HEGEL
J'arrive à l'examen de la philosophie de l'histoire de Hegel. Elle est une partie du plus grand système de philosophie qui ait paru depuis Kant. Quelque éloigné que l'on soit d'être disciple de Hegel, on ne peut se refuser à reconnaître qu'il n'existe guère de trésor plus riche en pensées philosophiques que celui que forment ses dix-huit volumes. Sir Alex. Grant a dit heureusement : « Emprunter de la philosophie à VHistoire de la philosophie de Hegel, c'est comme emprunter de la poésie à Shakespeare : c'est une dette presque inévitable. » Et cette remarque peut être étendue à tous les autres grands ouvrages de Hegel, à la Phénoméno-
1. Les deux meilleures biographies de Hegel sont : Vie de Hegel, supplément aux œuvres d<^ Hegel, 1844, par Rosenkranz, et Hegel et son Temps, 1857, par R. Haym. Sa philosophie a été Tobjet d'ouvrages sans nombre, explicatifs, critiques, apologétiques, hostiles, etc. Un des plus originaux et des plus approfondis est le Secret de Hegel du D'' Hutchison Stirling; il a donné une impulsion très-heureuse à Tétude de Hegel en Angleterre. Ce que le D"" Stirling regarde comme le Secret de Hegel pourrait bien pourtant n'être qu'une image bien imparfaite.
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logic de resprit, à la Logique^ à V Encyclopédie de la science, à la Philosophie du droit, à la Philosophie de Vhisloire, à VEs^ thctique et à la Philosophie de la religion. Il est fort possible, après une élude consciencieuse de Hegel, de douter entièrement de la légitimité de sa méthode, de désapprouver beaucoup de ses conclusions, de s'apercevoir de grands défauts, d'être souvent incapable de déterminer ce qu'il veut dire; mais il est absolument impossible de lui refuser une richesse prodigieuse de pensées qui peuvent être comprises et qui sont d'une grande profondeur et d'un grand prix. On ne fait que remplir un devoir en recommandant à ceux qui étudient la philosophie de se familiariser avec Hegel ; ils pourront, il est vrai, trouver de bonnes raisons pour devenir anti-hégéliens; mais, s'ils veulent jamais se faire une philosophie digne de ce nom, Hegel est encore de tous les penseurs de ce siècle celui auquel ils devront faire le plus d'emprunts; et en philosophie, tout autant que dans les sciences spéciales, ceuxlà mômes qui sont le plus originaux doivent emprunter beaucoup. Cette vérité, Hegel la connaissait bien, et il l'a mise largement en pratique; il a emprunté les pensées de quiconque lui semblait en posséder beaucoup; il les a repensées, les a rendues toujours siennes, et souvent plus vraies et plus complètes qu'elles n'étaient auparavant.
La philosophie hégélienne est, de toutes, celle où l'esprit de système est le plus puissant. Elle a la prétention de tout embrasser et de trouver pour chaque chose la seule place qui lui convienne, Selon cette doctrine, chaque chose, en fait, n'est qu'une phase particulière, un moment déterminé
d'une seule chose, d'ini seul processus; et elle ne peut apparaître que là où elle apparaît. La pensée seule existe, car elle se meut elle-même par un principe qui lui est inhérent, depuis Pabsolu primordial de l'être pur, à travers toutes choses. Tout ce qui est, le monde physique et le monde moral, la nature et l'histoire, l'art et la religion ne sont que les phases successives d'une idée, en dehors de laquelle ils n'ont pas d'existence; ce sont les parties d'une pensée que la philosophie nous rend capables de repenser et ainsi, d'une certaine manière, de recréer. Il y a trois phases principales dans l'évolution de cette pensée : d'abord, elle se meut à travers toutes ces notions universelles qui sont communes à la nature et à l'esprit, impliquées et supposées par tous deux à la fois : à cette phase, la pensée est l'objet de la science de la logique. Puis, cette même pensée se particularise, se projette hors d'elle-même et traverse les sphères diverses de la • nature : celles de la mécanique, de la physique, de l'organisme ; dans cette partie de son évolution, elle est l'objet de la philosophie de la nature. Enfin, elle s'affranchit de la nature, forme d'existence où elle est étrangère à elle-même; elle revient à elle-même comme libre esprit, raison consciente; néanmoins, elle n'accomplit son entière délivrance, elle n'atteint à la liberté parfaite et à la connaissance d'ellemême en tant que vérité de toutes choses, qu^après avoir traversé toutes les phases de la vie individuelle et s'être réalisée en plusieurs formes extérieures; ces phases et ces formes, tel est l'objet de la philosophie de l'esprit. L'une des formes dans lesquelles l'esprit concret, conscient de lui-
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mrme, se réalise, est rEtat, cl la pliilosopliio de riiistoirc est la partie de la philosophie qui marque et suit révolution de la raison se manifestant elle-mùnie en tant qu*E ta t .
La philosophie hégélienne est ainsi, comme on peut le remarquer, profondément et essentiellement historique d'un bout à Fautrc. Son objet unique, c'est un vaste processus ou mouvement, dont ce qu'on appelle Tliistoire n'est qu'une phase particulière. La logique, où l'on peut faire rentrer la métaphysique et même la mathématique, est une histoire élevée, il est vrai, au-dessus de la durée et de la particularité: c'est l'histoire du processus éternel et universel de l'idée pure. Chacune des sciences physiques est l'histoire de quelque partie du progrès de l'idée dans sa marche à travers la nature pour arriver à la conscience; de môme, chacune des sciences de l'esprit est l'histoire de quelque partie de son cours à travers la vie humaine et la société pour aboutir à la plénitude et à la perfection absolues de la connaissance et de l'existence. Il y a peut-être une vérité et même une grande vérité dans cette conception. Par delà le monde créé existe un monde de notions, accessibles à quelque déparé à Fintelligence de l'homme; des vérités absolues existent qu'on ne peut penser sans leur attribuer le caractère de l'évidence, et cela avant que quelque atome de matière, que quelque esprit fini aient été appelés à l'existence ; vérités qui sont essentielles à l'intelligence en tant que telle et qui, par là, doivent avoir appartenu de toute éternité à l'intelligence qui existe par soi. Ensuite, la matière cosmique a sans doute traversé différentes phases avant que les corps célestes et
notre planète aient piis leurs formes et leurs dispositions actuelles, et, dans ces époques d'une antiquité prodigieuse, les lois de l'ordre niécani(|ue et chiniiciue ont probablement dominé seules; les premières ont peut-être régné avant les secondes; en tout cas, il est certain que l'inverse n'a pu se produire. L'ordre de cboses que nous représente l'astronomie a dû prendre naissance antérieurement à toutes les périodes de la durée auxquelles peut remonter la géologie; la géologie, à son tour, ainsi que les branches diverses de la paléontologie, s'occupent d'une longue série d'époques qui dans l'histoire de la terre ont précédé l'histoire de l'homme. En conséquence, il n'est pas déraisonnable de considérer, avec Hegel, la nature et l'esprit couime un vaste processus^ une évolution, une histoire; il n'est pas déraisonnable non plus de penser que les sciences, par la puissance coordinatrice d'une philosophie supérieure, puissent être disposées de manière à reproduire la série régulière et logique de toutes les phases de ce processus; en sorte que, pour un esprit scientifique, elles formeraient les chapitres successifs du livre de l'histoire de l'univers, et, pour un esprit rehgieux, les chapitres successifs du livre de la révélation de Dieu dans la création. Tout nous porte à croire qu'une telle conception est vraie et que, précieuse pour la philosophie générale, elle a une valeur toute spéciale pour la philosophie de l'histoire. Il ne peut être indifférent à l'historien philosophe d'apprendre à voir dans l'histoire qu'il étudie, dans le progrès dont il retrace le développement, une forme et comme un échantillon d'une histoire, d'un progrès plus vastes ; il lui est utile
de connaître que, dans Texercice de sa liberlr, l'iioinme suit une direction, (jui en somme est d'accord avec celle qu'a suivie la nature, depuis qu'elle est créée, sous la contrainte de lois physiques inllexibles ; d'être enliii convaincu (jue, malgré des diiïérences essentielles, riiisloiic plus récente et plus restreinte, celle de l'iiumanité, présente de nombreuses et remarquables ressemblances, soutient des rapports étroits et multiples avec cette autre histoire, plus ancienne et plus vaste, celle de l'univers.
Mais Hegel va plus loin, et il prend une position beaucoup plus risquée quand il ramène tout ce qui existe aux moments ou phases diverses de Vidée. Ici, nous ne pouvons plus le suivre; bien loin qu'il nous fasse mieux comprendre la place et la signification de l'histoire en nous disant qu'elle est une de ces phases de l'idée, il nous plonge au contraire, par. là, dans de graves perplexités de plus d'une sorte. Les hégéliens, Gans et Rosenkranz, par exemple, nous affirment que la philosophie de l'histoire de Hegel a sur toutes les autres un grand avantage, en ce qu'elle est liée à un système de^ conceptions logiquement élaboré, même dans ses plus petites parties, et qu'elle peut ainsi représenter le logos de Ihistoire com me une phase du même processus, obéissant au même mouvement dialectique que le logos de la nature, de l'esprit, du droit, de l'art, etc. Mais faut-il voir là un avantage? Oui, si l'élaboration logique du système général de conceptions est exact, si surtout le principe fondamental sur lequel il repose est vrai; non, dans le cas contraire. S'il nous est iuipossible d'accepter le système
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en tant que système, si nous contestons la solidité de sa base, la légitimité de sa méthode de construction, la rigueur môme de l'enchaînement qui unit le tout à ses parties devient nécessairement un désavantage; elle nous est un obstacle à pouvoir étudier d'une manière satisfaisante Tune quelconque des parties, puisqu'en ce cas, dans chaque partie, se trouvent impliquées les difficultés du tout. L'histoire, nous dit-on, est une phase particulière dans le mouvement qu'accomplit l'idée selon un certain processus logique : ce n'est pas là pour nous un avantage, bien au contraire, si nous ne pouvons admettre qu'il existe quelque chose qui ressemble à cette idée dont on fait la substance de toute pensée et de tout être, et si nous ne pouvons reconnaître la légitimité d'aucun processus analogue à celui par lequel on prétend que cette pensée se détermine elle-même. Sans doute, on aime à entendre Hegel lui-même déclarer, au commencement de sa Philosophie de Vhistoire, que la seule supposition dont il ait besoin, la seule chose qu'il prenne pour accordée, c'est qu'il y a de la raison dans l'histoire, que l'histoire est un processus rationnel. Mais on s'aperçoit bien vite que ce ne sont là que des mots, car cette raison dont il fait son seul postulat, c'est la raison au sens hégélien, c'est précisément l'idée au moment où elle devient consciente et construit sa propre liberté. C'est une raison qui n'est autre chose qu'une forme de ce qui est l'objet unique de sa philosophie. En faire un postulat, c'est en conséquence prendre pour accordée cette philosophie tout entière, ou tout au moins la partie entière de cette philoso-
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pliio qui va jusqu'au point au(iuel est parvenue ridée avant (le devenir l'objet de la Philosophie de l'histoire.
La philosophie de Ik'gel prétend tout ramener àla raison elle prétend être démontrée depuis le commencement jus(ju'à la lin , partir de l'absolu primordial, de la plus simple notion de la raison, de l'être pur (si pur qu'il n'est rien du tout), et de là dériver toute connaissance, iaire sortir toute réalité, par un procédé continu de raisonnement qui va de ral)strait au concret, de l'indétermination qui enferme tout implicitement à la détermination explicite, détermination qui à tous les échelons s'opère par le principe de l'identité des contradictoires. Ce principe revient à ceci : que chaque pensée, chaque chose contient en soi son contraire; que toute assertion est aussi négation; que, en s'affirmant ellememe, une pensée ou une chose se nie également elle«mème, mais que, au lieu de se détruire par cette contradiction, elle se réconcilie en quelque sorte avec elle-même, dans une nouvelle pensée, dans une réalité nouvelle et concrète, plus riche et plus complexe à tous égards par la négation de ce qu'elle remplace, et qui, à son tour, n'est pas plus tôt posée, qu'elle est rejetée, elle aussi, avec le même résultat, en sorte que le processus ne s'arrête pas avant que la vérité de toute connaissance et de toute existence se soit entièrement déployée. Ainsi, selon Hegel et ses disciples, il y a comme un réseau de diamant dont les mailles enveloppent l'univers, une dialectique savante qui enchaîne, dispose, explique tous les éléments de la pensée et de l'existence, la nature ' dans toutes ses parties, l'esprit dans toutes ses phases, l'iiis-
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toirc à toutes ses époques, la politique, Part, la religion, la science.
Je n'ai pas à discuter ici de telles prétentions. Mon but est simplement d'apprécier la valeur de la philosophie de l'histoire de Hegel, et je voudrais autant que possible la séparer de sa philosophie générale. En même temps, je ne veux pas laisser ignorer que je rejette absolument la conception hégélienne de la raison et de son évolution. Pour moi, une telle raison n'est pas seulement quelque chose qui échappe aux prises de l'esprit humain; c'est encore la contradiction et la destruction de toute intelligence humaine ; et son évolution, comme la conçoit Hegel, me paraît précisément Pinverse des lois essentielles de toute saine pensée. La dialectique hégélienne me semble d'un bout à Pautre, non pas un réseau de diamant, non pas quelque chose de solide et de substantiel, mais une toile d'araignée intellectuelle, une corde pourrie et qui tombe en poussière. J'ai lu ce que les hégéliens les plus distingués ont écrit pour soutenir la thèse contraire; mais, avec tout le respect possible pour le zèle et le talent d'hommes tels que Rosenkranz, Erdmann, Michelet, Kuno Fischer, Véra, Stirling, je crois qu'ils-^ont peu réussi à éclaircir, encore moins à justifier la singulière méthode de raisonner de Hegel ^ Ce n'est là, il
1. Parmi les ouvrages où se trouve exposée l'insuffisance des principes essentiels de la méthode et du système de Hegel, on peut ciler les suivants : Trendelenburg^ Recherches logiques (1840 ; 3^ édit., 1870) et la Question logique dans le système de Hegel (1843) ; la défense récente et fort remarquable de ces Recherches par Kym sous le titre de les Recherches logiques de Trendelenburg et leurs Adversaires (dans les Zeitsch. fur Phil., Bd, LIV, hft. 2, et les Phil. Monatshcfte, IV, 6) ; le livre d'Ulrici : le Principe et la Méthode de la philosophie de Hegel (1841) ; celui de Karl Ph. Fischer :
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est vrai, que renoncé de mon opinion porsonnollo, et mon seul hiit est d'informer le lecteur qu'à mon sens la philosophie^ de rhlstoire de Hegel perd, au lieu de gagner^ à e t re liée avec la dialectique et la philosophie générale de ce penseur; aussi je ne désire pas qu'on attrihue quelque valeur à ma déclaration prise en elle-même. Et pourtant cette déclaration n'est-elle pas confirmée par l'histoire? N'est-il pas manifeste que le jour de l'hégélianisme est arrivé déjà à son déclin? En Allemagne, ce système a encore des adhérents nomhreux et distingués, plus peut-être que tout autre système philosophique; mais, sauf de très-rares exceptions, ce sont des hommes avancés en âge, connus depuis longtemps comme écrivains; des hommes dont le caractère s'est formé sous certaines influences sociales qui ont perdu leur puissance; avec tout leur talent, ils ne peuvent faire de disciples; ce sont de vieux ofticiers sans armée et incapahles de recruter un conscrit. L'hégélianisme se meurt rapidement en Allemagne. Il opère quelques conversions à Naples; on l'étudié à Saint-Louis; on s'en occupe à Oxford *; mais il a peu de chance de prendre nulle part solidement racine et de pousser de larges rameaux.
Les ohjections qui peuvent être soulevées contre l'hégélia-
Caractéristique et Critique spéculatives du système de Hegel (1845) ; celui de H-irlmann : de la Méthode dialectique (18G8) ; el l'cuvrage déjà cité de HavDQ : H gel et son Temps. Je dois dire cepenc'ant qr/en ce qui concerne l'opinion de Haym, qui nous représente Hegel comme inspiré par l'idéal du monde grec, la critique du D' Stirling est aussi jusie que vigoureuse.
1. La Presse de Clarendon a publié récemment i- ne excellente traduction de la Logique, qui forme la première partie de \' Encyclopédie de Hegel, avec des Prolégomènes fort intéressants et fort bien écrits, par "SV. NN'allace, M. A. Felloïc et Tutor du collège Merloii, à Oxford.
nismc ne sont pas toutes^ malheureusement, de Tordre spéculatif. On peut y faire rentrer logiquement (autant du moins qu'il peut être question de logique dans un pareil système) toute doctrine morale et religieuse; on peut en déduire la doctrine catholique de la Trinité, la doctrine luthérienne des sacrements, et môme la doctrine romaine de rimmaculée-Gonccption (cette dernière déduction n est pas, cela va sans dire, de Hegel lui-môme); et pourtant, malgré tout cela, le môme système peut, logiquement aussi, conduire à douter de l'existence de Dieu et de la persistance après la mort de l'âme individuelle. Hegel revendiquait pour sa philosophie le mérite de fournir une base non-seulement aux doctrines conservatrices en politique , mais encore à l'orthodoxie en religion; néanmoins ses disciples eux-mêmes sont aussi partagés que ses ennemis sur la question de savoir s'il fut théiste, panthéiste ou athée; et vous avez de la sorte des hégéliens appartenant à toutes les nuances d'opinions religieuses, chacun restant convaincu qu'il est fidèle au système du maître. La faute doit en être au système lui-même. H est absurde de dire que l'hégélianisme n'est pas responsable des aberrations rehgieuses de ses adhérents, et que la gauche hégélienne, qui comprend à la fois les disciples les plus nombreux et les plus distingués, a rejeté de parti pris toutes les lumières contenues dans les écrits de Hegel. l\ est absolument impossible qu'un grand nombre d'hommes remarquables, dont les jours et les nuits se sont consumés dans une étude enthousiaste de Hegel, aient pu nier le caractère théiste de sa doctrine, si cette
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doctrine nY'tait pas ambiguë et obscure à l'excès précisément sur les points où l'anibiguité et l'obscurité sont le moins excusables. Après un examen scrupuleux des prétendues déclarations de Hegel en faveur de la personnalité divine, et des arguments de Rosenkranz, Stirling et autres pour établir qu'il fut lliéiste, je persiste à croire que les hégéliens de la gauche sont sur cette question les interprètes les plus fidèles de leur maître; et comme cette conclusicn est aussi celle de Ahrens, Baader, Ghalybiius, J.-II. Fichto, C.-Ph. Fischer, Herbart, Hoffmann, Krause, Léonhardi, H. Ritler, Sengler, Sig^vart, Staudenmaier, Trendelenburg, Ulrici et Weisse, c'est-à-dire de ceux qui ont étudié Hegel avec le plus de zèle et le plus de compétence, je ne puis m'empecher de penser qu'une telle opinion, fût-elle fausse, a sa source dans quelque grave défaut qu'on doit imputer à Hegel lui-même, dans quelque confusion intime et inexphcable, dans quelque ambiguïté essentielle. Et en fait, telle est la condition singulière de l'hégélianisme que, de tous les systèmes idéaUstes le plus savamment élaboré, il se trouve opposer la plus faible barrière au matérialisme. H est bien vrai qu'il place la pensée avant la matière et qu'il représente celle-ci comme une phase du processus de la pensée ; mais comme la pensée , ainsi placée avant la matière, est une pensée inconsciente, une pensée qui n'est ni sujet ni objet, qui n'est par conséquent pas une pensée réelle, ni même un fantôme, une ombre de pensée, il s'ensuit que la matière est encore la réalité première, la première existence en acte, et que la puissance qui est en elle.
in LA IMIILOSOPIIIE DE L'HISTOIRE
cette tendance qui la pousse à s'élever au-dessus d'elle-môme, est la racine et la base de l'esprit subjectif, de l'esprit objectif et de l'esprit absolu. Ce n'est qu'en s'en tenant fortement à une raison personnelle et consciente, vivante et parfaite comme première vérité, qu'on peut se garantir efficacement contre le matérialisme, et une pensée qui écbappe à la pensée comme la pensée pure de Hegel n'est pas une barrière réelle; que Feuerbach et tant d'autres aient été des hégéliens idéalistes la première année pour devenir l'année suivante des matérialistes, voilà ce que l'on pouvait parfaitement prévoir. J'irais plus loin : le grand Être de Comte me paraît tout aussi digne d'être substitué au vrai Dieu que VJdée de Hegel, qui à son point de départ est un être égal au non-être, et à son point d'arrivée est esprit absolu, résultat suprême du processus du devenir universel; esprit qui, de même qu'il est sorti du néant par son développement, peut, comme Bouddha, rentrer par évolution dans le néant, dans le Nirvana. Nous serions réduits à un triste choix s'il nous fallait, en dernière analyse, accepter comme Divinité soit cette conception vide et contradictoire au sein de laquelle commence, selon Hegel, l'univers de la matière et de l'esprit, soit cette autre conception, l'esprit absolu qui est le dernier terme de leur évolution, soit même l'une et l'autre avec tout le processus qui remplit Tintervalle. On pourrait dire, il est vrai, et on dira certainement, que l'être pur n'est premier que relativement à l'exphcation logique de Hegel, mais que ce n'^t pas le premier réel; la réponse s'offre d'elle-même : l'assertion que l'ordre de la raison n'est
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pas le môme f[ue celui deja réalité est pour un hégélien un suicide intellecluel ; ce serait avouer qu'il est prêt à traiter la pensée absolue aussi mal (jue ses adversaires prétendent qu'il traite la pensée vulgaire; qu'il se l'ait volontairement un jeu de la raison, tout comme ils soutiennent qu'il se fait un jeu de Tentendement; qu'enliii il est aussi peu respectueux à l'égard de sa propre logique qu'il l'est peu, au dire des mêmes adversaires, à l'égard de la logique formelle. Or, un tel aveu ramènerait l'hégélianisme à une grossière et mauvaise plaisanterie.
Le résultat de l'obscurité, de l'ambiguïté (peu importe le mot) de ridée hégélienne de Dieu, c'a été naturellement que les hégéliens nous ont donné des philosophies de l'histoire, ou tout au moins des aperçus de cette science, des points de vue religieux les plus divers, orthodoxe, hétérodoxe, théiste, panthéiste, athée, selon qu'ils appartenaient à la droite, au centre ou à la gauche du parti. A l'extrême droite, plus d'un système historique en est arrivé à être nettement clérical et même catholique romain, tandis que l'extrême gauche en a produit d'autres violemment anti-chrétiens et même tristement irréligieux, et, entre ces deux extrêmes, tous les degrés intermédiaires de croyances religieuses ont trouvé leur expression dans des conceptions générales relatives au cours et à la signification de l'histoire humaine. Quant à Hegel lui-môme, un profond sentiment religieux circule à travers sa philosophie de l'histoire, ce qui s'accorde parfaitement avec ce que j'ai dit tout à l'heure du caractère religieux et
de la portée de son système. La plus répandue, la plus Flint. II. — 18
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extraordinaire des religions de l'Orient, le bouddhisme, est regardée par beaucoup de juges compétents comme essentiellement alliée ; mais le bouddhisme pourrait-il se ramener, ainsi que j'en ai la conviction, à rathéisme, Talhéisme serait-il impliqué par ses principes fondamentaux, qu'il serait encore injuste de ne voir dans ses sectateurs que des athées de cœur et d'esprit. Nulle part, peut-être, en dehors des limites de la chrétienté, le sentiment religieux n'a trouvé une expression plus vraie que chez les saints du bouddhisme. ■ Si des millions d'hommes peuvent ainsi s'abrutir eux-mêmes et accepter une croyance dont les principes essentiels contredisent aussi manifestement l'esprit pratique, on peut admettre sans trop d'invraisemblance que la même chose soit arrivée même à un Hegel. Je suis donc loin de faire peser sur Hegel, en tant qu'homme, l'accusation qui, je crois, a été portée justement contre Hegel en tant que philosophe, ou plutôt contre son système. Je veux dire simplement que, s'il a voulu faire sortir le théisme de ses déductions, son système ne lui a pas permis d'exprimer nettement ^t distinetement ses intentions, et que ses disciples en ont •souvent tiré des conclusions fort différentes qu'ils ont tenté ^ d'appliquer à l'éclaircissement philosophique de l'histoire. La maison tiont il parle comme se manifestant dans l'histoire est, en tant que phase de l'idée, une raison à laquelle je ne puis croire et que je puis encore moins regarder comme la raison providentielle qui préside aux affaires humaines; cependant, je le rexîonnais volontiers, presque tout ce qu'il dit de cette raison est admirablement vrai de la divine ProYÎ-
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dence, du logos réel de riiistoire; je reconnais que sa pbilosopliie de l'histoire doit ôtrc rangée parmi celles qui ont le mieux justilié leur prétention à être une liiéodicée, à glorilier les voies de Dieu sur l'homme, et qui ont le plus fait pour montrer que l'histoire du monde est le produit d'une raison agissante et inlinie, raison qui a mis en œuvre toutes les volontés, tous les intérêts, toutes les activités linies, comme autant d'instruments pour l'accomplissement d'une lin grande et sainte.
Gomme je l'ai déjà dit, je n'ai pas à discuter ici la méthode liég"élienne en elle-même, mais seulement à montrer linfluence qu'elle a pu exercer sur la philosophie de l'iiistoire de Hegel. Un des résultats de cette influence a été de séparer arbitrairement les uns des autres les principaux développements de l'histoire, et d'exclure, non moins arbitrairement, q<ielques-uns des plus importants, du domaine de la phiiosopliie de 1 histoire. Une conséquence de la méthode hégélienne, c'est que partout, dans ce système, nous trouvons la division par trois. Le système a trois grandes divisions : la logique',' la philosophie de la nature et la pliilosophie de l'esprit; chacune se divise elle-même en trois parties qui, à leur tour, se partagent en trois. Ainsi la philosophie de l'esprit comprend les doctrines de l'esprit subjectif, de l'esprit objectif et de l'esprit absolu, et la doctrine de Tesprit subjectif embrasse l'anthropologie, la phénoménologie et la psychologie; la doctrine de l'esprit objectif contient le droit légal, la moralité et l'obéissance morale; celle de l'esprit absolu, l'art, la religion et la philosophie. — La philosophie
de l'histoire est cette partie de la philosophie de Tesprit qui reproduit l'évolution de la raison dans l'État, c'est-à-dire qu'elle est une partie de la doctrine de l'esprit objectif, et qu'en conséquence elle n'a proprement rien à faire avec l'histoire de chacune des phases de Tesprit absolu, avec les développements de l'art, de la religion et de la philosophie. Ces développements sont en dehors du domaine de la philosophie de l'histoire, laquelle, d'après la place qu'elle occupe dans le système de Hegel, doit logiquement s'abstenir tout à fait d'en parler; c'est le rôle, et le rôle exclusif de l'esthétique, de la philosophie de la religion et de l'histoire de la philosophie. Or ce n'est pas là seulement une erreur, mais une erreur de l'espèce la plus grave, et qui rend impossible une philosophie de l'histoire assez large pour embrasser la totaUté de son objet. Elle prouve que si l'on veut rester d'accord avec le principe de l'hégélianisme, avec le procédé trichotomique de sa dialectique, il faut renoncer à écrire une philosophie de l'histoire, car s'il est essentiel de suivre séparément tous les développements principaux de l'activité humaine, il ne l'est pas moins de montrer comment ils s'unissent et se pénètrent. En fait, la grande difficulté, le problème fondamental de la philosophie de l'histoire, ce n'est pas de déterminer par l'analyse les développements distinctifs qui la constituent ni de suivre le cours de chacun d'eux, bien que ce soit là déjà une tâche ardue et- importante : c'est d'en faire ensuite la synthèse; c'est de montrer leurs actions et réactions réciproques, leur concours vers un but commun ; c'est de découvrir les lois qui sont impliquées dans le mou-
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veillent général de riiistoire humaine. iMais une telle sj^nthèse n'est possible dans la philosophie de l'Iiistoire qu'à la condition que la méthode et le système hégéliens, pris dans leur ensemble, soient (aux. Toute tentative d'y atteindre doit .être, pour Thégélianisme, une inconséquence. On peut, il est vrai, afhrmer que les développements séparés coïncideront et se correspondront; que l'art et la religion, tout au moins, sinon la philosophie, auront les mêmes époques, traverseront les mômes phases, comme la vie politique : c'est ce que Hegel s'est elTorcé de montrer dans son Esthétique et sa Philosophie de la religion; mais cela ne suffit pas. L'affirmation ou même la preuve qu il existe un parallélisme entre les développements séparés ne constituent pas une synthèse historique; celle-ci suppose en outre une combinaison réelle de tous les éléments et de tous les développements de la vie humaine, de manière à reproduire à travers la succession entière des générations et des faits leur dépendance et leurs réactions mutuelles. Voilà ce qu'on ne peut s'attendre à trouver dans Hegel, et si on l'y trouvait, ce serait au prix d'une inconséquence. A ce point de vue, Tinfériorité de Eé,ge\ à l'égard de Comte est manifeste.
La conception de la philosophie de l'histoire de Hegel est donc, parla cause qui vient d'être indiquée, essentiellemen t étroite et imparfaite, et elle ne peut être ni élargie ni corrigée^ II est vrai qu'un hégélien bien connu, le professeur Michelet, de Berlin, dans une correspondance avec un hégélien suédois, Borellius, a essayé de remédier à ce défaut, de résoudre cette difficulté. H voudrait considérer la phénomé-
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nologie de Tcsprit comme la première partie de la philosopliie hégélienne, le système entier de la science comme la seconde, et l'histoire comme la troisième et dernière partie. Mais, si Ton se délivre ainsi d'une dilïiculté, on se trouve embarrassé dans une autre plus grave encore. Car, à moins que la phénoménologie de l'esprit et la philosophie de l'histoire, outre les positions nouvelles qu'on leur assigne, ne soient maintenues en même temps dans celles qu'elles occupaient d'abord, le système entier est désorganisé, et au lieu d'y avoir trois sciences de l'esprit subjectif et trois sciences de Tesprit objectif, il ne peut plus y en avoir que deux. Michelet voudrait leur donner à chacune deux places ; mais c'est là, à coup sûr, une sorte de pluralité de fonctions en faveur de laquelle on ne peut donner aucune bonne raison. Nous n'avons pas besoin de deux philosophies de l'histoire, mais d'une seule, pourvu qu elle soit complète. De plus, il est tout à fait antihégélien de terminer par la philosophie de l'histoire ; c'est une contradiction manifeste de supposer que, après avoir atteint la pleine réalisation de l'absolu, l'idée ait encore à traverser les phases de l'histoire. Représenter l'absolu comme aboutissant à l'histoire, c'est le représenter comme absorbé dans l'histoire, comme un absolu qui n'est plus du tout absolu.
Après avoir insisté sur ce défaut de la théorie de Hegel, il faut ajouter, pour être juste envers lui, que ce sont précisément ces phases de l'humanité, qui ont été ainsi séparées du domaine de la philosophie de l'histoire par une évolution spontanée de la dialectique, dont il a tracé l'histoire de la