DE L’HISTOIRE
Dans l’histoire de la pensée, rien n’est plus curieux ni d'ailleurs plus instructif que l'ordre dans lequel naissent et se résolvent les problèmes scientifiques. De prime abord, cet ordre paraît souvent assez paradoxal. Prenons, par exemple, l'évolution de la pensée philosophique.
L'histoire de la philosophie antique peut être divisée en trois chapitres ainêi intitulés : le monde, l'esprit, l’homme. Les premiers systèmes philosophiques grecs avaient un caractère cosmologique. On cherchait à réduire le monde extérieur à un principe unique : l’eau, l'air, le feu, l'infini, le nombre, l'être, le mouvement, l'atome, etc. Ce n’est qu'au cinquième siècle, avec les sophistes, qu’on abandonne la cosmologie pour la psychologie ou, plus exactement, pour ce qu’on appelle aujourd’hui la théorie de la connaissance. L'esprit humain devient alors le sujet préféré de la méditation philosophique. Thalès cède la place à Protagoras.Ce maitre de l'école des sophistes, au lieu de chercher dans l’eau le principe du monde,
s'applique à prouver que l'homme est la seule mesure :
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du vrai et du faux, « de tout ce qui existe et qui n'existe pas ». Vint Socrate qui proclama que la question la plus importante pour l'homme, c’est l'homme Jui-même. Ce qui doit l'intéresser le plus, c'est sa facon de vivre, ie problème du bien et du mal, le ri xa\dv xat dyañoy. La morale est au centre de la philosophie de Platon et d’Aristote. Ils construisent des systèmes politiques qu'ils subordonnent également à la murale. Ainsi l'homme et sa destinée n'intéressèrent la pensée philosophique qu'en dernière ligne et après que toute une série brillante de systèmes spéculatifs eut fait le tour du monde antique.
Aussi trouvons-nous à toutes les époques des pro-
testations contre cette tendance de notre pensée à
délaisser l’'hommé et à s'occuper de tout excepté de nous-mêmes ! Dans l'antiquité, c'était Socrate qui, s’il faut en croire son disciple Xénophon, reprochait amèrement à ses contemporains de s'intéresser à la physique du monde plus qu’à l’homme. Au quatorzième siècle, c’est Pétrarque qui s’écrie, en citant les paroles de Saint-Augustin : «Les. hommes vont admirer les hautes montagnes, les vagues de la mer profonde, les larges chutes d’eau, le mouvement des planètes. Ils n’oublient qu'eux mêmes » (1).
À notre époque, c'est Tolstoï qui a élevé sa grande voix contre les abus de l’'objectivisme scientifique. « La science et la philosophie, dit-il, traitent de tout ce qu'on voudra, sauf de ce que l'homme a à faire pour devenir meilleur et pour mieux faire » (2).
(1) Saint-Augustin, Confessions, L. X. 15.
(2) En quoi consiste ma foi (pensée 113).
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. n’y a donc pas lieu de s'étonner outre mesure
que la philosophie de l'histoire, qui a pour objet les conditions du développement de l'homme, se trouve encore, en tant que science, à ses débuts : elle subit
le même sort que toutes les autres sciences anthropologiques, qui, à leur tour, sont en quelque sorte victimes d’une loi de l’évolution des idées scientifiques. Cette loi peut se résumer, grosso modo, de la facon suivante : les sciences qui intéressent l'homme directement se développent les dernières ; — Ou :
une science se développe et se fixe dans des formes appropriées d'autant plus tardivement qu'elle $e rattache directement à l’état subjectif de l'homme, à
ce qu’on appelle son bonheur.
. Ce n’est pas au hasard que nous pouvons attribuer
cet ordre dans le développement d'idées. Toute explication à l’aide du hasard ou d’un facteur surnaturel devant être considérée — Spinosa l’a dit — comme un refuge de l'ignorance. C'est d'abord, dans
le caractère même des problèmes qu'il faut chercher
la clef de l'énigme. C’est aussi dans des conditions historiques, dans ce qu'on appelle le milieu où les problèmes naissent'et se discutent qu'on trouvera les éléments d'une explication. Je ne fais qu'indiquer ici l'existence de ces conditions. Plus loin je chercherai
à examiner leur nature, en tant qu’elles ont trait au | développement de la philosophie de l'histoire. al
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La question que nous nous poôsons est celle-ci : Une philosophie de l’histoire est-elle possible ?
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La question peut paraître oiseuse. Une philosophie de l’histoire est possible, puisqu'il en existe plusieurs. En effet, n'est-il pas étrange de douter de la possi-
bilité de la philosophie de l'histoire après les travaux -
de tant d’esprits éminents, tels que Bossuet, Vico, Herder, Hegel, Condorcet, Auguste Comte, Thomas Buokle. Marx et Lavroff? Cette possibilité peut-elle être sujelte à une contestation, surtout à notre époque, qui possède toute une (tisane traitant des problèmes de la philosophie de l'histoire ! Cette littérature à été créée par les représentants les plus briliants de la science historique, par les Machiavel, les Michelet, les Guizot, les Ranke, les Laurent et tant d'autres ? Aux historiens s'ajoutent les noms des représentants des sciences dites exactes, si éloignées des spéculations philosophiques. Le physiologiste Du Bois Reymond, le mathématicien Cournot, le philologue W. Humboldt, l'anthropologiste Lines rivalisent avec les FR déja nommés dans les recherches philosophiques concernant l'histoire
On peut même dire que ceux qui cherchaient à comprendre philosophiquement l'histoire sont venus de tous les points de l'horizon scientifique et religieux. Ils représentent toutes les nuances du caractère humain. Quels tempéraments différents que ceux de Saint Augustin, de Machiavel et de Kant? Tous les trois cherchent pourtant, chacun à sa façon, à pénétrer ce qu'on appelle le sens de l'histoire, à déter-
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les lois qui régissent l'évolution de l'humanité. Aujourd'hui, nous ne manquons pas non plus d’hypothèses philosophiques qui s'appliquent à embrasser
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