Histoire de la philosophie de Kantj
notion de cette science. Je crois néanmoins qu'on ne parviendra pas à démontrer un théorème de cette nature. La liberté, la liberté politique, est une « noble chose », mais noble comme moyen, non comme fin; c'est seulement quand on en use pour atteindre certaines fins, dont les meilleures, quelques-unes au moins, dépassent absolument la sphère politique, qu'on peut l'appeler, comme l'ont fait Fichte et Hegel, la liberté rationnelle. On voit par là que le professeur Rosenkranz, loin de mettre en relief un mérite de VEssai de Kant, n'a réussi qu'à faire ressortir plus manifestement encore ce qu'il a d'étroit, d'exclusif, à quel point en un mot il manque des qualités qui distinguent éminemment la conception et l'œuvre de Herder.
La doctrine soutenue par Kant relativement à la septième proposition de son Idée d'une histoire universelle fut développée par lui dix ans plus tard dans un traité spécial intitulé Vom ewigen Frieden (de la Paix perpétuelle). Même alors cette doctrine n'était pas nouvelle. Georges Podiebrad, roi de Bohême, exposa devant Louis XI, roi de France, en 1464, un plan « pour l'émancipation des peuples et des rois par l'organisation d'une nouvelle Europe »; il y proposait une coalition des puissances secondaires à laquelle n'auraient pu résister ni le Pape ni l'Empereur et qui aurait empêché à la fois toute tyrannie et toute agression. Henri IV de France et son ministre Sully, vers la fin du xvi^ siècle, avaient conçu un projet semblable, mais plus approfondi ; il s'agissait de former une république chrétienne d'Etats indépendants, où les guerres eussent été rendues impossibles par une sorte de conseil
amphictyoni(iuc. Kii iirl'dj Emcric La Croix puljlia à i^aris le Nouveau Cynée, Discours des occasions et moyens d'establir unepaix générale etla liberté du commerce par tout le monde; il y plaidait en laveur de l'établissement d'une diète internationale permanente qui serait investie du pouvoir d'arranger toutes les querelles entre nations. Leibnitz soutenait, en 1670, que ce but serait atteint par les nations de l'Europe (juand elles se formeraient en Confédération sous la souveraineté de l'empereur d'Allemagne. En 1()93, le grand et vertueux William Penn, dans un Essai sur la paix présente et future de VEurope, tenta également de prouver que, par rétablissement d'une diète ou confédération, l'Europe pourrait, si elle le voulait, s'affranchir entièrement de la guerre. Vingt ans plus tard, la théorie de la paix universelle et perpétuelle trouva dans l'abbé de Saint-Pierre l'un de ses plus enthousiastes défenseurs. Le premier de ses ouvrages sur ce sujet fut publié en 1712, le dernier en 1736. Rousseau donna en 1761 une éloquente exposition des vues de l'ingénieux abbé. Goudard, dans son livre la Paix de t Europe (17o7) et dans son Espion chinois (176o), et Mayer, dans son Tableau politique et littéraire de l'Europe en 1775 (1777), ont proposé, pour assurer et maintenir la paix, des plans de congrès européen qui sont en substance les mêmes que celui de l'abbé de Saint-Pierre.
L'ouvrage de Kant vint ensuite, et peut-être n'est-il inférieur à aucun des ouvrages de même étendue qui ont paru sur le même sujet. Kant ne supposait pas que ce qu'il proposait dût être promptement adopté. Il pensait seulement
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qu'un pareil songe, si c'en était un, était de ceux où doit se complaire un homme de bien; qu'on pouvait trouver dans l'observation de la nature humaine et dans les tendances essentielles de l'histoire des motifs pour espérer que la cause de la paix triompherait un jour, et qu'on finirait par établir et par faire observer un système de jurisprudence internationale qui préviendrait toute guerre. Il vit clairement que le projet de l'abbé de Saint-Pierre était vicieux, en ce qu'il admettait que le congrès proposé serait l'œuvre des rois et les garantirait non-seulement contre les guerres extérieures, mais encore contre les révolutions intérieures. Kant observa fort bien que les nations doivent être des .républiques (mot qui pour lui n'est pas synonyme de démocratie et qui n'exclut pas la forme monarchique); qu'elles doivent se gouverner elles-mêmes et se trouver soumises non pas à la volonté d'un seul homme ou de plusieurs, quel qu'en soit le nombre, mais à l'autorité de la loi; que c^est là la première condition pour qu'elles forment entre elles un concert avec quelques chances raisonnables d'empêcher la guerre. Il voulait que l'indépendance de chaque Etat confédéré restât hors d'atteinte, de sorte qu'il y eût union sans fusion.
Depuis Kant, beaucoup d'autres ont écrit dans le même esprit et pour le même objet. Saint-Simon, Fourier, et après eux tous les socialistes et communistes, ont eu leurs plans pour Pabolition de la guerre. Des Sociétés se sont même formées en Amérique, en Angleterre et sur le continent pour rétablissement d'une paix permanente et universelle; elles ont subventionné des journaux. Messager de la paix, Courrier
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de la paix, etc., pour défendre leurs idées; elles ont tenu à plusieurs reprises de grandes réunions internationales. En 1803, le projet d'une diète européenne, d'un congrès permanent de la paix pour l'arrangement des querelles internationales, Tut recommandé par Napoléon III aux autres souverains. La guerre franco-allemande, si remplie d'horreurs, si grosse, semblc-t-il, de maux futurs, a donné une impulsion et une vie nouvelle à l'idée de trouver un moyen qui donnât quelque assurance contre le retour d'un tel fléau. II fut curieux de voir combien de gens, pendant les quelques mois qui suivirent la guerre, présentèrent cette idée dans les journaux non-seulement comme séduisante, mais comme nouvelle. Parmi ceux qui l'ont récemment défendue, ceux qui méritent le plus l'attention sont peut-être le professeur Seeley, lord Amberley et M. de Laveleye.
Il n'y a donc pas lieu aujourd'hui de railler beaucoup le projet de Kant comme chimérique. Beaucoup même de ceux qui voient peu de chances pour qu'il se réalise regarderont probablement son plaidoyer d'un œil favorable, le jugeant propre à inspirer une saine horreur de la guerre. Pour moi, je ne puis pas dire que, dans le plan de Kant et dans tous les plans analogues, je trouve autre chose que de bonnes intentions. Celui qui serait le plus radical, c'est celui qui exigerait des nations le renoncement à leur prérogative d'Etats indépendants et les transformerait en simples parties d'un grand empire ou d'une confédération , les Etats Unis d'Europe, pour arriver plus tard aux Etats Unis du monde. L'argument décisif qu'on invoque en sa faveur, c'est que, pour rendre efficaces les
décisions d'un conseil ou d'une autorité quelconque et mettre véritablement lin aux querelles entre peuples, il faut un pouvoir exécutif qui les sanctionne; cela implique nécessairement que la confédération seule possède une force armée pour se faire obéir, qu'il n'y a plus qu'un pouvoir souverain, que les nations cessent d'être indépendantes et de se gouverner ellesmêmes. Cet argument me paraît invincible en tant qu'il est purement négatif. Aussi longtemps que le caractère des nations ne sera pas essentiellement différent de ce qu'il est aujourd'hui, il ne faudra rien moins que l'entière absorption de leur indépendance au sein d'un pouvoir souverain qui embrasse tous les autres pour garantir contre le retour de la guerre, Mais, ceci accordé, deux fortes objections se présentent qui nous empêchent d'accorder à ce projet quelque efficacité réelle, quelque valeur pratique. D'abord cette abdication même des nations (et pourtant, si l'on excepte une complète régénération spirituelle de la nature humaine, aucun autre moyen ne peut servir) risque fort de n'avoir. pas l'effet qu'on en attend. Supposez qu'elle soit accomplie; supposez que toutes les nations soient si profondément convaincues des maux de la guerre, qu'elles consentent à sacrifier leur indépendance au profit d'un pouvoir collectif unique; comment pourront-elles se prémunir contre le danger manifeste d'un tel pouvoir devenant tyrannique au point qu'il fallût le renverser? N'est-il pas vraisemblable que ce Léviathan serait tenté de dévorer ceux qui l'auraient créé? N'estil pas vraisemblable qu'un gouvernement universel serait, comme Kant l'a montré, un très-mauvais gouvernement,
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qui aurait beaucoup trop à faire pour bien remplir sa tâche, et qui, par suite, ferait tout mal? Il ne pourrait ôtre que fort ignorant de la condition et des besoins des vastes provinces de son empire; il n'aurait qu'un zèle fort tiède pour le bienctre de certaines portions considérables de son peuple; il serait nécessairement au-dessus de toute responsabilité. En conséquence, n'est-il pas probable, n'est-il pas à peu près certain que, sous un tel gouvernement, le monde oscillerait entre l'anarcbie et le despotisme? que, sous forme de révoltes, les guerres seraient plus nombreuses qu'aujourd'hui? que l'armée régulière du monde aurait besoin d'être plus nombreuse et son budget militaire plus lourd que jamais? — En second lieu, la paix môme serait achetée trop cher à ce prix. Ce prix, ce serait la vie, l'indépendance, la dignité morale des nations, et cela vaut plus que la paix ne peut valoir. Une paix fondée sur le sacrifice de la nationalité des peuples n'est que la paix du cimetière.
Je ne vois pourtant pas qu'il y ait grandes chances d'acheter la paix perpétuelle à meilleur compte. Congrès internationaux, ligues amphictyoniques, hautes Cours des nations, tout cela, il serait^ je crois, facile de le montrer, ne pourrait que rendre les guerres plus fréquentes au lieu de les diminuer, et servir d'instrument à l'ambition au lieu d'être une garantie contre elle. Moins les peuples feront de tentatives pour réaliser de tels plans, mieux cela vaudra pour ceux qui sont faibles et honnêtes. Le choix par les parties intéressées d'arbitres chargés de juger les différends internationaux présente un tout autre caractère. Ce moyen peut dans beau-
coup de cas ôtre fort raisonnable et fort utile; il peut souvent sauvegarder la paix quand elle est menacée; mais certainement il n'aura jamais pour effet de supprimer complètement la guerre, et il peut dans certaines occasions la faire naître au lieu de la prévenir. La guerre a sa source dans les mauvaises passions, dont aucun moyen, aucun artifice extérieur ne pourra nous affranchir, et que toute la prudence de ce monde ne peut réprimer efficacement. Elle ne cessera que quand la loi du devoir sera pleinement réalisée dans la conduite des nations, ce qui n'arrivera que le jour où la vérité aura affranchi tous les hommes. Jusque-là, la terce ne verra pas les républiques de Kant ni la paix perpétuelle qui doit régner entre elles.
Dans l'année qui suivit la publication de son traité sur l'histoire universelle, Kant fit paraître dans la Gazette littéraire universelle (Allgemeine Literaturzeitung) une appréciation des deux premières parties des Idées de Herder ; le ton de sa critique blessa vivement celui-ci, qui, par représailles, essaya de critiquer à son tour sévèrement la philosophie de Kant; il échoua; la nature ne lui avait pas donné les qualités nécessaires pour comprendre, encore moins pour juger un système spéculatif aussi subtil et aussi profond. L'appréciation de Kant a, je crois, le tort d'insister sur certains défauts très-apparents dans la manière de penser et de s'exprimer de Herder : il aurait suffi de les indiquer; en revanche elle ne donne qu'une idée fort imparfaite des mérites de l'ouvrage, et elle ne contient rien ou peu de chose qui ait quelque importance ou quelque nouveauté. Elle n'est donc
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satisfaisante ni à l'égard de Ilcrder ni à l'égard du sujet.
Eu l"8(), Kant publia un court essai intitulé : Conjectures sur le commencemeut de i histoire du genre huniairi. 11 entreprend d'y expliquer le récit mosaïque de la chute; il y voit la représentation sous l'orme historique, non pas d'un événement réel ou d'un l'ait arrivé à un individu déterminé, mais de la transition qui s'est opérée entre l'état d'innocence de la pure sensation et de l'instinct, et l'état d'imperlection, consciente d'elle-même, de la raison et de la liberté. Herder, dans ses Idées et dans un ouvrage spécial, avait précédé Kant dans cette voie. Schiller, en 1792, dans ses Suggestions sur l'origine de la société humaine telle quelle est indiquée dans les livres de- Moïse, et, la môme année, Schelling, tout jeune encore, dans une dissertation pour obtenir le grade de maître es arts, intitulée : Sur le philosophème biblique de Vorigine du mal, ont adopté, développé, appliqué les idées de Herder et de Kant, et contribué à répandre cette notion qu'on retrouve si fréquemment ensuite dans la littérature et la philosophie allemandes, à savoir que la chute a marqué un grand pas dans le progrès de la culture du genre humain, et que le péché, bien qu'il soit un défaut dans l'individu, est une nécessité et un avantage par rapport à l'espèce. Selon moi, toutes ces tentatives ont leur point de départ dans de faux principes d'interprétation et ne vont qu'à obscurcir le peu de lumière que nous avons sur l'histoire primitive de l'homme.
Kant a probablement rendu un service plus important à
la science de l'histoire par la tentative qu'il a faite dans la
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Critique du jugement pour déterminer les caractères constitutifs et distinctifs d'un organisme, que par toutes les opinions qu'il a avancées dans les Essais réunis par ses éditeurs Rosenkranz et Schubert dans le septième volume de ses œuvres, sous ce titre général : Zur Philosophie der Geschichte (Sur la philosophie de l'histoire). J'en excepte pourtant son Idée d'une histoire universelle. Quoique Herder ait souvent parlé de l'histoire comme d'un développement organique, il n'a rien fait pour définir et pour expliquer ce qu'on doit entendre par là; il n'en avait évidemment qu'une vague notion qu'il aurait tout aussi bien traduite par processus naturel ou quelque expression analogue. Kant, d'autre part, n'a pas appliqué à l'histoire la notion d'organisme; mais il a essayé de déterminer avec précision ce qu'elle signifie, de la distinguer d'une simple adaptation extérieure, de la ramener par l'analyse aux idées qui en sont la condition et qui la constituent. Il peut n'avoir pas entièrement réussi; son analyse peut n'avoir pas été jusqu'au bout; elle peut même n'être pas tout à fait satisfaisante dans l'œuvre partielle qu'elle a accomplie; mais aborder simplement cette tâche, c'était déjà beaucoup; l'aborder avec la vigueur qu'a déployée Kant et d'une manière aussi propre à susciter de nouvelles recherches, c'était plus encore.
Mais le plus grand de tous les services rendus par Kant à la science de l'histoire comme à toutes les autres sciences spéciales, c'est évidemment la merveilleuse impulsion qu'il a donnée à l'esprit scientifique par ses investigations sur la nature, les conditions, les limites de la connaissance elle-
m(>me. Ces investigations, les plus profondes et les plus vastes (lu'on ait jamais tentées, ont rompu le sommeil do"^mati(iiie de l'Europe, dissipe une multitude de rêves agréables, et préparé l'irruption de torrents de lumière à travers de nouvelles issues. Cette partie de l'œuvre de Kant, je ne dois pas essayer de la rappeler ici, encore moins de l'apprécier; mais il ne faut pas conclure de mon silence que je la juge comme peu de chose et qu'elle ne soit pas vraiment pour moi d'une inexprimable grandeur.
Parmi les successeurs immédiats de Kant, il n'en est qu'un qu'il soit nécessaire de mentionner dans cette histoire : c'est le poëte Schiller ^ En 1787, il lut le plus important des Essais de Kant, celui dont j'ai donné plus haut l'analyse; il accepta pleinement l'idée que l'histoire, pour être traitée philosophiquement, devait être étudiée et présentée à un point de vue téléologique comme un système de moyens et de lins. C'est à peu près à cette époque qu'il commença à réunir des matériaux pour ses ouvrages historiques ; et le principe téléologique soutenu par Kant est l'idée la plus philosophique que Ton puisse découvrir dans VHlstoire de la révolte des Pays-Bas et dans celle de la Guerre de Trente ans. On doit reconnaître cependant qu'il n'y a guère plus de philosophie que de recherches sérieuses dans ces ouvrages, bien que, par d'autres
1. Naturellement, tous les biographes de Schiller traitent avec quelque étendue de ses aptitudes et de ses œuvres philosophiques. Kuno Fischer a trois excellentes leçons sur Schiller philosophe ; Drobisch a parlé particulièrement de ses rapports avec la morale de Kant ; et Schasler, dans sa récenle Histoire de l'esthétique, a donné un remarquable exposé des spéculations esthétiques de Schiller.
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qualités, ils aient mérité la popularité dont ils jouissent. La preuve la plus manifeste de l'influence exercée par les spéculations historiques de Kant sur Schiller se trouve dans la leçon d'ouverture prononcée en 1789 par ce dernier comme professeur d'histoire à léna. Cette leçon, dont le titre est : Qu'est-ce que l'histoire universelle, et à quels points de vue doit-on l'étudier? est certainement très-éloquente et tout à fait digne de Schiller; mais dire, comme lord Lytton, que (( les idées qu'elle contient sur l'histoire valent des bibliothèques entières d'ouvrages historiques», ou, comme M. Carlyle, « qu'il n'y a peut-être jamais eu en Europe de cours d'histoire dont le plan ait été tracé d'après des principes aussi magnifiques et aussi philosophiques », c'est faire de cet opuscule un éloge hors de toute proportion avec la vérité et qui, par là, ne convient à personne moins qu'à Schiller. Voici la suite des pensées dans ce discours : Schiller établit d'abord un éloquent contraste entre l'étude qui ne se propose d'autre but que d'amasser les connaissances nécessaires pour se maintenir, s'enrichir, se pousser dans le monde, et celle qui s'inspire d'un esprit philosophique, de l'amour du vrai et de la perfection intellectuelle et morale; et il conclut que cette seconde espèce d'étude est la seule qui convienne et dont on doive désirer le concours au point de vue de l'histoire universelle. Puis il nous présente deux tableaux : l'un, de la condition de l'homme à l'état sauvage; l'autre, de sa condition actuelle dans l'Europe civilisée ; il définit l'histoire universelle la science qui nous apprend comment les hommes sont élevés du premier de ces états au second,
quelles furent à chaque époque leurs diverses fortunes, poui- (luoi les nations sont si différentes les unes des autres, pourquoi les croyances, les lois, les mœurs, les classes, etc., de la société, sont ce qu'elles sont. L'auteur observe ensuite qu'il y a de larges espaces vides dans le monde de l'histoire ; que non-seulement beaucoup d'événements, mais beaucou[) d'époques, sont irrévocablement tombés dans l'oubli, de sorte que l'histoire universelle ne pourra jamais être autre chose qu'une collection de fragments indignes du nom de science. De plus, celui qui s'occupe d'une telle bistoire doit, parmi- les faits dont le souvenir nous a été transmis, faire encore un choix, et le principe d'un tel choix, c'est, selon Schiller, la perception d'une relation essentielle, incontestable, évidente, entre ces faits et la constitution présente de la société, ainsi que le bien-être ou la misère des généralions qui vivent actuellement. L'histoire universelle ellemême a descendu le courant du temps; mais l'iiistorien qui l'étudié doit suivre la direction de ce courant en le remontant; c'est là une pensée de Kant que Schiller s'approprie; il lui en emprunte ensuite une autre et déclare que l'esprit philosophique découvre bientôt, dans le cours de son étude de l'histoire, que le passé est lié au présent, non-seulement comme la cause à l'effet, mais comme les moyens à la fin. Entin, il insiste sur cette considération que le principe téléologique est le seul qui puisse faire de l'histoire un tout rationnel pour l'esprit humain , un objet d'étude qui contribue à son élévation morale.
Telles sont, je crois, les seules pensées que l'on puisse
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trouver dans la leçon de Schiller, si on la ramène à ses éléments constitutifs, à ce que Lytton appelle les notions, et Carlyle les principes. Ce procédé de réduction la dépouille naturellement de toute son éloquence et lui enlève toute sa vie; mais il en dégage les idées fondamentales, qui sont celles que nous venons d'indiquer. Ces idées, lussent-elles originales, la simple exposition, quelque éloquente qu'elle soit, qu'en fait Schiller, ne suffirait pas pour qu'on fût fondé à lui assigner une place distinguée parmi ceux qui ont cultivé la philosophie de l'histoire. J'ajoute que ces idées n'ont à aucun degré le caractère de l'originalité. S'il en est ainsi, il serait tout aussi raisonnahle de faire de Schiller un grand historien philosophe, parce que, dans ses heaux poèmes la Promenade et les Quatre Ages du inonde, il a tracé à grands traits les progrès de la société et les époques de l'histoire, que de lui décerner un pareil titre à cause des quelques observations générales et sommaires que contient sa leçon sur l'histoire universelle.
La partie de la philosophie où Schiller s'est réellement distingué, c'est l'esthétique ; l'histoire de cette science devra toujours rappeler honorablement ses services ; j'ajouterai que ces services n'ont pas été perdus pour la science de riiistoire, car les travaux esthétiques de Schiller ont contribué à déterminer la fonction de l'art dans la nature humaine et dans l'histoire, dans la vie de l'individu comme dans celle de la race. Le noble poëme les Artistes célèbre rinfluence de ce sentiment du beau , qui est propre à l'homme ; montre comme il concilie la sensibilité et la
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raison ; comme il élève le sauvage à la dignité d'être civilisé; comme « son charme détourne le cœur des grossières passions et des vils désirs » et le porte à aspirer plus haut ; <( par l'appât d'une douce récréation, il attire l'indolent vers lesdevoirssuhlimes; » comme il provoque et répand les joies de la sympathie; comme il rafline et spiritualise l'amour; comme il donne une forme et une force aux puissances du monde à venir, et revôt l'Invisible d'attributs qui le font aimer et révérer. En un mot, dans ce poème, Schiller, avec une vérité parfaite et un talent exquis, représente l'art comme l'auxiliaire et l'associé de la moralité, de la religion et de la philosophie ; nécessaire à leur existence, il l'est plus encore à leur développement et à leur achèvement. — Tout ce que Schiller chante ici. il l'établit et le démontre philosophiquement dans ses divers Essais sur des sujets esthétiques, et spécialement dans ses Lettres sur V éducation esthétique. Dans cet ouvrage, il a apporté une modification coiîsidérable à la théorie de Kant, bien qu'il l'ait fait surtout en développant les principes mêmes de celui-ci. Cette modification consiste à montrer que l'art est le principe et la forme de vie qui comble l'intervalle entre la sensation et l'intelUgence, entre le règne de la force et celui de la loi, et donne à l'homme celte liberté qui ne peut exister que dans la coopération, l'action, le jeu harmonieux de sa double nature. Schiller, en d'autres termes, tend à corriger l'erreur où Kant était tombé dans la pratique quand il regardait l'histoire politique comme le tout de l'histoire. Si les Lettres sur l'éducation esthétique n'ont pas entièrement échoué dans
la tentative que s'est proposée leur auteur, — et il y aurait témérité à vouloir soutenir qu'elles ont échoué, — il faut admettre que l'art dans l'âme humaine et dans l'éducation de la vie humaine a une place telle que son histoire doit être considérée comme une partie essentielle de l'histoire générale. Les quatre dernières Lettres sont consacrées à la démonstration de cette thèse énoncée au commencement de la Lettre XXIV : « On peut distinguer trois différents moments ou degrés de développement que l'homme individu aussi bien que l'espèce entière doivent traverser nécessairement et dans un ordre déterminé, s'ils veulent parcourir le cercle entier de leur destination. Sans doute des circonstances fortuites, qui consistent soit dans l'influence des objets extérieurs, soit dans le libre arbitre de l'homme, peuvent tantôt allonger, tantôt raccourcir chacune de ces périodes; mais aucune ne peut être complètement omise, et ni la nature ni la volonté ne sauraient intervertir l'ordre dans lequel elles se succèdent. L'homme, dans son étatp%5igî^e, subit uniquement la domination de la nature; il s'affranchit de cette domination dans l'état esthétique et la maîtrise dans l'état moral. »
J'ai déjà eu plusieurs fois, dans le cours du présent ouvrage, l'occasion de dire pourquoi je rejetais des lois ou des généralisations de cette nature; je n'hésite pas à rejeter ici l'hypothèse de Schiller, en tant qu'elle a la prétention de déterminer la succession des époques de l'histoire. Schiller n'a nullement prouvé qu'il y ait trois époques séparées et distinctes, une époque physique, une époque esthétique, une époque morale, qui se suivent dans l'ordre qu'il indique; il
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y a plus : ses observations tendent directement à prouver le contraire, ou tout au moins les exemples qu'il apporte conduisent à une conclusion opposée; c'est-à-dire que les éléments physiques, esthétiques et moraux, étant essentiels à la nature humaine, sont aussi des éléments essentiels de l'histoire de l'humanité, et sont en conséquence si étroitement unis, qu'ils ne peuvent être séparés aux différentes époques de la durée.
Je regrette que je n'aie pas le loisir de faire plus d'une citation pour montrer quel est le caractère des observations de notre auteur; la seule que je puisse faire, je l'emprunte à la dernière Lettre : c Si lé besoin force Tliomme d'entrer en société, et si la raison grave dans son âme des principes sociaux, c'est la beauté seule qui peut lui donner un carac^ tère social; le goût seul porte Fharmonie dans la société, parce qu'il crée l'harmonie dans l'individu. Toutes les autres formes de perception divisent l'homme, parce qu'elles se fondent exclusivement soit sur la partie sensible, soit sur la partie spirituelle de son être; ce n'est que la perception du beau qui fait de lui un tout, parce qu'elle demande le concours de ses deux natures. Toutes les autres formes de communication divisent la société, parce qu'elles s'adressent exclusivement soit à la réceptivité, soit à l'activité privée de ses membres, et, par conséquent, à ce qui distingue les hommes les uns des autres : seule, la communication esthétique unit la société, parce qu'elle s'adresse à ce qu'il y a de commun dans tous ses membres. Xous ne goûtons les plaisirs des sens qu'en tant qu'individus, sans
que respècc qui nous est immanente y ait part : nous ne pouvons dès lors donner un caractère général à nos plaisirs physiques, parce que nous ne pouvons généraliser notre individu. Les plaisirs de la connaissance, nous les goûtons uniquement comme espèce et en écartant avec soin de nos jugements toute trace d'individualité ; nous ne pouvons, en conséquence, généraliser nos plaisirs rationnels, parce que nous ne pouvons exclure des jugements d'autrui comme des nôtres les traces d'individualité. C'est le beau seul que nous goûtons tout à la fois comme individu et comme espèce, c'est-à-dire comme représentants de l'espèce. Le bien sensible ne peut faire qu'un heureux, parce qu'il se fonde sur l'appropriation, qui entraîne toujours une exclusion avec elle; et même, cet heureux ne peut l'être que partiellement, parce que la personnalité ne prend point part à ce bien. Le bien absolu ne peut rendre heureux qu'à des conditions qu'on ne peut supposer généralement, car la vérité ne s'acquiert qu'au prix du renoncement, et il faut un cœur pur pour croire à une volonté pure. Le beau seul rend tout le monde heureux, et tous les êtres, tant qu'ils ressentent sa magique influence, oublient les limites où ils sont renfermés *. »
1. Pour ces deux citations de Schiller, nous avons emprunté la traduction de M. Ad. Régnier.