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Si l'on passe de saint Augustin et Bossuet aux providentialistes modernes, aux Joseph de Maistre et de Bonald, on trouve le même mépris du fait historique, la même hostilité envers la science et le progrès laïques. Pour de Maistre, Francis Bacon n'est qu’un «charlatan » et le mépris de Locke est, pour lui, le commencement de toute sagesse. La Révolution n’est que l’œuvre de Satan. Toute l'histoire moderne n’est qu une série de chutes morales, « une conspiration ininterrompue contre la vérité ». |
Plusieurs raisons ont fait des providentialistes français les plus fougueux adversaires de la science. Gertes, partout le dogme religieux est nécessairement hostile à l'esprit critique de la science. L'un tend à exclure l’autre; leur nature étant différente, opposée même.
Mais c’est en France que l'esprit critique, le doute,
a été proclamé pour la première fois par René Des:
cartes comme méthode qui s'impose à toute recherche philosophique ou scientifique. Les providentialistes, avec leur perspicacité ordinaire, ont immédiatement compris le danger et déclaré la guerre à Descartes malgré les preuves de l'existence de Dieu que ce philosophe avait mises à leur disposition. C’est en France également que le matérialisme et le sensualisme, qui, à leur début, étaient surtout dirigés contre la superstition religieuse, en se vulgarisant, s'emparent du grand public, et deviennent ainsi des armes de combat pour l'émancipation des masses populaires, tandis qu'en Angleterre, pays d’origine des doctrines matérialistes modernes, celles-ci ne constituaient. qu'un privilège, un luxe intellectuel pour des aristo-
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crates aux besoins d’esprit raffinés. Les sarcasmes de # | Voltaire et plus encore l’œuvre de la Révolution et la si
sécularisation des biens de main-morte ont surexcité les esprits. Les idéologues providentialistes, ramenant J Selon leur habitude tout phénomène historique exclu- P
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sivement à l'influence desidées, ont faitla philosophie et la science responsables de tous les changements
À accomplis. | j La théologie, se souvenant de sa suprématie du 1 | Moyen-Age, ne pouvait naturellement pardonner à la A k philosophie, « servante de la religion », devenue à : 1 son tour la maîtresse du monde: La proclamation de F] # da « banqueroute de la science » de M. Brunetière. El ‘n’est qu'un faihle écho d’une véritable guerre faite à l | l'esprit moderne par les Joseph de Maistre et les de it! | Bonald. | IE ! rE É V }
1 Il est intéressant de notër qu'après la philosophie, la sciente et la Révolution, c’est l'individu que les À providentialistes francais attaquaient avec le plus grand acharñement. De Bonald s’appliquait à démontrer que ce ne sont pas les individus qui déterminent | le caractère de la société. C'est au contraire la société ë qui forme les individus. L'individu, affirmait-il, 1 n existe que dans et pour la société. Pour de Maistre, l'homme est « une absträction », [ln°y a pas d'homme,
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disait-il. Il a rencontré des Français, des Italiens, des
| Russes. Mais jamais il n'a vu un homme. Il paraît que
la conséquence logique de toute conception recon- Ë | naissant une autorité suprême en dehors et au-dessus
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de l'individu, que cette autorité s'appelle Église, État ou Société, est la suppression de l'individu : la collectivité est tout, l'individu rien (4).
Après avoir défini le caractère général de la conception théologique, il est superflu d'en faire la eritique. Il est pourtant à remarquer que cette conception se trouve en contradiction avec elle-même lorsqu'elle prétend que la raison humaine, c'est-à-dire la raison d'un être fini, peut pénétrer le plan d'après lequel un Être suprême et infini a concu l’histoire. H ne reste donc pour connaître ji histoire d’autres sources que celles qui nous sont révélées par cet Être suprême lui-même.
Les providentialistes ont leur histoire toute faite. Elle cherche à échapper à toute critique historique. C'est la Bible. C'est là où de Bonald ira chercher les preuves que la langue, par exemple, n’est pas un produit naturel, Cest là également où de Maistre puisera la justification de l'Inquisition et de la guerre éternelle. Car la terre — dira-t-il — a soif de sang.
Il ny à pas de fable, si stupide qu’elle soit, qui nait trouvé créance chez les historiens religieux du Moyen-Age, dont quelques-uns, comme Grégoire de Tours, l’auteur de lÆistoire des Francs, avouaient leur ignorance (2). Thomas Buckle résume son opi-
(1) Hest naturel que cette doctrine ait provoqué et provoque encore une réaction qui aboutit à° un non-sens contraire : l'individu est tout, la société rien. Entre ces deux extrêmes il y a place pour une doctrine qui réconcilie les intérêts de l’individu et ceux de Ia société où pour mieux dire les intérêts de tous les individus vivant dañs une collectivité.
(2) H écrit : Veniam precor, aut litteris, aut in syllabis grammalicam artem excessero, de qua ad plene non sum imbulus,
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nion sur l'immense littérature que nous ont léguée les historiens de la conception providentialists (4) dans le jugement assez sévère que voici :
« ... Ainsi, cette littérature, pendant des siècles, loin d’être utile à la société, lui était plutôt nuisible en stimulant la crédulité et en retardant de la sorte le progrès de la science. On était tellement habitué au mensonge que l'on était disposé à tout croire. » Lecky, Draper et Mazzarela confirment cette opinion de l'auteur de l Histoire de la civilisation.
Les providentialistes modernes qui, comme Laurent, tiennent à ce qu'on n'élimine pas Dieu de l'histoire, mais qui ont également souci de la vérité historique, réduisent inévitablement le rôle de Dieu dans l'histoire à celui d'un monarque constitutionnel qui règne et ne gouverne pas. Du moment que pour comprendre l'histoire, nous sommes obligés d'en chercher l'explication dans les faits mêmes et dans leur enchainement naturel, l'hypothèse Dieu devient pour la philosophie de l'histoire une hypothèse inutile et encombrante.
La conception métaphysique ou idéologique de l'histoire commet la même erreur de méthode que la conception théologique. Elle construit l’histoire à priori, au lieu de l’étudier dans sa réalité concrète. À la place de la Providence, elle met l'Idée. L'histoire en est la réalisation. Il existe une sorte d'harmonie
(1) Voir les recueils de Grævius, Muratori, Bouquet, Mignet, Guizot, Pertz, etc.
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