CHAPITRE VIII
ÉCOLE DE SCHELLING : STUTZMANN, STEFFENS ET GŒRRES.
L'influence de Fichte fut grande, ceUe de Schelling extraordinaire, sur toutes les manifestations de la pensée en Allemagne. Tous les deux changeaient de principes, ou tout au moins de points de vue, si souvent et si rapidement, qu'il leur était impossible de former autour d'eux un corps considérable et solide de disciples, avec un ensemble de doctrines définies et logiquement enchaînées ; mais ils ont donné naissance à diverses écoles ; ils ont imprimé une impulsion et une direction à de nombreux esprits. Dans ce chapitre, je me propose d'examiner les œuvres de quelques-uns des écrivains qui ont subi cette influence. Dans l'histoire littéraire, ils sont compris dans l'école qu'on désigne sous la dénomination vague et ambiguë d'école romantique ^ Ce
1. Voir sur ce sujet l'ouvrage déjà cité de Haym. La meilleure exposition des théories des disciples de Schelling se trouve dans Erdmann, Hist. de la philos, mod.f vol. III, sect. 2.
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sont des penseurs plus ou uioins fantaisistes et mystiques, d'une liardiessc extraordinaire dans leurs assertions, d'une rare faiblesse pour la preuve, trôs-religieux, très-poétiques, sans aucune des qualités scientifiques.
Le premier que nous ayons à faire comparaître devant nous est Jean-Josué Stutzmann (1777-1816); il fut professeur à Erlangen, et il a écrit différents ouvrages philosophiques que personne ne doit avoir le regret de ne pas connaître 1. Heureusement qu'il n'y en a qu'un seul dont nous ayons, nous et nos lecteurs, à nous occuper. C'est la Philosophie de Vhistoire du genre humain (Philosophie der Geschichte der Menscheit), publiée à Nuremberg, en 1808. Les traces de l'influence de Herder , Heeren , Eichhorn , von MiiUler, y sont visibles ; mais cet ouvrage est essentiellement une tentative pour combiner et systématiser les vues historiques de Fichte et Schelling, afin d'arriver à une philosophie de l'histoire complète 2. C'est là son mérite, mérite considérable, mais il n'en a guère d'autre ; on ne peut dire qu'il ait de l'importance et de la valeur; aussi suffira-t-il d'indiquer brièvement ce quUl contient.
1. Les plus importants sont peut-être la Philosophie de Vunivers (1806) et l'Esquisse de l'état présent y de l'esprit et de la loi de la philosophie universelle ^1811).
2. Ce qu'il essaye ici de faire pour l'histoire, il avait tenté de le faire auparavant pour la religion dans une Introduction à la philosophie de la religion et dans des Réflexions sur la religion et le christianisme .
Le premier chapitre du livre, le meilleur peut-être, traite de la possibilité d'une pliilosopliie de l'histoire humaine. C'est en substance une argumentation qui a pour objet d'établir, d'après la nature même de la philosophie et celle de l'histoire, que la philosophie de l'histoire est possible , car la philosophie est la science de la raison, et la raison est la véritable essence, le contenu de la vie humaine et de Fhistoire.
Le second chapitre parle de la nature de l'homme considérée comme sujet de l'histoire. La vraie nature de l'homme, selon Sfutzmann, c'est la raison, et la raison a deux aspects, objectif et subjectif : le premier est ce qu'on appelle la sensation, et le second l'entendement. Cette psychologie paraît fort contestable ; mais l'application qu'en fait l'auteur à l'histoire l'est plus encore. Le principe de l'ancien monde, nous ditil, c'était la sensation, ou la raison sous son aspect objectif; celui du monde moderne est l'entendement ou la raison subjective. Primitivement, ces deux principes n'en faisaient qu'un, et ils finiront par revenir à l'unité sous une forme plus élevée. Il est à peine besoin de rappeler au lecteur que cette théorie est une reproduction presque identique des aperçus de Fichte sur le cours du développement historique, et il est inutile de montrer ce qu'elle a d'insuffisant et d'arbitraire.
Le troisième chapitre est sur l'essence de l'Éternel, considéré comme le principe de l'histoire. C'est une tentative pour opérer l'union de l'être absolu avec le monde phénoménal par le moyen des hypothèses que SchelUng avait rendues
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populaires : virtualité inliiiic qui se détermine par ellcniénie, idées divines, types primitifs, dualisme de forces contraires, etc. En d'autres termes, cette partie du livre est d'un caractère théologico-métapliysique, au lieu d'être philosophique et historique : elle est obscure et n'éclaircit rien.
Le chapitre suivant serait le plus important, car il s'annonce comme devant rechercher quelle est l'essence de l'histoire humaine en général, et esquisser le cours entier et la philosophie de celle-ci. Stulzmann traite ce sujet à un point de vue théologique ; il affirme que l'idée divine est le véritable contenu de tout ce qui est réalisé dans le temps, c'est-à-dire de l'histoire entière ; que le temps est la forme de la manifestation de l'action divine, comme l'espace est la forme de la manifestation de l'Être divin ; que l'histoire est la vie et l'essence de l'Éternel, déployée dans la suite ou la succession de l'existence. — Toutes ces propositions peuvent être vraies , et la philosophie de l'histoire peut chercher à les prouver par elle-même, ou aider la théologie à les démontrer; mais elle ne doit pas les prendre pour accordées ni même se contenter simplement de les affirmer. Quand la religion elle-même reconnaît l'obligation de fournir des motifs raisonnables à la foi qu'elle exige, une philosophie qui se donne pour la science de la raison elle-même ne doit pas certainement s'attendre à faire accepter ses dogmes comme articles de foi, sans donner de raisons. — Stutzmann divise ensuite le cours entier du développement humain en quatre âges ou périodes : la première est celle de l'innocence ou de l'instinct rationnel ; la Flixt. II. — 12
seconde est celle de l'ancien monde ou de la raison dans sa direction objective ; la troisième, celle du monde moderne, ou de la raison dans sa direction subjective ; et la quatrième, celle où se combinent les principes de la seconde et de la troisième dans l'unité de la raison pleinement développée et réconciliée avec elle-même. Ces périodes, ajoute l'auteur, constituent l'enfance, la jeunesse, la virilité et la vieillesse de l'espèce bumaine, d'après ce principe que l'histoire de la race peut être justement comparée à la vie de l'individu.
Le cinquième chapitre traite du rapport de l'histoire humaine avec l'univers extérieur, et spécialement avec la terre, qui est le théâtre où elle se déroule. Ce chapitre est plein d'hypothèses tirées par les cheveux et d'analogies chimériques; il repose principalement sur cette notion bizarre que l'ancien monde était centrifuge, tandis que le monde moderne est centripète et que l'avenir conciliera ces deux tendances, comme l'Orient l'a fait à l'origine, mais sous une l'orme plus parfaite.
Dans les trois chapitres qui terminent l'ouvrage, l'auteur se sert des idées contenues dans les chapitres précédents pour expliquer les caractères et l'histoire des périodes orientale, classique et chrétienne. Les pensées sont assez ordinaires, et l'érudition n'a rien que de médiocre.
Henry Steffens (1773-1845) fut très-supérieur à Stutzmann pour l'intelligence, et son caractère fut si admirable
et si int(5rcssant, (|ii'on litav ec plaisir son aiUohiograpliic (Was Ich ciieble^ bien qu'elle soit en dix volumes. Né en Nonvége, et à moitié Scandinave d'origine, il lut néanmoins tout à fait Allemand de cœur, et même, à Texception de Ficlite, il fut de tous les professeurs allemands celui qui s'engagea avec le plus de dévouement dans la lutte contre Napoléon. Son aident patriotisme contrastait avec l'indifférence philosophique de son maître et ami Schelling, qui lui écrivit plus d'une fois. « Pourquoi nous jeter au milieu du tumulte de ce monde? Quel bien en résulterait-il? N'est-ce donc pas le cas de dire que notre royaume n'est pas de ce monde ? » C'est surtout comme philosophie de la nature que la doctrine de Schelling le séduisit et le conquit. Ses études de minéralogie, de géologie et d'histoire naturelle, l'impression que produisirent sur lui divers poètes et philosophes, particuUèrement Spinoza, avaient préparé son esprit à la philosophie de la nature ; aussi, quand il eut entendu ScheUing , dans sa leçon d'ouverture à léna , exposer sa théorie sur ce sujet et insister sur la nécessité de partir, dans l'étude de la nature, du point de vue de son unité essentielle, en montrant quelle lumière se répandrait sur toutes les parties de cette science, si ceux qui s'en occupent osaient s'établir dans cette position centrale de l'unité de la raison, il fut irrésistiblement entraîné et se rendit dès le lendemain chez le maître pour se déclarer son disciple. Il fut le premier naturaliste de profession qui s'attacha à Schelling sans condition et avec enthousiasme. Les ouvrages dans lesquels Steffens expose ses idées sur
la nature inorganique et sur la nature organisée ne rentrent pas dans notre sujet ; cependant on peut dire que son Anthropologie donne une base à la philosophie de l'histoire en essayant de déterminer et de décrire la position de l'homme dans l'univers. Ce livre contient trois parties : la première traite de ce que l'auteur appelle l'anthropologie géologique ; la seconde, de l'anthropologie physiologique; la troisième, de l'anthropologie psychologique. La première considère Thomme dans son rapport avec le développement entier de la terre dans le passé; la seconde l'étudié dans son rapport avec le système entier de l'existence organisée et animée dans le présent ; la troisième, dans son rapport avec Favenir. L'homme, pour Steffens, est l'achèvement et comme le couronnement du passé, le centre du présent, et le point de départ du futur.
Steffens fut un des naturalistes de l'école de Schelling, qui ont élaboré et répandu cette notion que l'homme est la synthèse vivante de la nature, un être qui résume en lui-même tous les processus antérieurs dans une harmonieuse perfection. L'origine de cette notion remonte à une haute antiquité ; elle a été formulée et développée par un grand nombre de penseurs à différentes époques et dans différents pays. Les mystiques, en particulier, tant païens que chrétiens, se sont complu dans cette croyance que l'homme est un microcosme, et ils l'ont prise comme objet de leurs méditations. Mais Steffens, Oken, Garus furent ceux qui, sous l'impulsion de la philosophie de la nature, ont les premiers tenté sérieusement de vérifier cette idée par des
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procodés scicntili(iiics, et de la faire servir de principe londameiilal pour la classification des forces physiques, des plantes et des animaux. Ils ont essayé d'établir (|ue l'iiomme est riiarnionie, le type suprême, le but de la nature, et que c'est i)ar rapport à ce type que tous les autres êtres de la création doivent avoir leur place, leur rang, leur valeur et leur signification déterminés. Pendant longtemps, on a cru, à peu près universellement, qu'ils avaient en somme réussi, malgré la multitude d'assertions et de conséquences extravagantes qu'ils ont mêlées à l'ensemble de leur démonstration. Aujourd liui que la forme donnée par Darwin à la théorie du développement obtient toute faveur, ce succès est généralement contesté; nul critique impartial ne contestera néanmoins que leurs travaux n'aient exercé une influence considérable et, tout compte fait, bienfaisante sur les sciences biologiques. La science de Tliistoire en a été aussi affectée et modifiée, quoiqu'à un degré moindre. Les recherches et les spéculations de Steffens, de Oken, de Carus, en ce qui concerne les rapports de l'homme avec la nature et de l'histoire humaine avec l'histoire naturelle, n'ont pas abouti à une conception qui ait été confirmée par les investigations subséquentes ; mais elles ont contribué dans une large mesure à faire entrevoir combien ces rapports sont intimes et étendus.
Steffens soutient que l'homme enferme en lui-même toutes les qualités, tous les développements des créatures inférieures ; qu'il les ennoblit et les concilie dans une synthèse harmonieuse; que la nature, dans toutes ses parties,
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préfigure riiommc, et qu'elle aspire dans toutes ses fonctions à ce qui trouve chez l'homme seul une satisfaction entière. Il ajoute que le cours entier de l'évolution du monde est un progrès vers l'individualité, un affranchissement graduel de la fatalité de l'espèce, affranchissement qui s'achève, dans ce qu'il appelle le talent de l'homme, c'est-à-dire ce qui est en lui fondamental, essentiel, exclusivement propre, ce qui constitue son individualité naturelle ; le principe par lequel Dieu se manifeste en nous, l'organe par où s'insinue la grâce divine, l'amour divin dont l'homme a besoin pour l'accomplissement de sa destinée. Le but de l'histoire, c'est la réalisation dans l'humanité de l'image divine, et le cours de l'histoire est une série de conflits qui ont été figurés par les phases successives du développement de la nature extérieure. Steffens, comme d'autres disciples de Schelling et comme Schelling, a étabh de fréquentes comparaisons, trèscurieuses, entre le macrocosme et le microcosme, entre l'univers et l'homme, l'histoire de l'un et celle de Fautre. C'était sa conviction que l'histoire de l'univers n'est pas seulement la condition de celle de l'homme, mais encore qu'elle manifeste un plan essentiellement identique, que par suite les deux histoires sont si exactement corrélatives qu'elles se réfléchissent l'une dans l'autre comme dans un miroir. C'était aussi sa conviction que l'homme a été disposé pour être le principe régulateur du monde, et qu'il existe entre eux une intime et mystérieuse sympathie; que la paix spirituelle produit l'ordre dans la matière, et que la colère de l'homme engendre le pouvoir destructeur de la nature ;
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que les vertus morales et le mal moral trouvent leur expression dans les bienfaits et les défectuosités du monde physique. « La nature ne vit que dans notre vie; sa robe nuptiale est nôtre ; nôtre est son linceul. »
Mais Touvrage principal pour lequel Steffens est rangé parmi les philosophes de l'histoire, c'est celui qui est intitulé : le Temps présent et comment il est devenu ce quil est (Die gegenwartige Zeit und ^vie sie ge^vorden). Il fut publié en 1817. C'est un livre éloquent, religieux, poétique, débordant de pensées, rempli de peintures aux couleurs étincelantes ; mais l'histoire n'y est, je crois, ni bien exacte ni bien approfondie, et le tissu philosophique en est fait d'imagination plus que de raison. Il ne porte que d'une manière relativement assez faible l'empreinte des principes de Schelling, et est pénétré d'un souffle d'ardent patriotisme que Schelling n'a jamais connu. Il est tout plein de l'esprit de la guerre d'indépendance, esprit de réaction contre le cosmopolitisme superficiel qui avait cours auparavant, esprit de nationalisme vigoureux, d'amour brûlant pour la mère patrie, et de haine véhémente contre ce qui paraissait alors lui être hostile. L'Allemagne n'a pas secoué le joug français avant qu'un grand changement se fût produit en elle. Quand ses armées furent pour la première fois battues et chassées de France (en 1792), l'Allemagne avait aussi peu d'âme et de vie qu'une nation peut en avoir; elle était sans foi, sans patriotisme, sans indépendance ; elle était la chose abjecte de ses méprisables petits potentats, au point que la conquête française fut probablement pour elle une grâce
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providentielle. Quand ses armées victorieuses à Waterloo envahirent la France, elle avait appris, à l'école du malheur et dans la prison de la servitude, le prix de la vie nationale et de la liherté qu'elle méprisait autrefois. Ce changement, cette réaction à la fois contre elle-même et contre ses oppresseurs, se manifestèrent aussi bien dans la littérature que dans la guerre, et nulle part en traits plus distincts que dans le Gegenwàrtige Zeit de Steffens.
Le but de l'ouvrage est de suivre la voie dans laquelle Dieu a conduit le peuple allemand pendant les siècles de son existence historique et de montrer la signification de l'Allemagne pour l'avenir de l'humanité. Le principe inspirateur du livre, ce n'est pas l'amour de la science, mais l'amour du pays ; ce n'est pas la curiosité spéculative, mais le désir de prouver, par un regard en arrière sur l'histoire du passé, que la prospérité de l'Europe dépend d'une manière toute spéciale de la prospérité de la nation allemande.
Dans le premier chapitre, Tauteur caractérise par des traits que Hegel a rendus familiers aux esprits les trois grandes divisions de la race caucasienne, la branche orientale , la branche gréco- romaine et la branche germanique. La branche orientale, qui fleurit la première, mais qui fut aussi la première à s'épuiser, a pour principe l'universalité abstraite ; toutes les volontés individuelles sont dépossédées par une volonté extérieure, la volonté unique, absolue, du souverain, en sorte qu'il n'y a pas trace de liberté personnelle. Dans le monde gréco-romain, l'État prend la place qu'occupait dans l'Orient une seule volonté sans contrôle. Les
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Germains vinrent en dernier lieu; mais ils apportèrent avec eux, comme trait de caractère original et essentiel, le principe le plus élevé, celui do riridépcudancc personnelle. Ils sont dépeints comme la race d'honimes la plus brave, la plus sincère, la plus noble qui ait jamais vécu. Il faut remarquer ici que l'ouvrage de Stelïens, qui est maintenant l'objet de notre examen, et celui où Hégcl a esquissé pour la première fois le cours du développement historique, V Encyclopédie, ont paru tous les deux la mémo année, 1817; ou ne peut donc supposer que l'un des deux auteurs ait fait des emprunts à l'autre. La Propédeutique philosophique, écrite par Hegel pendant son rectorat à Nuremberg, bien que publiée seulement en 1840, prouve que, pour lui du moins, cette conception de la philosophie de l'histoire n'était pas nouvelle
en 1817.
Le second chapitre a pour objet de montrer comment le
christianisme répondait aux aspirations religieuses des anciens Germains^ et comment il devint le principe de leur organisation sociale. Se plaçant à ce point de vue, Steffens décrit la vie du moyen âge comme une forme d'existence pleine de beauté et d'exaltation. Néanmoins, au commencement du chapitre suivant, il suppose un personnage, étudiant l'histoire, qui s'appesantit sur le mauvais côté des choses à cette époque, l'aridité et les égarements de la philosophie, l'imperfection des lois, l'oppression des pauvres, et qui soutient qu'à beaucoup d'égards Tordre nouveau est bien préférable à l'ancien. Steffens accorde qu'on ne peut faire revivre le moyen âge, et que l'état qui lui a succédé
présente sur lui quelques avantages décisifs; mais il insiste sur ce point qu'il n'est pas moins dangereux d'estimer le passé au-dessous de sa valeur que d'en faire plus de cas qu'il ne mérite ; il remarque en outre que le présent sait plaider sa propre cause , tandis qu'il y a relativement bien peu d'Iiommes capables de se représenter le vrai caractère du passé et son importance à l'égard du présent et de l'avenir. Cette réponse à Pobjection est vraie, mais elle n'est pas toute la vérité. Méconnaître la valeur dupasse est une aussi grande faute que de l'exagérer ; mais cela n'empêcbe pas que ce ne soit une faute. Ce fut un mérite chez Steffens et d'autres écrivains de l'école romantique d'insister pour que justice fût rendue au moyen âge; mais ils ne firent que du mal en fermant les yeux sur les défauts de cette époque, en lui attribuant des qualités qu'elle n'a jamais eues, d'un seul mot, en substituant au vrai moyen âge un autre moyen âge qui n'a jamais existé que dans leur imagination.
Le quatrième chapitre retrace la formation du monde moderne à partir du moyen âge jusqu'à la Réforme; le cinquième, qui comprend tout le second volume, le plus considérable de l'ouvrage, décrit la manière dont le développement de riiistoire a produit la société telle qu'elle est aujourd'hui, surtout dans les pays allemands. Il est impossible de donner dans un court résumé une idée exacte de ces chapitres ; qu'il me suffise de dire qu'ils sont écrits d'un style éloquent et attrayant, malgré quelque diffusion et quelque surabondance d'ornements, et qu'ils renferment un nombre considérable d'observations exactes, d'aperçus ingé-
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nieux dont une philosophie do l'histoire ne devra pas dédaigner do faire son profit.
Joseph Gœrrcs (177(>-I8i8), dont j'ai maintenant à parler, a exercé une influence très-considcrahlo sur la vie politique et religieuse de rAllomagne- Il fut dans sa jeunesse un rJ'puhlicain ardent, dans sa maturité un ardent constitutionnel, et dans sa vieillesse un non moins ardent ultramontain. Son zèle fut toujours supérieur à son jugement. Son langage vague, boursouflé, tumultueux, le dérèglement de son imagination, l'emportement passionné de son esprit, ses contradictions fréquentes, il rachète tout cela, dans une certaine mesure, par sa sincérité, son honnêteté indiscutable, un génie réel quoique sans équilibre. Une Histoire des mythes asiatiques, tel est peut-être le plus important de ses ouvrages. Il appartient à la même école et à la même époque d'interprétation mythologique que la Symbolique de Creuzer ; il en a les mérites et les défauts ; mais presque en tout les mérites sont moindres et les défauts plus considérables. Quelques auteurs allemands ont cité ses ouvrages V Allemagne et la Révolution (1819), VEurope et la Révolution (1821) comme étant de quelque utilité pour la philosophie de riiistoire ; mais aucun lecteur impartial, qui se donnera la peine de prendre connaissance de ces livres, ne pourra admettre celte prétention. Ce sont simplement des pamphlets politiques écrits sous l'inspiration d'une sorte de
fureur poétique et pr'opliétique vraiment étrange, avec ce verset pour refrain : « Dominus confregit reges, judicabit in nalionibus, iniplehit ruinas, conriuassabit capita multorum. » Un tel refrain n'était pas naturellement pour plaire aux rois; le roi de Prusse, en particulier, le goûta si peu, qu'il exila pour quelque temps en France le pauvre Gœrres.
Le seul de ses livres qui mérite d'être signalé ici se compose de trois leçons sur le fondement, la coordination et la suite de l'histoire du monde (Ueber die Grundlage, Gliederung, und Zeitfolge der Weltgeschichte), leçons qui furent faites à Munich dans la chaire d'histoire universelle créée pour lui en 1827. Dans cet ouvrage \ qui fut publié en 1830, Gœrres a la prétention : 1° de déterminer et de formuler le principe fondamental de l'histoire ; 2° de montrer comment les principes secondaires et subordonnés sont unis aux principes premiers et essentiels ; 3° d'expliquer comment, par l'intime connexion des principes, l'histoire est un organisme articulé qui se développe graduellement luimême, se divise en grandes périodes naturelles, en une série ordonnée de sphères qui comprennent la masse entière des faits.
A l'égard du premier point, c'est-à-dire relativement au principe fondamental de l'histoire, à la vérité autour de laquelle gravite l'histoire universelle, voici quelle est, en résumé, toute la doctrine de Gœrres. Dans la science de la nature, il y a deux conceptions essentiellement distinctes,