II
expier ses adultères en extirpant de ses Etats TE vangile. La nation française fut ainsi frappée par son grand roi d'une blessure mortelle, et son sang le plus sain, le plus pur s'écoula à flots sur tous les pays protestants, qu'il a fécondés et transformés.
Cependant, sous Tinfluence de la Réforme et après la réaction toute charnelle du jésuitisme, l'Eglise gallicane était entrée dans une ère nouvelle. Richelieu, qui voulait rendre à l'autorité royale toute son énergie, et asseoir sur les principes religieux le fondement d'un gouvernement durable, avait opéré le relèvement du clergé français par le soin qu'il mit au choix des évêques. Ce clergé fut pendant tout le dix-septième siècle le plus distingué de la chrétienté par la pureté de ses mœurs, ses talents et ses lumières. A cette restauration qui était le fruit de la sagesse humaine, s'associait l'œuvre de Dieu dans les cœurs. Le réveil de la foi produisait des mystiques, tels que saint François de Sales (né 1567), qu'ont suivi à près d'un siècle de distance Madame Guyon (née 1648) et Fénelon (né 1651); des héros de dévouement, tels que saint Vincent de Paul fondant en 1634' l'ordre des sœurs de la charité; des orateurs de la chaire, tels que Bourdaloue (né 1622) et Bossuet (né 1627]; des poètes, tels que l'auteur de Polyeucte (né 1604) et celui d'AM«//e (né 1639); des philosophes, tels que Malebranche (né 1631j et Pascal (né 1628).
Pascal est la gloire de Port-Royal, Port-Royal était le flambeau allumé de la main même de Dieu au sein de l'Eglise de France. Sa mission était de la ramener à l'Evangile. Mais comment remettre sur la droite voie le voyageur égaré qui se croit infaillible ? Le jansénisme fut extirpé comme l'avait été auparavant la réforme calviniste, et la France prononça ainsi sur elle-même une nouvelle et dernière sentence de condamnation.
L'auteur des Pensées 2ii,\x démontrer que l'âme humaine est chrétienne de nature, comme le disait TertuUien, et le christianisme, vraiment humain. L'homme avec ses monstrueuses contradictions est inexplicable sans la chute. La rédemption du Christ répond avec une exactitude mathématique aux instincts primitifs de l'homme et à ses soutlrances actuelles. C'était la une apologétique toute nouvelle, dont Grotius lui-même ne s'était point avisé. La conciliation de la foi et de la raison était définitivement opérée par la voie de l'observation dans le champ de l'anthropologie. Aussi les Pensées, que ne dépare point l'ascétisme monacal de Thomas A-Kempis, sont-elles de tous les livres d'homme celui qui se rapproche le plus de l'insondable profondeur et de l'infailli-
bilité des saintes Ecritures. Pascal est ce qu'on ne peut dire ni de Descartes, ni de Bossuet et à peine de Leibniz, un génie humanitaire.
De toutes les pensées de Pascal, nous ne rappellerons ici que ses trois ordres de grandeur, le corps, l'esprit et la charité (I), et que l'explication qu'il donne, après saint Augustin et Bacon, des progrès de l'esprit humain par l'unité des générations successives. Restreignant la question aux connaissances et aux découvertes scientifiques, et opposant l'instinct toujours égal des animaux au progrès de l'homme, qui est l'effet du raisonnement, il dit que « toute la suite des honmies, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement... Ceux que nous appelons anciens, étaient véritablement nouveaux en toutes choses et formaient l'enfance des hommes proprement, et... c'est en nous qu'on peut trouver cette antiquité que nous révérons dans les autres (^). »
Quant aux Provinciales, Pascal y met à nu le personnage le plus hypocrite, le plus dangereux et le plus actif de l'histoire moderne. Le jésuitisme y est jugé sans appel. Si le doute était encore possible il y a un siècle, il ne l'est plus aujourd'hui.
La philosophie. Descartes. Spinoza. Huet.
En philosophie, le scepticisme insouciant de Montaigne fit place au doute philosophique de Descartes, et le grand champion des idées innées et du Dieu personnel triompha sans combat de l'athéisme du siècle.
Luther avait affranchi la foi du joug d'une Eglise à demi païenne; Copernic et Galilée, les sciences naturelles des prestiges des apparences et du despotisme d'une théologie erronée; Grotius, le droit naturel de l'autorité des Grecs et des Romains; Bacon, la raison de son aveugle confiance en ses connaissances premières : Descartes en 1637 acheva l'œuvre de ses devanciers en appelant l'esprit humain a douter absolument de tout, même de la réalité des choses visibles, et à reconquérir par soi seul la vérité sans l'aide de la tradition historique. La méthode qu'il préconisa pour sortir du doute, fut celle^, toute intellectuelle, delà déduction. Elle s'op-
H) Chapitre de Jésus-Christ. — (2> Préfacé du Traité du vide.
posait à rinduction que Bacon avait en 1(305 fait prévaloir dans les sciences. Descartes d'ailleurs ne soupçonnait pas même Texistence de rassimilation qui aujourd'hui encore attend son Descartes et son Bacon.
Descartes, qui aimait la paix et redoutait la curie romaine, avait soustrait au doute universel les vérités révélées : « elles nous sont connues par une lumière spéciale et intérieure de laquelle Dieu nous éclaire surnaturellement (Ij. » C'était une concession que ne fera pas Spinoza.
Descartes déclarait l'idée innée d'un Dieu personnel a plus évidente qu'aucune autre, antérieure à celles du fini et de nous-mêmes (2j. » Mais elle était avant l'ère chrétienne si peu évidente que la plupart des philosophes païens la rejetaient, et le panthéisme moderne est de leur avis.
Descartes avait une conviction si forte de l'infinitude de Dieu que, par humilité, il condamnait la recherche des causes finales. Cette proscription est devenue le mot d'ordre de nos écoles athées dans tous les domaines de la pensée.
Descartes, en faisant passer au crible du doute les notions vulgaires, se bornait à garder celles qui lui étaient évidentes, sans les modifier, les transformer. Hegel, le grand médiatiseur, trouve ce procédé naïf : la méthode déductive doit servir, non à constater l'existence de Dieu, mais à connaître Dieu, à le décomposer, à le reconstruire, à le nier.
Descartes, qui définissait l'esprit par la pensée, et la matière par rétendue, a mis dans tout son jour l'immatérialité de l'âme. Il reconnaissait en outre à lame une telle plénitude de liberté qu'il était dans l'impossibilité d'appliquer aux sciences morales sa méthode de déduction. Mais l'esprit et la matière se trouvèrent séparés par un abime, que Malebranche et Spinoza tentèrent de combler par des hypothèses contraires. Descartes lui-même traita des passions en physiologue, fit de l'animal une machine, expliqua le monde physique par la matière et le mouvement, la vie organique par les forces phyL^iques et chimiques, et le système solaire par des tourbillons qui furent en très-grande faveur jusqu'à Newton. « Il aurait bien voulu, dit Pascal, dans toute sa philosophie pouvcâr se passer de Dieu; mais il n'a pu s'empêcher de lui faire donner une chiquenaude pour mettre le monde en mouve-
[\] Réponse aux dernières objections, p. 170 de rédition Charpentier. — (2) Méditations, p. 87, 403 sqq.
ment: après cela il n'a plus que faire de Dieu. » Ce Dieu-là n'était pas viable. Spinoza s'en défit, et l'on vit de Lamettrie introduire le matérialisme en France en se réclamant de Descartes.
L'historiosophe ne s'arrête devant Descartes que pour constater l'immense intluence que sa méthode a exercée sur la marche générale de lesprit humain. Ce izénie, qu'on dit avoir été plus grand encore dans les mathématiques qu'en philosophie, ne s'occupa jamais d'études historiques : il se vantait même de n'avoir rien lu. La politique n'avait pas pour lui plus d'attrait : il se défendait d'en traiter parce qu'elle « se règle mieux sur l'expérience que sur le raisonnement. » Il croyait d'ailleurs aux futurs progrès des sciences : sa philosophie a tendait à rendre dans l'avenir l'homme si complètement maître de la nature qu'il s'exemptera non-seulement d'une infinité de maladies, mais aussi peut-être de l'affaiblissement de la vieillesse (1). » Condorcet s'emparera de cette idée.
La méthode de Descartes fut fort bien accueillie du clergé français, qui y retrouvait la dialectique de saint Thomas d'Aquin. Bossuet proclamait le Discours de la méthode le premier ouvrage du siècle.
Malebranche, par un effort désespéré, plaça en Dieu le lien entre l'âme et le corps. Le juif hollandais Spinoza inventa un dieu à la fois esprit et matière, pensée et étendue. Il fut, après Bruno et Bœhme, le père du panthéisme moderne qui est la négation du seul vrai Dieu, de la liberté humaine et de l'immortalité de l'âme.
La radicale fausseté du panthéisme apparaît en plein dans la politique de Spinoza (2). Spinoza vaut ici Hobbes. Le premier, avec ses nobles aspirations vers l'infini, avec son amour de Dieu et des hommes, expose les mêmes vues que ce misanthrope anglais qu'on accuse de matérialisme. L'Etat devant assurer à tout citoyen, selon l'un, la paix, selon l'autre, la liberté de croire et de penser (sans agir) (3), ils ont recours, pour atteindre à ce but, au pouvoir absolu, l'un du prince, l'autre de la communauté (4). L'un et l'autre ne connaissent de l'honmie que ses vices, ne se fient qu'à régoïsme et à la force, nient toute loi absolue hors de l'homme,
(!) Discouru de la méthode, fin. — (2) Trartatna theo'ogico-poHtints, 1670, ch. XVI-XX. — (3)Ch.XX, Spinoza, de Saisset, t. 1, p. 331.
(A) Comme la re.igion de Spinoza se réduit à des devoirs uioraux. rttat qui détermine avec une autorité absolue fa religion des citoyens, neirescrit ni re ] roscrit huciiii dogme, riiacun i st donc libre de croire ce quil veut. La loléianre se iroine ainsi avoii sa place dans cette théorie du despotisme.
ne font dater que de l'Etat le juste et l'injuste^ et voient dans la religion d'Etat une des principales garanties de l'ordre public. Spinoza déclare avec une impudence sans pareille qu'il est permis de violer un traité dès qu'on y trouve son avantage {1).
L'évéque d'Avranches. Huet, qui fut pendant longtemps le disciple de Descartes, finit par soumettre (en 1689) la philosophie nouvelle à une critique très-sévère et très-habile, et bientôt dépassant son maître, il se prit à douter de la raison elle-même. Mais son pyrrhonisme n'était que l'avant-dernière étape sur la voie de la vérité : en le dépassant, on arrivait forcément à la foi chrétienne. 11 avait précédemment publié (en 1679) une Démonstration évangélique qui avait fait une grande sensation. Son principal argument était l'exact accomplissement des prophéties en la personne de Jésus-Christ. (Il y fait encore venir de Moïse et des Hébreux presque toutes les divinités et les fables du paganisme.) Enfin, on a de lui le premier écrit sur V Histoire du commerce et de la navigation fl716), qu'il n'avait pas poursuivie au delà des anciens. Par son érudition; il était le disciple de Bochart, qui avait appelé l'attention des savants sur l'extension des colonies phéniciennes en Occident.
En 1655 parut en Hollande un livre : Prdeadamitx, qui fut brûlé à Paris par le bourreau, et que sept ou huit professeurs réfutèrent immédiatement. L'auteur était un protestant de Bordeaux à la suite du prince de Condé, Isaac la Peyrère. 11 soutenait à l'aide de la Bible elle-même une opinion qui est devenue deux cents ans plus tard une des principales thèses de certains géologues : les hommes sont issus de plusieurs protoplastes, dont Adam est le plus jeune, et le déluge a été une inondation locale.
§ 3. — La littérature.
Jetons de notre point tout spécial de perspective un regard sur cette brillante littérature du siècle de Louis XIY, qui a tour à tour enchanté chacune des nations de l'Europe.
Elle n'a pas de rivale en universalité : depuis les temps de Périclès on n'avait pas vu un aussi grand nombre de génies s'illustrer à la fois dans les divers genres de la poésie, dans l'éloquence et
(IJ Ci. lYI, S^isset, t. I, p. 273.
dans la philosophie. Mais elle n'est point populaire comme celle de TEspagne et de l'Italie : ses poètes n'ont point entendu leurs plus beaux chants répétés par les pêcheurs, les bergers, les laboureurs. Elle n'est pas même nationale : ses tragiques n'ont rien à opposer aux drames indigènes de Shakespeare, et ceux de ses poètes épiques qui ont voulu chanter Clovis, saint Louis, Jeanne d'Arc (1), ont tous échoué. C'est la littérature de Versailles et non de la France; de la cour et non du peuple. La liberté lui fait défaut. Elle a ses regards fixés bien moins sur l'idéale beauté et sur la vérité éternelle, que sur ce demi-dieu qui d'un regard courroucé faisait mourir de chagrin le pieux Racine lui-même. Pour réussir, il fallait avant tout plaire à Louis XTY et à ses courtisans. On ne pouvait leur plaire qu'en parlant un certain langage d'une élégance exquise, d'une irréprochable noblesse, mais qui n'était pas celui qui charme et passionne toute une nation. A cette influence si puissante de la cour s'ajoutait celle de la Renaissance. L'école de Ronsard était tombée; la belle langue française ne s'était pas laissé longtemps torturer et travestir par le grec et le latin. Toutefois la Poétique d'Aristote, mal comprise, avait gardé une autorité absolue sur les esprits dans un temps où l'on brisait en philosophie et dans les sciences positives le joug de ce vieux despote. La vraie patrie des poètes, c'était Athènes, c'était Rome. La France était si peu connue de tous ces grands génies que son histoire littéraire ne datait pour eux que de Marot et de Villon; nul ne se souvenait des trouvères.
Ce que l'Europe entière admire chez les écrivains de la cour de Louis XW, c'est l'art avec lequel ils appliquent aux mœurs, aux idées, aux croyances de notre Europe, les formes si pures de la poésie et de l'éloquence antiques. Ce qui étonne l'historiosophe, c'est qu'aucun d'eux ne s'est préoccupé des grands problèmes de l'histoire, qu'aucun n'est sorti du temps présent pour scruter le sens du passé et deviner les énigmes de l'avenir. Bossuet lui-même est dans son Discours bien moins historien qu'apologète et théologien.
§ 4. — L'histoire.
Peut-être la critique la plus sévère qu'on puisse faire du siècle
(\) Jeanne d'Arc, de Chapelain; Saint Louis, de Lemoync; Clovis ou la France chrétienne, de Desmarets de Saint-Sorlin, esprit fort qui était devenu un zélé champion du catholicisme, tonjours prêt a massacrer les huguenots
de Louis XIV, est-elle Tabsence de tout historien de quelque mérite. Henri IV avait eu son Hardouin de Péréfixe et son Pierre Matthieu : Louis XIV n'eut personne. Au bruit incessant de ses victoires et de ses conquêtes, nul ne s'est senti pressé de saisir la plume pour transmettre à la postérité le souvenir d'une telle gloire ! D'où vient ce silence ? Le despotisme ne tolère que la flatterie, et la flatterie imprimée devient un acte d'accusation contre son auteur.
La seule histoire universelle qui ait paru en France au dix-septième siècle, est celle de Chevreau. Chevreau, homme de talent et d'esprit, avait composé, d'après Matthia?, et sans le nommer, une Histoire du monde (1686), dont l'abbé de Vertot publiait encore une dernière édition en 1717. Mais le plan des quatre monarchies devait froisser la fierté nationale des Français ; la gloire de Louis XIV le rendait impossible. L'histoire moderne ne pouvait pivoter sur celle du saint empire romain.
Si l'on veut se convaincre du triste état des sciences historiques en France, il suffit de voir l'embarras de Fénelon cherchant les livres à mettre aux mains de son royal élève. Il ne nomme pas Chevreau, ni pour l'histoire de France Mézeray ^1), Cet homme de lettres (mort 1683), qui se vantait de n'avoir pas étudié les sources, avait vu son ouvrage détesté de la cour et chéri du public pour les vérités déplaisantes qu'il disait aux grands et pour ses principes quelque peu républicains. Fénelon adopte Cordemoy qui avait fait une étude sérieuse de V Histoire de Fronce jusques en 987 (1687-1689). et pour \' Histoire de V Empire d'Allemagne, un écrit de Hein (mort 1688), aujourd'hui oublié. Il ne possède rien sur l'Angleterre et l'Italie, et ne parle pas de l'Espagne qui, elle du moins, avait son Mariana. Quant à la Réforme et aux révolutions dont elle avait été la cause, Fénelon n'ose pas proposer de Thou, trouve Varillas trop romancier, Sleidan et Grotius illisibles en latin, admet Strada et Bentivoglio (2), écarte par son silence Maimbourg.
Si les Maimbourg et les Varillas déshonorent le siècle de Louis XIV par leur complète absence de bonne foi, les ordres monastiques le glorifient par leur zèle infatigable pour l'histoire. Hors de France, les jésuites d'Anvers publiaient, depuis 1643, sous la direction de Bolland et de ses continuateurs, les Actes des
(\) Histoire deFrance, 1fr43, 4&46 et 1651, en3 vol. in-fol. — (21 Bentivoglio, cardinal, mort 16«. Histoire de la nuerre de Flandres, 1632-I639.
Saints. Constitués en 16-23. les bénédictins de Saint-Maur, près de Paris, s'illustraient par la Gaule chrétienne (de Sainte-Marthe), par la Collection des historiens de Finance (de Bouquet), par la Diplomatique de Mabillon, qui fondait une science nouYelle, par les Antiquités de Montfaucon. L'orgueil des jésuites, Daniel Petau, « qui traitait les hérétiques comme les chevaliers de Malte les Turcs, >^ achevait dans sa Doctrine des temps l'œuvre commencée par Scaliger.
Ce même siècle était celui de la fleur des études orientales en France. Elles ont fait la réputation de d"Herbelot, de Galland, de Du Halde, et du protestant Bochart.
§ 5. — La querelle des anciens et des modernes.
Cependant la France de Louis XIY discutait avec un très-vii intérêt la grande question du progrès. C'était le premier problème d'historiosophie qui occupât le monde lettré. On se demandait si les anciens étaient à tous égards inférieurs ou supérieurs aux modernes (1).
La question était mal posée. Il aurait fallu d'emblée distinguer les sciences, les arts, les mœurs, la religion. Mais surtout dans les deux camps on ne comprenait ni l'antiquité ni la révélation. On ignorait l'intime poésie de la foi chrétienne et l'on jugeait l'Evangile trop austère pour se prêter aux fictions des fils des Muses. On ne se doutait pas davantage de tout ce qu'il y a de profonde piété, de saintes aspirations chez les grands écrivains de la Grèce. Tous, d'ailleurs, passaient pour avoir composé leurs chefsd'œuvre en observant scrupuleusement les règles de Vart dramatique de Boileau ; l'idée d'une poésie d'instinct ne se présentait à l'esprit de personne, et l'on voyait dans les héros d'Homère des Louis XIV, des Condé. des Turenne. Si les jésuites enjoliA'aient et rapetissaient l'antiquité, Port-Royal en redoutait la profane beauté. C'est une protestante, Madame Dacier, qui en a la première deviné la yraie nature. L'Ancien Testament lui avait révélé la patriarcale simplicité d'Homère et le sens profond de ses mythes.
La querelle avait commencé en Italie. L'Arioste et le Tasse y avaient chacun leurs admirateurs passionnés. Les deux camps ennemis se faisaient depuis longtemps une rude guerre, quand
ili Hippolyte Rigault, Histoire de la querelle des anciens et des mûdernef, 1856.
Tassoni, Tauteur du Seou enlevé, éleva en 1601 cette dispute a à la hauteur d'une question de goût d'un intérêt universel. » Au grand scandale de la Renaissance, il déclara l'Italie moderne supérieure à l'antiquité, non-seulement dans l'agriculture et l'industrie, dans les sciences, dans la peinture, mais dans la poésie et dans l'éloquence. Homère et Virgile étaient inférieurs à l'Arioste et au Tasse; même Démosthène et Cicéron l'auraient été à Boccace, Savonarola et Bembo.
La question soulevée par Tassoni fut portée en 1635 devant le public français par Boisrobert. La lutte ne s'engagea qu'en 1658, à la suite d'une très-vive attaque de Desmarets contre Tantiquité. Il soutint deux thèses distinctes qui s'appuyaient Tune l'autre : la yérité du christianisme et des écrits qu'il inspire, est supérieure aux mensonges du paganisme et de ses poètes animés par les démons ; puis, en vertu de son lent développement, ainsi que Tavaient déjà dit Bacon et Pascal, Tesprit humain, qui était à son printemps dans l'antiquité, est parvenu maintenant à son automne, où il jouit des fruits et des dépouilles de tous les siècles passés.
Saint-Evremond, qui vivait en Angleterre depuis 1661, réclama avec Desmarets un art nouveau pour la société nouvelle qu'a produite le christianisme, et blâma chez les poètes épiques de sa nation l'emploi du merveilleux païen.
Le père Bouhours introduisit dans la discussion la pensée de la divine Providence qui, par « des dispositions où l'on ne voit goutte, » transporte « la politesse des esprits » ou la civilisation d'une nation à l'autre dans Je cours des siècles.
Fontenelle, en 1683 et 1688, fit faire un pas très-important à la question en distinguant dans l'histoire de l'humanité le cœur qui reste toujours le même, et l'esprit qui se perfectionne; les passions, les vertus, les vices qui ne changent pas, et les connaissances qui augmentent. « Nous, modernes, sommes supérieurs aux anciens; car, étant montés sur leurs épaules, nous voyons plus loin. » — « Les hommes ne dégénèrent jamais, et les vues saines de tous les bons esprits qui se succéderont, s'ajouteront toujours les unes aux autres. »
Perrault, dans ses Parallèles des anciens et des modernes ;1688- 1696; , qui est le principal ouvrage de la lutte, développe mieux que ne l'avait fait Desmarets, l'argument philosophique tiré de l'unité et des progrès incessants de l'esprit humain. « Le genre humain doit être considéré comme un homme éternel, en sorte que
la vie de rhumanité comme la vie de Thomme a eu son enfance et sa jeunesse, qu'elle a actuellement sa virilité et qu'elle n'aura pas de déclin. » Mais il ne tient aucun compte de la distinction fondamentale que venait de faire Fontenelle.
Huet reproduisit sous une autre forme Tidée si lumineuse de ce dernier. Il reprocha à Perrault de confondre le génie et le savoir, les sciences qui ont besoin de temps pour se perfectionner, et les arts qui pour être parfaits peuvent s'en passer. Huet insiste aussi sur l'influence des climats, comme Fontenelle l'avait déjà fait avant lui.
Perrault est d'ailleurs de tous les modernes celui qui a le plus hardiment rompu avec la tradition et proclamé le libre examen dans la littérature. Nul n'a montré une aussi grande confiance dans le génie moderne. On l'a appelé avec raison l'ancêtre des rebelles romantiques. Toutefois il ne comprenait pas l'antiquité, et il a porté aux études classiques une atteinte dont l'effet se fit sentir plus tard en France.
Le débat a été clos pour un temps en France par l'abbé Terrasson (mort 1750). Il sent très-vivement avec Perrault qu'il s'agit d'introduire le libre examen et les principes de Descartes dans la littérature. Non content d'opposer à l'action permanente et identique des lois de la nature le progrès continu de l'esprit humain, il cherche à en déterminer les périodes. L'enfance comprend les temps d'Homère; la jeunesse les beaux siècles d'Athènes; la maturité s'étend d'Auguste jusqu'à nous. Le progrès interrompu par l'invasion des Barbares a repris sa course ave<; la Renaissance.
Le public avait fini par se prononcer pour Perrault contre Boileau. Le débat se poursuivit en Angleterre, tandis qu'à Naples^ Yico faisait de la question du progrès l'étude de sa vie.
§ 6. — Bossuet.
La querelle des anciens et des modernes durait depuis plus de vingt ans quand parut en 1681 le Discours sur l'histoire universelle.
On admire d'autant plus Bossuet (i 627- I70i) qu'on le contemple de plus haut et de loin. Sa foi est inaccessible au doute; toutes les tempêtes de l'incrédulité ne 1 "ébranleraient pas; les hérésies les plus subtiles ne la feraient pas dévier d'un cheveu. Elle le possède tout entier ; par sa sainte et divine puissance il a pu se maintenir honnête et pur dans une cour où le fanatisme s'alliait à tous
— vêles vices. Même on a su qu'il avait parlé au roi de Madame de Montespan (nous en croyons le duc de Saint-Simon), « avec une liberté digne des premiers siècles et des premiers évêques de TEglise. « Il le faut, disait-il, ou il n'y a pas de salut à espérer. » Sa foi s'étant identifiée avec son génie, Bossuet portait dans son sein comme une source inépuisable d'où coulait à pleins bords un fleuve de lumière. Ses pensées jaillissent coup sur coup de son cerveau tout armées, parées d'ornements magnifiques et resplendissantes de clarté. Il voit toutes choses à sa manière sans que la profondeur de ses vues aboutisse à l'obscurité ni à la témérité leur hardiesse; tant son bon sens contre-pèse son génie. Parlant de l'abondance de son cœur et de sa foi, ses idées entraînent en quelque sorte son style; jamais homme n'a pareillement été maître de sa langue ; jamais d'aussi vastes conceptions ne se sont exprimées avec autant de facilité ; jamais la parole humaine n'a redit avec autant de naturel^ de pompe et de lucidité les mystères des cieux. Je ne pense pas que depuis les prophètes hébreux aucun écrivain non inspiré, Pascal excepté, ait fait preuve d'une aussi complète absence de toute prétention littéraire et pourtant parlé une langue aussi parfaite. Surtout il écrit avec toute son âme : il y a dans son Discours des retours sur lui-même et des appels à la conscience du lecteur, qui saisissent. On sent que ni son sacerdoce ni sa science ne lui font oublier qu'il a, lui aussi, un compte à rendre à son Dieu, et ce sentiment réconcilie avec le ton de royale autorité qu'il met à tous ses enseignements.
Pour connaître à fond Bossuet, il faut l'étudier dans ses Elévations à Dieu sur tous les mystères de la religion chrétienne. Dans le secret de son cabinet, oubliant et ses controverses avec Jurieu et les rigides formules de l'orthodoxie catholique, il épanche son âme devant son Dieu sauveur avec tant d'intimité, en un langage si évangélique, que ses coreligionnaires en furent surpris et comme scandalisés (1). Le cygne en s'envolant vers les cieux avait fait entendre dans les airs le plus pur et le plus beau de ses chants.
Cependant Bossuet ne domine point son Eglise et son siècle. Il les résume et ne les dépasse pas.
Sa piété est bien en réalité celle d'un catholique romain. Elle est sur son lit de mort ce qu'elle était dans son enfance : toute
(1) Ce livre a paru après la mort de Bossuet et sans nom d'auteur. Les rédacteurs des Mémoires de Trerovx, qui étaient des jésuites, crureut y ai)erce\oir une doctrine dilTérenle de celle que Bossuet avait défendue contre les calvinistes, et émirent des doutes sur l'authenticité de cet ouvrage. Mais le manuscrit original fut déposé au {ireffe du Parlement.
fondée sur le témoignage de l'Eglise. Claude n'était pas même parvenu à lui faire comprendre ce travail intime de Tâme qui transforme la croyance d'autorité et de tradition en une conviction individuelle. Aussi sa foi a-t-elle quelque chose de dur et de hautain. 11 n'y a dans son cœur nulle pitié pour un Fénelon qui ne réussissait pas à répéter mot pour mot le Credo de Home; nulle charité pour les réformés dont il ne voit que les fautes, et auxquels il reproche, tout en applaudissant à leurs bourreaux, de ne pas se laisser égorger comme des agneaux à l'exemple des premiers chrétiens.
Sa théologie est pareillement tout d'une pièce. Il n'y ajoutera, il n'en retranchera pas un iota. Leibniz n'obtiendra pas de lui la moindre concession, et son impuissance à le réfuter ne lui inspirera pas le moindre doute. Il ne conçoit pas de progrès dans l'intelligence des mystères révélés. Il ne poursuit aucun idéal, parce qu'il atout ce qu'il désire. Aussi n'a-t-il aucune sympathie pour Platon, le grand représentant des aspirations de l'àme vers l'infini. Son palais de granit n'a pas de fenêtre qui donne sur l'avenir. 11 est romain, et non hébreu ni hellène.
Il est tout aussi peu germ^ain. Homme d'autorité, le sens de la liberté lui fait complètement défaut. Dans sa Politique tirée des Ecritures, qui fait le pendant des écrits de Laud et de Filmer^ il retrouve le type du vrai souverain chez les monarques absolus de l'Orient dont aucune institution démocratique ne limite l'omnipotence (t. I, p. 114). Il ne permet aux peuples opprimés que de respectueuses remontrances et des prières pour la conversion des tyrans. Toutefois l'absolutisme n'est pas l'arbitraire : le roi est soumis aux lois éternelles de Dieu, et le modèle des rois est le juste Salomon (1).
Puisque les rois pieux et les prophètes d'Israël égorgeaient les prêtres de Baal, Bossuet déclare que « ceux qui ne veulent pas soulfrir que les rois usent de rigueur en matière de religion, sont dans une erreur impie. » Au reste, le grand Arnauld, à la révocation de l'edit de Nanti s, trouvait seulement « les voies un peu violentes et non injustes, » et Jurieu ne niait point que les calvinistes au pouvoir auraient usé des mêmes procédés contre les catholiques.
Le champion de l'absolutisme ne condamnait pas l'esclavage.
(I) Bossnct place la source de la souveraineté en Dieu et non, avec Bellarmin, dans la papauté; cherche avec filmer la première idée du commandement daus l'autorité paternelle, et admet que les rois se sont établis ou par le libre consentement des pevples, ou par la force des armes.
Quand Jurieu déclarait « faux, tyrannique, purement usurpé, contraire à tous les droits de la nature, le pouvoir de vie et de mort que le maître a sur l'esclave, » Bossuet lui objectait les lois d'une juste guerre et les préceptes de saint Paul (1).
Homme de son siècle, Bossuet ne pouvait juger sainement le temps présent. Qu'on lise toutes les œuvres de FAigie de Meaux : elles font moins bien connaître Tétat moral de la France sous Louis XIY qu'une page de Jérémie celui d'Israël sous Josias (;2).
Qui ne comprend pas le présent ne peut prévoir l'avenir. Bossuet croit la Réforme vaincue sans retour; le catholicisme triomphe et avec lui les peuples qui le professent. Il prédit à Jurieu que «le socinianisme envahirait tous les pays réformés (3) » et ils n'ont que trop vérifié sa prophétie; mais il ne pressent pas leur résurrection spirituelle, et il ne se doute pas que l'athéisme menace tous les pays catholiques. C'est à peine si (déjà en 1668), il considérait avec quelque inquiétude la morale relâchée des jésuites, le déisme mystique des quiétistes et les progrès de Tindifterence en matière de religion. D'ailleurs les dangers futurs venaient tous des réformés : « Le dogme de la souveraineté du peuple, disait Bossuet à Jurieu en 1689, avec le droit de la révolte, renverseront les monarchies les plus florissantes et ébranleront le fondement de tous les gouvernements. »
Bossuet a mis tout son génie dans son Discours sur l'histoire universelle, qui, du reste, s'arrête à Gharlemagne. Il y est tout à la fois historien, apologète, théologien, politique et orateur.
Saint Augustin écrivait pour l'Eglise entière la défense de la foi contre le paganisme expirant. Chargé de l'éducation du fils unique de Louis XIV, Bossuet se propose de le prémunir contre l'incrédulité en lui faisant a admirer les conseils de Dieu dans les aff'aires de la religion, » et de le préparer à ses royales fonctions en lui exposant «les causes des grands changements arrivés dans les empires. » Tantôt le théologien est le disciple de Polybe, le successeur de Machiavel, le précurseur de Montesquieu, et l'on s'étonne qu'il connaisse si bien « la vraie science de l'histoire, » qui est de remarquer dans toutes les affaires « ce qui les prépare, ce qui
(1) Variations, Cinquième avertissement aux protestants, dernier article.
(J) Voir dans VOraiwn funèbre de Le Tellier : «Ces Lelles années dont on ne peut assez admirer le cours glorieux, « et dans le Discours sur l'histoire ancienne (deuxième partie, cb. 31), réloge de ce " roi si grand en tout. » qui « se distingue plus par sa foi que par ses autres admirables qualités... »
(3) Sixième avertissement.
détermine à les entreprendre et ce qui les fait réussir (1). » Tantôt rhistorien pragmatique est, selon Texpression de Sainte-Beuve, un « prophète du passé, » qui, initié par les saintes Ecritures dans « les secrets de la divine Providence. « les a assez «contemplés » pour ne pas craindre de « les découvrir tous » aux hommes (2).
Bossuet ne remonte point avec l'évèque d'Hippone aux origines des deux cités dans l'éternité passée; il ne nous fait point assister à leurs luttes dans la suite des siècles; il ne suit point leurs destinées dans réternité future. Son regard monte plus haut et s'arrête sur Dieu même qui est le grand héros de son Discours. Dieu d'une main fonde, bénit, châtie, relève a l'empire du Fils de l'homme, auquel seul l'éternité est promise ; » de l'autre il fait « tomber les uns sur les autres avec un fracas effroyable » tous les royaumes de la terre qui ont «fait trembler l'univers (3). » Les vrais croyants qui connaissent la volonté de Dieu, trouvent leur liberté à concourir à son œuvre. Les autres ce s'agitent et Dieu les mène (4). »
Le double spectacle des empires qui disparaissent, et de la religion qui « se soutient par sa propre force, » fait « connaître aisément quelle est la solide grandeur et où un homme sensé doit mettre son espérance (5). »
La première partie du Discours comprend la Suite des temps et compte onze époques d'Adam à Charlemagne, avec lequel finit le monde ancien et commence le moderne. Bossuet suit ici la méthode synchronistique, qu'il emprunte à Eusèbe. Les dates lui sont fournies par Tarchevêque anglican, Usher, qu'il ne nomme pas. La méthode admise, on ne peut en tirer un meilleur parti ; mais elle met sur le même plan les faits d'une importance très-différente et à côté les uns des autres ceux qui se sont passés aux deux extrémités du monde. Pour qu'elle fût réellement utile, il faudrait découvrir dans l'histoire de ihumanité certaines époques où tous les peuples subiraient la même crise. Le synchronisme serait alors non plus un simple accident, mais le résultat d'une loi universelle et le canevas de l'historiosophie.
Les événements sacrés et profanes qu'il a mêlés les uns aux autres dans sa première partie, Bossuet les sépare pour « les bien entendre » dans les deux parties suivantes, dont l'une nous donne la suite de la religion et l'autre celle des empires.
Dans son exposition de l'histoire sainte, Bossuet est infiniment supérieur à saint Augustin. L'un décompose la vérité divine,
(<) Troisième partie, ch. 2. - (2 Ibid., cli. 8. - (3) Ibid., ch. \. - (4) Ibid., ch. 8. ~ (5) Ibid.
Tautre l"embrasse dans son ensemble. L'un la discute froidement, lautre s'en inspire et vous entraîne. L'un s'attarde à de petits détails^ se précipite les yeux fermés à travers les grandes choses, et parfois s'égare; l'autre marche d'un pas égal et ferme d'Abraham à Jésus-Christ, n'omettant rien d'essentiel, plaçant chaque personnage à son vrai jour et marquant avec une certaine précision les progrès de la révélation divine. Ses trois grandes périodes sont celles de saint Paul : la loi de nature où, d'Adam à Moïse, « les hommes n'avaient pour se gouverner que la raison naturelle et les traditions des ancêtres; » la loi écrite^ de Moïse à Jésus-Christ^ et l'Eglise.
Toutefois Bossuet se préoccupe beaucoup moins du développement et des transformations de la vraie religion que de sa divine nature et de sa perpétuité. Il la voit ce toujours uniforme ou plutôt toujours la même dès l'origine du monde. » Sa devise, c'est: <( Jesus-Christ est aujourd'hui, il était hier et il est aux siècles des siècles (I ). » Disciple des prophètes, il considère de si haut le large fleuve des temps qu'il n'en discerne plus distinctement les flots, et que parfois ces eaux qui courent sans cesse, lui semblent un lac paisible. L'alliance nouvelle elle-même n'est pas pour lui comme pour saint Paul une « nouvelle création. » ni Jésus-Christ, le chef d'une seconde humanité qu'engendre l'Esprit- Saint.
Bossuet s'est surpassé lui-i:uème dans les tableaux qu'il trace des temps du Messie, de son œuvre et de la fondation de l'Eglise. Nul n'avait avant lui représenté l'histoire des Juifs, de Malachie à Jésus-Christ, comme « un perpétuel développement des oracles que le Saint-Esprit leur avait laissés. » Nul navait montré la venue du Sauveur préparée chez les Juifs et chez les païens tout à la fois par leur piété et par leur corruption. Si Pascal avait reconnu dans Jésus-Christ le sauveur de l'homme déchu, misérable, mort dans ses péchés, nul historien n'avait, avant Bossuet, fait du Sauveur l'éternelle lumière qui s'était a levée sous les patriarches. » qui s'était « accrue sous Moïse et les prophètes » et qui s'est «incarnée dans sa plénitude pour tenir sur la terre la place de la vérité. » Deux siècles de doutes, de critiques, d'incrédulité^ de luttes, d'études nouvelles, n'ont diminué en rien la beauté et l'autorité des pages où Bossuet résume la vie de Jésus-Christ et sa doctrine, expose d'après saint Paul le rejet des Juifs et la conversion des gentils, montre dans la fondation de l'Eglise et dans la ruine de
lU Deuxième partie, ch. t.
Jérusalem raccomplissement des prophéties, explique avec l'originalité du génie comment Dieu a détruit par la sainte folie de la croix rimpure folie de Tidolâtrie, et fait voir TEglise triomphante et de ses persécuteurs et de ses enfants rebelles.
Ces chapitres, surtout ceux sur TEcriture, étaient, au dire même de Bossuet, « la plus pure production de son esprit. » « J'ai voulu réunir à l'autorité des premiers apologistes et de saint Augustin tout ce qui est répandu dans toute la tradition. Mais après avoir épuisé les Pères, j'ai voulu combattre de mon propre fonds les philosophes anciens et les païens par des raisons nouvelles qui n'ont jamais été dites et que je tire le plus souvent de mes adversaires. » Il ne faut pas s'étonner si ces chapitres faisaient l'admiration d'Arnauld.
Dans la Suite des Empires, à laquelle saint Augustin n'a rien à opposer, nous retrouvons, chez Bossuet, moins le narrateur que le peintre et le juge. Il nous y trace, de main de maître, les portraits des nations païennes les plus célèbres, plutôt qu'il ne nous fait assister aux phases successives de leur développement. Ses portraits sont d'ailleurs tous flattés; aussi les jugements qu'il porte sur ces peuples, sont-ils parfois en contradiction directe avec ceux des prophètes hébreux. C'est ainsi qu'il dit des Romains a qu'ils n'étaient point de ces conquérants brutaux et avares qui ne respirent que le pillage, » qu'ils « rendaient meilleurs tous ceux qu'ils prenaient, » tandis que Daniel les figure par le monstre aux dents de fer.
Bossuet reconnaît que les progrès de la révélation divine sont en un rapport intime avec ceux de l'idolâtrie. C'est le prodigieux accroissement de l'ignorance et de l'aveuglement des païens, qui explique pourquoi Dieu charge Moïse de mettre par écrit les antiques traditions et lui donne des lois écrites. Mais l'évêque de Meaux ne comprenait point l'idolâtrie. Il était évhémériste. « Le culte des hommes morts, » disait-il avec son siècle, « faisait presque tout le fond » des religions païennes. Elles n'étaient « qu'un renversement du bon sens, un délire, une frénésie (1). » Le monothéisme primitif, qu'avait découvert Pic de la Mirandole, et que remettait en lumière Cudworth, n'existait pas pour lui.
Il ne nous dit point comment ces croyances frénétiques s'alliaient dans le cœur des païens avec l'amour et la pratique de tant de vertus qu'on se demande ce que le christianisme pouvait
,)i 11, ibap. 16, <9, 23,