‹ La philosophie de l'histoire en AllemagneChapitre 10 sur 48 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Gotthold Ephraïiïi Lessing fut plus que tout autre le promoteur du grand mouvement qui dota l'Allemagne d'une littérature nationale et de la liberté intellectuelle. Cette cause ne pouvait avoir un champion plus courageux, plus dévoué, plus résolument actif, ni plus habile. Pour elle, il fut toujours, et dans toutes les directions, à favant-garde. On peut dire qu'il a vécu et qu'il est mort pour elle, car, s'il se coucha prématurément dans la tombe, ce fut parce qu'il avait épuisé ses forces vitales pour les avoir prodiguées avec excès. Il n'a pas construit de système philosophique; il n'a même jamais saisi ni formulé nettement de principes philosophiques, et pourtant peu d'écrivains ont mérité mieux que lui le nom de philosophe dans la plus haute acception du mot, car sa vie tout entière ne fut qu'une poursuite sincère et ardente de la vérité. Une telle vie ne fut pas stérile; car, bien qu'il ait peu élaboré, Lessing a trouvé et commu-

LKSSINf. 53

nique beaucoup, et il a impriuié au uioude une impulsion puissante et durable, de l'ordre le plus élevé '.

C'est pour le petit livre intitulé de l'Éducation du genre humain^ que le nom de Lessing appartient à la philosophie de l'histoire. Je connais (V. Ilgen's Zeitschrifty 1839, part. 4) l'argumentation par laquelle on a essayé d'établir que Lessing fut seulement l'éditeur de cet ouvrage, dont l'auteur serait le médecin Albert Thaers; mais elle a été, selon moi, victorieusement réfutée par Guhrauer et d'autres, et je ne fais aucun doute que ce livre remarquable ne soit l'œuvre de Lessing tout seul. Le style même en est une preuve d'une très grande force. Lessing n'a jamais mieux écrit, et, quand on connaît les qualités propres et la singulière perfection du style de Lessing, il faut être bien absurde pour croire qu'Albert Thaers ou quelque autre ait pu l'égaler dans ses mérites les plus caractéristiques.

V Éducation du genre humain ne contient ni n'esquisse une philosophie de l'histoire. Ce n'est pas, comme on le dit généralement, un aperçu philosophique de l'histoire du point de vue de la religion. L'auteur n'indique qu'un seul côté ou un seul aspect de l'histoire, et encore ne le fait- il que partiellement. Son vrai sujet, c'est la révélation dans son rapport avec l'histoire; les pensées qu'il exprime et

1. Il y a deux excellentes biographies de Lessing, l'une par Danzel, complétée par Guhrauer, et l'autre par Stahr. Erdmann et Zeller ont donné de bons résumés de ses opinions philosophiques. Paroai les essais sur Lessing, ceux de Von Treitschke dans ses Écrits historiques et politiques, de Dilthey et Rôssler, dans les vol. XIX et XX des Annales de Prusse, de Cherbuliez dans la Revue des Deux-Mondes, LXXIII (1868', et de Zeller dans la Revue hisiorique de Von Sybel (XII, 1870), doivent être particulièrement signalés,

celles qu'il suggère ont une signification plutôt religieuse qu'historique. Là, il nous présente ses idées, non pas comme le résumé et la substance de la matière qu'il traite, mais simplement comme des suggestions tendant à provoquer la découverte d'une vérité plus complète par d'autres esprits. Il n'est qu'un chercheur ; il connaît à travers quelles phases d'ignorance, de doute, d'erreur, l'esprit humain doit passer avant d'être capable de recevoir la pure vérité. Sa conviction profonde, c'est que la conception de la vérité spirituelle est soumise à la loi de développement qui gouverne toutes les autres sortes de connaissances. « Toutes les lois de l'univers ont existé dès le commencement, et cependant comme il y a peu de temps que l'électricité est découverte! et connaissons-nous même toutes les propriétés de cette force? La terre n'a-t-elle pas toujours tourné autour du soleil? et pourtant, depuis quand l'homme l'a-t-il constaté? Les vérités spirituelles de la nature de l'homme sontelles plus faciles à démêler que les phénomènes physiques qui l'entourent? S'il y a développement pour la connaissance de ceux-ci, pourquoi n'en serait-il pas de même pour la connaissance de ceux-là? r>

Le titre du livre en exprime à la fois le sujet et l'idée principale. Les mots éducation du genre humain sont pris comme équivalents non pas de plan de r histoire, mais de révélation. C'est la révélation qui constitue l'éducation du genre humain. Tout le but de l'ouvrage, c'est de présenter la révélation sous cet aspect; on ne peut ainsi qu'écarter les difficultés et rendre service à la théologie. La révélation,

LKSSINO 55

comme l'établissent les premiers parap:raphes, est à l'espèce ce que l'éducation est à l'individu; elle ne donne à la raison humaine rien qu'elle ne pilt atteindre si elle était laissée à elle-même; mais elle lui donne ce qu'il est le plus essentiel de connaître, sous une forme plus vive et avec plus de facilité que s'il l'avait trouvé par lui-même, tout comme l'éducation ne donne rien à l'homme qu'à la rigueur il ne pût tirer de son propre fonds; mais elle le lui imprime plus vite qu'il ne le ferait s'il le trouvait lui-même : la révélation doit en conséquence être proportionnée aux capacités de la race, comme l'éducation à celles de l'individu.

La révélation, on le remarquera, ne diffère pour Lessing de la religion naturelle que par la (orme. Leurs contenus sont les mômes. Ce n'est que parce que la raison laissée à elle-même ne pourrait assez vite être mise en possession des vérités de la religion naturelle, qu'elle doit les recevoir de quelqu'un qui ait reçu de Dieu la mission de les lui enseigner. Je n'ai pas besoin de dire que cette doctrine de la Révélation n'est pas orthodoxe; mais il faut observer qu'elle n'est ni très-claire ni très-distincte. Elle distingue la révélation de la religion naturelle à un point de vue abstrait qui ne présente aucune forme saisissable; mais elle ne la distingue pas en tant que religion positive différente d'autres religions positives, attendu que toutes imposent des vérités au nom de Dieu. Toutes sont-elles, dans la mesure des vérités qu'elles contiennent, des révélations? Lessing ne regarde comme telles que deux religions positives, le mosaisme et le christianisme; mais quelle garantie peut-on trouver pour

56 U IMlILOSOPIllE DE L'HISTOIRE

cette assertion dans la forme seule séparée de l'essence? Cette garantie ne pourrait se trouver que dans des preuves d'une mission divine confiée aux fondateurs du mosaïsme et du christianisme, en d'autres termes, dans les miracles et les prophéties. Mais Lessing ne regarde les preuves de cette espèce que comme des accessoires, qui peuvent indifféremment avoir existé ou non, et à Fégard desquelles la foi est sans importance. Aussi ne puis-je m'empêcher déjuger que sa doctrine sur la révélation est plutôt faite pour embrouiller que pour éclaircir le sujet. Il eût dû aller au delà ou rester en deçà. Et de plus, en identifiant la révélation avec l'éducation de la race humaine et en la bornant néanmoins aux Juifs et aux chrétiens, il est conduit, par une conséquence nécessaire, non pas à une conception large et logique de l'éducation de Thumanité, mais à cette conclusion quelque peu étroite et contradictoire que la race humaine, dans son ensemble, n'a pas reçu d'éducation, que son Père céleste n'en a instruit qu'une partie et a laissé le reste se développer dans l'ignorance ou s'instruire tout seul. Avons-nous quelque preuve d'une doctrine aussi exclusive? Avons-nous quelque raison de penser que la révélation soit quelque chose de plus que l'un des moyens, le plus élevé si l'on veut et le plus efficace, employés par Dieu pour enseigner les esprits et façonner les caractères des hommes? Au lieu de dépasser sur ce point la foi traditionnelle de la chrétienté, Lessing n*est-il pas resté au-dessous de l'une des croyances chrétiennes les plus vénérables, celle d'un saint Justin, d'un saint Clément d'Alexandrie, d'un Origène, d'un saint Augus-

LKSSING 57

lin, (jui ont jugé que la direction et l'instruction divines n'avaient pas manque mùme aux païens?

Lessing continue en disant que, môme si le premier homme avait été en possession de la notion d'un seul Dieu, elle ne serait pas restée longtemps claire dans son esprit. Dès que la raison, abandonnée à elle-même, aurait commencé à examiner et à développer cette conception, Vun incommensurable se serait brisé en plusieurs mesurables, le vague théisme primitif aurait fait place au polythéisme et à l'idolâtrie. Pour donner à l'espèce une meilleure direction, Dieu dut choisir un peuple distinct et l'instruire lui-même. Il choisit le plus grossier de tous, pour commencer véritablement avec lui par le commencement. A ce peuple grossier, qui en Egypte était peut-être sans religion et sans culte, il se fit annoncer d'abord simplement comme le Dieu de leurs pères, voulant les familiariser avec l'idée d'un Dieu qui fût à eux exclusivement; et, pour cela, il commença par leur inspirer de la confiance en lui; puis, par les miracles au moyen desquels il les tira d'Egypte et les étabUt en Ghanaan, il les convainquit de sa supériorité sur tous les autres dieux; et, graduellement, il se révéla comme le plus grand, le seul Dieu. Mais le peuple, pris dans son ensemble, fut longtemps incapable de s'élever à cette conception de l'unité; il commit de fréquentes apostasies et chercha souvent, dans quelque dieu de quelque nation étrangère, le plus grand des dieux. Une race ainsi grossière, ainsi entièrement dans la condition de l'enfance, ne pouvait être instruite que comme fenfant, par des récompenses

et des punitions s'adressant aux sons. Elle ignorait Timmortalité de Pâme; elle ne se préoccupait pas de la vie future; vouloir lui enseigner ces vérités, c'eût été commettre la môme erreur que le maître qui hâte l'instruction de l'élève sans se soucier d'assurer solidement les fondements. L'Ancien Testament nous montre qu'une telle erreur n'a pas été commise.

On peut regarder ce livre comme Valphabet avec lequel Dieu enseigna le peuple juif d'une manière appropriée à Tétat de l'enfance. Il ne renfermait pas ce qu'ils eussent été incapables de comprendre ou ce qui n'eût pas pu leur servir. En même temps, il ne contenait rien qui eût pu retarder plus tard leurs progrès et les empêcher d'atteindre à une vérité plus complète quand l'heure serait venue. D'après cela, il faut rejeter l'hypothèse de Warburton relativement à une répartition miraculeuse de récompenses et de punitions dans le système mosaïque, bien qu'il ait eu raison de soutenir qu'on ne trouve pas dans l'Ancien Testament les doctrines de l'immortaUté de l'âme et de la vie future énoncées avec l'autorité d'une révélation formelle. Ce livre contenait cependant des préparations, des allusions, des insinuations relatives à ces vérités; c'est en cela que consiste sa perfection positive comme alphabet, de même que ce qui constitue sa perfection négative, c'est qu'il n'encombrait d'aucune difficulté, d'aucun obstacle, la route conduisant aux. vérités dont il ne faisait pas mention.

Pendant que Dieu guidait son peuple d'élection à travers tous les degrés d'une éducation enfantine, les autres nations de la terre avaient marché à la lumière de la raison. Beau*

coup (''taient restées fort on arrière du peuple choisi; mais un petit nombre avaient pris les devants et s'étaient instruites elles-mêmes à un degré surprenant. L'enfant instruit par Dieu, et ces autres enfants qui s'étaient donné à euxmômes une haute éducation, entrèrent providentiellement en contact, quand les temps furent accomplis : l'enfant de Dieu fut envoyé chez les nations étrangères pour agrandir et rectifier ses conceptions, pour apprendre, au sein de la pure doctrine des Perses, à voir en Jéhovah Dieu môme, et non pas seulement la plus grande des divinités nationales; pour se familiariser dans une certaine mesure avec la doctrine de l'immortalité auprès des Ghaldéens et des philosophes grecs en Egypte; pour exercer sa raison sur la révélation et interpréter avec une intelligence plus large et un coup d'œil plus pénétrant son propre alphabet. Mais un alphabet n'est fait que pour un certain âge; y retenir un écolier quand il l'a dépassé n'est pas seulement inutile, mais nuisible; il est tenté d'y voir plus que ce qui s'y trouve réellement et de s'en servir d'une manière fâcheuse à la fois pour l'intelligence et pour le caractère. Christ vint donc et apporta à l'enfant qui était devenu jeune homme, un second alphabet, les instructions du Nouveau Testament, la connaissance certaine et pratique de la vie et de l'immortalité.

Les livres de ce second alphabet, plus parfait que le premier, ont pendant dix-sept cents ans exercé la raison humaine plus que tous les autres livres et l'ont éclairée davantage, ne fût-ce que par celte lumière que la raison

60 LA IMIILOSOPIIIE DE L'niSTOIRE

humaine elle-môme a répandue sur eux. Aucun livre n'aurait pu être aussi généralement connu chez les différentes nations; et le fait que des manières de penser si diverses ont été appliquées au môme volume a heaucoup plus servi la raison humaine que si chaque nation eût eu son alphabet particulier. Il était fort nécessaire que chaque peuple, crût pour un temps que ce livre était le nec plus ultra de la science. Mais peut-être est-il aussi nécessaire que ce temps prenne fin. Les vérités que nous avons reçues comme des mystères de la révélation, nous pouvons en arriver à les recevoir comme de pures vérités de la raison. La doctrine de la trinité peut conduire l'intelligence à voir que l'unité de Dieu est une unité transcendantale embrassant une sorte de pluralité; la doctrine de la chute, que l'homme est par essence incapable d'obéir aux lois morales; celle de l'expiation, que, malgré cette incapacité essentielle, Dieu a préféré donner à l'homme des lois morales et lui pardonner ses péchés en considération de son Fils, qui, tout en existant par lui-même, possède toutes les perfections de son Père, plutôt que de ne pas donner ces lois à l'homme et de l'exclure de la béatitude dont elles sont les conditions essentielles. Une religion dont la vérité historique peut sembler parfois douteuse, peut néanmoins conduire l'esprit à une conception plus vivante et plus complète de sa propre nature, de Dieu et des rapports qui l'unissent à lui, que toutes celles auxquelles il eût pu s'élever par lui-même. Ainsi, l'Évangile que nous possédons aujourd'hui, on pourrait

LKSSINC; 61

le coiîsidcivr non pas comme la vérité absolue et dernière, mais comme un acheminement à un Évangile plus parlait encore qui nous a été promis dans l'alphabet du Nouveau Testament lui-même. Les enthousiastes des xiii* et xiv° siècles, qui enseignaient que la nouvelle alliance devait prendre tin comme l'ancienne et faire place à un troisième âge, celui de l'Esprit éternel, ne se trompaient que parce qu'ils devançaient les temps et qu'ils manquaient de patience. C'est là l'erreur de tous les enthousiastes, et elle est bien naturelle; si ce que nous jugeons le meilleur ne se produit pas pendant l'époque où il vit, quel bien en retirera-t-il? Reviendra-t-il au monde pour en profiter? Et pourquoi non? Pourquoi le chemin par lequel l'individu monte à la perfection ne serait-il pas celui de la race? Pourquoi l'orbite du plus petit ne serait-il pas enfermé dans l'orbite du plus grand? Pourquoi chaque individu n'existerait-il pas plus d'une fois sur la terre? Pourquoi ne jouivions-nous pas maintenant, quoique nous n'en ayons pas conscience, du bien à Pavénement duquel nous avons contribué dans une génération antérieure? et pourquoi, dans une génération ultérieure, ne moissonnerionsnous pas ce que nous contribuons à semer aujourd'hui? Retirons-nous tant de profit d'une seule existence que rien ne puisse nous dédommager de la peine de renaître i? Tel est en résumé le traité de Lessing, et nous avons

1. Sur celle conjecture, obscurément exprimée^ par laquelle Lessing termine son traité^ voy. l'Essai de Rossier dans les Annales de Prusse, sept. 1S67^ et celui de Dilthey dans le numéro d'octobre ; voyez aussi ce que dit sur ce sujet Leroux dans son livre sur Y Humanité. Ce que Lessing ne fait qu'indiquer trouve son explication dans la théorie de Leroux.

ry2 LA IMIILOSOPIIIE DE L'IIISTOIKE

conserve, en grande partie, les expressions mômes de l'auteur. On doit voir par là que j'avais raison de dire que le livre se rapporte plutôt à la philosophie religieuse qu'à la philosophie de riiistoire et que, s'il est toujours mentionné parmi les ouvrages traitant de ce dernier sujet, c'est principalement grâce à son titre. En même temps, cette idée que Dieu agit comme éducateur du genre humain et qu'en agissant ainsi il ne fait que solliciter et guider la raison humaine sans l'écarter ni la déposséder, cette idée, dis-je, étabUt certainement un lien entre la religion et l'histoire et est d'une grande importance pour toutes deux. Elle est une déduction naturelle de la conception d'un Dieu tout-puissant, omniscient, d'une miséricorde infinie; elle est aussi une induction religieuse régulièrement tirée de l'histoire, et, bien qu'on ne puisse légitimement l'employer comme un principe positif d'explication historique, quand les explications historiques la contredisent, c'est une trèsforte présomption contre elles. En présentant donc d'une manière aussi frappante qu'il l'a fait l'idée que l'humanité collective a été instruite par Dieu môme, Lessing a incontestablement rendu service à l'intelligence de l'histoire aussi bien qu'à celle de la révélation, et l'on peut seulement regretter que l'exposition qu'il a faite de cette idée ne soit pas aussi large et aussi complète qu'elle est frappante. C'est une idée qui n'est ni simple ni claire; elle repose principalement sur des analogies entre l'espèce et l'individu, assez propres à faire illusion; on ne peut l'accepter et l'appliquer sans embarrasser la raison et mettre la foi à

LKSSlN(i 63

rude éprouve, soit (|uo l'on considère rjiumaiiité comme une succession de générations où celles qui précèdent ne savent rien de celles qui suivront, où celles qui suivent savent fort peu de chose de celles qui ont précédé, soit qu'on la considère comme une totalité dans un espace où les ombres dépassent de beaucoup les taches brillantes. Lessing a énoncé son idée; il a proclamé qu'elle est une lumière et une consolation; il a confessé sa foi en elle; mais il ne l'a ni expliquée, ni analysée, ni vérifiée; il ne l'a ni éclaircie en elle-même , ni fortiiiée de preuves extérieures. Il l'a même embarrassée sans nécessité d'obscurités et de contradictions en l'identifiant avec la révélation , et de plus en identifiant la révélation avec le mosaisme et le christianisme. Deux principes qui se contredisent l'un l'autre dominent tout son Essai : le premier, c'est que la révélation est une éducation que la race humaine a reçue et reçoit encore; le second, que l'éducation de la révélation est distincte de l'éducation de la raison. Il eût dû abandonner l'une ou l'autre de ces deux positions, et, d'après le caractère général de sa doctrine, c'est la seconde que, sans aucun doute, il lui eût été le plus difficile de maintenir logiquement. Admettant que les deux religions qu'il appelle révélées sont indépendantes de l'Écriture et des miracles (c'est ce qu'il a soutenu avec force dans sa Guerre contre Gœtz), qu'elles ne contiennent que des vérités de raison, et que la raison doit les dépasser l'une et l'autre, il n'eût pas dû restreindre, comme il l'a fait, le sens du mot révélation, mais voir en celle-ci la source de toute

6i lA IMIILOSOI^HIE DE L'flISTOUlE

religion, proclamer, en d'autres termes, la religion une révélation continue. Kuno Fischer et Adolf Stahr i se trompent quand ils prétendent que telle est la doctrine de Lessing; ils nous exposent ce qu'elle eût été si l'auteur fût resté d'accord avec lui-môme, mais non ce qu'elle est réellement. La pensée de Lessing, s'il l'eût exprimée clairement et complètement, eût été identique à celle qu'un homme de génie, feu Mazzini, a traduite dans des termes qu'on eût pu croire sortis de la plume même de Lessing : « La révélation^ qui, comme le dit Lessing, est l'éducation de la race humaine, descend continuellement de Dieu à l'homme; elle est prophétisée par le génie, évoquée par la vertu et le sacrifice, acceptée et proclamée d'âge en âge par les grandes évolutions rehgieuses de l'humanité collective. D'une époque à une autre, se tournent les feuillets de cet Évangile éternel; chaque nouvelle page, interprétée par l'esprit toujours rénovateur de Dieu, ouvre une période du progrès que nous a tracé à l'avance le plan providentiel et correspond historiquement à une religion. Chaque religion place devant l'humanité, comme un but à atteindre, une nouvelle idée qui développe son éducation; chacune est un fragment, caché sous des symboles, de la vérité éternelle. Dès que cette idée, comprise par l'inteUigence et incarnée dans le cœur des hommes, est devenue partie inaliénable de l'universelle tradition, — de même que, dans un pays de montagnes, le voyageur qui a gravi un sommet

1. Kuno Fischer, Histoire de la philosophie moderne, u, 558-580. — Adolf Slahr, Lessing, sa vie et ses ouvrages, V. ii, R. 2.

en voit un autre se dresser devant lui, — de même une nouvelle idée, un nouveau but, se présente à l'esprit humain ; une conception nouvelle de la vie, une loi nouvelle prennent naissance pour consacrer cette idée et unir les puissances et l'activité du genre humain dans un commun elîort pour atteindre ce but. Sa mission accomphe, cette religion disparaît; elle laisse derrière elle la portion de vérité qu'elle contenait, la quantité inconnue qu'elle a dégagée de son symbole, comme une nouvelle étoile immortelle dans le ciel de l'humanité. De même que les découvertes de la science ont révélé et révéleront étoile sur étoile, jusqu'à l'achèvement de notre connaissance du système céleste, dont la voie lactée est la circonférence et la terre une partie, de même les facultés religieuses de l'iiumanité ont ajouté et ajouteront croyance à croyance, jusqu'à ce que l'entière vérité que nous sommes capables de comprendre soit complète. Colonnes du temple que les générations élèvent à Dieu, nos religions se suivent et s'enchaînent, toutes et chacune également sacrées, mais ayant chacune sa place et sa valeur déterminées, selon l'emplacement du temple qu'elles soutiennent. Vous qui cherchez à faire porter le temple de Dieu sur une seule colonne, vous cherchez l'impossible. Si le genre humain pouvait vous suivre dans cette tentative insensée, temple et colonnes crouleraient en même temps 1. f) Ainsi exprimée, cette doctrine, on l'accordera, a le mérite d'être logique et complète, et les mêmes mérites

1. Lettre rux membres du concile œcuménique, par Joseph Mazzini . Fort'inighÛy Revieu, juin, I, 1870.

Flint. II. — .j

66 I^A PHILOSOPHIE DE L'IIISTOIHE

peuvent être attribués à cette autre qui en est la directe antithèse, à savoir que TEsprit-Saint instruit chaque individu, chaque époque et chaque nation, jour par jour, au moyen de deux livres, la Nature et l'Ecriture, tous deux inépuisables, le second aussi bien que le premier; que ce maître est infatigable, et que ses livres, tout en ayant des leçons à la portée des plus simples, ne seront jamais dépassés même par les plus savants; que si les petits systèmes que nous construisons sur eux « ont leur jour et cessent d'exister », les fondements résistent, solides, immuables, éternels. Mais tenter, comme Lessing, de prendre un moyen terme entre ces deux croyances, c'est « rester suspendu entre deux opinions que ni la religion ni la philosophie ne peuvent sanctionner * ».

1. Sur les opinions religieuses de Lessing, voy. Schwarz, Gotthold Ephraïm Lessing représenté comme théologien (1854), et l'essai de Zeller, auquel j'ai déjà renvoyé, Lessing théologien. Ces deux expositions sont remarquables, mais elles renferment beaucoup de points que je ne puis accepter.

Page 1