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société civile, se sont élevés dans leurs relations mutuelles au-dessus de la barbarie, celle-ci continue à prévaloir dans les relations d'État à État. Kant pensait qu'on ne pouvait y mettre lin que par l'établissement d'une grande confédération des nations qui ferait pour les États séparés ce que ceux-ci font pour les individus et qui sauvegarderait, par la force collective de tous, les droits de chacun de ses membres même les plus faibles. « Quelque chimérique, dit-i), que puisse paraître cette idée, et de quelque ridicule qu'on l'ait poursuivie pour cela chez l'abbé de Saint- Pierre et chez Rousseau, peut-être parce qu'ils la croyaient trop près de se réaliser, elle n'en est pas moins la seule ressource, le seul moyen qu'aient les nations d'échapper au poids des maux qu'elles s'infligent réciproquement; il peut être fort difficile de la mettre en pratique; cependant, à la fin, les États seront nécessairement amenés à prendre la même résolution que celle où fut conduit, non sans grande résistance, le sauvage à l'état de nature : celle de sacrifier sa liberté brutale et de chercher la paix et la sécurité dans une constitution civile fondée sur la loi. » Toutes les guerres peuvent être considérées comme autant de tentatives de la part de la nature pour amener un tel arrangement. Douter qu'il se réalise à la fin, c'est admettre que dans les parties tous les développements, tous les arrangements ont une cause finale, mais qu'il n'est pas nécessaire d'en supposer une dans le tout.
La huitième proposition résume toutes les précédentes. La voici : « L'histoire de l'espèce humaine peut être regardée comme l'accomplissement d'un plan secret de la
nature pour produire une constitution politique parfaite, réglant à la fois les relations extérieures et les relations intérieures, seule condition qui puisse donner un but au développement complet de toutes les facultés dont la race humaine a été douée. » La philosophie a donc aussi son millénarisme, car elle saisit quelques lueurs de la fin éloignée vers laquelle se dirige la nature. Le cours total de son mouvement peut être trop vaste, et la partie déjà parcourue trop petite pour qu'il soit possible de la-déterminer avec exactitude; et pourtant certaines inductions très-générales fondées sur l'organisation harmonieuse de l'univers, jointes à une faible quantité d'observations déjà recueilhes, nous permettent d'assurer sans trop de témérité que ce mouvement suit réellement une direction. Différentes circonstances, particulièrement la dépendance croissante des intérêts industriels et commerciaux (dont l'influence sur la société moderne est si caractéristique et va toujours grandissant), à l'égard de la liberté civile dans l'intérieur de chaque Etat et de leurs relations pacifiques les uns avec les autres, justifient l'espérance que, après beaucoup de révolutions et de transformations, la nature réalisera sa fin suprême par l'établissement d'une fédération des nations, dans le sein de laquelle toutes les tendances primordiales de l'humanité pourront atteindre leur complet développement.
La conclusion de l'Essai de Kant est la proposition suivante : « Une tentative philosophique pour composer une histoire universelle conformément au plan de la nature, dont le but est une parfaite union civile de l'espèce humaine, doit
ôtro rogardéo coniinc réalisable et niômc comme capable de contribuer à raccomplissemeiit de ce plan lui-môme. » Je dois ici rapporter les paroles mômes de l'auteur :
ce Au premier coup d'œil, c'est là certainement un projet étrange et en apparence extravagant que de proposer de faire une histoire de l'homme fondée sur la conception du cours que prendraient les affaires humaines si elles étaient combinées en vue de certaines fins raisonnables. Un ouvrage construit sur un pareil plan semble ne pouvoir ôtre autre chose qu'un roman. Et pourtant, si nous admettons que la nature n'agit pas sans motif et sans un but final môme dans les mouvements de la libre volonté de l'homme, une telle idée peut devenir fort utile; et, bien que notre vue soit trop bornée pour pénétrer le mécanisme secret des arrangements de la nature, cette idée peut encore servir comme un fil pour réunir comme en une sorte d'unité systématique la masse des actions humaines qui autrement fait Teffet d'un agrégat confus et incobérent. Commençons, par exemple, à l'histoire de la Grèce considérée comme dépositaire ou comme témoin à l'égard de toute celle des temps antérieurs et contemporains : si nous suivons l'influence qu'elle a exercée jusqu'à notre époque sur la formation et la désorganisation du peuple romain en tant que corps pohtique ayant absorbé TEtat grec, l'influence de Rome sur les barbares, par qui Rome fut détruite à son tour, et si nous y ajoutons comme épisode ce que les monuments de Rome et de la Grèce nous ont fait connaître de l'histoire pohtique des autres peuples,
nous découvrirons un progrès régulier dans le développe- Fl^t. II. — 7
ment de Porganisation civile telle qu'elle s'est formée dans cette partie du globe, partie qui, selon toute probabilité, est destinée à donner des lois à toutes les autres. Si, allant plus loin, nous fixons directement et exclusivement notre attention sur la constitution civile, sur ses lois, et sur les relations extérieures de l'Etat; si nous considérons que, par le bien qu'elles contenaient, elles ont servi pendant une période à accroître la grandeur et la dignité des autres nations, et par suite celles des arts et des sciences; que, par leurs défauts, elles ont aussi servi à en précipiter la ruine, mais de telle sorte que toujours quelque germe de civilisation ait survécu, qui, développé de plus en plus à travers chaque révolution, ait préparé l'avènement d'un progrès supérieur : je crois qu'alors on découvrira un fil qui non-seulement permettra de débrouiller la trame compliquée des affaires humaines, et guidera les hommes d'Etat de Pavenir dans Part de la prévision politique (avantage qu'a déjà procuré Phistoire, même quand elle n'était regardée que comme un produit incohérent du libre arbitre d'une volonté affranchie de toute loi), mais qui encore nous conduira à une perspective consolante ouverte sur Pavenir; alors nous apercevrons dans le lointain Phumanité établie sur une hauteur qu'elle aura atteinte par un labeur infini; tous les germes déposés par la nature seront parvenus à maturité, et la destination de notre race sur la terre sera accomplie. Une telle justification de la nature, ou plutôt de la Providence , est un motif considérable pour regarder Phistoire de ce point de vue cosmopolite. Car à quoi bon louer et retracer la magnificence
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et la sagesse dont témoigne la création dans ce domaine de la nature d'où la raison est absente, si, sur ce vaste théâtre de la suprême sagesse, la partie qui renferme l'objet auquel tend tout ce développement grandiose, je veux dire l'histoire de l'espèce hflitiaine, doit rester une éternelle objection contre cette sageile, objection dont la seule vue nous oblige à détourner tristement les yeux et, par le désespoir qu'elle nous inspire de découvrir jamais dans cette histoire un dessein parfait et raisonnable, nous conduise finalement à ne pas chercher un tel dessein ailleurs que dans un autre monde ?
« On se méprendrait entièrement sur le but que je me propose dans cet Essai, si l'on pensait que, par cette idée d'une histoire cosmopolite, dont jusqu'à un certain point le cours est déterminé à priori^ je voulusse le moins du monde décourager l'étude de l'histoire empirique, au sens ordinaire de ce mot ; au contraire, pour être capable d'exécuter le plan que j'ai tracé, le philosophe doit posséder une connaissance approfondie de l'histoire; ce plan n'est du reste, en réalité, qu'une vue très-générale de Thistoire prise d'un point tout nouveau. Néanmoins la manière extrêmement circonstanciée (manière qui en elle-même est digne d'éloges) dont on écrit aujourd'hui l'histoire de chaque nation suggère naturellement une question assez embarrassante : Gomment notre postérité reculée pourra-t-elle tenir tête à cet amas énorme de documents historiques que lui aura légué un petit nombre de siècles? Sans aucun doute, nos descendants n'estimeront les détails historiques relatifs aux temps très -éloignés
d'eux et dont les monuments originaux auront depuis longtemps péri, que par rapport à ce qui les concernera personnellement, c'est-à-dire d'après le bien ou d'après le mal accompli par les nations et les gouvernements à un point de vue cosmopolite. Diriger l'attention sur ce point en tant qu'il peut intéresser les gouvernants et leurs ministres, et leur fournir ainsi l'unique moyen pour eux de léguer d'euxmêmes un souvenir honorable aux âges les plus lointains, voilà, sans parler de ce grand motif d'une justification de la Providence, ce qui peut fournir une raison suffisante de tenter une histoire philosophique sur le plan que je viens d'indiquer. »
J'ai donné une exposition complète de ce traité, qui est à bon droit célèbre. C'est une tentative ingénieuse et vigoureuse, digne de Kant, pour trouver un fil métaphysique, une conception à priori, qui puisse nous guider à travers le labyrinthe de l'histoire et nous permettre d'apercevoir l'unité du plan qu'elle réalise. Remarquons pourtant que, la tentative de Kant eût-elle abouti, il resterait encore à trouver une philosophie de l'histoire. La connaissance de la fin ou du but en vue duquel une chose est faite donne une unité à toutes les autres connaissances que nous avons de cette chose; mais notre connaissance n'est pas nécessairement pour cela ni bien étendue ni achevée. Je puis savoir pour quel but une machine est faite sans comprendre comment elle est construite ni comment elle marche. De même, je puis connaître le but de l'histoire et ignorer comment les événements historiques se produisent. Mais, si admirable qu'il soit
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par les nombreux aperçus particuliers (lu'il renferme, si rigoureusement conçue et développée que soit l'idée générale qui le domine, l'essai de Kant n'atteint pas le but principal qu'il se propose; il ne justifie pas sa prétention de sim[)lincr rintelligence de l'iiistoirc par le secours d'une conception à priori. L'apparence de déduction à priori qu'il présente est illusoire; elle vient de ce que Kant attribue à des propositions qui n'ont d'autre valeur (jue celle que l'induction leur donne, un caractère absolu et à priori, sous ce prétexte qu'elles impliquent un principe à priori, celui des causes linales. Ce principe n'est pas seulement employé dans son extension la plus large, mais il est exprimé sous des formes telles que celles-ci: la nature ne fait rien en vain; — la nature a en vue telle et telle fin ; — la nature doit réaliser parfaitement toutes ses fins; le même principe sert à justifier encore d'autres indications plus larges que celles qui sont contenues dans les faits historiques eux-mêmes. Or, il n'est pas nécessaire de nier le principe des causes finales, ou son caractère à priori, pour rejeter comme illégitimes de telles applications de ce principe. S'il faut regarder comme à priori toute connaissance qui enveloppe un principe à priori, toute connaissance, même l'acte le plus simple de perception sensible, ne sera-t-elle pas à priori? De ce qu'un principe intellectuel est à priori en tant que condition pour l'intelligence des faits, il n'y a nulle raison pour en conclure qu'on peut en faire un usage à priori, autrement dit qu'on puisse l'employer en dehors ou au delà des faits. Toute tentative pour faire du principe des causes finales un usage à priori ne
peut mener qu*à Terreur. Une telle méthode consiste non pas à raisonner en partant des faits pour s*élever aux causes finales, ce qui est légitime, mais à aller des causes finales aux faits, procédé illégitime, plus stérile et plus dangereux encore au milieu de la complexité des faits historiques que dans les sciences de la nature, où cependant on a eu depuis longtemps la sagesse de l'abandonner.
On a dû remarquer que Kant se défend énergiquement de vouloir décourager ou rendre inutile l'étude empirique de l'histoire en introduisant une conception à priori dans le domaine de cette science. Son admirable clairvoyance aura prévu qu'il était à craindre que la spéculation à priori ne voulût pas rester toujours la servante de ce qu'il appelle l'histoire empirique; qu'elle affirmerait son indépendance à son égard, et qu'en ce cas elle serait plus nuisible qu'utile à la science de l'histoire. Pouvait-il cependant, sans inconséquence, tant accorder à la spéculation à priori et lui refuser plus encore? Pouvait-il raisonnablement dire qu'elle irait jusque-là et pas plus loin, ou qu'elle resterait la servante de quelque chose? Non; si la spéculation possède une puissance par elle-même, une puissance pure et à priori, elle a le droit d'user de cette puissance, dans une indépendance parfaite, jusqu'à la plus extrême limite. Il y a plus : il est dans son essence d'agir ainsi, d'aller aussi loin qu'elle le peut par elle-même, et, ainsi que Rothe l'établit dans l'introduction de son grand ouvrage sur la Morale théologique, de marcher droit devant elle, sans incliner ni à droite ni à gauche, sans se demander si les réalités empiriques existent ni ce qu'elles
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sont, sans cesser de suivre la seule nécessité de la logique, l'enchaînement interne des idées qui peuvent se déduire de la donnée première. Si les résultats qu'elle obtient ainsi se trouvent inconciliables avec les faits attestés par les sens ou établis par Tinduction, il faut évidemment supposer qu'il y a erreur soit dans l'emploi du procédé spéculatif, soit dans celui du procédé empirique; on doit recommencer et vérifier l'une et l'autre opération; mais si, après tous les efforts pour découvrir et écarter l'erreur, on n'en peut trouver aucune, et si les résultats restent toujours inconciliables, alors il n'y a pas de remède. Sacritier les résultats de l'un des deux procédés à ceux de l'autre, tout en admettant que les deux procédés sont également légitimes, ce serait en effet une décision arbitraire et contradictoire. Donc, ou bien il n'y a pas un usage à priori de la raison, et alors Kant est allé trop loin; ou bien un tel usage existe, et alors Kant n'est pas allé assez loin. Dans la seconde alternative, Fichte seul a conduit son principe jusqu'à la conclusion où il aboutit légitimement, quand il a soutenu expressément ce monstrueux paradoxe que le philosophe peut par la raison pure à priori, et indépendamment de toute expérience, se représenter le plan entier de l'univers, élaborer une philosophie de l'histoire, sans jeter les yeux sur l'histoire, en déterminer toutes les époques et la signification de chacune d'elles en partant de l'idée à priori du temps universel.
La cause finale particulière que Kant assigne à fhistoire, c'est la production d'une constitution politique parfaite. Sans doute une telle constitution, un État bien ordonné dans
toutes SCS relations intérieures et extérieures, serait une très-excellente chose; mais que ce soit là la grande et suprême fin de la Providence, voilà ce qu'on peut raisonnablement contester et ce qu'il serait fort difficile de démontrer. Gela suppose qu'une constitution politique est la plus précieuse de toutes les choses que renferme l'histoire, la plus digne d'être la fin dernière de l'action de la Providence ; on ne pourrait le prouver que s'ilétait vrai que toute la dignité de l'homme est subordonnée et peut être ramenée à sa qualité de citoyen; en d'autres termes, il faudrait établir que le principe distinctif du monde moderne ou chrétien est faux, et que celui du paganisme classique est vrai. Une telle doctrine est contradictoire avec la propre théorie de Kant qui fait de l'État non une fin, mais un moyen, une institution destinée à réaliser la justice politique, à mettre en harmonie les libertés de chaque individu avec celles des autres; de sorte que quand Fichte et Hegel ont représenté la liberté rationnelle comme la fin du développement de l'histoire, ils n'ont fait, à. la vérité, que développer ce qui était implicitement contenu dans la doctiine de Kant, mais du moins ont-ils échappé à une contradiction évidente dans laquelle est tombé celui-ci, contradiction qui consiste à poser une fin qui est à la fois fin prochaine et fin dernière.
Rosenkranz soutient cependant que Kant s'est placé au vrai point de vue de la. philosophie de l'histoire. « Si nous bourrons, dit-il, cette philosophie de tout ce que contient l'histoire, elle prendra inévitablement des dimensions indéfinies, elle deviendra un fatras de omnibus et quibusdam
aliis. La notion de l'État peut seule lui fournir un fondement solide et rendre possible son développement organique. La religion, l'art, la science, ne peuvent trouver place dans la philosophie de l'histoire qu'en tant qu'ils se rapportent à la liberté politique, et non en tant que l'on considère ce qu'ils sont en eux-mêmes et pour eux-mêmes *. j> Sans doute, on simplifierait singulièrement le problème de la philosophie de l'histoire si l'on était libre de négliger la considération de tout ce qui n'est pas l'histoire politique, ou tout au moins de tout subordonner à cette histoire; mais on n'a pas le droit de simplifier un problème en ne tenant nul compte, ou en diminuant arbitrairement l'importance de Fun quelconque de ses éléments essentiels. S'il n'y a d'autre histoire que l'histoire politique, alors, mais seulement alors, la philosophie de l'histoire devra s'en préoccuper exclusivement. Elle n'aura, à la rigueur, rien à voir avec la religion, l'art, la science pris en eux-mêmes; mais elle n'aura pas davantage affaire avec l'État pris en soi; son seul objet, ce sera le développement de ces éléments, ou pour mieux dire le développement de l'homme dans ces sphères spéciales de l'activité. Que la philosophie de l'histoire puisse réussir à prouver que tous les modes du développement humain dépendent de la liberté politique, il n'y a là rien qui répugne en soi; si elle le peut, qu'elle le fasse; mais, à coup sûr, elle ne doit pas le supposer sans preuve. Un théorème ou un résultat de la science ne doit pas être introduit dans la définition ou