‹ La philosophie de l'histoire en AllemagneChapitre 14 sur 48 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'écrit qui mérite de nous occuper maintenant est un traité d'Emmanuel Kant, le fondateur de la philosophie moderne en Allemagne; il fut puhlié la môme année que le premier volume des Idées de Herder (1T84), et il est intitulé fdée d'une histoire universelle envisagée à un point de vue cosmopolite (Idée zu einer allgemeiner Geschichte in AveUbtirgerlicher Absichtj.Il a été traduit en anglais d'une manière fort remarquable par M. Thomas de Quincey, et c'est de sa traduction que je me servirai pour mes citations ^

Il est précédé d'une courte introduction où Kant s'efforce d'étabUr que le développement humain, comme toute chose,

1. Cet ouvrage n'a pas été traduit en français; voici les œuvres de Kant traduites en notre langue : Anthropologie, Prolégomènes à toute métaphysique future. Mélanges de logique, la Logique, Principes métaphysiques de la morale, Principes métaphysiques du droit, Critique de la raison pure, Eclaircissements sur la critique de la raison pure, traduclion Tissol ; Critique du jugement et Examen de la critique de la raison pratique, traduits par J. Barni. Toutes ces traductions ont été publiées par la librairie Germer Baillière. (TrO

doit se faire suivant une loi et manifester un plan. On peut accepter les propositions suivantes, qui s'y trouvent : « Quelques divergences qui puissent exister dans nos opinions sur la liberté de la volonté, considérée au point de vue métaphysique, il est évident que les manifestations de cette volonté, c'est-à-dire les actions humaines, sont tout aussi bien soumises à Tempire des lois universelles de la nature que les autres phénomènes physiques, quels qu'ils soient. C'est le rôle de l'histoire de raconter ces manifestations, et, leurs causes dussent-elles rester toujours secrètes comme elles le sont aujourd'hui, nous savons que l'histoire, simplement en se plaçant à distance et en contemplant l'action de la volonté humaine sur une large échelle, tend à dérouler devant nos yeux un courant réguher de direction uniforme dans la grande succession des événements; de sorte que la même suite de faits qui, pris séparément et individuellement, auraient paru se produire d'une manière confuse, incohérente, et sans lois, quand on les considère dans leur enchaînement, en tant qu'actions non pas d'êtres indépendants, mais de l'espèce humaine, manifeste infailliblement un développement sûr et continu, bien que très-lent, de certaines grandes prédispositions de notre nature. Prenons comme exemples les décès, les naissances et les mariages; en considérant combien chacun de ces faits, pris séparément, dépend de la libre volonté de l'homme, il semblerait qu'ils ne fussent soumis à aucune loi qui permît d'en calculer par avance le nombre total; et cependant les registres annuels sur lesquels sont consignés ces événements dans les grands pays

KANT ET SCIIILLKK 89

prouvent qu'ils continuent à se produire d'une manière aussi conforme aux lois de la nature que les variations de la température; ces variations sont aussi des événements qui dans le détail sont tellement irréguliers que nous ne pouvons les prédire individuellement, et pourtant, en les considérant comme une série entière, nous trouvons qu'ils ne manquent jamais de faire croître les plantes, couler les rivières, de produire d'autres harmonies de la nature suivant un cours uniforme et ininterrompu. Les individus humains et même les nations se doutent peu que, pendant qu'ils poursuivent séparément leurs desseins particuliers et souvent contraires, ils obéissent inconsciemment à un grand dessein de la nature qui leur est complètement inconnu, qu'ils contribuent ainsi par leurs efforts à l'avancement d'une grande œuvre dont ils s'occuperaient peu lors même qu'ils la comprendraient. »

Quant à VEssai lui-même, il se compose de neuf propositions, accompagnées d'observations qui éclairent et confirment chacune d'elles, en sorte qu'il est facile de se faire et de donner une idée générale de leur objet.

La première proposition, c'est que toutes les tendances naturelles de chaque créature ont été disposées de manière à atteindre à la fm le développement complet qui leur est propre. — Pour le prouver, Kant se contente de renvoyer à l'observation des animaux considérés tant au point de vue intérieur qu'au point de vue extérieur, et d'invoquer cette croyance universelle que la nature est un système ordonné où Ton ne trouve jamais d'organe qui ne serve à quelque chose et où tout arrangement atteint le but en vue duquel

il a été créé. Kant évidemment a supposé que la démonstration de cette proposition était beaucoup plus facile qu'elle ne Test; et cela devait être, car de son temps la physiologie et l'histoire naturelle n^avaient pas mis en lumière ces nombreux cas d'organes, en apparence inutiles, qui fournissent aujourdliui si ample matière à la spéculation, et qui ont profondément modifié la doctrine des causes finales dans l'esprit des hommes compétents. Je demande si quelque biologiste, pour peu qu'il fut circonspect, se chargerait maintenant de donner une démonstration scientifique complète de la proposition qui semblait à Kant si évidente et si incontestable.

Proposition 2. — « En ce qui concerne l'homme, comme il est le seul être raisonnable sur la terre, ces tendances naturelles qui ont pour but l'usage de la raison doivent trouver leur parfait développement, non dans l'individu, mais dans l'espèce. » La preuve se fonde sur ce fait que les instincts prennent dans l'individu tout le développement dont ils sont capables, manifestent dans chaque individu toute leur puissance, tandis que la raison n'atteint dans chacun que très -incomplètement le degré de perfection qui lui est propre. Cette proposition suppose la proposition précédente, puisque, pour promettre à la raison un plein développement, elle se fonde sur ce qu'elle est une de ces tendances naturelles qui toute? doivent par une nécessité à priori atteindre un développement complet. Cet appel rétrospectif à une CYoydince à priori me paraît être une faiblesse et une erreur. La conviction où sont aujourd'hui beaucoup d'hommes que la raison se développera dans l'avenir repose simplement

KANT ET SCIIILLEK 91

sur la connaissance qu'ils ont du fait de son développement dans le passé. Doit-elle atteindre jamais un développement complet? C'est là une conception purement spéculative, et bien peu sans doute seront disposés à la regarder même comme plausible. D'autre part, la proposition que nous discutons maintenant contredit dans une certaine mesure celle sur laquelle elle se l'onde ; en effet, elle nie que la raison trouve dans les individus liumains son complet développement, tandis que l'autre (la première) aftirme que toutes les tendances naturelles de cbaque individu sont destinées à atteindre un tel développement. Que veut-on dire quand on avance que la raison ne trouvera son développement parfait que dans l'espèce? On entend par là ou bien qu'elle ne le trouvera que dans une abstraction, une conception générale, et non en réalité; ou bien qu'elle ne l'atteindra que dans quelques indi\ià\is ou quelques générations d'individus, qui n'existeront peut-être que dans des milliers ou des millions d'années, et non pas dans aucun des individus ou des générations qui auront vécu auparavant; dans l'une ou l'autre alternative, la signification de ce développement complet promis à chacune des tendances naturelles dans la proposition 1 est tellement restreinte, qu'il n'en reste plus rien. Appliquer indistinctement le mot créature à l'individu et à l'espèce, c'est abuser des termes.

ProposifAon 3. — « La nature a voulu que l'homme puisât dans les ressources qu'il porte en lui-même tout ce qui dépasse la constitution purement mécanique de sa vie animale, et qu'il n'atteignît d'autre félicité ou d'autre perfec-

tion que celle qu'il peut, abstraction faite de l'instinct, se procurer par lui-même, par l'emploi convenable de sa raison. » La nature, qui ne fait rien en vain et qui n'est pas prodi^çue de ses moyens, ne fait pas pour l'homme au delà de ce qui lui est bon. L'ayant doué de raison et de volonté, elle fait preuve à son égard d'une sage économie, calculée en vue de le contraindre à exercer ces deux facultés et à obtenir par leur moyen la satisfaction de ses besoins. Elle le jette dans le monde comme un animal nu et affamé, et lui laisse le soin de se procurer même le vêtement et la nourriture; elle accumule sur sa route les obstacles et les difficultés aussi bien que les facilités et les secours, dans l'intention bienveillante d'éveiller, de fortiiier, de grandir les puissances qui font proprement qu'il est un homme, et de l'obliger à chercher et à suivre les voies qui le conduiront aux plus hauts degrés de son perfectionnement.

Proposition 4. — « Le moyen dont se sert la nature pour produire le développement de toutes les tendances qu'elle a déposées dans l'homme, c'est l'antagonisme qu'elle suscite entre ces tendances dans l'état social, — sans que cet antagonisme dépasse cependant le point où il devient la cause des arrangements sociaux qui reposent sur la loi. » La proposition précédente nous apprend quel est à l'égard de l'homme le dessein général de la nature; celle-ci nous fait connaître le moyen général par lequel elle cherche à l'accomplir. Ce moyen, c'est un antagonisme qui consiste en une certaine sociabilité insociable (ungesellige Geselligkeit) ; il résulte de ce fait que les hommes ont à la fois des tendances

KANT ET S( IlILLEK 93

qui les portent à runion sociale et des tendances qui les portent à la rompre, des sympathies générales en môme temps que des intérêts privés. Si cet antagonisme n'existait pas, si les intérêts et les sentiments n'entraient pas en conllit, la vie sociale ne serait autre que celle des bergers d'Arcadie, où les hommes étaient aussi pacifiques que les troupeaux qu'ils conduisaient, sans avoir beaucoup plus d'intelligence et d'énergie. L'homme veut la paix; mais la nature veut le progrès, et le progrès suppose l'antagonisme, le conflit.

La proposition suivante est plus restreinte et plus précise : « Le problème le plus important pour l'espèce bumaine, celui que la nature la presse irrésistiblement de résoudre, c'est l'établissement d'une société civile universelle où règne la justice politique. La société civile ne peut être parfaitement réglée que par la découverte d'une constitution politique qui mette en harmonie les libertés de chaque individu avec celles des autres. La liberté n'est pas l'indépendance à l'égard de toute loi; elle a ses conditions et ses limites, et ce n'est que dans un état où elles sont respectées que la nature humaine se développe comme elle le doit. Les hommes sont, dans un Etat bien ordonné, comme les arbres dans une pépinière bien entretenue. Dans une pépinière, les arbres cherchent à se dérober mutuellement l'air et la lumière; mais ils se contraignent de la sorte à les chercher l'un au-dessus de l'autre; c'est ainsi qu'ils deviennent tous grands, droits et beaux ; tandis que si leur liberté n'avait subi aucune entrave, s'ils avaient été complètement isolés et s'étaient développés par la seule action de leur

nature propre, ils seraient devenus tordus et disgracieux.

La proposition suivante, c'est que « le problème d'une constitution politique parfaite n'est pas seulement, comme Talfirme la proposition précédente, le plus important que l'homme puisse se proposer, mais qu'il est encore le plus difficile, le plus long à résoudre. » L'homme abuse inévitablement de sa liberté à l'usage de ses semblables; c'est un animal qui a besoin d'un maître. Ce maître, pourtant, il ne peut le trouver que parmi les hommes, parmi ses semblables, c'est-à-dire parmi ceux qui ont eux-mêmes besoin d'un maître et qui, quel que soit leur nombre, petit ou grand, abuseront sûrement du pouvoir dès qu'il sera remis en leurs mains. D'un bois aussi tordu et aussi déformé que celui dont l'homme est fait, on ne peut rien espérer d'absolument droit. Une approximation est seule possible. Et il faut bien du temps avant d'atteindre une solution même approximative, si l'on veut qu'elle ait quelque rigueur, car cela suppose des notions exactes sur ce que c'est qu'une bonne constitution, une grande expérience et par-dessus tout une volonté disposée favorablement pour adopter une telle constitution, trois choses dont on ne peut que difficilement espérer la rencontre, et seulement après un grand nombre de tentatives stériles.

Proposition 7. « — Le problème de l'étabUssement d'une constitution civile parfaite implique celui d'une constitution régulière des relations internationales, et ne peut être résolu sans ce dernier. » Longtemps après que les hommes vivant dans les limites d'une même patrie, et formant une même

Page 1