CHAPITRE VI
FICIITE.
Après Kant, Fichte; après un noble caractère, un caractère plus noble encore; mais aussi, après une fausse manière de traiter l'histoire, une manière plus fausse encore. Les idées de Fichte sur la philosophie de l'histoire se trouvent dans son ouvrage les Caractéristiques du temps présent (Grundzïige des gegemvartigen Zeitalters), publié en 1806, mais qui consiste en une série de leçons faites à Berlin pendant l'hiver 1804-1805. Ce livre, comme tous les autres écrits de Fichte, respire le souffle le plus noble et le plus divin; comme tous ses ouvrages populaires, il est d'une grande beauté de style; le mérite de l'inspiration, comme celui de la forme, a été conservé avec une singulière fidélité et un rare bonheur par William Smith, L. L. D., qui l'a traduit en anglais ^
1. Le Dr Smith est aussi l'auteur d'un excellent Mémoire sur Fichte, et il a traduit la Vocation du savant, la Nature du savant, la Vocation de l'homme, la Méthode pour arriver à la vie bienheureuse, et les Esquisses de la doctrine de la science. Les œuvres complètes de Fichle sont en 8 vol. {Berlin, 1843-6). Elles ont été éditées par son fils^ J.-H. Fichte^ qui a écrit aussi une
A la racine de toute la théorie que Ficlite y développe, il y a une erreur du caractère le plus funeste : c'est que la philosophie doit être absolument séparée de l'expérience ; et la philosophie de l'histoire, de l'histoire elle-même. Un tel dualisme peut-il se justifier dans un système qui prétend à une si rigoureuse unité, et, s'il le peut, de quelle manière? Ce sont là des questions que je ne dois pas discuter; je n'ai à m'occuper que du fait même de ce dualisme. 11 a sa source, on n'en saurait douter, dans la distinction établie par Kant entre la sensibihté et l'intelligence, et on peut le regarder comme une réduction à Vahsurde de cette distinction. Selon Fichte, il y a une philosophie de Phistoire; mais ce n'est pas dans l'histoire qu'il faut la chercher, ni par elle qu'on peut espérer d'y arriver. « Le philosophe, dit-il dans sa première leçon, doit déduire, de l'unité de son principe posé à priorîy tous les phénomènes possibles de l'expérience; mais il est clair que, pour venir à bout de son entreprise, il n'a pas recours à l'expérience, qu'il procède uniquement en philosophe, n'accordant pas la moindre attention à Pexpérience, et qu'il représente sous une forme absolument à priori le temps considéré dans sa totalité, et toutes les époques possibles du temps. » Et encore, dans la neuvième leçon : « Le philosophe qui, en sa qualité de philosophe, s'occupe de Phistoire, suit le cours à priori du plan du monde, lequel
vie de son père et a publié sa correspondance. Les œuvres de Fichte traduites en français sont : Méthode pour arriver à la vie bienheureuse, traduite par Francisque Bouillier; Destination du savant et de Vhomme de lettres, Irad. par Nicolas; Doctrines de la science, trad. par Grimblot (Paris, Germer Baillière et G'=).
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plan est clair pour lui sans qu'il ait aucunement besoin du secours de riiisloire; et s'il lait usage de Thistoire, ce n'est pas pour lui demander la démonstration de (juoi que ce soit, car ses principes sont déjà démontrés indépendamment de riiisloire; c'est seulement pour confirmer par des exemples et utiliser dans le monde réel de Tliistoire ce qui a déjà été compris sans avoir recours à son aide. »
Ces passages ont au moins le mérite d'être explicites et clairs. On ne peut avoir aucun doute sur ce qu'ils veulent dire; on ne peut douter davantage que ce qu'ils veulent dire soit absolument faux. Le pbilosophe ne possède pas un aussi merveilleux privilège de pouvoir ainsi connaître, par la seule spéculation, le cours des événements. Une description à priori de quelque époque de la durée que ce soit est impossible. Le vrai philosophe de l'histoire est celui qui l'étudié plus profondément que les autres, et non celui qui s'abstient entièrement de l'étudier pour la déduire de l'unité d'un principe posé à priori. En réalité, cette proposition que tous les phénomènes possibles de l'expérience peuvent être déduits par la philosophie sans le secours de l'expérience est tellement extravagante , qu'il est impossible de la défendre, et nous pouvons assurer d'avance que ceux qui entreprennent cette défense ne la soutiendront pas sérieusement. Fichte ne le fait pas; mais, dans le cours de son explication, il la maintient. Nous voyons, à notre grand étonnement, que la possibilité de déduire toute expérience d'un principe philosophique signifie en réalité ï impossibilité d'en déduire aucun ; que le plan du monde est tout ce qu'on peut
déduire; et que non-seulement le plan du monde n'est pas un fait d'expérience, mais encore que l'expérience peut ne pas lui correspondre; que l'expérience est à posteriori et ne se laisse pas déduire. « L'histoire de la culture graduelle de la race humaine, lisons-nous dans la 9° leçon, est constituée par deux éléments intimement unis, l'un qui est à priori^ l'autre à posteriori. L'élément à priori, c'est le plan du monde, avec les traits généraux qui le déterminent, plan selon lequel l'humanité traverse cinq époques. Sans aucune information historique, le penseur peut savoir que ces cinq époques doivent se succéder l'une à l'autre ; il peut aussi déterminer les caractères généraux de quelques-unes qui ne se seraient pas encore réalisées dans l'histoire sous forme de faits. Ce développement de la race humaine ne se fait pas à la fois comme le philosophe se le représente à lui-même dans sa pensée; mais, troublé qu'il est par des forces étrangères, il se produit graduellement, en différents temps et en différents lieux, et dans des circonstances particulières. Ces conditions ne sont nullement contenues dans ridée du plan du monde; elles sont absolument inconnues à la philosophie ; c'est ici que commence le pur empirisme de l'histoire, son élément à posteriori^ l'histoire sous sa forme propre. » Je considère cette théorie comme inconcihable soit avec la philosophie générale de Fichte, soit avec une foule d'autres propositions que renferme son ouvrage, et je crois que la logique l'obhgeait à montrer qu'il n'y a pas de forces étrangères qui puissent troubler le développement rationnel de la race humaine; qu'il n'y a ni
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éléments à posterioviy ni altération du cours des événements dans la durée, et que toutes les apparences contraires sont uni(|uement dues à des imperfections de la pliilosopliie dont celle-ci doit s'affranchir un jour; mais, conséquente ou non, cette concession à l'expérience sera sans doute regardée comme un hommage rendu au sens commun et à la vérité des faits. Cela me rappelle un passage amusant des Leben und literarischer Briefweclisel (Vie et Correspondance littéraireg, part. II, p. 433-435) de notre auteur. Fichtc informe F.-A. Wolff qu'il est arrivé relativement à l'époque homérique au même résultat par la déduction àiniori que Wolff par la critique empirique. L'illustre érudit lui répond avec malice qu'il y a certains peuples dont les anciens ne nous ont malheureusement conservé que le nom, et qu'il serait bien aise d'apprendre leur histoire de quelqu'un qui, comme Fichte, pourrait la connaître à priori. Fichte s'excuse ; il est philosophe, non philologue, et il n'appréciera que les découvertes historiques (Ich bin nicht Philolog von Profession ; als Philosoph hiii ich hekannt. Als Philosoph nur dûrfte ich die historische Entdeckung wûrdigen).
Les assertions générales de Fichte relativement à la déduction de l'expérience, de quelque manière qu'on les entende, en arrivent donc à ne signifier plus rien quand il s'agit de les appliquer. Voyons maintenant ce qu'il faut penser du plan du monde. Ce plan repose, selon Fichte, sur l'idée du temps considéré dans son ensemble. « Chaque époque particulière du temps est l'idée fondamentale (Grundbegriff) d'une période particuhère de l'histoire. Chacune de ces
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époques ou idées l'ondameulales des périodes particulières ne peut néanmoins ôlrc entièrement comprise que par le moyen et la succession des autres, et par son rapport au temps universel. Il s'ensuit manifestement que le philosophe, pour être en état de caractériser exactement une période particulière, la sienne par exemple, doit auparavant avoir compris à priori et pénétré à fond la signification du temps universel et de toutes ses époques possihles. » Ici, dès le premier mot, les difficultés commencent. Pourquoi le temps aurait-il des époques? Il semble absurde d'avancer que le temps, simplement comme tel, a des époques. Les époques sont les degrés du développement d'êtres qui existent dans le temps. Parler de pénétrer la signification du temps universel, c'est prononcer des mots vides de sens, ou bien on veut dire par là que l'on s'élève à l'intelligence de la nature et des fins d'êtres dont le temps est la condition; mais une connaissance de cette sorte ne peut être atteinte par la méthode à priori. Admettons néanmoins que le temps ait une signification par lui-même, indépendamment des choses qui existent dans le temps; admettons que nous puissions pénétrer à priori cette signification, prouver, par suite, que le temps a des époques, et, de plus, saisir les idées fondamentales de ces époques (c'est là certainement aller assez loin dans la voie des concessions) ; eh bien, il reste encore que le philosophe doive rattacher par les liens de la déduction le temps terrestre au temps éternel, le plan du monde à celui de l'univers. Fichte nous assure qu'une telle entreprise peut être rigoureusement accomplie; mais il décline
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cette tâche, sous prétexte qu'une telle démonstration n'est pas à sa place devant un auditoire public, ce qu'on n'aura pas de peine à croire. Le résultat, néanmoins, c'est que nos espérances de déduction à priori sont de nouveau déçues. Je veux supposer charitablement que cette déduction se trouve, comme quelques-uns le prétendent, dans là Doctrine de la science; mais je souhaite bien du plaisir au lecteur qui ira l'y chercher, et j'envie son bonheur s'il l'y trouve.
Fichte se contente de déterminer dogmatiquement, sans déduction, quelle est l'idée fondamentale du temps terrestre. 11 le fait dans cette belle formule : « La fin de la vie du genre humain sur la terre, c'est que dans cette vie les hommes puissent ordonner librement toutes leurs relations conformément à la raison. » Pensée noble et vraie, digne du noble et sincère esprit qui l'a exprimée! Mais avait-il, comme philosophe, le droit de l'exprimer ici? 11 est impossible de ne pas voir que, en déclinant la lâche de déduire le temps terrestre du temps éternel, Fichte s'est dispensé de déduire la vie terrestre de la vie éternelle, la vie humaine de la vie divine; qu'il a, sans le dire, identifié le temps et la vie, procédé fort peu légitime, mais fort commode, car, si le temps lui-même ne se partage pas en époques, il n'en est pas de même de la vie dans le temps, surtout si nous sommes libres de choisir, comme le fait notre auteur, la notion de la vie qui nous convient le mieux, sans donner aucun motif de notre choix. « La fin de la vie du genre humain sur la terre, c'est que dans cette vie les hommes puissent ordonner librement
toutes leurs relations conformément à la raison. » Pourquoi Flint. II. — 9
l'induclioii serait-elle incapable d'établir cela? Disons mieux, quel autre moyen de l'établir que l'induction? Comment prouver quelle est la fin de la vie humaine sur la terre, si ce n'est par la considération des actes qui révèlent la nature des tendances de cette vie? La croyance que la vie de l'homme sur la terre tend à la liberté rationnelle n'est pas une supposition à priori de la science historique, mais bien une des inductions de cette science. Elle n'est légitime que dans la mesure où elle est confirmée par l'histoire en tant que celle-ci comprend tout ce qui manifeste le caractère des individus et des sociétés.
Bien que Fichte ne déduise pas la vie humaine sur la terre de la vie éternelle, il soutient avec une énergique insistance que l'une est le développement nécessaire de l'autre; que toute existence dans le temps a sa racine dans une existence plus haute qui est en dehors du temps ; que, à parler rigoureusement, il n'y a qu'une seule vie, une seule puissance qui anime toutes choses, une seule raison vivante, et que la plus grossière de toutes les erreurs, celle de laquelle découlent véritablement toutes les autres, c'est l'opinion illusoire que les individus qui peuvent exister vivent, pensent et agissent par eux-mêmes. Le principe absolu de la pensée et de l'être, le point de départ et la substance, le sujet-objet de la spéculation n'était pas encore pour Fichte, en 1804, le moi de la Doctrine de la science; c'était l'Etre un, véritable, absolument existant par soi, le Dieu que cherchent tous les cœurs. Chaque moment particulier de la vie de l'homme sur la terre est contenu dans le développement de la vie divine,
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cause unique de toutes choses; tout ce que la vue peut saisir et qui semble en dehors de cette vie unique n'est pas au dehors d'elle, mais au dedans; voir véritablement les choses, c'est les voir seulement à travers et dans cette vie qui les produit; la lumière et la vie de la religion, la lumière et la vie en Dieu, c'est là la seule vraie lumière et la seule vraie vie, la seule vraie science et la seule vertu : telles sont les propositions qui résument la croyance fondamentale, inspiratrice, partout présente, de l'ouvrage dont nous parlons ici. Ouvrez-le n'importe où, vous vous trouverez dans cette atmosphère pure, élevée, sanctifiante, qui est naturelle à une âme héroïque et pieuse comme celle de Fichte.
Le plan du monde renferme, selon Fichte, cinq époques : lage primitif, ou état d'innocence, où la raison gouverne sous forme de simple loi de la nature, ou d'instinct aveugle; l'âge d'autorité, ou état de péché progressif, où la raison ne gouverne que par des institutions extérieures et des croyances qui ne cherchent pas à convaincre, mais exigent un assentiment et une obéissance aveugles; Tâge d'indifférence à l'égard de la vérité, ou état de péché complet, où la raison est rejetée à la fois comme autorité et comme instinct, sans être acceptée sous une forme plus élevée; l'âge de la science, où la raison et ses lois sont comprises avec une claire conscience, où la vérité est révérée et aimée pardessus toutes choses; enfin l'âge de l'art, où l'humanité s'embellit elle-même dans toutes ses relations par l'exercice de la liberté parfaite qu'elle a réalisée pour elle-même en une image qui est la représentation fidèle de la raison. Les deux
premiers de ces âges se ressemblent en ce qu'ils sont des époques de raison aveugle ou inconsciente : dans le premier âge, cette raison est instinct; dans le second, elle est autorité. Les deux derniers ont cela de commun qu'ils sont des époques de raison clairvoyante ou consciente; dans l'un, celte raison est science; dans l'autre, elle est art. Le troisième âge est un âge de transition ; nous vivons à peu près à la fin de cette période, au milieu du temps universel; nous avons derrière nous un monde d'obscurité et de contrainte, devant nous un monde de lumière et de liberté; mais nous n'appartenons proprement ni à l'un ni à l'autre.
Ficbte déclare illégitimes toutes les questions concernant l'origine du monde, celle de la race humaine, de la civilisation et du langage, même les questions relatives à la manière dont les différentes parties de la terre ont été primitivement peuplées; il considère comme une peine inutile et un travail perdu toute tentative pour les résoudre. Qu'il ait pu sérieusement exprimer une telle opinion, c'est ce qui prouve clairement que l'habitude de n'embrasser par la spéculation pure qu'un seul côté des choses avait détruit chez lui, dans une large mesure, toute sympathie pour les recherches de la science positive; mais quelque irrationnelle que fût, même pour l'époque, une semblable assertion, elle ne manifestait pas alors chez son auteur le même degré d'ignorance et de dogmatisme combinés qu'elle pourrait le faire aujourd'hui. Maintenant encore, on peut entendre des propositions de ce genre.
Fichte savait cependant, sans doute comme philosophe, ce
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qui avait existé sur la terre avant le commencement de l'histoire. 11 savait que dès l'origine l'état d'absolue raison avait quelque part existé parmi les hommes; que la race humaine, sous la forme primitive, était purement raisonnable, sans elTort ni liberté; qu'avant l'histoire, la science et l'art, un peuple 7wrmal vivait dans une condition de raison parfaitement développée, quoique inconsciente. Ce dogme, déjà proposé l'année précédente par SchelUng, avait évidemment sa source principale dans une interprétation arbitraire des premiers chapitres de la Genèse, considérés comme un mythe, et dans cette hypothèse sans preuve que les mythes sont essentiellement des philosophèmes; mais il était aussi pour Fichte une conclusion à priori de la philosophie. Il croyait le prouver suffisamment en disant : « Rien ne vient de rien; ce qui est sans raison ne peut donc jamais devenir raisonnable. » Il pensait qu'on pouvait réfuter les arguments de ceux qui prétendent appliquer à Thomme et à son histoire la théorie du développement en leur opposant simplement l'axiome : Ex nihilo nihil fd. Cette hypothèse tle Fichte d'un peuple normal primitif n'a en soi rien d'absurde, et a autant de droit que toute autre sur le môme sujet à être discutée sans prévention; mais la philosophie de notre auteur fait une pauvre ligure quand elle essaye de la démontrer.
Fichte suppose ensuite qu'autour du peuple normal vivaient des sauvages craintifs et grossiers, nés de la terre (Scheue und rohe erdgeborene Wilde), sans autre culture que celle qui était indispensable pour soutenir une existence toute sensitive. Xi le peuple normal, ni ces sauvages
nés de la terre n'ont eu d'histoire et ne sont connus dans l'histoire, parce que celle-ci n'enregistre qwe ce qui est nouveau et inattendu, ce qui contraste avec ce qui a précédé ; rien de pareil ne pouvait se produire dans la vie du peuple normal , toujours également et inconsciemment guidé par son instinct rationnel et moral, ni dans celle des sauvages nés de la terre, ohéissant à la seule impulsion de leurs sens et de leurs appétits. L'existence même de l'histoire implique donc un événement qui a dû pousser le peuple normal hors de sa patrie primitive et le répandre sur les établissements des barbares; cette supposition, selon Fichte, on peut la prouver sans sortir du domaine de la philosophie. En tout cas, elle occupe dans sa philosophie de l'histoire une place importante. Le passage de la première grande époque de la durée à la seconde, de l'époque de la raison gouvernant comme instinct à celle de la raison gouvernant comme autorité , la naissance de la science et de l'art , l'établissement des formes les plus anciennes de gouvernement, tout cela résulte, selon Fichte, du contact et du conflit des deux races primitives et de la supériorité du peuple rationnel sur les barbares. Le respect profond qu'il professait pour la vraie culture lui faisait voir dans la présence ou l'absence d'une telle culture la distinction la plus tranchée qui pût séparer un homme d'un autre homme ; cette distinction lui paraissait ainsi se manifester tout le long de Thistoire à partir du commencement ; elle était même pour lui, si l'on peut parler de la sorte, l'axe autour duquel tournait l'histoire tout entière. Elle
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avait, à ses yeux, rimportancc qu'ont aux yeux de tant d'autres la distinction entre les descendants de Gain et ceux de Setli, entre les enfants de Dieu et les enfants du monde.
Les leçons sur l'idée et le développement historique de l'État, sur l'influence duchristianisme sur l'État, sont toutes remplies de cette hypothèse, absolument gratuite, que l'histoire a été d'un bout à l'autre le résultat du contact et de l'action réciproque des deux tribus primitives, le peuple normal et celui des sauvages. Elles contiennent cependant quelques idées ingénieuses et parfois vraies. Les leçons sur le troisième âge, l'âge présent, présentent de cette époque, aux points de vue scientifique, littéraire, moral, politique et religieux, un tableau esquissé avec une clarté et une vigueur singulières et que je trouve, pour ma part, d'une rare exactitude. Il y a là, si l'on veut, quelque chose de plus que des expositions d'une science d priori ; mais ces leçons peuvent compter parmi les sermons laïques de l'inspiration la plus élevée. La vie de l'époque actuelle y est examinée à la lumière de la raison par un homme à qui la dignité exceptionnelle de son caractère donnait le droit de juger ; il en expose impitoyablement les erreurs volontaires, les vues étroites et incomplètes, les vices ; avec une honnête indignation, une ironie flétrissante, il critique cette science superficielle et qui ne s'attache qu'à un côté des choses, cette littérature toujours occupée à flatter la paresse et les préjugés du public, cette habitude de mettre la lettre et le dogme à la place de la résignation et
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de l'abandon à la volonté divine , ces vains efforts pour pénétrer par des moyens mystiques dans le monde surnaturel, cet égoisme plein de sensualité. Naturellement, Fichte va quelquefois trop loin. Il tombe môme sur un point dans une déplorable exagération : il condamne à la fois le catholicisme et le protestantisme, les accusant de n'être plus des religions chrétiennes; il condamne môme la doctrine paulinienne, qu'il regarde comme leur fondement commun, et il soutient que l'apôtre saint Jean est le seul qui nous ait véritablement transmis la pensée du Christ.
Fichte écrivit son ouvrage les Caractéristiques dans un esprit de cosmopolitisme véritablement enthousiaste, qui a trouvé son expression la plus nette dans ces paroles célèbres, à la fin de la 14® leçon : « Quelle est, je le demande, la patrie de l'Européen chrétien vraiment civilisé? D'une manière générale, c'est l'Europe; plus particulièrement, c'est l'État de l'Europe qui occupe le rang le plus élevé dans l'échelle de la civiUsation. L'État qui commet une fatale erreur doit, il est vrai, tomber dans le cours des temps et cesser en conséquence d'occuper un tel rang; mais, bien qu'il tombe et qu'il doive tomber nécessairement, d'autres, par là môme, s'élèvent, parmi lesquels un surtout, qui tient aujourd'hui le rang qu'occupait auparavant le premier. Laissons donc les hommes qui ne sont nés que de la terre, qui reconnaissent leur patrie dans le sol, dans les rivières et les montagnes, laissons-les demeurer citoyens de l'État tombé; ils conservent ce qu'ils désirent,
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ce qui constiluc leur boiilicur ; l'esprit de môme nature que le soleil, obéissant à une attraction irrésistible, prendra son essor dans la direction de la lumière et de la liberté. Cotte constitution cosmopolite de l'esprit nous permet de contempler avec une sérénité parfaite les actions et la destinée des nations, tant pour nous que pour nos successeurs, et cela même jusqu'à la fin des temps. » Neuf mois seulement après que ces mots fureni imprimés arrivait la catastrophe d'Iéna ; la puissance militaire de l'Allemagne était bi'isée, et le dernier boulevard du pays, la Prusse de Frédéric le Grand, gisait, détruit, dans la poussière. Logiquement, Ficlite aurait dû se tourner du côté de la France ; mais, se défiant sans doute de la logique, il laisse cette bassesse aux êtres nés de la terre, et lui, avec toute sa force d'homme, avec les armes, non du soldat, mais du penseur, il se présenta au combat pour défendre son pays contre l'oppresseur. La disgrâce et le malheur de sa patrie lui firent sentir toule la tendresse qu'il avait pour elle, tout le prix de Thonneur national, toute la signification dans fhistoire d'un fait comme la nationalité. Et cette expérience nouvelle trouva son expression dans les pensées inspirées et les paroles brûlantes des Reden an die deutsche Nation.
Ces Discours à la nation allemande, prononcés en 1807 à Berlin, quand cette ville était aux mains des Français, si bien que les tambours ennemis étoulïaient parfois la voix de l'orateur, contrastent avec les Caractéristiques de l'âge présent, en même temps qu'ils les complètent. Dans les
Caractéristiques y Fichte suppose que l'humanité a seulement atteint le milieu de la troisième époque; dans les Discours, il admet qu'elle a fait dans les trois années qui ont précédé un pas extraordinaire en avant, en sorte que la troisième époque est déjà terminée et que la quatrième commence. La subjectivité, l'obstination, l'égoïsme, le péché, sont arrivés à leur comble; ils ont manifesté par là leur néant et ont rendu nécessaire une nouvelle direction du cours de l'histoire. Le point essentiel des Discours de 1807, c'est le passage à l'époque de la raison considérée comme science, à l'âge où la vérité doit être estimée et aimée par-dessus toute autre chose. Fichte soutient qu'il y a une nation d'où dépend entièrement le progrès de la vraie culture et de la science. Sa ruine entraînerait celle de tous les intérêts et de toutes les espérances de l'humanité. Cette nation, c'est l'Allemagne. Le peuple allemand, selon Fichte, s'est seul conservé pur et sans mélange; seul, il possède un génie original et renferme dans son sein les sources cachées et inépuisables de la vie et de la puissance spirituelles. Les Français et les autres peuples latins, étant arrivés à un développement et à une maturité trop précoces, par une stimulation incessante, résultat du mélange des races dont ils.se sont formés, sont maintenant épuisés et frappés de stérilité. L'opposition des Allemands et des Français, du peuple primitif et du peuple mélangé [Urwolk und Mis' chwolk), tient en réalité dans les Discours une place analogue à celle du peuple normal et du peuple né de la terre dans les Caractéristiques; elle est très- flatteuse pour les
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Allemands, très-désobligeante pour les Français. En ni(}me temps, son patriotisme ne Taveuglait pas sur les défauts de ses concitoyens; au contraire, il croyait leur corruption plus grande qu'il n'a paru par les événements. Il n'augurait bien que de leurs enfants, à condition qu'ils fussent soumis à un système rationnel d'éducation.
L'époque de la raison considérée comme science doit graduellement conduire à celle de la raison considérée comme art, cinquième et dernière phase de la vie de l'humanité sur la terre. L'homme ne peut pas étudier et aimer la vérité comme le plus grand et le meilleur des biens, sans que son caractère soit peu à peu façonné par elle et reproduise fidèlement la raison absolue. Il apprend par degrés à ordonner toutes ses relations et toutes ses actions conformément à la vérité qu'il a réussi à comprendre scientifiquement. Il revient ainsi à l'état de parfaite raison d'où il est parti, et, à ce point de vue, peut être considéré comme n'ayant rien gagné. Il a seulement reconquis le paradis qu'il avait perdu. Est-ce donc pour rien qu'il a affronté la fatigue de son long voyage ? Non, car il a appris par là à connaître le prix de ce qu'il avait perdu ; il a appris à la fois à connaître et à vivre librement d'une manière qui soit en harmonie avec sa vraie nature. Cet état final a été décrit par Fichte dans les Leçons sur la science de rÉtat lUeber die Staatslehre), leçons qu'il fît à Berlin en 1813, mais qui furent seulement publiées après sa mort, en 1820. L'inspiration qui anime ces leçons, comme du reste toutes ses dernières productions, est celle d'un mys-
ticismc théosophique ; l'époque de l'art est représentée comme la réalisation du christianisme enseigné par l'apôtre saint Jean : le royaume de Dieu sur la terre, le règne de l'esprit d'amour, règne qui, sufiisant à tout, n'a pas besoin de lois extérieures.