‹ La philosophie de l'histoire en AllemagneChapitre 23 sur 48 · Eut?. comjH., I, V · texte numérisé non relu

Eut?. comjH., I, V

sur l'origine de la civilisation, riiypotlièse que Ficlite, nous l'avons dit, proposa peu de temps après sous une forme plus développée. Il essaye de démontrer que, dans une certaine mesure, la science et la religion viennent, par tradition, d un peuple primitif, favorisé de dons exceptionnels ; que l'homme ne s'est pas élevé par lui-môme de l'instinct à la conscience, de la condition de la brute à celle d'être raisonnable, mais qu'on lui a enseigné les éléments de toute connaissance, la sagesse pratique, la religion ; que l'état primitif fut un état non de barbarie, mais de culture.

La huitième et la neuvième leçon , malgré leurs titres respectifs, de la Construction historique du christianisme et de rÉiude de la théologie, peuvent être considérées comme ayant pour objet de compléter et d'élucider l'exposition vague et générale que l'auteur avait faite des trois époques de l'histoire dans son Système de {idéalisme transcendantal. Pour une raison ou pour une autre, sans doute par défaut de temps et d'espace, et non par ignorance, ainsi que Taffirme M. Noack, Schelling avait entièrement passé sous silence, dans le Système, le rôle et la signification du christianisme dans l'histoire : il entreprend ici de combler cette lacune. Il conçoit l'histoire comme une puissance de l'absolu, supérieure à celle que manifeste la nature ; elle en est l'expression ou le côté idéal, comme la nature en est l'expression ou le côté réel; et, dans l'histoire elle-même, le monde moderne est au monde ancien dans le même rapport que la nature à l'histoire en général. Le monde ancien est, pour ainsi dire, le côté réel ou naturel de l'histoire ; l'infini n'y

apparaît que dans le lini et, par suite, comme subordonné au liiii; le monde moderne en est le côté idéal ou spirituel; le fini ne s'y montre que dans l'infini et sous sa dépendance. Le principe de l'ancien monde a trouvé sa réalisation la plus complète dans le polythéisme grec, pour qui l'univers entier, y compris les dieux, n*était que nature. Pour le christianisme , au contraire , il est une manifestation de l'absolu ; chaque moment de la durée est un degré ou une phase de cette manifestation ; il est ainsi, par son essence même, historique. Ce qui le caractérise avant tout, c'est en effet de regarder l'univers comme histoire, comme un royaume moral, une œuvre de la Providence. Il a complété et en même temps aboli le vieux monde en enseignant l'incarnation de Dieu dans l'homme, incarnation qui réconcilie le fini avec l'infini, et il a inauguré le monde nouveau, la période de la Providence , en proclamant le retour de l'Homme-Dieu au sein de l'absolu après que le but de l'incarnation eut été atteint, et en promettant la venue de l'Esprit. C'est seulement, selon Schelling, en tant que nécessité historique, en tant que révolution complète dans l'histoire, que le christianisme peut être compris ; c'est seulement en se plaçant à ce point de vue que l'on peut étudier utilement la théologie ; et c'est aussi seulement du point de vue chrétien que l'histoire elle-même est intelligible K La dixième leçon consiste en remarques générales sur

i. Une reproduction de cette prétendue construction historique du christianisme, avec quelques détails additionnels, se trouve dans la Philosophie de l'art, recueil de leçons faites pour la première fois en 1802-1803, mais qui ne furent pas publiées du vivant de Schelling. Voy. Œuv. compl., I, v, 423-432.

rétiidc de l'histoire et de la jurisprudence. Relativement à la première, qui seule ici nous concerne, Schelling commence par établir que , de môme que l'absolu se manifeste comme un et identique sous la double forme de la nature et de l'iiistoire, de môme la théologie, point commun d'où divergent toutes les sciences de la réalité, se bifurque en donnant naissance d'une part à l'histoire, de l'autre à la science de la nature, qui toutes les deux considèrent chacune son objet propre indépendamment de l'objet de l'autre et de Tunité suprême , mais qui peuvent toujours remonter à la connaissance primordiale et centrale. L'idée qu'on se fait d'ordinaire de la nature, c'est que tout s'y produit par nécessité, et celle de l'histoire, que tout s'y produit par la liberté; mais cette double conception ne tient pas compte de la connexion qui rattache à la fois la nature et l'histoire à l'absolu. L'histoire est une puissance plus haute que la nature ; elle exprime idéalement ce que celle-ci exprime réellement ; mais elles ne diffèrent que comme puissances ou formellement; mais elles sont identiques en essence, et, en vertu de cette identité, il y a dans la nature une certaine forme de liberté, et dans l'histoire une forme de nécessité. La fin de l'histoire, c'est en réalité la formation d'une nature idéale, l'État, organisme externe où, par l'opération de la liberté, la nécessité et la liberté sont harmonieusement unies.

Quant à ce qui concerne la question de savoir si l'histoire peut être une science, Schelhng observe que l'histoire,

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en tant que telle, est raiitillièse de la science, et que, par suite, elle ne peut évidemment pas ôtre en elle-môme une science, et que, si les sciences sont des synthèses de la philosophie et de l'histoire, l'histoire toute seule ne peut pas plus Ctre une science réelle qu'elle ne peut ôtre la philosophie. Puis il marque les différents points de vue auxquels l'histoire peut être étudiée. Le plus élevé, c'est le point de vue religieux , duquel on considère toute l'histoire comme l'œuvre de la Providence. Ce point de vue ne diffère pas essentiellement du point de vue philosophique ; il appartient proprement à la théologie ou à la philosophie. Pour arriver à comprendre l'histoire religieusement ou philosophiquement, il faut nécessairement partir non de l'histoire, mais de la théologie ou de la philosophie. A ce point de vue absolu ou spéculatif, s'oppose le point de vue empirique, qui lui-même est double, critique et pragmatique : l'esprit, en effet, peut .se contenter de connaître simplement ou de constater ce qui est arrivé, ou bien il peut, après s'être donné cette satisfaction, essayer de subordonner l'ensemble des événements à quelque vérité ou principe général, et de montrer qu'ils se sont produits en vue de l'accomplissement d'une certaine fin. Polybe et Tacite sont cités comme exemples d'historiens pragmatiques et rangés décidément au-dessous d'Hérodote et de Thucydide, mais bien au-dessus de ces faibles et indignes écrivains aux mains desquels est tombée en Allemagne la composition historique. Un troisième point de vue, le plus élevé et le plus vrai de tous, est celui de l'art, qui nous montre l'idéal dans le réel, et non

séparé de lui, comme le fait la philosophie, et qui reproduit, avec plus de perfection que la philosophie ou la religion, l'harmonie de la nécessité et de la liherté, en la manifestant dans la sphère des événements actuels. L'art est la révélation dernière et la plus satisfaisante de la réalité et de l'action de ce principe suprême qui, bien qu'il soit la cause de tout ce qui est objectif, ne devient lui-même jamais objectif. L'art historique est la révélation la plus parfaite de l'opération du principe absolu dans le domaine des intérêts et des actes humains. Il est tenu de ne pas dédaigner les faits particuliers et de ne pas leur faire violence, d'en user honnêtement avec eux; mais, en même temps, il doit les embrasser et les reproduire dans leurs rapports les plus étendus et les plus intimes, de façon à montrer qu'ils font partie d'un système d'ordre éternel et qu'ils sont l'expression des idées les plus hautes. Un tel art doit rendre justice aux causes empiriques, tout en les exposant de telle sorte qu'elles apparaissent comme les moyens et les instruments d'une suprême nécessité ; il doit tendre, en réalité, à être le miroir de l'esprit universel, de manière qu'en y jetant les yeux, de quelque point que ce soit, nous puissions apercevoir quelque acte du drame divin. Scheliing termine ce qu'il a à dire sur l'histoire, dans cet ouvrage, par quelques courtes remarques qui ont pour objet de montrer qu'elle doit être étudiée et écrite comme si elle était un drame ou un poëme épique.

L'année suivante, il reprit ce même sujet dans un traité intitulé Philosophie et Religion. Avec cet opuscule commence

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ce qu'on appelle d'ordinaire la quatrième période de sa carrière philosopiiique; depuis la date de sa publication, le mysticisme, qui se trouvait en germe dans ses autres écrits, ileurit au grand jour et pousse une végétation à mesure plus luxuriante. Le point de vue nouveau, la pensée fondamentale de ce traité, c'est une conception nouvelle du rapport de l'univers avec Tabsolu, conception qui, naturellement, ouvrait des perspectives illimitées à toutes sortes de fantaisies tliéosophiques, tliéogoniques et cosmologiques, où l'esprit de Schelling s'égara, « perdu dans des labyrinthes inextricables, » pendant cinquante longues années. Celte conception, c'est que le monde fini et relatif ne peut être ni une émanation ou une évolution, ni un produit direct ou une manifestation immédiate de l'infini et de l'absolu, mais un quelque chose qui pourtant est essentiellement un néant, et qui est séparé radicalement de l'absolu, et n'a avec lui qu'une relation indirecte et négative. Les idées des choses sont dans l'absolu, mais les choses elles-mêmes doivent leur existence à ce qu'elles ont été violemment détachées , qu'elles sont tombées de l'absolu. Schelling essaye d'expliquer comment est arrivé ce triste accident, cette rupture ou chute, et il se flatte que son explication résout, entre autres mystérieux problèmes, celui de l'origine du mal. Je ne dois pas m'arrêter là-dessus ; je rappellerai seulement qu'il adopte « l'antique et sainte doctrine » de la préexistence et de la chute des âmes sous la forme poétique que lui a donnée Platon dans le Phèdre ^ ; il ne

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