‹ La Philosophie de l'histoire aux différents ages de l'humaniteChapitre 49 sur 51 · II · texte numérisé non relu

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reprochent même à leur maitre d'avoir confondu avec les formes transitoires de la théologie l'instinct religieux, principe permanent (le la nature humaine, et ils ajoutent à ses trois états un quatrième âge où l'esprit religieux s'associera avec l'esprit de libre recherche, stimulera ses études et couronnera ses résultats. «Nous nous sommes convaincus, disent-ils avec W. Mackay, par une longue expérience que la science est utile; nous commençons à trouver qu'elle est morale, et nous découvrirons enfin qu'elle est religieuse. »

§ 3. Le darwinisme et les origines de l'homme. — En 1859 Darwin publia son fameux livre de V Origine des espèces. Il y ressuscitait, simultanément avec trois autres naturalistes anglais, le transformisme de Lamarck, qui ne comptait plus qu'un très-petit nombre d'adhérents, et qu'on aurait pu croire une erreur morte et enterrée. L'Angleterre était mieux préparée qu'aucune autre contrée à produire ou adopter cette théorie par les innombrables transformations qu'on y fait subir aux animaux domestiques à l'aide de la sélection artificielle, et par la doctrine de Malthus sur le combat pour la vie. Darwin ne faisait qu'étendre au règne animal ce que cet économiste avait dit de la société humaine, et que rechercher dans la nature les preuves d'une sélection spontanée. L'erreur de la veille fut la vérité du lendemain. Elle partage à cette heure avec le positivisme la faveur de 1 j^ngleterre et jouit d'une vogue immense en Allemagne. Ha?ckel nous a dit l'autre jour « qu'à la tète de la civilisation se placent les Anglais et les Allemands, qui, par la découverte et le développement de la théorie de l'évolution, viennent de poser les bases d'une nouvelle période de haute culture intellectuelle (1). »

Le darwinisme, qui détruit les notions d'espèces, de familles, de règnes, attribue à la matière la puissance de faire sortir des forces physiques et chimiques la vie et de la vie la conscience de soi avec le sens de l'infini, de créer des organes d'une structure singulièrement compliquée, tels que l'œil ou l'oreille, de combiner de nombreux organes en des corps parfaitement équilibrés, et de faire apparaître successivenient dans la série des âges les types de la vie végétale et de la vie animale dans leur ordre progressif^ de relative perfection. La matière se trouvant ainsi douée de la toute-puissance et de l'infinie sagesse, on peut k choix affirmer

Il liceckoi, daprès Léon Dumout ■Hœckd et la théorie de l'ecoiutiOii en Allemagne, «873).

que ces attributs lui appartiennent en propre de toute éternité, ou que Dieu l'en a dotée et qu'abdiquant en sa faveur, il s'est plongé dans un sommeil de mort.

Darwin et ses partisans trouvèrent de puissants auxiliaires dans les géologues de Fécole régnante de LyelL Depuis une trentaine d'années Lyell avait opposé aux brusques catastrophes et aux créations successives de Cuvier et d'Agassiz l'action infiniment lente des forces actuelles de la nature et la modification des êtres organisés par les chaiigements qui se sont opérés dans les conditions générales de l'existence.

Lyell (l) soutenait à laide de la science l'immense antiquité de l'espèce humaine. Darv> in (^2) et avant lui Huxley (3) prétendaient que la distinction des bimanes et des quadrumanes était sans fondement, et que l'homme est issu du singe.

Cette question de nos origines, dont on ne saurait exagérer l'importance historique, morale et religieuse, détourna pour un temps l'attention de celle de l'unité de la race humaine. Les naturalistes américains, Norton, Nott, Gliddon, s'étaient déclarés polygénistes. Ils justifiaient ainsi indirectement l'esclavage. Agassiz avait sanctionné de sa puissante autorité cette hypothèse^ vigoureusement combattue à Paris par A. de Quatrefages. Les darwinistes, sans traiter la question, inclinaient pour la solution monogéniste. Ils étaient assez embarrassés à faire naître de singes catarrhins un premier homme et une première femme pour ne pas prétendre que ce prodige-là se fut produit plus dune fois.

Cependant l'archéologie était devenue une puissance et, par la plume savante de John Lubbock (4;, elle faisait un axiome de la sauvagerie primitive de l'humanité.

Les croyants ne pouvaient garder le silence. Le duc d'Argyle(5) s'attacha surtout à combattre notre origine simienne; George Moor (6) défendit par la physiologie et le langage l'unité de la race humaine sans toucher à la question de son antiquité, et démontra l'impossibilité d'expliquer l'existence et la propagation de l'espèce humaine autrement que par un état primitif de m.aturité et de relative perfection; le révérend S. Lucas a cherché à

(i) Tlie geological Evidences of Ihr Antiqmi'j of Man. «863.

(2) La descendance de l'homme et la sélection sexuelle. Trad. de liiiislais, '.872.

(3) Evidence as to Mans Place in Natur. 1863.

{-4) Pre-historic Times, as iilustruted by ancient Jtemains and thc Manners and CustomsoJ modem Savayes. iS6ô. — Tfie Ortgin o/civilization and the primitive condition of Jlan. 1870.

(5) The primœval Man, an exploration of some récent Speculudons. I8(j9.

(6) The Irsl Man and ils Place in Créai ion. 18643.

prouver que rhomnie n'est pas plus ancien que la création adamique (1).

En 185G se reproduisit Tliypothèse intermédiaire et conciliatrice des préadamites, de La Peyrère ('2). Un écrivain anonyme qui admettait, lui aussi, la divine autorité de nos saints livres, tenta de démontrer par les textes sacrés que la race caucasique est seule issue d'Adam et qu'elle avait été précédée par les autres races nègre, mongole et malaise. «La physiologie ne permet pas de ramener à une souche unique les diverses variétés humaines. La chronologie biblique est inconciliable avec les résultats actuels des sciences historiques et naturelles. Les nations civilisées de l'antiquité ont gardé le souvenir de races inférieures établies avant elles dans la contrée. Enfin, de Bunsen et Marc MuUer font erreur en attribuant aux langues touraniennes une origine commune avec les langues de la race caucasique. »

L'école de Darwin a la prétention si ce n'est de créer, au moins de renouveler l'anthropologie en lui imposant ses idées favorites. Voici l'Ecossais David Page qui, vrai historiosophe,va nous apprendre o'i nous vivons, d^oû nous venons, où nous allons (3). Ce n'est point un athée. Il croit en un Dieu qui agit par les causes secondes et qui en a soumis les opérations à des lois immuables. Néanmoins la pensée ne lui vient pas que l'homme puisse être en une relation quelconque avec Dieu. Ilji'hésite même pas à dire que o la vie qui apparaît avec l'organisme, disparaît avec lui. Il n'y a donc pour l'homme nulle espérance d'une vie éternelle. Issu des singes^ il n'est que le plus parfait des animaux, et l'infranchissable Rubicon du langage que Max Muller prétend placer entre eux et nous, est une pure fiction. L'homme vit en relations avec la nature;, et avec lesautres hommes qui ne sont pas tous ses semblables. La loi qui régit les races humaines, n'est point celle de l'égalité comme le rêvent les spiritualistes, tous niveleurs et révolutionnaires : c'est la loi des privilèges, solide base du conservatisme (4). Aussi y a-t-il folie à espérer un temps où tous les hommes auraient la même foi et formeraient un seul corps. Les races infé-

dj The bibUcai Antiquitu ojMan, or Man not older than the Adumic Création. 1866.

(•il The Genesis oftheEurth and of Man. Edited l)y Reginald Poole, 1856. — L"opiniou traditionnelle est défendue par Maccausland : Adam andiheJdamites or the Hannony of Scripture and Ethnolofjy. 1864. Deuxième édit., 1865. — Duncaii, The pre-adamic Man, or the Story of oiir old Planet and ils Inhabitants. 1866.

(■d)Man, uherc, ichence and tcither, being a Glance at Man inhis natural-history relations. 1867.— Page a publié en 186t : Past and -présent Life of the Globe]; puis, Philosophy of Geology

[S) Je complète sur ce point les idées de Page avec celles d'autres darv inistc-.

Heures en ont produit de supérieures, qui les ont absorbées ou détruites. Le devoir de la race supérieure actuelle, la caucasique, est de se maintenir pure de tout sang moins noble que le sien et de se soumettre la nature. Mais elle donnera naissance à son tour à une race qui nous sera aussi supérieure que nous le sommes aux Papous, et les races se succéderont ainsi à l'infini toujours plus parfaites sans terme ni but. Agassiz est dans le faux quand il prétend prouver par Tanatomie que Thomme est le dernier terme d'une série, au delà duquel il n'y a pas de progrès possible, et la science n'est pas responsable de ses vues sur notre existence bienheureuse dans l'éternité. »

§ A. — L'école écossaise, foyer britannique du spiritualisme et du sens commun, devait s'élever contre l'école anglaise de Stuart Mill et de Herbert Spencer. Hamilton et ^lansel, égarés par leur scepticisme berkeleyen, ne pouvaient, en réfutant le positivisme, accorder quelque attention aux problèmes de l'histoire^ tandis que le disciple de Chalmers, James M'Cosh, éclairé intérieurement par sa foi en l'ETangile, qu'il ne fait d'ailleurs jamais intervenir dans ses déductions philosophiques^ a traité avec un plein succès la question vitale du gouvernement divin du monde pliysique et du monde moral (1).

Sa méthode est l'induction. Comme Lotze, comme M. Alaux, il part du monde sensible pour s'élever jusqu'à Dieu (2). La meilleure partie de sa vie a été consacrée à démontrer par cette voie l'existence d'un Dieu personnel qui possède non-seulement la toute-puissance, la sagesse, la bonté, mais la justice, la miséricorde, la sainteté. L'étude approfondie qu'il a faite des sciences physiques, l'a mis à même de fonder sa thèse sur les types ou modèles géométriques d'après lesquels a été construit le squelette des plantes et des animaux, et sur les causes finales qui s'offrent de toutes parts dans l'organisation du monde physique (3). Mais la nature ne nous fait pas connaître les perfections morales du Dieu trois fois saint : il faut franchir les limites au dedans desquelles étaient restés Derham, Ray, Paley, les auteurs (sauf Chalmers) des Traités de Bredgewater ; il faut étudier les voies de la Providence

(<) The Met/ml of the divine government phijsical ami moral. J850. — Disiome édit., 1870.

(2) Dans sa polémique contre Stuart Mill dont il a soumis la logique à une sévère critique (.-in Exaviination of Mr J. S. Mills Philosophy, being a defence of fondamental Truth), 1866, il lui oppose les vérités fondamentales, dont NVhewell avait démontré l'existence dans l'esprit humain, et dont il a lui-même fait une étude spéciale {The Intuitions qfthe Mind, new éd., 1865). Il note entre autres \ingt-quatre propositions que Mill fait entrer dans sa théorie sensualiste de la connaissance sans en établir les origines matérielles.

(3) The typicul Forvis and spécial Knds.

dans le gouvernement moral des individus et des nations, constater la liberté humaine et ne pas reculer devant la redoutable énigme du péché, de la souffrance, de la mort, de la condamnation, des châtiments divins. Or voici les deux résultats principaux de ces recherches : a) Le domaine de la providence divine est celui de Faccident qui est la conséquence nécessaire de Faction simultanée et parfois très-compliquée de forces physiques régulières, et Dieu fait servir les phénomènes fortuits que nous ne saurions prévoir, à soutenir la vertu, à réprimer le vice et à exaucer la prière, en vertu des lois immuables d'une harmonie qu'il a préétablie entre le monde physique et le monde moral (1). b) D'une part les voies de Dieu envers les hommes, de Fautre les efforts universels des nations pour apaiser la sainteté divine par des sacrifices et par la pratique du bien, attestent que, s'il hait le péché. Dieu n'a pas rejeté sans pitié le pécheur; que, si elle est déchue, l'humanité n'est pas abandonnée, et que Dieu a résolu de la restaurer par un médiateur qui donnera pleine satisfaction à la loi morale, qui annoncera aux coupables leur pardon et qui leur communiquera une vie nouvelle. — Il est d'ailleurs inexplicable sans une révélation que le petit peuple des Hébreux, qui n'a pas produit un philosophe, ait connu il y a deux et trois mille ans les lois et le plan du gouvernement divin du monde ainsi que toutes les perfections de Dieu,- aussi bien que nous le faisons aujourd'hui à l'aide de toutes les découvertes de la science, de toutes les méditations du génie et du secours indirect que nous fournissent les saintes Ecritures.

L'argumentation de M'Cosh est si solide, les faits sur lesquels il se base sont si exacts, les résultats de ses patientes études sont si conformes aux pressentiments du sens commun, si favorables à la révélation chrétienne, que son traité du Gouvernement divin jouit d'une extrême faveur dans les pays de langue anglaise.

§ 5. Science de l'histoire. — W. Bagehot nous a donné, dans un ouvrage écrit en français, les Lois scientifiques du développement des nations dans leurs rapports avec les principes de la sélection naturelle et de l'hérédité (1873). Il a exclu de ses recherches le développement de la religion, des beaux-arts et des sciences, et les a restreintes à la guerre et à la politique. Il est de l'école de Darwin et de Lubbock; mais il y a une certaine incohérence dans son

(1) Dans son écrit : The supernultirul in relation lo t/ie natnral, MCosh paraît avoir retrouvé dans les miracles de la révélation les analogues des types et des lois du monde physique.

système : «s'il est incontestable que riiomnie a commencé par la vie sauvage, la théorie patriarcale de Filmer a cependant aussi sa vérité, ainsi que vient de le démontrer sir Henry Maine, le plus grand de nos jurisconsultes vivants. » Or ces deux systèmes s'excluent, et ce n'est pas les concilier que d'identifier les pères de famille hébreux, indiens, grecs, romains avec les Cyclopes sans lois d'Homère. Aussi l'auteur invente-t-il des lois mi-vraies, mi-fausses, qu'il déduit a priori des principes de Darwin et qu'il ne soumet que de loin en loin au contrôle de la réalité.

« Issu de l'animal, rhorame primitif, dont on ne sait absolument rien, en avait sans doute les irrésistibles instincts qui auront disparu ou se seront aft'aiblis avec les progrès de la raison.

« Chez rhomme préhistorique on retrouve les passions violentes des sauvages modernes, leur irrétlexion, leur moralité rudimentaire, leur mariage en commun. Mais il ne portait point le joug de leurs coutumes et de leurs superstitions stéréotypes, étranges, extravagantes. Elles doivent leur origine soit à des rencontres fortuites, soit aux imaginations capricieuses d'individus influent3(l); puis à l'esprit d'imitation et à la loi de l'hérédité. »

"nV. Bagehot renonce à expliquer comment se sont formées les races humaines. « L'hypothèse des créations distinctes est trèsinvraisemblable. L'influence du climat ne suffit pas; car on voit dans l'Archipel indien et l'Australie deux races différentes habiter la même île, et la même race vivre dans deux contrées différentes. L'origine même des caractères nationaux est enveloppée d'obscurités. Dans les limites d'une même nation, le caractère local doit avoir été celui d'un homme supérieur, qui sera devenu par imitation celui de la peuplade, de la province (1).

« Le passage de la vie sauvage à la vie sociale et civilisée s'est fait par la sélection naturelle ou la loi de la concurrence, qui est la loi du plus fort. Le groupe d'hommes le plus compacte s'est trouvé être le plus puissant et a soumis les groupes plus faibles. La guerre explique tout. Le progrès dans l'art militaire est le fait le plus remarquable dans l'histoire. 11 s'est opéré sans interruption depuis l'âge de la pierre jusqu'à nos jours.

c( Les sociétés ont eu tant de peine à se constituer qu'elles se soumettent pour se maintenir à des coutumes, à des lois, à une autorité despotiques. C'est l'âge des traditions, de l'esclavage, de l'intolérance, de l'isolement, de l'aversion pour le commerce, de

(I) Comparez ce que M. Burnouf ditde la (orraaiioiides dogmes ip. 527).

la stabilité. L'esprit humain trouve plus tard autant de difficulté à s'affranchir de ce joug, qu'il en avait eu à s'y soumettre.

« Il ne recouvre sa liberté et ne marche en avant que chez un très-petit nombre de peuples. Le progrès qui n'est qu'une rare exception, qu'un accident, suppose des Etats où l'on peut discuter les principes. Telles ont été les républiques de la Grèce et de l'Italie; telle la monarchie tempérée des Germains et de l'Occident. Cet esprit de discussion, de liberté, de progrès n'est point le caractère propre des Aryas puisqu'il n'existe pas chez les Aryas de l'Inde et qu'il se retrouve chez les Sémites de Garthage.

« Les peuples ne grandissent ni ne vieillissent. 11 suffit d'un homme de talent, de génie, d'une cause légère, d'une combinaison de causes à peine saisissables, pour qu'une nation de religieuse devienne irréligieuse, d'indolente industrieuse, de pauvre riche. )>

Cette théorie admet des lois qui ne produisent aucun ordre et ne réalisent aucun plan, ne découvre partout que l'accident, exagère la puissance de certains individus privilégiés, me l'action de l'esprit général du siècle, ne tient compte que d'une mohié des faits, dénature ceux qu'elle appelle à son aide^ et ne jette ainsi qu'une douteuse et incomplète lumière sur les deux âges de l'instinct et de la raison.

L'auteur anonyme du Profjrh des nations (l) est un membre du barreau anglais qui tente après 'Vico, Bossuet, Herder, la solution d'un problème qu'il déclare insoluble. Il apporte à ses études les préoccupations non de la jurisprudence, mais de la politique. Les beaux-arts l'intéressent plus que les sciences, la religion aussi peu que la philosophie. Il est de l'école du bon sens, qui n'en est pas une. Il étudie les faits sans système préconçu, se tient en garde contre les préjugés invincibles de son peuple et de son siècle, et lit, la plume à la main, les grands écrivains de l'antiquité et du monde moderne. La supériorité de la constitution non écrite et toujours progressive de l'Angleterre ne l'aveugle pas sur la folie des nations étrangères qui ont voulu la copier; aussi a-t-il fort bien compris que chaque forme de gouvernement peut être bonne à son tour aux divers âges de la vie d'un peuple. Les lois du développement des nations n'ont point fait de lui un fataliste. Il ne croit pas davantage au hasard, aux petites causes des grands

m The Progress of Salions, or Ihe PrinciiJles of national Dcvclopmejd in tlieir Relation to itatesmamhip.A Stvdy in analijtical History. I.ondoii, )8ti(.

événements. L'unité de plan au milieu de Tinfinie multiplicité des événements excite son admiration, et la preuve la plus frappante d'un plan divin, c'est à ses yeux (comme pour M. Laurent) l'ordre suivant lequel les nations se succèdent sur le théâtre du monde dans la marche de la civilisation qui de l'Orient se porte vers l'Occident.

En homme pratique, il exclut de ses recherches avec Niebuhr les siècles des origines, tout en traitant d'absurdes l'état de nature de Rousseau et son contrat social. Linmiobile Orient lui sert par le contraste à mieux comprendre les progrès des peuples occidentaux. Parmi ces peuples, ceux qui excitent sa sympathie, ce ne sont pas les aristocraties indigènes et pacifiques des Eupatrides à Athènes; ce sont les aristocraties conquérantes des Doriens à Sparte, des Germains dans l'empire romain, des Normands en Angleterre.

Tout en citant fort rarement Platon, il traite cependant la même question de la succession des gouvernements, et sa formule reproduit trois et quatre termes de celle du philosophe athénien. Mais il s'occupe moins des formes de la constitution nationale que des éléments de la société politique. Aux deux éléments helléno-latins de l'aristocratie et de la démocratie il ajoute l'élément germain de la monarchie. « L'aristocratie qui règne la première, représente la conquête, l'héroïsme, l'honneur, la tradition, la foi, la stabilité. La démocratie ou le peuple vaincu grandit lentement, vise à l'utile et puise sa force dans l'esprit de progrès, dans la libre pensée. La monarchie donne à lEtat (anglais) unité et gloire. L'union et l'équilibre de ces trois éléments produit l'acmé de la nation. La fleur comprend deux époques, l'une où l'aristocratie domine encore, l'autre où l'emporte déjà la démocratie, et elle marque le temps où s'opère le schisme entre l'antique foi et la raison qui s'éveille.

« De l'âge patriarcal où la nation n'est encore qu'un groupe de tribus, jusqu'à la période de son acmé, l'auteur compte trois étapes pendant lesquelles la souveraineté est aux mains de l'aristocratie, soit que celle-ci l'exerce par elle-même, soit qu'elle la partage avec un roi, primus inter pares. Le bas peuple cependant s'enrichit et se fortifie, et l'on a vu à Rome et dans notre Occident les rois s'appuyer sur lui pour abaisser les nobles.

cf Pendant les deux étapes de la fleur se forme par l'industrie et le commerce la classe des riches qui acquiert très-rapidement une grande puissance. La plutocratie de concert avec la démo-

cratie fait tomber l'aristocratie et la liionarchie, et s'assujettit le sacerdoce, qui lui rend le service de prêcher Tobéissance à la multitude.

a Cependant apparaît la centralisation qui envahit TEtat pendant la sixième étape, et qui avec l'égalité prépare le despotisme par lequel se clôt la vie de la nation. »

L'auteur étudie avec un soin particulier : la plutocratie à laquelle correspond le troisième terme de la formule de Machiavel, la période du luxe; — le despotisme normal et bienfaisant, le despotisme prématui c et nuisible, le despotisme militaire qui est le résultat de la conquête et prépare la monarchie universelle ; — l'accord entre les étapes d'un peuple et sa poésie, ses beaux-arts, son éloquence.

Le grand défaut de son ouvrage, c'est qu'il ne repose point sur l'étude des lois du développement de chaque peuple pris à part, et que la formule est bien moins le résultat de leur comparaison que celui de considérations générales, d'une exactitude plus ou moins contestable. Néanmoins ce volume a une très-grande valeur pour l'historiosophe auquel il fournit une multitude d'heureux aperçus ou de matériaux de tout genre.

Francis Galton a été poussé par ses études étymologiques et ethnographiques à dresser (I), Je premier (2), une enquête sur l'hérédité si ce n'est du génie au moins du talent chez les hommes d'Etat, les juges, les généraux, les littérateurs, les savants, les poètes, les artistes, les théologiens. Il a réduit en chiffres les résultats de son travail. De semblables recherches devaient exciter un vif intérêt dans un temps où le transformisme discutait les phénomènes de sélection et d'atavisme. Aussi un précurseur de Darwin, M. A. deCandolle(3)n'a-t-ilpas tardé à contrôler, redresser, compléter les découvertes de Galton. Elles sont d'ailleurs trop spéciales pour nous arrêter longtemps.

A ces écrits d'historiosophie qui se recommandaient à nous plutôt par les sujets qu'ils traitent, que par leur réputation, nous

(1) Hereditary Genius, un Inqiiiry into its Law and Conséquences. London. 4369.

(2) Je vois cependant qu'en 1869, Gilbert Cliild, dans une deuxième édition de ses Essays on physiologicaî subjccts, réclame l'honneur d'avoir le premier prouvé la transmission des facultés intellectuoUes.

(3) Histoire des sciences et des savants depuis deux siècles, suivie d'autres études sur des sujets scie»^iyî5«c«,<?*i pari iculier sur la sélection dans resyèce humaine. Genève, 187-».

devons en ajouter d'autres qui n'embrassent que des périodes plus ou moins importantes de Thistoire universelle, mais que leur célébrité ne nous permet pas de passer sous silence. Tels sont VAyicienne loi de sir Henri Sommer Maine, le Fustel de Coulanges de l'Angleterre (1) ; — V Histoire du (jouvernement fédératif, d'Edouard Freeman (2); — surtout les deux grands ouvrages de W. Ed. Lecky qui est le Gibbon de notre siècle et un Gibbon d'autant plus redoutable qu'il rend à l'occasion pleine justice à l'Eglise(3!. Il n'est point matérialiste et athée; il ne nie même pas la possibilité du miracle. En morale, s'il ne répudie pas absolument la méthode inductive qui donne pour base à la vie pratique l'égoïsme et l'utilité, mais qui provoque d'heureuses réformes matérielles, il préfère la méthode intuitive de l'école écossaise. Il croit au sentiment instinctif du devoir qui tend partout et toujours vers le même but. Ce qui change d'une période à une autre, ou de nation k nation, c'est la valeur qu'on attribue à chaque vertu, et le groupe que Ton forme des vertus les plus estimées. Ainsi le type de la perfection morale est autre pour les citoyens et les héros d'Athènes, de Sparte, de Rome, que pour les fidèles et les saints de la primitive Eglise. Ce dernier type a lui-même subi au sein des nations chrétiennes de vraies transformations : autre est l'idéal de la vie monacale, et autre celui de la chevalerie; autre l'idéal de la Réforme et du piétisme, et autre celui de la société actuelle où la raison prend la place de la foi. Il y a donc une histoire naturelle des mœurs, le terme de nature indiquant celle de l'homme qui ne manifeste point d'emblée, simultanément, toutes les vertus qu'elle contient. Elles n'apparaissent que successivement dans la longue série des âges. »

Telles sont les idées que W. Lecky développe en tête de son Histoire de la morale d'Auguste à Charlemafjne. Il en a puisé les matériaux avec une infatigable patience dans toutes les sources possibles, et il assemble les faits, les coordonne, les explique les uns par les autres avec un si grand art que les grandes pensées qui l'ont guidé dans ses travaux, en deviennent connue palpables pour le lecteur. Il nous fait suivre pas à pas les révolutions ou les modifications qu'ont subies les types moraux par la transforma-

(I) Ancient Imii\ ils connection u itli tkcearUj Hislory 0/ Society, 1870.

[2] History of fédéral Goiernment from the fuiidation of tUe uchaian Leayuc to the Disruptinno/t/ie I nitcd States. 186^.

(3) History of the rise and influence of the spirit ofrationalism in Europa. 2 vol., troisième é.lit., <866. — History of european Morai from Auynstus tu Charleinarjne. 2 vol., 1869. — Traduits les deux on allcaiand.

tion de la république romaine en une monarchie universelle, par rétablissement du christianisme, par la conversion de Constantin et des nations, par Tascétisme de l'Eglise du moyen âge et par la fondation de la monarchie guerrière et féodale.

Le christianisme, dont M. Lecky n'a point étudié les origines, et qu'il ne peut comprendre puisqu'il ne l'aime pas, sort de ses mains métamorphosé en un système de morale. «Les dogmes sont les nuages qui obscurcissent le soleil, ou les véhicules des devoirs, destinés à être brisés quand ils auront conduit les hommes au but. Le type des vertus chrétiennes est apparu en son temps comme celui de l'antiquité païenne, comme celui de l'Europe rationaliste actuelle. L'origine en est si peu surnaturelle que la conversion du monde romain est moins étonnante que l'établissement de l'islam. D'ailleurs le christianisme a été la cause de tous les progrès de l'esprit humain depuis la chute du monde païen. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'ait exercé à divers égards une intluence funeste : ainsi la doctrine du salut exclusif de quelques élus et celle des peines éternelles ont engendré l'intolérance et l'Inquisition avec les fraudes pieuses. Néanmoins l'idéal de la sainteté chrétienne est si pur que dans l'avenir il attirera et fera progresse!' l'esprit humain comme il l'a fait dans le passé, à la condition toutefois que cette religion se dépouille de plus en plus de ses dogmes. »

Dans un ouvrage antérieur, \V. Lecky avait raconté avec la même érudition et le même talent de composition comment la puissance de la théologie et de la superstition pendant les trois et quatre derniers siècles a décliné en proportion inverse des progrès de la raison, des sciences naturelles et de l'industrie. Cet écrit contirme à tout prendre la loi des trois âges théologique, philosophique et positiviste. Mais l'auteur, comme Buckle, voit avec douleur la prédominance croissante de l'esprit matérialiste et athée dans tout l'Occident, et il reconnaît que la seule digue à opposer à ce torrent, c'est le christianisme qui n'a jamais été plus vivace, plus influent, plus abondant en œuvres de charité que depuis que le rationalisme a tempéré les rigueurs de son ancienne dogmatique.

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