CHAPITRE IV
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Le petit livre de Lessing, dont nous venons de parler, parut en 1780. Quatre ans après, Herder publia le premier volume de ses Idées sur une philosophie de Vhistoire de l'humanité (Ideen zur Pliilosophie der Geschichte der Menschlieit), ouvrage qui fut complété en quatre volumes en 1787. Dix ans auparavant, il avait publié un traité intitulé : Nouvelle Contribution à la philosophie de l'histoire de Vhumanité. Dès sa jeunesse, ce sujet s'était présenté à son esprit. « Dès les premières années de ma jeunesse, dit-il, quand le champ de la science s'ouvrait devant moi tout rayonnant de cet éclat matinal dont le midi de notre vie obscurcit une si grande part,
1. Voy. Tableau de la vie de Herder, par son fils (6 vol.), et les Souvenirs sur la vie de Herder (2 vol.), publiés par J. G. Miiliep. L'édition des œuvres de Herder par Miiîler est en 40 vol. Le lecteur anglais trouvera deux intéressants articles sur Herder par Knrl Hillebrand dans le vol. CXV de la Revue de l'Amérique du Nord. Sa philosophie de l'histoire a été appréciée par Quinet {Œuvres complètes, l. II) et Laurent (Phil. de Vhist., 115-132). Le livre d'Adolf Kohut, Herder und die Humanitâtsbestrebungen der Neuzeit (1870) {Herder et les Efforts humanitaires de Vère moderne), mérite d'être consulté.
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j'étais souvent porté à me demander pourquoi, si chaque chose en ce monde a une philosophie et une science qui lui sont propres , il n'y aurait pas une philosophie et une science de ce qui nous touche de plus près, l'histoire du genre humain dans sa grandeur et sa totalité. Tout me ramenait à cette pensée, la métaphysique et la morale, la physique et l'histoire naturelle, surtout la religion. Le Dieu qui a tout disposé dans l'univers avec nombre, poids et mesure, et a ainsi déterminé la nature des choses, leurs formes, leurs rapports, leurs développements, leur durée, de telle sorte que, depuis les plus grandes masses jusqu'au grain de poussière, depuis la force qui maintient le soleil et la terre dans leurs orbites jusqu'au fil d'une toile d'araignée, une seule sagesse, une seule bonté, une seule puissance gouverne tout ; — ce Dieu qui, dans la création du corps humain et des facultés de l'âme humaine, a tout prédisposé avec un art si merveilleux et si divin que, si nous essayons de réfléchir sur cette sagesse infinie, nous nous perdons dans l'abîme de ses pensées, — comment, me disais-je, ce Dieu se serait-il départi de sa sagesse et de sa bonté, et manquerait-il de plan en ce qui regarde la destinée et la conduite de notre race ? Ou bien peut-il avoir eu l'intention de nous cacher ce plan, quand dans ses plus humbles créatures, qui ont avec nous si peu de rapport, il nous a laissé tout deviner des lois selon lesquelles s'accompUt son dessein éternel? » La pensée de sa jeunesse accompagna Herder pendant toute sa vie, lui lit entreprendre les études les plus diverses et arriva à maturité dans un des plus grands ouvrages dont puisse s'enorgueillir
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la science de l'histoire. Dans cet ouvrage, il a concentiVi toutes les forces et prodigué tous les trésors d'un esprit singulièrement vaste, d'une nature heureusement douée des dons les plus riches et admirablement cultivée. Il est facile de découvrir dans cette œuvre différents défauts : la pensée est souvent mal définie , le style exubérant à Texcès ; les principes fondamentaux sont ignorés ou faiblement conçus et formulés; il y a abus d'analogies, et les phases supérieures de la civilisation sont traitées d'une manière insuffisante; malgré tout, je professe pour elle la plus sincère admiration, parce qu'on y trouve une largeur et une vérité d'aperçus généraux, une abondance et une exactitude de connaissance, une universalité de sentiment du plus rare mérite. Il me semble qu'elle est d'ordinaire estimée au-dessous de sa valeur, à cause du peu d'aptitude de l'auteur pour la spéculation abstraite. Je reconnais que cette qualité lui manque ; il est à cet égard bien au-dessous, non-seulement d'un Kant ou d'un Hegel, mais d'un Fichte, d'un Spencer, d'un Krause; je n'en suis pas moins convaincu qu'en ce qui concerne la philosophie de Fhistoire, après tout ce qu'ont fait ou inspiré les chefs illustres de la moderne philosophie allemande, il faut encore revenir à Herder, et qu'on peut encore trouver chez lui certaines choses plus larges et meilleures que chez aucun de ces derniers. Aucun d'eux ne l'égale pour l'ampleur des points de vue et la délicatesse de l'impressionnabilité; chez aucun d'eux, les relations entre la nature et l'homme ne se sont reflétées d'une manière aussi généralement fidèle.
Il est fort difficile de donner une idée même sommaire d'un ouvrage aussi vaste et aussi riche que celui de Herder; et il est manifestement impossible d'analyser ses 20 livres, ses 118 chapitres, tous remplis de pensées. Il nous faut pourtant faire le peu qui nous est possible. Herder essaye d'abord de montrer les rapports de l'homme avec le système entier dont il est une partie; et bien qu'il se soit fréquemment trompé sur la nature de ces rapports, si l'on considère chacun d'eux isolément, il a certainement vu avec une lucidité merveilleuse combien ils sont vastes et s'étendent loin en tant que système. Il traite plus au long de la terre, étoile parmi les étoiles, l'une des planètes moyennes ; il expose la nature de ses mouvements autour de son axe et autour du soleil, parle de son atmosphère, de la distribution de ses éléments, de la direction de ses montagnes, des révolutions qu'elle a subies, car ces faits ont imposé certaines limites à l'histoire et exercé sur elle certaines influences. Il montre ensuite combien les minéraux sont supérieurs à la substance amorphe de la terre hors de laquelle on les trouve , combien les plantes sont supérieures aux minéraux, les animaux aux plantes, certaines espèces animales à certaines autres , et comment la supériorité de l'une de ces formes d'existence relativement à une autre est constituée par la possession de propriétés qui expriment par avance quelque chose qui se retrouvera dans Fhomme : celui-ci est ainsi le centre de toute la création terrestre, dont en même temps il se sépare et qu'il domine par la vertu d'un principe divin qui est en lui. Puis Herder compare et oppose l'organisation
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physique et mentale de riiommc à celle des animaux inférieurs; il étudie en elles-mêmes les différentes facultés humaines et, de cet examen, tire cette conclusion que l'homme a été fait pour le raisonnement, pour l'exercice de l'art et l'emploi du langage, pour manifester des instincts plus raftinés que ceux de la brute, pour être libre, pour se répandre sur toute la surlace de la terre, pour l'humanité, pour la religion, pour l'immortalité; considérant alors que l'homme n'atteint jamais ici-bas, si ce n'est d'une manière fort imparfaite, la fin à laquelle tous ses besoins inférieurs sont subordonnés et dont ils sont destinés à nous rapprocher sans cesse ; considérant ces vérités générales que la nature extérieure ainsi que quelques-unes des sphères de la vie humaine manifestent une série liée et progressive de formes et de puissances, que si dans la nature nulle puissance n'existe sans un organe, nul organe n'est par lui-même une puissance, mais seulement un moyen par lequel agit une puissance immortelle, — il arrive à cette conclusion que la vie terrestre n'est qu'un état de préparation; l'homme, le trait d^union de deux mondes; Fhumanité présente, le bourgeon d'une fleur future. Il décrit ensuite l'organisation des différentes variétés de la race humaine, et il établit qu'il n'y a dans le monde qu'une seule et môme espèce d'hommes, cette espèce unique s'étant modiflée d'elle-même et pour ainsi dire naturalisée sous les différents climats ; que les appétits de l'espèce humaine varient avec la constitution et le climat, mais que néanmoins un usage moins brutal des sens conduit universellement à l'humanité; que l'imagination est partout
l'effet de la constitution et du climat, tout en étant dirigée partout par la tradition; que l'intelligence pratique s'est développée partout sous l'influence des besoins de la vie, tout en étant partout comme la floraison du génie d'un peuple, le produit de ses traditions et de ses coutumes; que les sentiments et les inclinations des hommes sont partout conformes à leur organisation et aux circonstances au milieu desquelles ils vivent, bien que partout ils soient sous la direction de la coutume et de l'opinion ; enfin que le bonheur peut exister partout et sous tous les climats.
Dans l'énoncé des quatre dernières propositions, j'ai indiqué les sujets qui sont discutés et quelques-unes des principales thèses qui sont soutenues par Herder dans les huit premiers livres de son ouvrage; mais, comme elles en constituent peut-être la partie la plus originale et la plus remarquable, je dois ajouter ici quelques remarques. Le grand mérite de ces huit livres, c'est, ainsi que je Fai déjà dit, qu'ils renferment une exposition large et généralement exacte des rapports de l'homme avec le reste de la nature. A ce point de vue, personne avant lui n'avait été près de l'égaler ; et l'auteur qui, depuis, l'a dépassé le plus, Lotze, dans son Mkrokosmos, l'a ouvertement imité. Ce mérite, il ne faut pas le déprécier. Les conditions géographiques et climatériques, et l'organisation propre de l'homme sont incontestablement des facteurs qui exercent sur toute l'histoire une très-puissante influence et que l'historien philosophe doit apprécier aussi complètement que possible.
Ce n'en est pas moins spécialement à ces livres qu'on
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pourra trouver à appliquer la part de vérité que contient la critique de Gans, quand il reproche aux Idce.< de Herder sur la philosophie de Vhistoire de l'hionanité « de contredire leur titre, non-seulement en bannissant toutes les catégories métaphysiques, mais encore en se développant dans un milieu de haine positive à l'égard de la métaphysique. » Je n'accorde pas que cette critique soit vraie aussi complètement et au sens où Gans le suppose; je crois qu'il n'y a ni erreur ni injustice à avoir banni du champ de la science historique cette sorte de catégories métaphysiques auxquelles Gans voudrait donner droit de cité et même de souveraineté; mais certainement il faut prendre garde d'exclure, en môme temps que les catégories de cette espèce, les propriétés ou les forces spirituelles. Herder, je le crains, n'a pas pris à cet égard de suffisantes précautions. Il répudie le matérialisme, mais il est loin d'adopter un spiritualisme décidé. 11 ne conçoit pas l'esprit autrement que comme un pouvoir organique; sans doute il ne l'identifie pas avec l'organisme ou sa fonction ; bien au contraire, il en fait un principe qui façonne et anime la matière organique ; mais néanmoins il ne voit en lui qu'une force originellement semblable à toutes les forces de la matière, aux propriétés de l'irritabilité, du mouvement, de la vie, mais qui seulement agit dans une sphère plus haute , dans une organisation plus complexe et plus délicate. Des profondeurs les plus reculées de l'être découle un élément inscrutable dans son essence, actif dans ses manifestations , imparfaitement appelé lumière, éther, chaleur vitale, et qui est probablement le
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sensorium du Créateur : ce courant de feu céleste circule à travers des milliers et des millions d'organes, s'épurant à mesure, jusqu'à ce qu'il atteigne dans la constitution humaine le degré de subtilité le plus élevé auquel il puisse parvenir dans un organisme terrestre. L'âme dans le corps n'est ainsi que la plus subtile d'une multitude innombrable de forces qu'elle [relie , qu'elle contrôle, parce que par sa nature elle ne fait essentiellement qu'une avec elles. Une telle conception de l'esprit conduit naturellement Herder à le représenter comme entièrement conditionné par l'organisme ; il va même si loin que, dans quelques pages qui rappellent d'une manière fâcheuse Helvétius et La Mettrie, il essaye d'établir que la station droite est la caractéristique essentielle qui a déterminé les différences entre le corps, le cerveau, l'esprit de l'homme et ceux des autres animaux. Il suppose une coïncidence absolue entre la force spirituelle et l'instrument corporel, en sorte qu'il n'y ait rien dans celle-là qui ne soit exprimé dans celui-ci, ni propriétés innées, ni richesses latentes ; l'organisation est la manifestation complète, la mesure exacte de l'esprit. Mais il ne le prouve pas; il n'essaye même pas de dissiper la contradiction qui semble exister entre une telle supposition et les deux doctrines qu'il maintient comme étant d'importance capitale : savoir que l'homme est libre et que l'histoire est un progrès. Il ne fait aucun effort pour montrer comment une force identique en essence avec celles de la nature physique, et entièrement incorporée à Torgahisation, peut être capable de déterminations libres; il ne montre pas davantage que les
modifications organiques marchent du môme pas que l'évolution sociale. Il ne paraît pas avoir senti que sa conception de l'esprit l'obligeait impérieusement de justitier la légitimité de sa croyance à la liberté et au progrès. Cette croyance l'ut, dans mon opinion, aussi illogique que sincère.
Se faisant ainsi de l'esprit une idée insuffisante et inexacte, et bien qu'il admît la liberté et le progrès, Herder dut naturellement attribuer au monde extérieur et à l'organisation physique une influence exagérée . a II a trop regardé l'homme, dit Cousin, comme l'enfant et l'écolier passif de la nature, et n'a pas assez tenu compte de son activité. » Il en résulte, ainsi que l'ont remarqué tous ses critiques, qu'il a traité les états inférieurs et plus simples de la vie humaine d'une façon infiniment plus satisfaisante que les états supérieurs. Ses vues sur les plus anciennes formes de développement du langage, de la poésie, de la religion, et généralement sur le monde barbare et sur le monde oriental, sont beaucoup plus profondes que celles de tous ses contemporains, tandis qu'il comprend le caractère des nations classiques beaucoup moins bien que ne l'avaient compris Lessing et Winckelmann.
Continuons. Après avoir montré quels sont les rapports de l'homme avec l'univers, avec la terre, avec la nature particulière de la terre et ce qu'elle renferme, comment l'unique espèce humaine a été diversement organisée, et comment sa destinée est de se perfectionner sans cesse, Herder insiste sur cette vérité que les hommes ne sont pas des individus isolés ne dépendant que d'eux-mêmes ou du
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monde intérieur, mais qu'ils sont unis et qu'ils dépendent les uns des autres par l'organisation entière de leur humaine nature ; — que nul ne peut devenir un homme par lui-même, mais qu'il y faut la coopération des parents, des maîtres, des amis, des compatriotes, des ancêtres, et même de la race prise dans son ensemble ; — qu'aucun homme ne peut se soustraire aux prises et à l'empreinte de la tradition, d'une civilisation moralisatrice ou corruptrice; — que le langage est le moyen particulier par lequel les individus et les générations agissent les uns sur les autres; — que, avec l'aide de cet instrument, la raison et l'imitation ont pu inventer les différents arts et les différentes sciences, qui à leur tour se sont, grâce à lui, répandus sous forme de traditions jusque dans les pays les plus éloignés, et se sont transmis à la postérité la plus reculée; — que les gouvernements, qui fixent et organisent l'homme dans son état naturel de société, reposent eux-mêmes principalement sur un ensemble de traditions dont le premier anneau a été forgé par la fortune ou la sagesse, la force ou la bonté; — et que la religion, qui a introduit parmi tous les peuples les premiers rudiments de civilisation et de science, s'est également propagée et perpétuée sous forme de tradition sacrée.
Toute cette exposition, qui remplit le neuvième livre, a une haute valeur comme démonstration de cette vérité qu'il existe une dépendance réciproque, ou, comme on le dit aujourd'hui, une solidarité entre les hommes; vérité qui n'est pas seulement d'une importance essentielle pour la philosophie de l'histoire, mais sans laquelle on ne pourrait
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niùtne concevoir la possibilité d'une telle science, llerder trouve dans celte vérité une conlirniation de la croyance à une éducaUon progressive de la race. « i.'histoire du genre humain forme un ensemble, c'est-à-dire une chaîne de sociabilité et de tradition depuis le premier anneau jusqu'au dernier. 11 y a donc une éducation de l'espèce humaine, puisque chacun ne devient un homme que par le moyen de l'éducation, et que l'espèce entière ne vit que dans la série des individus. » Malgré le titre de l'ouvrage de Lessing, ce n'est pas celui-ci, mais Herder qui a représenté l'histoire tout entière comme un cours d'éducation, la terre comme une école, « l'école, dit-il, de notre famille, contenant sans doute beaucoup de divisions, de classes, de salles, mais avec un plan d'instruction unique, qui, avec diverses altérations et additions, a été transmis par nos ancêtres à toute leur race. » (IX .)
Dans le hvre suivant, il essaye de prouver par différentes considérations scientifiques et historiques que le berceau de l'humanité, c'est l'Asie centrale, et que de là la tradition et la civilisation, les rudiments du langage, du gouvernement, de la culture et de la religion, se sont répandus sur la terre habitable; il discute tout au long ce qu'il appelle « la plus ancienne tradition écrite sur Torigine de l'homme », c'est-àdire le récit mosaïque de la création, et il y retrouve un grand nombre des idées qu'il a précédemment énoncées. Dans ce livre, Herder me semble avoir échoué complètement. Ni rhistoire, ni la science ne possèdent encore des données suffisantes, si Ton écarte la révélation, pour établir
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le lieu d'origine de riiommc. L'ethnologie et la philologie, les deux sciences qui s'occupent le plus directement de cette question, n'ont fait que mettre en lumière la dihiculté de la résoudre; elles ont détruit une vaine conliance en un prétendu savoir; elles ont enseigné la circonspection et la modestie, mais elles n'ont atteint aucun résultat certain et déterminé; elles ont montré que les raisons qui du temps de Herder étaient acceptées comme décisives sont de tout point insuffisantes, mais qu'aucune conclusion n'a encore pour elle l'autorité de la science. L'interprétation que donne Herder des deux premiers chapitres de la Genèse est bonne dans son genre; mais le genre lui-même, dont la tentative de feu M. Hugh Miller est peut-être l'exemple le plus connu, est essentiellement faux, car il consiste à substituer subrepticement les propres idées de l'interprète à celles de l'auteur. Dans les dix derniers livres de son ouvrage, Herder marque la place, dans l'histoire, de chaque nation et de chaque époque; il le fait souvent avec une grande vérité, et toujours avec une noble indépendance et une remarquable largeur de jugement. A un point de vue fort important, il dépasse décidément tous ses prédécesseurs. H a montré un sentiment beaucoup plus vrai de la riche variété d^éléments qui constituent la vie humaine, et du devoir qui s'impose à Thistorien de Thumanité de tenir compte de tous ses aspects. La nature sympathique de son cœur, le caractère synthétique de son génie l'ont préservé de tout ce qui ressemble à des vues étroites et exclusives. C'est précisément ce qu'on pourrait appeler cette universalité de pensée et de sentiment,
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celte largeur de conception et de sympathie, qui ont mérité à Jlerder la place éminente qu'il devra toujours occuper parmi ceux qui ont cherché à constituer une philosophie de l'histoire. Il a, hien entendu, traité chaque élément et chaque aspect de son sujet d'une manière qui paraît superlicielle au savant de nos jours, qui profite de la lumière répandue par les recherches spéciales des quatre-vingts années écoulées depuis l'apparition du livre de Herder; il n'a ni suffisamment exposé les développements séparés de chacun de ces éléments, ni marqué assez exactement les rapports de ces développements; chaque élément, chaque époque nous sont aujourd'hui tout autrement connus qu'ils ne' Tétaient au temps où il écrivait; sur tous les points particuliers, môme sur l'art et la poésie qu'il a traités avec une si merveilleuse délicatesse d'appréciation, Herder est suranné; mais il y a quelque chose dans Herder qui ne passera jamais : c'est ce qui est pour ainsi dire son essence et sa vie; personne n'aura au plus haut degré le don de tout sentir, de tout comprendre, de tout emhrasser. La philosophie de l'histoire doit toujours considérer comme son premier devoir de demeurer fidèle à cette universalité d'esprit et de but qui la caractérise éminemment.
Cette universalité, il est possible qu'on l'ait parfois estimée au delà de sa valeur, comme si elle renfermait tous les mérites; mais il est aujourd'hui plus à craindre qu'on ne la regarde plus du tout comme un mérite; et, de fait, c'est précisément là-dessus qu^on s'est fondé plus d'une fois dans ces derniers temps pour déprécier Herder. On a dit que ses
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travaux tendaient uniquement à inspirer aux Allemands le désir d'ôtre des citoyens du monde au lieu d'être eux-mômes, et que ses spéculations sur l'histoire universelle ont été nuisibles, pour avoir détourné Tattention de Fhistoire de la mère-patrie, qui a été considérablement négligée. J'admets que V universalisine ou le cosmopolitisme de Herder est incomplet et n'exprime qu'un côté des choses; mais assurément on peut faire le même reproche au nationalisme ou au patriotisme pour qui la tendance contraire est essentiellement mauvaise ou qui se refuse à la regarder comme bonne par elle-même. De ce que le nationalisme est un bien, on ne doit pas conclure que Vuniversalisme en soit pour cela moins bon. Ces deux choses ne sont pas opposées; elles sont conditions l'une de l'autre et se complètent. Un Allemand qui n'est pas fortement imprégné d'universalisme n'est qu'un triste échantillon de l'Allemand. Sympathie universelle, puissance d'assimilation des idées étrangères, voilà, selon les prétentions des Allemands, deux traits fortement marqués de leur caractère national, et certainement ces deux traits admirables, toute nation devrait s'efforcer de les acquérir. Il est possible qu'Herder n'ait pas été assez national; mais il n'a pas été trop universel, trop cosmopolite, trop humain. C'est précisément par cet universalisme et cette large compréhension que son point de vue est identique à celui qui est proprement le point de vue de la philosophie de l'histoire. Malheureusement, on ne peut dire qu'il ait autant de clarté que de largeur. « La fin de la nature humaine, c'est l'humanité » : telle est la proposition autour de laquelle gra-
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vite toute sa philosophie de l'histoire. C'est uniquement en vue dï'tablir cette proposition maîtresse qu'il se donne tant de peine pour prouver que tous les arrangements de la nature physique se rapportent à l'homme; que toute la vie terrestre aboutit à l'homme; que les facultés de chaque espèce de créatures deviennent plus variées à mesure qu'on s'élève dans réchelle organique, jusqu'à ce que toutes ces facultés se réunissent dans Torganisation humaine, qui est ainsi la forme la plus parfaite, le but, l'achèvement et le couronnement de tout le développement de la terre. S'il est important à ses yeux d'établir que le monde est un système dont l'homme est le centre, et l'organisation, une série progressive de formes qui aboutit à l'homme, c'est que ces conclusions lui semblent fournir la preuve que l'homme, occupant une telle place simplement parce qu'il a reçu une organisation plus complexe et plus savante, des facultés plus variées et plus délicates que toute autre créature sur terre, doit avoir en lui-même sa propre fin. Cette fin, il ne pourrait en effet la chercher en quelque chose qui lui fût inférieur; et, sur la terre, rien n'est au-dessus de lui. Il s'ensuit, d'après le raisonnement de Herder, que la fin de l'homme ne peut être que l'homme; c'est de devenir ce qu'il est capable de devenir, de se façonner lui-même sur l'humanité dans la mesure où il peut la discerner. C'est ce que confirme de plusieurs manières et ce que démontre plus directement encore Texamen de l'individu aussi bien que celui de la société. La constitution de l'homme avec ses sens et ses instincts plus
raffinés, sa raison et sa liberté, conditions pour lui de santé Flint. ir. — 6
et (le bonheur, ses facultés de langage, d'art et de religion, a été manifestement organisée en vue d'une pareille (in. Les différences de sexes, de genres de vie, de lois et de gouvernements, la distribution des hommes sur la surface de la terre, les vicissitudes de l'histoire, tout cela ne peut être compris si Ton n'y voit des moyens de réaliser cette fin, à savoir que l'homme doit être sur toute la terre ce qu'il a le pouvoir et la volonté de devenir *.
L'humanité est ainsi, pour Herder, la cause finale de l'histoire, de la nature humaine, de la terre elle-même. On s'attend naturellement à ce qu'il essaye de déterminer le sens d'une conception aussi importante; mais on est à cet égard entièrement désappointé; il la laisse dans tout son vague primitiL Les difficultés qu'elle soulève ne semblent pas s'être présentées à son esprit; il n'en a en tout cas dissipé aucune. « La fin de la nature humaine, c'est l'humanité; » — a la fin de l'homme est en lui-même ». Ces propositions sont-elles, comme le veut Herder^, équivalentes? Et l'une ou l'autre peutelle être identifiée avec cette assertion que l'homme est partout ce qu'il a le pouvoir et la volonté de devenir? Herder affirme que le Nègre et le Chinois sont tout ce qu'ils ont eu le pouvoir et la volonté de devenir; que le premier ne pouvait être que grossier et violent dans ses passions, ni le second autre chose qu'esclave de la tradition et de l'habitude; que mille ans de discipline ne changeraient pas leurs caractères; que la nature a fait le plus possible d'êtres qui devaient être