques et missionnaires se multipliaient et élargissaient constamment leur sphère d'activité; des journaux évangéliques surgissaient de diverses parts; les revues incrédules changeaient sinon d'esprit, au moins de ton ; au Parlement, Wilberforce (1759-1832), dans sa lutte de quarante-six années pour l'affranchissement des esclaves, prouvait au monde ce que la foi donne à l'homme politique de courage, de persévérance et de force. Mais la théologie restait stationnaire : Paley (mort en 1815) avait continué Clarke, comme Hallam Robertson ou Dugald Stewart Hutcheson. Le réveil de la vie chrétienne n'exerçait aucune influence sensible sur les sciences philosophiques, historiques et bibliques. Ce fut Arnold qui le premier apporta à leurs études un nouvel esprit de liberté et de vérité.

Doué de naissance d'une grande indépendance d'esprit et d'une énergie singulière de volonté, d'une intelligence lucide et pénétrante, d'une vraie passion pour la vérité, d'une puissante aspiration à l'idéal, d'une sympathie profonde pour toutes les souffrances, sa conversion ne fit qu'imprimer à toutes ses facultés une impulsion commune vers un but unique. La foi, en les dépouillant de leurs scories, les exalta au lieu de les amortir, les élargit au lieu de les rétrécir. Sans qu'il dédaignât la tradition, les questions restaient pour lui ouvertes jusqu'au jour où il en découvrait par lui-même la solution. Ces solutions se produisaient en lui sous l'action de ses convictions chrétiennes. Sa vie intérieure acquit ainsi une unité extraordinaire, et comme il était intimement certain de posséder la vérité, il se sentit pressé de la faire valoir contre tous. L'ascétisme monacal ne pouvait avoir pour lui nul attrait, ni le monde lui inspirer la peur dont il remplit les

piétistes. Le citoyen était devenu en lui par la foi un héros.

Au collège il était déjà seul contre tous, et vers la fin de sa vie tous les partis Taccablaient de reproches ou d'injures. On Tavait vu tour à tour se faire le champion des catholiques contre les protestants et des dissenters contre les anglicans, des ouvriers contre leurs oppresseurs et de l'aristocratie de naissance contre les niveleurs, de la révélation contre l'incrédulité et du spiritualisme évangélique contre le ritualisme antichrétien des puseytes. Ce qui souleva contre lui les plus violentes tempêtes, ce furent son écrit sur V Inspiration des Ecritures, qu'il préférait à tous ses autres ouvrages, et son projet d'une réforme de l'anglicanisme dont il voulait faire une Eglise vraiment nationale et chrétienne, s'ouvrant, dans un esprit nouveau de tolérance et de charité, à toutes les sectes évangéliques.

Le collège de Rugby dont il était le recteur, devint une école modèle. Il y mit en pratique, et avec un plein succès, ses vues sur l'éducation chrétienne. C'était toute une réforme de l'enseignement supérieur. Il se garda bien de bannir les classiques, comme le proposent aujourd'hui certains ultramontains de France et d'Italie. Mais il les interprétait dans l'esprit de l'Evangile, qui seul nous apprend à les juger avec équité et seul nous en fait admirer en plein les beautés.

Ses auteurs favoris étaient Thucydide, Aristote, Platon et Cicéron. Dans son édition de la Guerre du Péloponèse il est moins un philologue qu'un historiosophe. Son Histoire roinaine, qui est demeurée inachevée, fit connaître à l'Angleterre les travaux de Niebuhr. C'est lui aussi qui le premier a introduit dans sa patrie la grande idée du développement organique des nations, sans porter d'ailleurs atteinte à la liberté de l'individu et sans atténuer la puissante action des hommes de génie.

S'il avait par son traité sur l'inspiration causé une si grande émotion dans l'Eglise, c'est qu'il avait appliqué à l'histoire sacrée ce principe du développement : Dieu s'était proposé de faire l'éducation progressive du genre humain par une série de révélations de plus en plus parfaites. L'ancienne alliance reprenait ainsi son vrai caractère d'économie pédagogique et d'infériorité; mais cette vérité biblique était et est encore, en Angleterre et ailleurs, un vrai scandale pour les chrétiens réformés.

« L'histoire ancienne, disait-il, est la biographie des nations mortes; l'histoire moderne, la biographie des nations vivantes; une troisième période comprendra l'histoire de l'action civili-

satrice exercée sur toute la terre par la race germanique et, peut-être, par la race slave. »

Arnold nous a laissé en quelques pages une substantielle étude historiosophique swr le progrès social des Etats (1) (1830). Nous n'en dirons ici que peu de mots, nous réservant de la résumer dans notre exposition de la loi du développement des nations. Arnold, prenant pour texte deux lignes de Thucydide (1 , i 3) sur les royautés héréditaires, et sur les tyrannies qui les remplacent, examine comment s'opère dans la vie des peuples le passage de la jeunesse à la virilité, et suit pas à pas les transformations de FEtat, depuis sa forme patriarcale, par les divers modes de Taristocratie, à la démocratie finale. Le moyen âge et TAUemagne lui sont aussi familiers que la Grèce et Rome. 11 dit un mot de Vico sans profiter de ses recherches et, par un oubli vraiment inexplicable, il ne fait aucune allusion à la loi biologique de Platon.

Arnold fut enlevé à sa famille, à sa patrie, à l'Eglise par une mort subite dans la force de Tâge, à quarante-sept ans (en 1842). Il venait d'être nommé professeur d'histoire à Oxford. Tous ses vœux étaient comblés. Ses premières leçons, qui ont été publiées, attiraient et charmaient des centaines d'auditeurs. Elles étaient une Introduction à l'histoire et traitaient de la méthode, des sources, des difficultés propres à cette science, des partis, du progrès, de l'évolution et des révolutions. Il entrait en quelque sorte dans sa vraie carrière au moment où Dieu le retira de ce monde.

Arnold se proposait de poursuivre son histoire de Rome jusqu'à Charlemagne et de traiter celle de la civilisation en Angleterre. Ce dernier écrit aurait fait le pendant de celui de Guizot sur la France. Le premier aurait opposé à Gibbon le tableau impartial de l'établissement du christianisme.

Nous devrions placer à côté d'Arnold, si le mot de philosophie avait le même sens pour les Anglais que pour nous, l'auteur d'une Philosophie de l'histoire moderne, du nom de George Miller.

Né à Dublin, en 1764, Miller s'était laissé détourner de la vraie foi par l'arianisme et il jugeait avec une grande indulgence les erreurs de Rome. Mais l'étude de la Bible et de l'histoire le ramenèrent à de meilleurs sentiments. Nous le voyons vers la fin de

il) The miscellaneous TForks. Deuxième étUt., I8ô8, r- "O-HS-

sa longue carrière (il mourut en 18 i8) défendre le symbole dtAthanose (1826) et repousser les doctrines crypto-catholiques de Pusey (1840;i.

En Fan 1800 il fut nommé professeur d'histoire au Trinity-College de sa ville natale. Son premier cours, qui attira un public nombreux, dura onze ans. En 1816 il publia les prem-iers volumes d'un grand ouvrage qu'il ne termina que huit ou dix ans plus tard, et qu'il a retravaillé jusqu'à son dernier jour(l).

Priestley lui avait donné la vague idée d'un gouvernement moral du genre humain par un Seigneur tout-puissant; Pufendorf, l'intelligence du rôle de la papauté au moyen âge; Mably, celle de l'équilibre européen. Voltaire et Herder ne lui furent d'aucun secours. Il comprit que a si les cieux racontent la gloire du Dieu fort, » Dieu ne peut avoir abandonné au hasard la marche des choses humaines. Il le vit (et cette vue n'était certes pas celle d'un esprit ordinaire), il le vit dans le monde moral comme dans le monde physique asseoir sa création sur des lois universelles, immuables, inflexibles, manifester sa liberté dans les caractères individuels des planètes, des nations^ des grands hommes, et prévenir la destruction de ses œuvres en contenant dans d'étroites limites les perturbations des corps célestes et les erreurs ou les crimes des hommes. Les annales des peuples modernes le convainquirent que Dieu conduisait à leur insu et malgré elles les nations vers un état de bonheur et d'unité; qu'il les laisse subsister aussi longtemps qu'elles peuvent servir à ses fins, et qu'il fait concourir à l'exécution de son plan aussi bien la Saint-Barthélémy que la Réforme. 11 put ainsi concilier l'optimisme chrétien de Leibniz avec la perfectibilité de Turgot et de Condorcet, qui exalte le génie de Thomme et nie Dieu.

Son histoire a sa place parmi celles de l'école pragmatique. Les événements y sont reliés les uns aux autres par l'invisible providence de Dieu, dont les principaux instruments ont été, d'abord, la papauté et l'empire au moyen âge; plus tard, la rivalité des puissances qui se font contre -poids.

L'unité du plan, l'heureuse disposition des matières, l'exactitude et la variété des faits, la sagesse des jugements, l'élégance du style et surtout l'esprit religieux qui le pénètre, valurent à cet ouvrage l'accueil le plus flatteur. On le déclara la meilleure his-

(1) History, philosophicalli illustrated from the Fait of the roman Empire to Vie french Révolution. Third Edition revised by the author. 4 vol., l8o2-J854.

toire du monde moderne, en langue anglaise. On admirait en particulier le soin qu'a mis Tauteur à faire ressortir les intimes relations des peuples chrétiens, leurs communes destinées et la progressive amélioration de leurs conditions d'existence. A sa mort, son biographe disait encore : « Ce que Montesquieu a fait pour les lois de l'Europe, Miller l'a fait pour son histoire. »

Miller est à nos yeux, par sa foi en la Providence, le précurseur du théiste M. Laurent. Mais son Dieu semble bien plus être mené par les événements que les mener lui-même. Comme Thistoriosophe belge, il renonce à concilier avec son optimisme les souffrances de l'humanité. Comme lui aussi, il laisse dans l'ombre la justice de Dieu et les châtiments qu'elle intïige aux nations (1).

§2. — De 1830 à 1860. Vue d'ensemble, hncmg, Neivman, Moilrice, Carlyle et Buckle. Stuart Mill et Lewes; Spencer. Hamilton. Froude et Macaulay. Mackinnon. Milman.

Vers 1830, tandis que la France traversait une de ces révolutions qui en appellent d'autres, plus nuisibles les unes que les autres, l'Angleterre entrait par une crise pacifique dans une nouvelle phase de son développement. Le Parlement venait d'admettre (1829 et 30) les catholiques à la pleine jouissance de leurs droits politiques. En 1832 il réforma son système électoral et Wilbertbrce le vit de son lit de mort supprimer l'esclavage. Durant les troubles qui furent le contre-coup de la chute des Bourbons, avait apparu à l'improviste un parti nouveau, celui des chartiMes^ et un écrit fort remarquable de Carlyle, On chartisme, dévoila à la nation britannique les souffrances que l'industrie fait éprouver aux classes ouvrières; mais elles n'eurent point recours à l'insurrection pour améliorer leur position.

Dans le domaine de la religion, à cette même dale, Irwing et Pusey tentèrent de réformer l'Eglise, l'un en se reportant de trois siècles en arrière vers le catholicisme, l'autre en reprodui-

(1) Pendant un long séjour qne je fis en Angleterre cni83«, je m'étais enquis dos meilleurs écrits de philosophie religieuse. C'étaient de simples traités de morale clirélienue. Celui de Dick nous trace un tableau vraiment effrayant de la corruption et des soulfrances de l'humanité, et rappelle les prophéties d'un règne Uitur de paix. Il a pour titre: The Philosopha of religion, or an Illustration of the moral laïcs of the Universe, hy Thomas Dick, auihor of The Christian Philosophy, etc. Glascow, 1826. — The Principles of Christian Philosophy, third éd., 18:>9, a pour autourun médecin deClascoAv. — Je ne connais que le titre deltelifjio Philosophie by Wiii Hay.

sant trait pour trait les temps apostoliques. — L'esprit de recherche qui avait animé Th. Arnold, se perpétuait chez ses amis ou successeurs, dont le plus distingué fut, au jugement de Bunsen, Frédéric Denison Maurice, et qui, par leurs timides hardiesses, formaient une école en quelque manière analogue à celle des disciples évangéliques de Schleiermacher.

Cependant les grands poètes se taisaient ou mouraient, et les sciences déclinaient au dire de J. Herschell et de Babbage. En philosophie, le panthéisme de l'Allemagne était introduit par Carlyle; le naturalisme de Ch. Gomte^ par Buckle, qui fut avec Carlyle le grand historiosophe de cette époque ; le positivisme d'Aug. Comte, à dater de 1843, par Stuart Mill et Henri Lewes, auxquels se relie Herbert Spencer. Au positivisme anglais s'opposa récole écossaise, représentée par sir ^Yilliam Hamilton et plus tard par son disciple Mansel et par M'Cosh,

1. La religion. — Irwing et ses disciples ont concouru à la création de l'historiosophie par leurs vues sur les périodes de l'Eglise et sur Tavenirde Thumanité. Un écrit ^x\o\v^mQ, Dialogues on Prophecy, en trois volumes, qui parut en 1830, résumait les travaux de cinquante ecclésiastiques et laïques qui depuis 182(5 avaient fait en commun Tétude de tous les livres prophétiques de TAncien et du Nouveau Testament. Dans cette réunion d'hommes pieux et savants se distmguait par la puissance de son imagination et par son éloquence un Ecossais, Edouard Irwing, ministre presbytérien à Londres. Il traduisit un ouvrage fort remarquable d'un jésuite espagnol, Lacuna, qui avait établi en 1812 par le témoignage des pères et des conciles que l'Eglise n'avait condamné que les erreurs par lesquelles les hérétiques dénaturaient la vraie doctrine du millénium (I). Ces écrits, s'ajoutant à ceux de Faber et de Cuningham, ainsi qu'à celui, plus ancien, d'un janséniste français, le P. Lambert (2), reportèrent les regards de tous les chrétiens des Iles-Britanniques vers l'âge d'or futur de l'humanité. Bientôt il se forma autour d'Irwing une communauté qui faisait du retour du Christ l'objet constant de ses prières. Elle se persuada en même temps, queDieului rendait les dons des révélations (1829), des langues étrangères (1831), des guérisons miraculeuses (1829-31) et elle prétendit restaurer la chrétienté déchue par le

H) Veneda seyiinda de Messias en Gloria y Jlajestad, sous le pseudonyme de Ben tzra, (■i) Exposition des prédictions et des promesses faites à l'Eglise pour les derniers temps de la gentilité, par le P. Lambert. Paris, isne.

rétablissement des charges deTEglise apostolique. Dès lors, nous Favons vue se propager en Allemagne, en Hollande, en Suisse, et attirer à soi des hommes d'un mérite éminent, tels que H. Thiersch.

et La vocation de l'homme, disent les irwingiens, est de fonder SU7' la terre le règne de Dieu. L'homme par sa chute est devenu capable des plus grands crimes et, sans le secours de Dieu, incapable d'aucun bien. La terre est le champ de bataille de Micaël et de Satan. C'est sur la terre que Satan doit être vaincu et que le Christ établira enfin son royaume. L'Eglise, pendant l'économie actuelle, a pour mission de rendre témoignage à Christ, et nullement de régner. Son histoire est celle de sa défaillance. Sa chute s'est faite en six étapes qui sont : la mort de saint Jean, Constantin, Grégoire YII, Luther, la révolution française et, dans l'avenir, l'Antichrist. L'état actuel de la chrétienté démontre l'imminence de la crise finale et du retour glorieux du Seigneur (l). n

Les Frères de Plymouth, dont M. Darby a transporté les doctrines en 18-iO dans notre Suisse romande, partagent les vues des irwingiens sur l'apostasie immédiate de l'Eglise et sur le prochain retour du Christ. Mais ils désespèrent de l'Eglise actuelle, renoncent à la réformer, font très-peu de cas des charges, estiment d'autant plus les dons spirituels et vivent dans l'attente du Seigneur, à la rencontre duquel ils seront enlevés dans les airs (2).

Les plymouthistes et les irwingiens protestaient au nom de la Bible contre l'oubli de la prophétie dont s'était rendue coupable la Réforme. En 1833 (3) éclata dans l'université d'Oxford une réaction du torysme de la haute Eglise contre le whigisme du parti évangélique, qui, sous l'influence du méthodisme, avait rendu à l'Angleterre la vie religieuse à dater de la fin du dix-huitième siècle. Cette protestation de Pusey et de ses amis se faisait au nom de la tradition universelle contre les principes mêmes du protestantisme, et elle devait nécessairement tourner au profit de la papauté. Aussi les puséytes ont-ils déserté l'Eglise anglicane, ou s'eÔbrcentils d'y introduire les rites et les doctrines du catholicisme romain.

iU The piirpose o/God in Création and Rédemption and the successive steps for manifesting the same in and by the Church. Fourih édition, 1872.

(2) La ré\olution de 18A8 et la guerre d'Orient, de 1836. ont fortement réagi sur Tétude de la prophétie à laquelle l'Angleterre et l'Ecosse prennent un vif intérêt. On a lu dans des journaux politiques que l'explication de Daniel et de \'Âpocalyp$e, telle qu'on ladmet généralement au delà de la Manche, n'a pas été sans influence sur la politique d'isolement du zourerneraent britannique.

<3) Lt; premier TraÀié es» de 183«

De tous leurs écrits, celui qui nous intéresse le plus directement, c'est le fameux Essoi du D^" Newman sur le développement. Newm.an (l) passe en revue tous les genres possibles de développement et indique les caractères distinctifs de révolution normale et de la corruption. « Cette loi de la croissance, qui est celle de tout être vivant, est une nécessité de la nature humaine, et Jésus- Christ avait prédit que sa doctrine y serait soumise. Vincent de Lérins l'a formulée. De nos temps elle a été mise de nouveau en lumière par de Maistre et par Mœhler (dont Newman ne connaît pas les écrits). Si on l'applique à Thistoire de TEglise, on se convaincra que toutes les doctrines et tous les rites du catholicisme existaient latents dans la révélation de Jésus-Christ. » L'auteur arrive à ce résultat sans nous dire pourquoi TEglise romaine (comme elle la fait tout récemment encore dans le Syllabus) a toujours soutenu le Yjrincipe contraire de lïmmuable fixité de ses dogmes, et il simplifie sa tâche en décidant tous les cas douteux par Tautorité infaillible des conciles et des papes. Mais il est évident que, si, étant hommes et pécheurs, ils ont droit d'enter sur l'olivier sain tout ce qui leur plaît, l'arbre de vie peut devenir un mancenillier.

UEssoidQ iSe^vmann produisit une vive sensation. La théorie du développement, à laquelle Arnold avait eu recours pour expliquer la marche progressive des pévélations divines, avait jeté (1845) le professeur d'Oxford dans le giron de l'Eglise des papes. Les réfutations se succédèrent rapidement sans jeter de lumières nouvelles sur cette doctrine. Dès lors elle s'est quelque peu popularisée en Angleterre. En 1869, M.Blenkinsopp, recteur de Springthorpe. a tenté de nouveau de justifier toutes les erreurs romaines en suivant le progrès de la vérité religieuse, depuis la loi de Moïse par les apocryphes à Jésus-Christ, et de Jésus-Christ, par les enseignements des apôtres et par l'épanouissement des dogmes, de la scolastique, du culte et de la vie monacale, jusqu'à l'unité finale de l'humanité oîi l'esprit humain, dont la capacité intellectuelle est indéfinie, recevra des révélations nouvelles sur toutes les questions obscures de la théologie et sur toutes celles que soulève le progrès incessant des sciences (2).

Cependant la basse Eglise et les dissenters poursuivaient leurs

{W An Essay on tlœ Development 0/ Christian Doctrine. iS4d. Traduit en frauçait» par Juk Gondoa. Histoire du développement de la doctrine chrétienne, 12) Ihe Doctrine of Development in tJie Bible and in thc Church. Londou.

œuvres de mission extérieure et intérieure avec un /«'?Ie croissant et avec la manifeste bénédiction de Dieu. Mais, lidèles jusqu'à l'excès à la théologie réformée, ils ne se hasardaient point dans le champ des spéculations philosophiques.

La science religieuse n'était cultivée que dans Técole d'Arnold. Elle le fut tout spécialement par Maurice (mort en 187:2). Fils d'un pasteur unitaire, il fut amené à la foi chrétienne par Coleridge. En 1831 il devint pasteur anglican; en 1840 on l'appela à la chaire d'histoire ecclésiastique au King's Collège. Dans son écrit du Royaume de Christ (1) (1838), il développa la grande et féconde pensée d'Arnold, que le christianisme a pour mission d'exercer une action régénératrice sur la vie et la société tout entière.

En 18io, invité par le comité de l'institution de R. Boyle à défendre la révélation dans une série de conférences, il choisit pour sujet Les religions du monde dans leurs rapports au christianisme (2).

a La vraie apologie du christianisme, c'est la conversion des nations païennes au vrai Dieu et à son Oint.

a Pour les convertir, il faut connaître le fort et le faible de l'esprit humain en général, de chaque nation en particulier.

« Il y a dans l'homme un instinct religieux auquel correspond nécessairement la Divinité. Ce qui fait notre grandeur, ce sont nos eiforts pour connaître Dieu. Mais Dieu est un Dieu caché qui nous demeurerait inconnu s'il ne se révélait à nous. Chaque théologie ou religion humaine est donc défectueuse, erronée, fausse. Toutes ensemble, elles supposent et appellent une révélation divine, qui est celle du Christ.

« La religion primitive était le monothéisme. » — L'auteur n'appuie pas son assertion sur les traditions analogues des peuples les plus distants : elles ne prouvent, à len croire, que les procédés identiques de l'esprit humain.

« Les Sémites croient en un Dieu tout-puissant qui du dehors et de très-haut gouverne la création; les Japhétites en une Intelligence infinie qui se communique et s'unit au monde. y>

Maurice passe très-rapidement en revue les religions défuntes, et examine avec d'autant plus de soin les trois religions vivantes.

«L'islam prêche un Dieu à qui la terre appartient, mais il méconnaît la puissance du mal et ne réussit pas à soumettre la terre

(I) KingdonC.of Christ ;'[Hink on cathnllc Cliurcb. 2 toi.

2) The religions ofthe Tl'orld and their relations to cfiristiauHi/, rmuidercd in cirjht Ij\ tnres fo"ndccf bu t:ic non. fi-'h 'i Umjh . La quiitrième édition est de <86l.

à Allah. Le Christ seul, qui délivre Thomme du péché, a la puissance d'amener toutes les nations captives à Dieu, son Père.

« Le brahmanisme aspire à l'intime union de Tâme avec Dieu ; mais pour y arriver, il faut naître de nouveau, et les seuls régénérés sont les Brahmines. Christ, qui est le vrai Vichnou et Tunique a^vatar de Dieu, envoie du ciel l'Esprit- Saint qui seul fait de rhomme une créature nouvelle, et il Tépanche sur toutes les castes.

« Le bouddhisme croit tous les hommes aptes à recevoir Tesprit divin, qui s'incarne dans sa plénitude en certains individus privilégiés, et il prétend rassembler tous les peuples en une Eghse unique. Mais cet esprit divin ne se distingue point de l'esprit humain, et le bouddhisme qui n'a pas de Dieu, adopte tous les faux dieux, toutes les superstitions des peuples chez lesquels il se propage. Christ rend à Thumanité sa foi en un Dieu qui a créé le monde, et il a fondé au jour de la Pentecôte la vraie Eglise universelle. »

La révolution de 1848 appela l'attention de Maurice sur les souffrances de la classe ouvrière. Il fut l'un des fondateurs du Working^s Meu Collège qui a pour but d'améliorer la condition des ouvriers et de réformer la société par l'application des principes chrétiens à l'industrie et au commerce.

Cependant Maurice, qui alliait une certaine indépendance de caractère à une profonde humilité, s'était écarté en plus d'un point de Torthodoxie traditionnelle. Il niait dans ses Essais théologiques (1853) l'éternité des peines. Accusé d'hérésie, il résigna sa place au Kings Collège.

L'université de Cambridge le nomma en 1859 à la chaire de philosophie morale. Il a passé en revue et critiqué les systèmes de philosophie modernes, en un volume dont on fait de grands éloges (1).

A l'école d'Arnold appartient sans contredit Patrick Fairbairn, professeur de théologie au collège de l'Eglise libre à Glascow. Il publia en 1869, la même année que Blenkinsopp, un écrit dans lequel, après avoir étudié la nature des lois physiques et morales qui servent d'arguments à la libre pensée contre l'intervention de Dieu dans l'histoire, il expose comment, d'après la Bible, la révélation de la loi a été progressivement appropriée à la capacité in-

\\) Modem Philosophy, or a Treatise on moral and metaphysical Philosopha from th«. Xf^lt centvry fo tke french Revclvtion. 4856.

tellectuelle de Thomme. « Adam n'en a connu que les premiers éléments. La législation mosaïque, toute riche qu'elle est en ordonnances et en de typiques cérémonies, est encore incomplète, infirme, défectueuse. Jésus-Christ seul a connu la loi éternelle dans sa plénitude ; aussi a-t-il aboli le code et le culte d'Israël parce qu'il en était le parfait accomplissement. Mais l'Eglise a malheureusement rétabli ce qu'il avait supprimé (i). »

2. Le panthéisme, — Né en 1795 dans une famille de pieux paysans écossais, Carlyle avait reçu de la nature une imagination d'une merveilleuse puissance qui revêtait ses pensées des métaphores les plus originales et les transformait en des tableaux pleins de poésie ou d'humour. Son père l'avait destiné à l'Eglise ; mais son cœur était ailleurs et, vers l'an 1820, il se passionna de la littérature allemande, que Coleridge et Arnold n'avaient fait connaître que d'une manière très-incomplète à l'Angleterre. Fichte et Hegel l'auraient certainement gagné à leur panthéisme athée sans les souvenirs de son enfance. Des débris de l'Evangile et de la métaphysique allemande se forma dans son esprit un panthéisme religieux ou plutôt un théisme de l'immanence, tout pénétré du double sentiment de l'infinitude de Dieu et de la grandeur morale de l'homme (2).

« Il y a quelque part un Dieu inconnu d'où tout procède et qui est présent dans tous les êtres. Tout dans la nature est miracle, jusqu'à notre pain. Robe changeante et vivante de l'être absolu, la création s'étale devant nos yeux comme un glorieux arc-en-ciel; mais le soleil qui le produit, reste derrière nous, hors de notre vue.

c( Le miracle des miracles, c'est l'homme. L'homme qui, aux yeux de la vulgaire logique, est un bipède omnivore qui porte des culottes, est aux yeux de la pure raison une apparition divine. Sa racine est dans l'éternité : il a l'air de naître et de mourir, mais véritablement il est. Aussi doit-il surmonter son amour du bienêtre, sortir de son égoïsme, traverser le monde extérieur et saisir le vrai, l'éternel, l'invisible, qui gît caché sous les vaines et viles apparences. C'est là ce qui fait les héros.

« En présence des mystères de l'univers où tout est plongé par son essence dans les ténèbres de l'infini; de ceux de l'humanité qu'une puissance inconnue pousse on ne sait où; de ceux de

[i) The Révélation of Laio in Scripture, considered icith respect both to its own nature and tû its relative place in successive dispensât ions. 1869.

(2) Y. l'exceUeot article de M. Taine sur Carlyle dans le t. V de soa Histoire de la littérature ançlaite.

Ihomme qui traverse en un clin d'oeil la scène de la vie et qui répondra éternellement de son court passage, Tattitude du vrai savant doit être le prosternement pieux, l'humilité deTâme, Tadoration du silence, sinon des paroles. La science sans vénération est stérile, vénéneuse. »

Voilà pourquoi Carlyle a accueilli en 1831 avec « des cascades de rire le honteux avortement » de Th. Hope qui avait prétendu expliquer en trois volumes par une absurde apothéose de la matière « Torigine et les perspectives de Thomme ; » — pourquoi il éprouve une violente répulsion pour la frivolité de ce Voltaire qui est « une façon d'antichrist (1); » — pourquoi il condamne sans pitié et le scepticisme de notre siècle el l'utilitarisme de Bentham (2); — pourquoi il trace de si lugubres tableaux de la révolution française, fruit de la corruption morale et de Timpiété (3).

En historiosophie, Carlyle est le champion des Jtéros. 11 croit avoir la mission spéciale de démontrer à un siècle de mécanisme et de fatalisme le rôle éminent des grands hommes, secrets auteurs de tout progrès.

oc Le héros est un messager envoyé du fond du mystérieux infini avec des nouvelles pour nous. L'inspiration du Tout-Puissant lui donne lïntelligence, et véritablement ce qu'il prononce est une révélation. Il a saisi au travers de toutes les apparences une idée réelle, immuable, vivifiante. Il la voit, il la proclame, et on le croit. C'est par elle qu'il est' puissant. Quelque altérée qu'elle soit par sa propre faute et par l'ignorance de son siècle, il n'en fait pas moins une œuvre impérissable.

a L'histoire de l'humanité est la biographie des grands hommes. Par leur esprit de sacrifice, de dévouement, de loyauté, les peuples se sont soumis aux génies, qui sont les créateurs de tout ce que la masse est parvenue à faire ou à atteindre. Cette loyauté, cette foi est la puissance vivifiante de la vie humaine, le fondement de toute religion et de toute société, la pierre angulaire que ne peuvent renverser les révolutions, auxquelles d'ailleurs rien ne résiste. »

Carlyle exalte tellement le culte des héros qu'il semble n'en admettre aucun autre. Il se tait par prudence ou respect sur ^îoïse et Jésus -Christ, fait malgré Grimm d'Odin un homme apo-

(«) On J/eroes, Jiero-worship and thr heroic inhistoi-y. 1840. P. 13 de redit, de 1873.

(2) Jbid., p. 69, 15" sqq. ; 192.

(3) Thefrench Révolution. 3 vol.

tliéosé et réhabilite Mahomet. Dans sa biographie deCromwell (i), qui est son chef-d'œuvre, il a rendu leur vrai caractère aux puritains, race de vrais croyants et, par là, de héros.

Comme la règle de ses jugements sur les hommes et les nations, c'est leur foi vivante ou leur impiété, Carlyle est impitoyable dans la satire qu'il fait de toutes les Eglises actuelles, « cadavres en dissolution, » et il voit sous le jour le plus sombre l'avenir de la démocratie modei-ne, où « foisonnent les pourceaux d'Epicure. »

Déjà vers 1830 il reprochait à la génération d'alors « d'avoir perdu la foi à l'effort personnel. Notre siècle est celui des machines. On avait depuis longtemps fait du gouvernement une machine destinée à procurer aux nations la prospérité que la morale et la religion seules peuvent leur donner, et voici que l'on crée des sociétés de mission qui sont des machines à convertir les païens. La foi, l'héroïsme, la liberté s'en vont. Nous sommes des géants en force matérielle, des titans qui veulent conquérir le ciel, et nous ne voyons pas que nous sommes gravement malades. La preuve de notre état de déchn, c'est la multitude de nos théories du progrès, ce sont les rêves des Hope et des Fréd. Schlegel. La santé est inconsciente de soi-même, il faut être malade pour en faire l'objet de ses réflexions. La théorie vient après la pratique, et c'est dans les jours mauvais que nous recherchons les causes de notre bien-être passé. Notre siècle veut se guérir par les institutions : c'est foHe. Pour réformer une nation, il faut commencer par se réformer soi-même. Cette voie est lente, mais seule elle aboutit (2). »

Un voile épais cache aux regards de Carlyle l'avenir de l'humanité, et cependant il dit « que le bien réalisé par l'individu subsiste à toujours et que l'éternel est la base du temps. » 11 aurait dû, semble-t-il, déterminer ces biens éternels qui se sont ajoutés les uns aux auk es depuis les origines de notre race et conclure de la route parcourue aifbut à atteindre. Mais le résultat d'un tel tra-

il) Oliver Cromiveirs Letters and speeclies. 5 vol.

(2) Essais, t. III, Signs of the Times. <829.— T. III, Characteristics, <83l. — Notons que Carlyle reconnaît la réalité de la loi des quatre âges. T. III, p. 289. — ^ous ne pouvons pass»îr sous silence ses charmants essais 5î/;- r/n.':^oi;c, ses incertitudes, ses erreurs t. Il et Uli." L'histoire est le résumé de milliers de biographies, et que savons-nous même de lanôtre.' L'histoire est 1 autobiographie de Ihumanité qui nous raconte son passé et nous annonce son avenir; mais ce livre prophétique est un palimpseste à peine lisible, qui ne peut être déchiffré par personne. Lhistoire est une toile magique dont les proportions changent à chaque période ainsi qne les flgures. L'histoire est un chaos d'êtres qui agissent tous ensemble, d'événemeuts simultanés qui s'enchaînent ; elle est uti solide, un cube aux faces nombreuses, et le récit est linéaire. Pour écrire l'bistoire il faudrait ou l'oraniscience divine, ou assez d'humilité pour s'arrêter, saisi de respect, devant les iraccs mystérieuses de Celui dont le sentier se déroule dans le profond îibîine du temps. »

vail aurait été de constater les vérités définitivement acquises; or, a poser des dogmes immuables qui arrêtent le progrès, c'est tuer la vie, c'est enchaîner Tavenir au passé; c'est dire follement à la Providence : Jusqu'ici et pas plus loin. Le progrès est donc indéfini. La vérité devient toujours (a dit Schiller), elle n'est pas. » Si Carlyle nous convie à la conquête de la félicité future, les Eldorados qu'il nous montre dans les temps éternels, sont des paradis inconnus, qui n'existent point encore et qui seront notre création. S'il s'écrie : «Que mon héritage est immense et splendide! Le temps est ma riche moisson et je suis le maître du temps; » encore est-il forcé de convenir que « maintenant il combat à son rang sans connaître le plan de la bataille, et que l'homme est placé entre deux éternités, qui l'une et l'autre ne sont que ténèbres (1). î) Or, rien de plus dangereux que la théorie des héros providentiels quand on ne sait ce que veut la Providence, et quand la vérité, devenant toujours, peut passer du Dieu révélé d'un Arnold, par le Dieu inconnu d'un Carlyle, au Dieu mort d'unBuckle et au Dieu hypothétique d'un Stuart Mill.

3. Le noturalisme. — Henri-Thomas Buckle, qui est mort à quarante ans, victime de son ardeur au travail et de ses prodigieuses lectures, estleCh. Comte des Iles-Britanniques (2). Il a prétendu, lui aussi, opérer la réforme de l'histoire en en faisant une science naturelle et en supprimant les barrières (3) du monde physique et du monde moral.

Gardons-nous de l'accuser de matérialisme. On a de lui un traité de Vlmmort alité de rame, où, tout en rejetant les preuves logiques, il assied sa conviction sur la conscience immédiate que l'homme a de sa vie indestructible. Il confesse que les lois du monde ont pour auteur un législateur suprême, un Dieu personnel, dont le premier attribut est l'omniscience. Même d'après la dernière et la plus belle phrase de son livre, a tout n'est que les parties distinctes d'un plan unique dont l'essence est un principe glorieux d'une régularité universelle et qui ne se dément jamais. »

Les lois morales sont, sans doute, pour Buckle, comme les lois physiques, invariables, fatales. Elles rendent absurde la foi au miracle, illusoire, comme le prouve la statistique de M. Quetelet,

(4) Essays. T. H. On Hiitory. T. IH. CkaracteristiJiS, p. 319. — Même igQorance du sortlutur des individus. Taine, ibid., p. 289.

(2) History of the civilisation in Engiand. 1857. Troisième édit. 4861-1864. Traduit eu français. 1863, et ea allemand.

i'i) T. V, p. 333 sqq. de la traduction française.

la liberté humaine (1). Mais c'est la thèse de tous les déistes.

Qu'est-ce qui distingue donc Buckle d'eux tous? C'est qu'il explique (non sans hésiter et se contredire) le supérieur par l'inférieur, l'homme issu du singe par la nature, l'histoire par la surface terrestre. C'est qu'il confond le moral et le physique; c'est qu'il fait de nous tous une argile passive que modèle à sa guise le monde extérieur (2). Aug. Comte avait pourtant énergiquement protesté contre cette espèce de matérialisme.

La nature humaine étant ainsi passive, il n"y a en elle aucune vie propre qui réagirait avec force contre les conditions extérieures de son existence. Sans vie propre « nul instinct, et la foi (comme l'avait dit Démocrite) est née de la peur du tonnerre. »

Chaque homme étant ce que l'a fait la nature, les liens de la solidarité se brisent, les citoyens coexistent sans être les organes d'un même corps, les générations se succèdent sans plus former une personne morale. Il ne peut donc plus être question d'une évolution organique des nations, d'une loi de leurs âges. Aussi Buckle écarte-t-il la question de l'hérédité des tempéraments, des aptitudes, des vices (3). Il déclare même fort douteuse la progressive amélioration des facultés cérébrales, lui qui croit cependant au progrès de la plante à l'animal et de l'animal à l'homme.

Buckle s'est fait sa réputation par la rigueur avec laquelle il a tiré les conséquences de son principe.

« La cause première de tous les phénomènes historiques et la source unique du progrès, c'est la quadruple influence sur l'homme du climat, de la nourriture, du sol et des formes de la surface terrestre.

« Les peuples du Sud et de l'Orient sont stationnaires : grâce à l'abondance de la nourriture, les naissances s'y multiplient excessivement, les ouvriers se font concurrence, le prix des salaires baisse^ les pauvres très-nombreux deviennent les esclaves des riches, les castes se forment et l'Etat est despotique.

« Dans les régions privilégiées du Nord et de l'Occident, au contraire, le peu de fertilité oblige à un rude travail qui se poursuit d'une saison à l'autre; le travail éveille toutes les facultés, inspire un esprit d'énergique indépendance qui rend le despotisme impossible, et produit une certaine somme de richesses, qui est

«)ï. l.p. 234sqq.; t. Ill, p. 25*; t. IN, p. 195 sqq.; t. \, p, 385 ••qq. de la traduction française. (2)T. V, p. U73 sqq.; 355 (3) T. l, p. m sqq.

le partage du plus grand nombre ; la richesse donne le loisir, et dans ses loisirs Thomme réfléchit, doute de ses croyances traditionnelles, les rejette, recherche la vérité, et l'ait des découvertes ou des inventions qui impriment à Tesprit humain une marche progressive, laquelle peut se prolonger infiniment.

« Toute l'histoire se résume dans Topposition entre l'Europe progressiste et libre, et l'Orient esclave et stationnaire (1).

« La question du progrès n'intéresse que l'Europe. 11 faut distinguer (avec Fontenelle) les mœurs qui sont presque immuables (2), et les lumières ou la civilisation.

« Les progrès de la civilisation qui ont, nous l'avons dit, leur source dans la nature, sont influencés par trois causes secondaires : la somme des connaissances acquises par les citoyens les plus capables ; la direction qu'elles prennent, et la liberté avec laquelle elles s'étendent dans toutes les classes de la société. Le plus grand obstacle à leur propagation, c'est l'esprit de protection, c'est l'idée que la société ne peut prospérer que si l'État enseigne ce qu'ii faut faire^ l'Eglise ce qu'il faut croire (3).

c( L'intelligence, la science, les lumières, ajoute Buckle, sont l'unique cause, non-seulement de l'accroissement du bien-être, mais de l'hypothétique amélioration des mœurs et même de l'épuration des croyances religieuses. C'est à la philosophie seule que la tolérance et la paix devront un jour de régner d'un bout du monde à l'autre, » et Buckle s'appuie sur la déplorable histoire de l'Eglise qui ne peut que s'humilier dans le sentiment de ses fautes.

Si les positivistes ont de la peine à lui pardonner son déisme et son dédain de la loi des trois âges (4), tous les autres libres penseurs ont hissé sur leur pavois le naturaliste Buckle et ont étourdi le monde de ses louanges. Ce que nous admirerions de lui, ce sont ses études spéciales sur l'histoire de la civilisation en Angleterre, en France et en Espagne. Il inaugure ici un genre nouveau : l'exposé des changements qui s'opèrent lentement dans les idées et les mœurs d'un peuple durant une période de quelques générations. Les individus et les événements ne sont plus que la manifestation de l'esprit du siècle et l'indice de ses progrès. Les Carlyle prétendent que les hén^s sont le ressort qui met en mouvement l'aiguille sur le cadran de l'histoire : pour un Buckle ils ne sont

[\) ï. I, p. <-< sqci. - (2)1. 1, p. 174 sqq.; 20:> sqq. - (3) T. 1, p. 231 sqq. (4) Liltré, La science au point de vue philosophiqjte. <8T:î, p. 478 sqq.

uu contraire que laiguilie qui marque le jeu .^ecret des rouages. Le genre admis, les tableaux de Buckle sont des chefs-d'œuvre d'érudition et de patience, de netteté et de réalisme.

« En Espagne le catholicisme a tué une grande et noble nation. Le développement de la France a été faussé par les athées du dixhuitième siècle, cause de tous ses malheurs. L'Angleterre doit sa grandeur à son respect pour les principes religieux. »

Quant à l'Ecosse, dont Buckle nous a fait aussi l'histoire, elle est le haut rocher contre lequel viennent se briser toutes les doctrines antichrétiennes. Nul pays ne la devance sur la voie de la civilisation; or, elle doit sa piété, qui a brillé du piuo vii é( lat en 1843 par la création d'une Eglise libre; elle doit sa moralité et se.^ écoles, ses succès dans toutes les sciences, son esprit d'indépendance et de sagesse; elle doit sa prospérité et sa richesse, non point à l'athéisme d'un Aug. Comte, ni au déisme d'un Buckle, mais à l'Evangile et à la Bible. Pour faire rentrer dans son système une telle histoire, Buckle a dû la mutiler, la dénaturer d'une manière odieuse, pour ne pas dire ridicule et puérile.

Buckle a été retiré de ce monde à Damas en 1862, avant d'avoir formulé les lois de l'histoire, qui étaient le grand objet de ses éludes, et fait connaître ses vues sur les temps futurs, qui auraient été la conséquence de sa découverte (1).

4. Le positivisme. — Stuart Mill (1806-1872), dans son célèbre Système de logique {iSi3] , chef-d'œuvre de sagacité et de sophismes, répudie Platon et Descartes, Leibniz et Kant, fait dériver avec Locke et Gondillac toutes nos connaissances de l'expérience sensible, ne voit avec Hume et Comte dans la cause et l'effet que la succession d'un antécédent invariable et d'un conséquent invariable, et réduit les axiomes aussi bien que les lois générales à des notions qu'on abstrait de faits accidentels et qui ne sauraient avoir rien d'universel et d'absolu. Confiné sur un point pour ainsi dire imperceptible de l'espace et du temps, l'homn^e ne sait donc absolument rien des contrées de l'espace où ses sens n'atteignent pas, rien des temps qui ont précédé son apparition sur la terre, ni des temps à venir; rien de cette âme qu'on dit habiter dans notre corps, rien de ce monde invisible où l'on prétend qu'il existe une Divinité quelconque. Il est plongé, comme l'a fort bien dit M. Taine, « dans un abîme d'ignorance et dans un abîme de hasard (2). »

Avec sa méthode inductive Stuart Mill ne peut donner d'autre

'<) T. III, p. 233. - (2) Histoire de lu littérature unglaiM-. t. V, p. S'J-i

base à la morale que Tutilité. Il est même aveuglé à ce point par sa théorie qu'il croit en trouver la confirmation dans le Sermon 5wr la montagne (1). Quant à la religion, elle n'est pour lui qu'un vain nom. Selon les rigides principes du positivisme, il fait à Dieu la grâce de le déclarer possible. Or, on ne rend pas de culte à un Dieu dont on n'ose pas affirmer l'existence.

L'Angleterre, avec Stuart Mill, est arrivée aux antipodes de la révélation. Et cependant, il est l'auteur d'un traité sui^ la Liberté (1865) qui, au dire de ses compatriotes, est aussi excellent qu'est mauvais le Contrat social de Rousseau. Il est resté en dépit de lui-même un Anglo-Saxon tout imbu des principes de l'individualisme chrétien. Cet ouvrage a été inspiré par le triste spectacle d'une société où les caractères s'effacent, où l'énergie propre faiblit et s'éteint, où l'originalité ne rencontre partout que des sentiments hostiles, et qui entraîne dans sa décadence la littérature tout entière. L'auteur, qui s'appuie sur G. de Humboldt. proclame « l'absolue importance du développement humain dans sa plus riche diversité, » s'élève ici avec autant de force contre l'odieux despotisme social d'Aug. Comte que dans ses autres écrits contre les faux messies de Carlyle, et déclare le despotisme des majorités dans notre ère de libéralisme bien plus tyrannique que celui des princes absolus dans les siècles passés. « Les sociétés démocratiques sont le rè^ne des masses et de la médiocrité. Elles marquent le déclin des intelligences et de la civilisation. Les grandes pensées ne naissent pas dans les âmes petites et vulgaires. L'Europe marche à un état des choses pareil à celui de la Chine, où l'opinion publique et l'armée des fonctionnaires imposent à tous la même manière de penser et de vivre. » Pour lutter contre cet asservissement de l'homme à l'homme, à l'Etat, à la coutume, Mill réclame pour l'individu majeur et vraiment responsable la pleine liberté de penser, d'écrh^e, d'agir comme il lui plaît, jusqu'à la limite de nuire à autrui. Avec l'esprit pratique de sa race, cet écrivain passe en revue toutes les questions qui se débattent aujourd'hui entre la liberté et l'autorité. Son dernier mot est le selfgovermnent des individus et des associations de tout genre, que l'Etat surveille, dirige et redresse.

Nous avons de M. G. H. Lewes une Histoire de la philosophie, de Thaïes à Auguste Comte (1845) (2). Comte est son idéal, le phare

(1) On Utilitarisme, p. 24.

(2) Biogruphical History of Pkilosopf'y from its Origin in Grèce doun to the présent Day. Secgnde édiliou en 1Sâ7; troisième en 1$67. Traductioa allemande en I87i

vers lequel l'esprit humain cingle depuis la Renaissance. Les philosophes grecs ont fait une œuvre de Sisyphe ; ils ont tous poursuivi de vains fantômes ; de leurs travaux n'est pas sortie une découverte utile. L'histoire de leurs systèmes est une étude pathologique sur les égarements de l'esprit humain. Toutefois Lewes ne porte point d'un Sorrate, d'un Platon un jugement aussi injurieux et absurde que son maître. 11 ne refuse pas à la psychologie ses droits à l'existence. A tout prendre son positivisme se borne à une excessive modestie en présence de tous les mystères du monde supersensible.

Herbert Spencer s'est proposé de tracer la limite entre les choses accessibles à la raison humaine et celles qu'elle ne peut connaître. Stuart Mill se bornait à dire que par la méthode positiviste on ne pouvait savoir si Dieu est ou n'est pas : Spencer déclare que Dieu est pour nous d'une manière absolue et par toutes les méthodes possibles l'inconnu ( l). Puis, dans le champ de la connaissance, Spencer aspire, pour parler le langage d'outre-Rhin, au monisme de la pensée. Mais ce n'est pas à la spéculation des Hegel et des Schelling, à la raison infinie, à la substance indifférente qu'il a recours pour ramener toutes choses à l'unité. Sa méthode est l'induction (2 ;■ . Elle lui a fait découvrir une loi qui est identiquement la même pour la nature et pour l'homme et qui s'applique à l'histoire complète de toutes les existences. De cette loi unique, il déduit à volonté la spiritualité de la matière ou ia matérialité de notre esprit.

Cette loi est, à tout prendre, celle de Krause, ou de la thèse, de l'antithèse et de la synthèse. « L'âme humaine, la société, l'humanité, le corps animal, la plante, la terre, le système solaire, le monde entier traversent les trois mêmes phases. Elles passent de l'état imperceptible à l'état perceptible et reviennent de celui-ci au premier. Le point de départ est une simplicité confuse et homogène, un arrangement diffus, uniforme, indéterminé. Puis se produit par évolution une hétérogénéité qui tend continuellement à l'extrême, en quelque sorte une ramification à l'infini. Mais cette dissipation des forces doit aboutir à leur équilibre, leur repos, et il s'opère en effet une concentration, une

.1) cet athéisme subjectif nempèchc pas Spencer daffirmer que Dieu ne peut être conscient, personnel, et quilestnne force tonte-puissante. i2' r.stt^y on the Procréas. «857. — I^% pr>-mierx principe*. Irad. dr l'anslais. 1R7«.

incorporation, une intégration, une organisation qui se manifesir par un arrangement multiforme et déterminé. »

Ce qui appartient en propre à Spencer, c'est l'explication, toute mécanique, qu'il donne de révolution : « Le premier principe de Tunivers est la force qui n'est force qu'à la condition d'être toujours active. La persistance de la force suppose une substance ou une matière indestructible et un mouvement continu. L'expérience atteste sans doute l'existence de plusieurs forces, mais ellle ne sont que la transformation d'une force qui disparait, en son équivalent d'une force qui commence à se manifester. Les relations mutuelles des forces sont toujours les mêmes; les lois de l'univers sont uniformes. La transformation s'opère et toute chose se meut sur la ligne de moindre résistance : c'est vrai en mécanique, vrai des décharges nerveuses, vrai des courants du commerce. Le mouvement a un certain rhythme d'alternance, de hausse et de baisse, de centralisation et de dissipation, de composition et de destruction. Ainsi dans l'histoire de tous les êtres l'état d'homogénéité fait place à l'hétérogénéité par une redistri- Imtion de la matière et du mouvement; la concentration est Ir fait de consolidation de la matière, et la dissolution défait ce qu'a fait l'évolution. De là un progrès, infini dans l'avenir comme il l'a été dans le passé. »

5. Ecole éco.isaise. — Sir William Hamilton 1788-1856) soutient contre Hume et Comte que l'effet est indissolublement lié à la cause; contre Mill que la qualité est inhérente à la substance et que nous les connaissons immédiatement l'une comme l'autre. D'efiets en causes il remonte à une cause première, et les phénomènes lui prouvent l'existence de deux substances, la matière et l'esprit. Mais il se refuse à dire ce que sont l'esprit et la matière; « nous ne pouvons connaître comme le disait Berkeley et comme l'a répété Stuart Mill, que nos perceptions, nos sentiments, nos pensées, et la philosophie n'a pour objet que le conditionnel ou relatif. » Hamilton attaque donc l'absolu, l'infini, le parfait, com.me Mill la substance et Comte la cause. Il nous rejette dans le doute et l'ign^ rance ; le monde extérieur lui-même n/est plus qu'une probabilité; la matière se définit une possibilité permanente de sensations, l'esprit une possibilité permanente de sentiments et Dieu une série éternelle d'idées.

6. Histoire. — Les deux grands historiens des Iles-Brilaiiniques,de 1830 à 1860, ont été lordMacaulay et Froude. L'historien de Henri VIII et d'Elisabeth, s'appuyant sur la liberté hunjaine

et sur raccident, nip la possibilité d'une science de l'histoire déduisant de l'infinie variété des faits, des lois universelles. Macaulay (mort en 1860), le plus célèbre, le plus éloquent, le plus libéral de tous les historiens anglais, oppose Guillaume III aux Sîuarts et aux torys de Hume (1 . Disciple de Bacon, il ne partage point l'admiration de Carlyle pour les puritains, et il attend le bonheur futur des générations humaines bien moins de l'action spirituelle du christianisme que des résultats tout matériels des sciences positives. Il décrit avec un admirable talent la marche continue de la société anglaise, au tra\ers de toutes les fautes et les folies humaines, vers un état de prospérité, de bien-être, de richesse toujours plus grands; mais il n'est point un historien philosophe.

Rappelons ici en passant V Histoire de la civilisofion ancienne et moderne (^). publiée en 1848 par un membre du parlement, Mackinnon. Tout admirateur qu'il est de M. Guizot qu'il se propose pour modèle, il n'en réduit pas moins la civilisation à la prrjsperité matelieile de la classe moyenne qui exerce sur le gouvernement uuv influence décisive par l'opinion publique. Aussi refuse-t-il le nom de pays civilisés à l'Egypte et à l'Orient où les proportions colossales des édifices publics attestent le complet asservissement de la nation, à la Grèce et à Rome où la majeure partie de la population était esclave, à l'Europe pendant le règne de la féodalité el du servage. La société n'entre dans la voie qui la conduit à sa forme parfaite, qu'à dater de la monarchie absolue et de la fin du moyen âge ou même de la révolution de 1789; car en France la classe moyenne était alors à peu près dans la même situation qu'en Angleterre sous Charles l^^^{3). Ce que cet ouvrage contient de plus intéressant, ce sont de nombreux renseignements sur les soutirances, la corruption morale, les injustices, les erreurs de l'humanité à toutes les périodes de son histoire, et sur la date toute récente de la sécurité que les lois et la police assurent à tout citoyen dans nos contrées occidentales (4).

Newman écrivait en 1845 : « C'est triste à dire, mais le principal, peut-être le seul écrivain anglais qui ait quelque peu droit à être

(1) C'est ainsi qne George Grote a écrit en whig riiistoire de la Grèce dont Mitfo .jI avait en I7S^ iait un plaidoyer en favenr de laristocratie.

(2) Hisloirr de lu civilisation et de l'opinion publique en France, en Angleterre et dans d'autres parties du monde. Traduite (fortniaJ) de i anglais sur la seconde édUion. 2 tomes, !848.

(3) T. 11, p. 8» sqq. .

(4, Je ne connais que le litre de: ./'i Es'^iy upon natioiial iharacîer (London, 1B32I, jiar i'.lieiievix.

considéré comme écrivain ecclésiastique , c'est le non-croyant Gibbon (l). » Dix ans plus tard on n'aurait pas répété cette plainte. Le docteur Milman, doyen de Saint-Paul à Londres, publia une Histoire ;;2) fort estimée de l'Eglise. Au dire des catholiques, il est le premier écrivain anglican qui ait compris la mission civilisatrice de cette Rome, objet de mépris et de haine pour Gibbon, d'indifférence pour Hallam. Il ne s'élève pas moins avec force contre l'intolérance des papes, et il voit la chrétienté teutonique destinée en vertu de son esprit de liberté à succéder, à survivre à la chrétienté latine.

§ 3. — De 1860 n 1870. Le rationalisme. Mackay. — Le positif visme. Daricin, LyelL Lubhock: duc d'Argyle, etc.\ les préadamites. Page. — L'école écossaise. M' Cash. — Bagehot. Anonyme. Gallon. Lecky.

Vers 1860 la Grande-Bretagne est entrée dans une phase nouvelle de son développement intellectuel. Elle s'éloigne, semblet-il, toujours plus de la source unique de la vérité et de la vie.

1. Le rationalisme. — Tandis que le ritualisme crypto-catholique des puséytes grandit au point de menacer l'Eglise anglicane d'un schisme, les Essays and Bevieics d'Oxïord (1860), qui eurent neuf éditions en dix-huit mois, ont révélé à l'Angleterre eftVayée que parmi les successeurs d'Arnold il en était qui se laissaient séduire par l'incrédulité régnante, et que le clergé n'était point protégé contre la libre pensée par la constitution de l'Eglise et sa discipline (3). A cette même date (1862), un évêque, Colenso, attaquait depuis le sud de l'Afrique le Pentateuque sans le moindre ménagement, soulevant une polémique à laquelle ont pris part environ soixante ecclésiastiques et laïques. L'auteur anonyme d'Eccehomo ne croit pas à la divinité du Christ, tout en admirant

(M On the development . Deuxième édit., p.5.

{2\Hi$tory 0/ latin Christianity, including that of the Paims.to tlic Pontificat of Nicolas /". 6 vol., 185-4-1&53.

(3) Alexandre Alison se déclare en pleine communion d'opinions avec les auteurs des Easays dans son livre : The Phiinsophy of civilisation iLondon. 1860 . Le titre est très-grave, l'œuvre très-légère. De philosophie, pas la moindre irace, et de nombreuses erreurs matérielles. L'auteur est sans doute un très-jeune homme : " .Mon livre, dit-il, restera sans réponse, car on ne réplique pas à la vérité. » (P. 438.) Cet écrit n'a d'intérêtque par le jour qu'il jette sur le besoin d'une réforme religieuse, qui agite l'Angleterre, et sur la haine que les rationalistes y portent an calvinisme, c'est-a-dire à l'Evangile et au parti évangélique.

Je ne sais à quelle école appartient Neil Arnott, auteur de ./ 5«r?/'py of human Progress/rom th e Savage state to the highest Civilization yet uttained, a progress as Utile perceived by the Multitude in any âge as is the sloïc groning of a Tree by the Children v:ho plny nvdpr it.' ihadow, but 7i:ich is leadina tn a nev mnditinn of Mankinà on Earth. 1862.

et faisant admirer son incomparable génie. Comparé au Jf'su.-< de Strauss et de Schenkel et à celui de Renan, ce dernier écrit fait d'ailleurs un honneur infini à l'esprit religieux, historique, pratique de la race anglo-saxonne.

William Mackay, qui est une autorité pour la foule des rationalistes anglais, a étudié la question historiosophique de la pevfectibilitê chrétienne (1). Il a grandi et s'est formé dans la société des philosophes du continent. Il admet avec Leibniz un Dieu transcendant et lidentique substance de l'esprit humain et de Tesprit divin. « Lhomme est un être essentiellement moral (Kant l'a prouvé) ; mais la morale est religion. Nous aspirons à Dieu, et en nous réunissant à lui nous trouvons notre vrai moi (tî) . C'est là ce que rhomme Jésus avait prêché au monde. Par leur attachement inconsidéré à sa personne, ses apôtres ont altéré, dénaturé le christianisme dès son berceau. Les conciles, la scolastique, les réformateurs ont tous marché par cette fausse route de la foi au Christ. Les vrais disciples de Jésus ont été Pelage, Socin, Spinoza, les déistes anglais. Lessing. Kant et Fichte. Aujourd'hui T^'ir/??^//^ éternel se dégage de tous les dogmes insignifiants ou nuisibles sous lesquels il était enseveli. L'avenir lui appartient. » — Il n'y a là rien de nouveau.

§ 2. — Le positivisme que nous avons vu pénétrer en 1841^ dans la Grande-Bretagne, avait acquis peu à peu une telle puissance qu'il devint de j 864 à 1867 (3) la philosophie dominante. Toutefois, si sa méthode a trouvé en Stuart Mill le plus habile interprète, son historiosophie, qu'avait repoussée Buckle, ne nous paraît pas être en grande faveur au delà de la Manche. Les positivistes anglais, à les juger du moins par un des leurs, Henri James Slack (-4), tout en admettant que nous ne sommes qu'au seuil de la civilisation, et que le monde est régi par de vieux principes erronés, par de stupides superstitions, ignorent toutes les élucubrations d'Aug. Comte sur le passé et l'avenir du genre humain. Ils attendent la réforme finale de la société, du triomphe de la saine démocratie ou du. sel fgovernment, et de l'entière liberté des opinions. Ils

(1) T/iccternal Gospel, or the Idea of Christian Per/ertibilitij. 1867. - Jai tu souvent cité son écrit antérieur : T/ie Progress of the Intellect as exempUfied on tlie religious Development ofthe Greeksand Hebreics (2 vol., deuxième édit., J865i.

(3) Les journaux anglais ont annoncé en «867 que M. Tliomas Congrcve recueillait les fonds pour la construction dun temple où des prêtres positivistes célébreraient le culte de la nouvelle religion.

(4) The Philosophti of Progress in human affairs. Loudon, «860. - Cet écrit passe brièvement en revue les progrès accomplis et à accomplir dans les diffcrcutcs sphères de la vie liumaine .

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