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Sur cette roule aventureuse , Schclliug alla plus loin encore. Cinq ans plus tard, dans ses Recherches philosophiques sur f essence de la liberté de l'homme^ nous le voyons, sous l'inspiration et la conduite du profond théosoplie Jacob Bohme, appliquer à l'être môme de Dieu sa méthode de construction à priori avec autant de conOance qu'il l'avait fait auparavant pour la nature et pour l'homme, et rattacher d'une manière assurément fort ingénieuse la totalité de l'univers fini, matière et esprit, ordre et chaos, bien et mal, à tel ou tel moment de la vie divine. Ce traité sur la liberté humaine est peut-êtr-e le plus profond des écrits de Schelling ; il est en tout cas celui par lequel notre auteur a exercé le plus d'influence sur le développement de la pensée théologique ; mais tout ce que je dois en dire ici, c'est qu'il représente l'histoire comme un long conflit entre la volonté personnelle et la volonté universelle, le mal et le bien, conflit qui se termine par la subordination et la réconciliation de toutes choses au sein du bien, et dont le point culminant est marqué par l'incarnation du Christ, l'opposition directe dans la personne humaine de la volonté universelle et de la volonté individuelle.
Peu après l'apparition de cet ouvrage^ Schelling commença à montrer autant de souci à dérober ses spéculations au public, qu'il en avait témoigné jusque-là pour les répandre; pendant quarante-cinq ans, il garda un silence presque ininterrompu et dont on trouverait peu d'exemples dans l'histoire littéraire. Le système qu'il expose à Berlin, après la mort de Hegel, sous le titre de Philosophie positive,
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lie peut pas, à propreniciit parler, l'être raj)porlé à cette épO(]ue, (jui d'ailleurs marriiie im temps d'arrOt favorable pour jeter un coup d'œil sur les vues que nous venons d'exposer. Ce ne sont en eflet que des vues, et même quand elles sont réunies et, autant que possible, combinées, elles ne forment pas un système. Elles sont vagues, incomplètes; parfois elles se contredisent. Elles sont tout au plus d'iieureuses intuitions, comme on l'a dit; elles ne présentent jamais le caractère des conclusions démontrées de la science. Souvent, on n'y peut trouver autre chose que des fantaisies vaines et sans consistance; même quand elles sont des inductions obtenues par le raisonnement, elles sont tirées sans rigueur de principes arbitraires. L'objection fondameptale qu'elles provoquent est celle qui s'adresse également à toutes les autres spéculations de Schelling; c'est qu'elles ne sont ni prouvées ni vérifiées par une méthode qui ait quelque chance de conduire à la vérité. En fait de méthodes fécondes, il n'y en a que deux, l'induction et la déduction, qui soient réellement distinctes, bien qu'elles puissent et qu'elles doivent même souvent se combiner et se prêter un mutuel appui : or le procédé de Schelling n'est ni l'induction, ni la déduction, ni la combinaison légitime de l'une et de Tautre. C'est une méthode qui lui est toute personnelle, une invention de sa volonté particulière; par là même, une méthode fausse. L'induction, cette marche graduée et régulière de l'expérience à la science, des faits aux lois, il la rejette avec mépris, sous prétexte que
les faits ou phénomènes, les objets des facultés de percep- Fllnt. II. — Il
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tion, les données ou matériaux de l'induction ne contiennent aucune vérité et n'ont aucune valeur. Schelling, comme ses contemporains Fichtc et Hegel, s'est laissé dominer par cette idée, qui a égaré Platon et les platoniciens de l'antiquité : c'est à savoir que la science ne peut être atteinte par l'observation, l'analyse, la généralisation des faits ; qu'il ne peut y avoir une véritable science des lois des phénomènes, et que, pour arriver à la science, l'esprit cherche au delà des phénomènes et derrière eux, les traverse et les dépasse, jusqu'à ce qu'il soit parvenu à une région où le changement et la durée, la contingence et la particularité sont inconnus. Une telle notion est sans doute fort séduisante pour l'imagination; elle sollicite vivement les sympathies les plus élevées de notre nature, mais elle ne supporte pas l'examen de la raison, et l'histoire entière de la science lui a infligé la réfutation la plus décisive. Elle n'a jamais conduit à aucune découverte réelle, et rejeter pour elle une méthode qui, comme l'induction, compte d'innombrables et glorieux triomphes, ce serait un acte de désastreuse folie. Mais la déduction est aussi maltraitée par Schelling que l'induction. Pour avoir quelque valeur, la méthode déductive doit prendre pour point de départ des principes évidents pour toute saine inteUigence ou sérieusement établis par une précédente induction. Schelling, naturellement, ne part pas de principes inductivement démontrés; mais ses principes ne sont pas davantage évidents par euxmêmes. Il soutient que la philosophie doit se déduire tout entière de l'absolu, de l'identité du sujet et de l'objet, de
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reflacement de toute diiïcM-ence entre l'idéal et le réel, et il avoue que, loin d'être évident pour toute saine intellip^ence, un 1(*1 principe est complètement en dehors des prises d'une intelligence ordinaire. Pour toute intelligence selon le sens vulgaire du mot, ce n'est pas là une absurdité, simplement parce que c'est l'insaisissable. Si l'intelligence tente la folle entreprise de chercher à la saisir, elle aboutira à l'absurde; c'est sa punition pour avoir voulu s'occuper d'un sujet trop élevé pour elle. Si nous demandons à Schelling comment il nous est possible d'atteindre à un principe qui n'est pas évident par lui-môme et qui ne peut être obtenu par la logique ordinaire, il nous répond avec une candeur dont la naïveté est charmante : C'est par une intuition intellectuelle; c'est en s'enfonçant par delà la conscience et la réflexion dans les profondeurs où se consomme l'identification avec l'absolu, par un acte mystique qui transporte l'âme hors des régions de la pensée ordinaire et de l'être relatif; c'est par une fulguration du génie, une lueur d'inspiration comme celles qui jaillissent des âmes poétiques et prophétiques. Ainsi l'absolu est « comme une balle lancée par un pistolet » ; le premier principe est suspendu bien haut dans les airs, et cependant tel est le fondement sur lequel Schelling voulait bâtir le temple de la science.
L'absolu saisi par un acte si étrange et si mystérieux d'intuition intellectuelle ne pouvait être lui-même qu'une existence étrange et mystérieuse; il est naturel que Schelling n'y ait vu qu'un véritable Protée. Ce n'était en effet ni une réalité objective, ni une vérité éternelle et immuable, mais
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une pure création de l'imagination : il était à peu près inévitable que, malgré sa dignité de premier principe, elle continuât à être moulée et façonnée en mille formes diverses, par la faculté qui l'avait produite. De là la succession rapide des systèmes édifiés par Schelling. De là « ces sauts brusques dans les directions les plus différentes, selon la dernière impulsion reçue », ce qui n'est certes pas, comme le dit le D"" Stirling, « un édifiant spectacle ». Ces constructions variées, ces sauts brusques, ces changements soudains, il ne faut pourtant pas, en somme, les regarder comme peu naturels ou peu logiques : peut-être même ne témoignent-ils pas plus contre la pénétration de Schelling et son amour du vrai que ne témoigne contre Hegel ce labeur pénible et obstiné, pendant toute sa carrière philosophique, pour élever un système unique et gigantesque au sommet du nuage sur lequel Schelling l'avait hissé. Ces variations étaient des conséquences naturelles de la tentative de construire ou même simplement de marcher sur un terrain qui, malgré une apparence de solidité, se dérobait toujours. Tel était le caractère de l'absolu de Schelling : une illusion, comme la forme d'un nuage, une apparence, non une vérité; et je crois qu'on en sera suffisamment convaincu par la courte argumentation de sir William Hamilton dans son célèbre Essai sur la philosophie de l'Inconditionné. Je sais, il est vrai, qu'un métaphysicien d'une rare habileté, le professeur Ferrier, a attaqué la solidité de cette argumentation; il a soutenu que ScheUing avait au fond raison, si réellement, comme il l'affirme, il existe quelque chose qui soit vrai pour
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rintelli^encc, simplement et en soi, quelque chose qui soit une vérité cominune à toutes les intelligences, et non pas seuloment particulière à quelques-unes ^ Par là, le professeur Ferrier croyait défendre sa propre théorie de l'absolu contre les critiques de son illustre contemporain et ami; mais, par une étrange méprise, il n'a pas remarqué que l'on pouvait sans contradiction rejeter l'absolu au sens où Font entendu Kant, Schelling, Hegel et Cousin, et l'admettre au sens où il l'entend lui-même, et il a attribué, sans s'en douter, à Sclielling et à Hamilton, des opinions précisément contraires à celles qu'ils ont soutenues. La doctrine d'Hamilton sur la relativité de la connaissance s'accorde très-bien avec celle de Ferrier sur l'existence d'un absolu dans la connaissance, tandis que l'opinion de Schelling ne s'accorde ni avec l'une ni avec Fautre. Dans sa réfutation de Schelling, ou pour mieux dire dans Fargumentation qui remplit tout son Essai, Hamilton part de ce postulatum, ou de ce principe, qu'il y a au moins une vérité commune à toutes les intelligences, absolue (dans le sens que Ferrier donne à ce mot) : c'est à savoir qu'aucune intelligence ne peut connaître ce qui n'a aucun rapport avec les facultés de connaissance ; que tout acte de connaissance implique, comme condition, un sujet et un objet; qu'une unité de connaissance exclusive de ce dualisme du sujet et de Fobjet est inconcevable et absurde. H prouve la relativité du savoir, contre Schelling, parce qu'il suppose que celui-ci niait l'existence d'un absolu de