‹ La philosophie de l'histoire en AllemagneChapitre 34 sur 48 · HEGEL · texte numérisé non relu

HEGEL

manière la plus remarquable et la plus instructive. L'art, la reli«rion, la philosophie, sont conçus par lui dans un espril» essentiellement liistoriiiue, et il en a parlé d'une façon à enrichir, sans contredit, la science de l'histoire. VEsthédque est le plus attrayant de ses ouvragées et renferme une merveilleuse abondance de science positive et de rcniarijues originales. De tous les grands philosophes spéculatifs, Hegel est probablement celui qui entretint le plus large commerce avec toutes les formes de lart; aucun ne connut aussi bien les^ principaux poètes des différentes époques et des différentes nations, ne voyagea autant, simplement pour jouir des beaux paysages, des monuments, des statues, des tableaux, ne fréquenta aussi assidûment concerts, théâtres, musées, etc., et probablement aucun n'eut une âme aussi ouverte aux sensations les plus diverses, aussi profondément impressionnable. C'est dans la manière magistrale de traiter le sujets dans son ensemble, résultat de la connaissance qu'il avait acquise des détails, c'est dans le contact direct et vivant de^ son esprit avec un nombre extraordinaire des produits de l'art dans chacune de ses branches, que réside son principal mérite. 11 connaissait certainement les faits bien autrement qu'un Hutcheson, un Alison, un Jeffrey; et il s'efîorce de traiter l'ensemble des faits, au lieu de chercher à imaginer des réponses à ces deux questions abstraites : Qu'est-ce que la beauté? Comment est-elle perçue? La partie de l'ouvrage de Hegel qui correspond à ceux des auteurs que je viens de citer ne me paraît ni bien originale ni bien remarquable; ce n'est guère, au fond, qu'une exposition nouTelle et pleine dé

talent d'idées précédemment exprimées par Schiller, W. de Humboldt, Solger et surtout Schelling. Ce qu'il y a d'abstrait et de général, c'est ce qui lui appartient le moins et ce qui a le moins de valeur; plus il se tient aux détails, plus ses remarques sont intéressantes et précieuses. Il y a cependant une simple grandeur dans la généralisation principale relativement au développement de l'art, généralisation qui a rendu l'ouvrage célèbre. Hegel regarde l'art comme l'effort par lequel l'esprit cherche à réaliser l'idée par un intermédiaire sensible, et il trouve que l'élément idéal et l'élément matériel sont dans un rapport tel que l'art doit avoir trois formes distinctes, correspondant aux trois grandes époques de l'histoire. Quand la matière prédomine, quand le colossal et le bizarre sont les caractères les plus saillants et que la pensée lutte péniblement, faiblement, confusément au travers, c^est la forme symbolique de l'art; tel est l'art du monde oriental, de l'Inde et de l'Egypte. Quand l'idée trouve pour elle-même dans la matière une expression claire et adéquate, qu'elle est en équilibre avec le milieu où elle se manifeste, de façon qu'il y ait parfaite beauté de forme, sans que néanmoins ce qu'il y a de plus profond et de plus beau dans la vie spirituelle se révèle encore, l'art est classique dans sa forme; tel fut celui de la Grèce et de Rome. Quand cet équilibre est rompu, mais au profit de l'esprit, quand l'esprit prédomine et réduit de plus en plus la matière au rôle de simple signe, déployant de plus en plus sa vie la plus intime et la plus raffinée, l'art est alors romantique, et tel est celui du monde moderne ou chrétien. Les différents arts, pris

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en eiix-mt^mcs, correspondent également pins ou moins à ces trois formes et aux époques qu'elles représentent; ainsi rarcliitecture est l'expression caractéristique de la forme obscure, syml)oli(iuc, orientale; la sculpture, de la forme claire, déterminée, pleine de beauté, de Fart grec; la peinture, la musique et la poésie sont celle de la forme multiple, profonde, subtile, de l'art romantique ou chrétien. Cela n'empêche pas l'esprit de chaque époque de pénétrer toutes les variétés de l'art et de les marquer de son empreinte. — Il y a dans cette généralisation une grandeur et une élévation qu'il est impossible de ne pas admirer. Mais est-elle vraie et s'applique-t-elle à tous les faits? Gela est probablement plus que douteux. L'art, par essence, tend à la perfection dans l'exécution et à l'expression complète de la pensée ou du sentiment par la combinaison et la figure qu'il impose à des éléments matériels, par les couleurs, les sons ou le langage; selon qu'il y réussit plus ou moins, l'art est bon ou mauvais; mais quant à sa forme ou à son espèce particulières, ce n'est pas là ce qui les détermine.

Les idées que traduisent une forme ou un genre peuvent être plus simples que celles d'une autre forme ou d'un autre genre, comme celles de l'art classique par rapport à celles de l'art moderne; le travail d'expression peut être, en conséquence, plus facile et en général plus réussi; mais que les idées soient frustes ou raffinées, simples ou complexes, le but de l'art, c'est toujours d'en chercher l'expression parfaite par un intermédiaire sensible. L'élément matériel et l'élément idéal de l'art changent ensemble, de sorte que leur rapport

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est toujours essentiellement mobile; d'où il suit que le principe qui servira à déterminer quelles sont les grandes époques du développement de l'art doit être tiré, non de ce rapport, mais de la nature de l'idéal lui-môme, et cet idéal, on ne peut le connaître par dialectique, mais seulement par l'étude historique de ses différentes phases. Les faits confirment, je crois, ce jugement sur l'inexactitude ou, tout au moins, l'insuffisance de la formule hégélienne. La poésie des Hébreux, des Arabes, des Persans, une grande partie de celle des Hindous ne répondent pas à la description de l'art symbolique, et une portion considérable de ce qu'il y a de plus caractéristique dans toutes les variétés de l'art moderne ne peut être ramenée naturellement à la catégorie du romantisme. Cette assertion que les différents arts représentent des époques différentes est absolument insoutenable. H n'est vrai à aucun degré que l'architecture, par exemple, appartienne plus au monde oriental qu'au monde classique ou au monde germanique, ni que la musique et la poésie caractérisent plutôt ce dernier que les deux autres. La formule hégélienne, bien qu'elle puisse suggérer des idées et conduire à des recherches singulièrement fécondes , n'est donc qu'une magnifique erreur. La valeur véritable de l'ouvrage de Hegel est néanmoins indépendante de la vérité de cette formule; elle tient à la rare profondeur des aperçus relativement à la diversité des phases plus spéciales de l'art, et aux conditions morales ou physiques qui leur ont historiquement donné naissance ^.

4. Peut-être n'y a-t-il aucune partie de la science où les Iiégéliens se

La Philosophie de la religion ne me paraît ni aussi profonde ni anssi riMnar(iual)le que V Esthétique; elle a pourtant une p:randc valeur, et l'on devra toujours e!i parler avec reconnaissance et respect, ({uelque convaincu que l'on soit que la religion ne peut être convenablement étudiée que si l'on se conforme aux lois de l'induction scientifique ordinaire. Hegel regarde la religion comme l'effort de l'âme pour réaliser son unité avec l'absolu ou le divin.

Les phases de la religion sont considérées comme autant de degrés dans le développement de la conscience de cette unité; Hegel prétend naturellement que les principaux de ces degrés sont au nombre de trois : ce sont les religions de la nature, de l'esprit individuel et de l'esprit absolu. Au premier de ces degrés, Dieu ou l'absolu est senti comme un être naturel, une puissance physique; et cette première phase comprend elle-même trois degrés : celui du magisme^ représenté par le fétichisme, le shamanisme, le lamaïsme et le bouddhisme; dans toutes ces religions, Dieu est confondu avec la nature ou avec l'homme individuel ; — celui de V imagination j représenté par le brahmanisme, où Dieu est distingué de la nature et de l'homme, comme la substance une et identique de ses manifestations transitoires et multi-

soient plus distingués que dans l'esthétique. Hotho, Rosenkranz, Rôlscher, Ruge, Schasler, Vischer, ont écrit des ouvrages d'une valeur durable sur la beauté et sur l'art. Le Système de V esthétique de Weisse a été publié avant VEsthétique de Hegel et est en grande partie un ouvrage original. Il est fort à regretter qu'il n'y ait pas en anglais une exposition de ce que les Allemands ont fait pour l'esthétique. Ceux qui connaissent l'allemand et qui s'intéiessei;t à ces questions trouveront d'amples informations dms VHistoire de Ve<!thétique (1858) de Zimmermann, dans VHistoire de V esthétique en Allemagne de Lotze (1863) et dans VHistoire critique de l'esthétique de Schasler.

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pies; — enfin le degré de la lumière ou du symbole, représenté par les religions de la Perse et de l'Egypte, espèce de dualisme, où Dieu affirme sa suprématie spirituelle sur la nature et devient ainsi l'objet des religions de Pindividualité spirituelle. — Cette seconde classe de religions, où Dieu est considéré comme un sujet, ayant conscience de lui-même, est également représentée par trois formes : le judaïsme, religion de la sublimité; le polythéisme grec, religion de la beauté; le polythéisme romain^ religion de l'entendement pratique. L'esprit absolu, après avoir traversé ces formes, en vient à se connaître lui-même comme absolu, et dans cette connaissance de soi. Dieu est réconcilié avec le monde et avec l'homme et est saisi comme essentiellement Triple et Un, Père, Fils et Esprit. Cette religion absolue est le christianisme, et elle ne diffère de la philosophie absolue que parla forme ou l'expression; en substance, elle lui est identique. — Là aussi, sans doute, ni les divisions principales, ni les divisions secondaires ne sont exactes, ni par suite les notions qui leur servent de fondement; mais la pénétration avec laquelle Hegel détermine le caractère et la signification des religions qu'il passe en revue, la manière dont il saisit les rapports qui les unissent l'une à l'autre sont toujours propres à ouvrir de nombreux aperçus et atteignent très-souvent la vérité. Malheureusement, la partie de beaucoup la moins satisfaisante de son ouvrage est celle qui concerne le judaïsme et le christianisme; elle est gâtée par des omissions graves et des erreurs positives importantes. Dans l'Esthétique, comme dans la Philosophie de Vhistoire, il donne une idée singulièrement

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mesquine de la sigiiilicalioii du peuple juil; iDais son injustice atteint le comble dans la Philosophie de la religion, quand il place le nionolliéisme juif au-dessous du polythéisme classique. Son explication du christianisme me paraît essentiellement fausse par son esprit, par sa méthode, par son objet, et pourtant une admirable lumière en jaillit à maint endroit.

Quant à l'histoire de la philosophie, les adversaires les plus déclarés de Hegel, ceux qui attribuent le moins de valeur à ce qu'il a lait dans les autres parties du domaine philosophique, s'accordent à reconnaître chaleureusement les services qu'il a rendus dans celui-ci. Il a inauguré une ère nouvelle dans l'étude de cette science, ère qui a été merveilleusement fertile en travaux de premier ordre, et pourtant l'ouvrage de Hegel reste encore sans rival, après que tous les autres se sont librement inspirés de son esprit et enrichi de sa substance. La partie consacrée à la philosophie grecque est un immortel chef-d'œuvre; et, quoique le principe que la succession des systèmes philosophiques dans l'histoire est identique à celle des catégories en logique soit certainement faux, comme l'évidence des faits a forcé certains hégéliens aie reconnaître ^ ; quelque peu fondée, quelque

1. Par exemple, Schwegler et Zeller, qui, en faisant cette concession, tombent dans une contradiction qu'a signalée Slirling dans ses Annotations à sa traduction de l'Histoire de la philosophie de Schwegler. Elle a été mise en lumière plus complètement encore par M. C. Monrad dans une lettre en latin adressée à Ztller : « De vi logicae rationis in describenda philosophiœ hi>toria. » Si les D" Slirling et Monrad avaient entrepris d'examiner et de réfuter le livre du profe.-seur Kym : la Dialectique de Hegel dans son application à l'histoire de la philosophie, ils auraient probablement trouvé leur tâche un peu plus difficile.

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l'uiieste que soit rutlinissioii d'un tel principe, nul encore n'a mieux (jue llé^el retracé la marche générale de l'esprit humain à la poursuite de l'absolu.

Si donc Hegel a été conduit par les évolutions de sa dialectique à séparer faussement les différents éléments de l'histoire, et à faussement détacher du domaine de la philosophie de l'histoire quelques-uns des plus importants, il a amplement racheté cette erreur par la manière magistrale dont il a traité de ces éléments ainsi séparés et détachés. Souvent aussi, il a laissé la vérité l'emporter sur le système. Logiquement j il eût dû exclure de son exposition de l'histoire la considération de la religion, de l'art, de la philosophie; en réalité, il ne l'a pas fait; non-seulement on trouve quelques belles pages qui ont expressément pour objet de montrer les rapports de ces éléments avec l'histoire i, mais encore, quand il décrit le monde oriental, c'est surtout à sa religion qu'il emprunte les traits du tableau, et c'est principalement par l'art grec qu'il caractérise le monde grec.

Nous arrivons maintenant à l'examen direct de ce qu'il a lui-même regardé comme la philosophie de l'histoire. Il en a donné une première esquisse dans les vingt derniers paragraphes de la Philosophie du droite publiée en 1821, et il en a fait le sujet de son cours pendant les années 1822-23, 1824-25, 1826-27, 1828-29, 1830-31. C'est d'après les fragments manuscrits de ces leçons et les notes de ses élèves, que la première édition de la Philosophie de Vhistoire fut

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publiée après la inorl de llti^cl, (»ar (iaus, en 1837; une seconde édition, augmentée et améliorée, liu donnée en 184(1 par le lils du philosophe, Charles llé<,'^el, (pii lut depuis un historien distingué. Nous avons eu sous les yeux les deux éditions; mais la seconde, (lui renferme Timportante préface que Gans a mise à la première, est seule nécessaire. Nous devons résumer le contenu de l'ouvra^^e avant d'en ^border la critique.

L'histoire est de trois sortes : originale, réflexive et philosophique; originale, quand elle est tirée directement de l'observation, quand un auteur décrit ce qu'il a vu ou entendu par lui-même, les événements au milieu desquels il a vécu. Elle est réflexive quand elle dépasse l'expérience personnelle et que le rôle de l'historien se horne à exercer 5es facultés d'industrie, de perspicacité, de critique et de généralisation sur les matériaux fournis par d'autres pour disposer et présenter le tableau de quelqu'une des époques du passé, de quelque phase spéciale de la vie humaine, du cours général des événements dans un pays ou môme

dans le monde. Elle est philosophique quand elle suit le

développement rationnel de l'esprit universel dans la société. L'esprit est l'opposé de la matière, et son essence est la liberté, comme celle de la matière est la pesanteur. La cause finale de Thistoire, c'est que l'esprit puisse se connaitre lui-même comme libre, et, pour atteindre ce but, l'esprit tourne à son profit les appétits, les passions, les intérêts privés, les opinions des individus et des peuples, avec tant de ruse, que toujours il tire avantage pour lui-même

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de leur gommage, faisant sortir de leur satisfaction et de leurs excès les principes de vérité et de justice destinés à les gouverner et à les réprimer. De temps en temps, il se manifeste dans les grands hommes, dans des individualités qui appartiennent à l'histoire du monde, et dont les huts privés sont identiques à ses propres desseins; et ces hommes ne doivent pas être jugés d'après les mômes règles de conduite que les autres; manifestations suhlimes de l'esprit, il y faut qu'ils foulent et hrisent sous leurs pieds mainte fleur ^ innocente. Et en vérité, le bonheur ou la misère des individus ne sont pas des éléments essentiels de l'ordre de l'univers; la raison livre aux grands hommes l'accident, le particulier, pour exercer leur monstrueuse puissance. Ceux qui se forment des conceptions idéales de vérité, de justice et de liberté, les déclarant applicables aux unités individuelles de la masse sociale, et qui, en conséquence, condamnent ce qui est comme ne devant pas être, sont des esprits superficiels, envieux, aimant à critiquer et à reprendre; le

monde réel est précisément ce qu'il doit être; ce qui est

réel est rationnel, et ce qui est rationnel est réel. La raison éternelle étant immanente dans les esprits des hommes, les idées générales ou principes substantiels de la religion, de l'art, de la philosophie, de l'État, sont immanents dans leurs actions; ils sont simples et éternels par essence, bien que dans leurs formes ils soient variables et temporaires. La dernière de ces idées, l'État, est le fondement de toutes les autres, le centre de tous les éléments concrets de la vie sociale, la totalité morale en dehors de laquelle les indi-

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viiîus n'ont aucune valeur propre. L'État, c'est la liberté manifestée et organisée; car c'est seulement (juand la volotité individuelle s'unit à la volonté p^énérale, comme cela se produit dans les lois et les institutions d'une nation, c*est seulement quand les convictions personnelles ne sont pas souveraines, mais que l'esprit se réalise extérieurement dans quelque l'orme positive, définie, spéciale, qui est comnie sa loi propre, c'est seulement alors qu'il y a liberté véritable et rationnelle; et ainsi cette liberté n'est pas en conséquence une simple propriété naturelle, une opération ou un résultat du libre choix uniquement déterminé par la réflexion, un principe abstrait et indéterminé, mais une condition réelle et définie de l'être, qui n'est possible que dans un État, une incarnation d'un esprit déterminé et particulier, l'esprit ou le génie d'un peuple, une phase dans le développement de l'esprit universel. Il suit de là que l'État peut être appelé l'objet de Fhistoire, et la succession des États, l'objet de l'histoire universelle. L'esprit du monde, en vertu de son caractère et de l'activité qui lui est inhérente, ne donne pas naissance à de simples changements, ni à une série de changements, à un cycle de changements, ramenant périodiquement des événements semblables; il ne se développe pas non plus régulièrement et tranquillement, comme un organisme vivant; mais il poursuit la manifestation complète de sa propre substance, la pleine conscience de lui-même à travers une lutte opiniâtre et violente contre lui-même, par une marche lente, pénible, par un progrès insensible; et les

nations, les États sont comme les pierres qui marquent les Flint. II. — 19

étapes de sa route à travers le temps, les phases de sa carrière de co\ïibat et de victoire. A peine en a-t-il quitté une, qu'il arrive à la suivante, et, dès qu'il s'est pleinement développé dans les limites d'une nationalité, il commence à les briser conmie trop étroites; de là le déclin et la mort de cette nation; mais l'esprit y Ra^ne une nouvelle force, une intelligence plus large et plus compréhensible de lui-même. Lï où il n'y a pas d'États proprement dits, il peut y avoir des familles, des clans, des peuples; il peut y avoir des migrations, des guerres, des révolutions, mais il ne peut y avoir d'histoire. L'histoire commence à être écrite dès qu'appal'aissent les vrais États, dès que, par suite, l'histoire a commencé, et les périodes, siècles ou dizaines de siècles, que les peuples ont auparavant traversées, doivent être regardées, dans leur essence, comme an té-historiques. Elles sont en dehors de la sphère de l'histoire et de celle de la philosophie de l'histoire.

Le caractère des peuples est préfiguré dans le caractère de la terre, et, de même qu'il y a des peuples non historiques, il y a des pays non historiques. La nature, qui est extérieure à l'histoire, ne laisse pas d'en être la base nécessaire; on ne doit en estimer l'influence ni trop haut ni trop bas. Les extrêmes de la chaleur et du froid mettent obstacle au développement de l'esprit, d'où vient que la zone tempérée est le vrai théâtre de Thistoire. Dans TAustraUe et les îles de rOcéan austral et du Pacifique, la nature n'a pas atteint cette maturité qui permet le développement de l'histoire; l'Amérique est tout au plus un écho de l'ancien

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monde; TAfriqno nous présenle Tosprit encore à l'état d'enveloppement et asservi aux puissances de la natyre; l'Asie et l'Europe sont les seules terres historiques. Laissons de côté la Sibérie, qui appartient à la zone glaciale; le reste de l'Asie se partage en un plateau massif, de grandes plaines arrosées par des fleuves, et une combinaison de plateaux et de vallées dans les régions maritimes qui avoisinent l'Europe et l'Afrique. L'élevage des troupeaux est l'occupation des habitants des plateaux; là, c'est le principe patriarcal qui gouverne la société; l'agriculture est la grande affaire des plaines arrosées par les rivières; là, la propriété divise les hommes en seigneurs et en serfs; l'activité commerciale caractérise les pays des côtes et produit la liberté civile. . Les distinctions géographiques sont moins marquées dans l'Europe, qui par suite s'accommode plus facilement à tous les mouvements de l'esprit.

^^a marche du soleil symbolise la marche de l'esprit; comme la lumière du soleil physique va de l'est à l'ouest, ainsi fait la lumière du soleil de la conscience. L'Asie est le point précis où il se lève, le commencement absolu de l'histoire; l'Europe marque l'occident ou la lin de l'histoire; le naonde oriental, le monde gréco-romain, le monde moderne ou germanique, en sont les trois g r an àsjnig me nts^ les trois grandes phases ou époques. Dans le monde oriental, l'esprit sommeille, ignorant que la liberté est son essence propre, et se soumet patiemment au despotisme civil et religieux, en sorte qu'un seul homme est libre et que les droits individuels sont inconnus. Dans le monde gréco-

romain, l'esprit s'6vcillc et reconnaît ces droits, mais sous quelques-unes seulement de leurs formes; il a une conscience partielle de sa vraie nature, et quelques-uns sont libres, mais non pas tous. Dans le monde moderne^ l'esprit se connaît lui-môme dans sa nature, en tant que^ libre par essence, et sait que tous ont des droits inhérents à la liberté rationnelle. Dans le premier monde dominent l'infini et la substance; dans le second, le fini et l'individualité; dans le troisième, le fini et l'infini, le substantiel et l'individuel s'unissent et se réconcilient.

/X'histoire du monde oriental commence avec la Chine, dont le principe caractéristique est une unité matérielle d'organisation qui exclut en toute sphère de la vie la réflexion, la volonté et l'énergie individuelles. Tout ce qu'on peut appeler subjectivité ou individualité est absorbé dans la personne et la volonté de l'empereur, le père de la nation, qui a le même pouvoir absolu sur ses sujets que chaque père sur les membres de sa famille. Il en résulte que si la science est, dans certaines directions, poursuivie avec ardeur, il n'y a pas de libre recherche scientifique; si l'art, dans quelques-unes de ses branches, est cultivé avec un goût très-ingénieux et un zèle remarquable, il reste servile et imitateur ; si le code des mœurs et des usages est savamment élaboré, il n'y a pas de moralité réelle du cœur et de la conscience; et s'il existe un cérémonial religieux trèscompliqué qu'on observe scrupuleusement, on y chercherait vainement le sens de la vie spirituelle, de la relation personnelle de l'âme avec le monde supra-sensible : l'em-

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